‹ Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (volume 2)Chapitre 37 sur 39 · o Conspiration des Sophistes · texte numérisé non relu

o Conspiration des Sophistes

» Mignot mon neveu ; et de M. le marquis de

» Yillevielle mon ami.»

Ces deux témoins ayant signé la même déclaration , \ oltaire ajouta ces paroles copiées sur le même procès-verbal :

« M. l'abbé Gaultier , mon confesseur, m'ayant » averii qu'on disoit dans un certain monde que je )> protesterois contre tout ce que je ferois à la -j» mort, je déclare que je n'ai jamais tenu ceprov pos ; et que c'est une ancienne plaisanterie attri- » buée dès long-temps très-faussement à plusieurs » savans plus éclairés que moi. »

Etoit-ce encore un jeu de son antique hypocrisie que cette déclaration ? C'est malheureusement ce que nous ne pouvons que trop soupçonner, d'après ce que nous avons vu de ses communions et de ses autres actes extérieurs de religion expliqués par lui-même. Quoi qu'il en soit , c'étoit au moins un hommage public rendu à cette même religion , dans laquelle il déclaroit vouloir mourir, et contre laquelle il avoit si constamment conspiré pendant sa vie.

Le marquis de Yillevielle , réduit à signer la rétractation de son maître , étoit ce même adepte conjuré à qui \ oltaire écrivoit onze ans auparavant , pour l'exhorter à cacher sa marche aux ennemis dans ses efibrts pour écraser l'infâme. [Lett. du 27 avril 1 767. )

\ oltaire avoit permis que sa déclaration fût portée au curé de St.-Sulpice et à l'archevêque de Paris , pour savoir si elle seroit suffisante; au moment où M. Gaultier apportoit la réponse , il lui fut impossible d'approcher du malade ; les conjurés avoient redoublé leurs efforts pour empêcher leur chef de consommer sa rétractation , et ils y réussirent. Toutes les portes se trouvèrent fermées au prêtre que Yoltaire avoit fait appeler. Les dé~

de l'Impiété. Chap. XVIII. 281 nions désormais eurent seuls un accès libre auprès de lui , et bieutôt commencèrent ces scènes de fureur et dégage qui se succédèrent jusqu'à ses derniers jours. Alors d'Alembert , Diderot et vingt autres conjurés qui assiégeoient son antichambre , ne l'approchèrent plus que pour être témoins de leur humiliation dans celle de leur maître , souvent même pour se voir repoussés par ses malédictions et ses reproches.

« Retirez-vous , leur disoit-il alors , c'est vous » qui êtes cause de l'état où je suis. Retirez-vous. » Je pouvois me passer de tous vous autres ; c'est » vous qui ne pouviez pas vous passer de moi ; » et quelle malheureuse gloire m'avez-vous donc » valu ? »

Ces malédictions données à ses adeptes étoient suivies du cruel souvenir de sa conjuration. Alors ils l'entendoient eux-mêmes , au milieu de ses troubles et de ses frayeurs , appeler, invoquer et blasphémer alternativement ce Dieu , l'ancien objet de ses complots et de sa haine. Avec les accens prolongés du remords, tantôt il s'écrioit : Jésus-Christ ! Jésus Christ /Tantôt il seplaignoit de se voir abandonné et de Dieu et des hommes. La main qui avoit jadis tracé la sentence d'un roi impie au milieu de ses fêtes , seinbloit avoir écrit sous les yeux de Voltaire mourant, cette antique formule de ses blasphèmes : Ecrase donc T infâme . Il cherchoit vainement à chasser cet affreux souvenir, c'étoit le temps de se voir écrasé lui-même sous la main de l'infâme qui alloit le juger. Ses médecins, M. Tronchin sur-tout , arrivoient pour le calmer; ils en sortoient pour confesser qu'ils avoient vu la plus terrible image de l'impie mourant. L'orgueil des conjurés voulut en vain supprimer ces aveux ; M. Tronchin continuoit à dire que les fureurs d'Oreste ne donnent qu'une idée * * 1

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bien foible de celles de Voltaire. Le maréchal de Richelieu , témoin de ce spectacle , s'enfuyoit en disant : En vérité, cela est trop fort , on ne peut y tenir. {Voyez Circonstances de la vie et de la mort de Voltaire , et Lettres Helviennes, )

Ainsi mourut , le 3o mai i 778 , consumé par ses propres fureurs , plus encore qu'afFoibli par le poids des années , le conspirateur le plus acharné qui se fût élevé depuis les apôtres contre tous les autels du Christianisme. Ses persécutions plus longues , plus perfides que celles des Néron et des Dioclétien, n'avoient fait encore que des apostats ; mais il en avoit fait à lui seul plus que tous les anciens persécuteurs n'avoient fait de martyrs. D'Alem- Les conjurés perdirent tout avec Voltaire du succède c^ ^es talens ; mais ses armes leur restoient dans et meurt, ses volumineuses impiétés. Les ruses et les artifices de d'Alembert faisoient d'ailleurs plus que suppléer le génie du fondateur de la secte. Les honneurs de premier chef lui furent déférés. Le comité secret Parisien pour l'éducation et les conventicules des campagnes, la correspondance avec les magisters villageois, lui dévoient leur origine ; pour la propagation de l'impiété il continua à diriger l'académie secrète , jusqu'à ce qu'il fallût aller comparoître aussi lui-même devant le même Dieu que Voltaire. Il mourut à Paris cinq ans après Voltaire, c'est-à-dire en novembre 1788. Crainte que le remords ne vint aussi dans ses derniers momens donner à ses adeptes le spectacle humiliant de ses rétractations, Condorcet se chargea de le rendre inaccessible , sinon au repentir, du moins à tout homme qui auroit pu se prévaloir de son hommage à la religion.

Quand M. le curé de St.-Germain se présenta en qualité de pasteur, Condorcet courut à la porte, refusa de le laisser pénétrer dans la chambre du

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de l'Impiété. Chap. XVllî. s83 malade. C'étoit le démon même qui veilloit sur sa proie. A peine fut-elle dévorée que l'orgueil de Condorcet trahit son secret. D'Alembert avoit réellement senti tous les remords qui dévoient le tourmenter autant que \ oltaire , il étoit même prêt à se rendre , à recourir au seul moyen de salut qui lui restoit en appelant les ministres de Jésus-Christ ; Condorcet eut la férocité de combattre ce dernier repentir du mourant. Il se glorifia d'avoir su forcer d'Alembert à expirer dans Timpénitence. Toute l'histoire de cet affreux combat entre d'Alembert qui veut céder à ses remord- , et Condorcet qui le presse de mourir en impie malgré tous ses remords , est comprise dans ces mots que Condorcet laisse échapper sur son ail'reux triomphe. En annonçant la mort de d'Alembert , en rapportant ses circonstances , il ne craignit pas de s'applaudir lui-même et d'ajouter : Si je ne rnciois pas trouvé là, il fa/soit le plongeon. ( Dict. hist. art. d'Alembert. ) («)

Excepté Frédéric qui avoit enfui réussi on qui disoit au moins avoir réussi à se bien convaincre que la mort ne seroit pour lui qu'un sommeil éternel , ( Voy. suprà ) il étoit dit que le jour où

(a) 11 est 'vrai que Condorcet, fâche d'avoir révélé sans s'en apercevoir le secret des remords de son confrère , essava d'en détruire l'effet ; il est vrai qu'interrogé une autre fois sur les circonstances de cette mort de d'Alembert , il répondit dans son jargon philosophique: Il n'est pas mort en lâche ; il est vrai enfin que dans sa première lettre au roi de Pruese , 22 noveinb. 1785 , il représente d'Alembert mourant avec un courage tranquille , avec autant de force et de présence d'esprit qu'il en eût jamaiseu; mais il n'étoit plus temps de tromper là-dessus Frédéric même , â qui l'adepte Grimm avoit déjà écrit , que la maladie avoit affaibli dans ses derniers temps V esprit de d ' A'iembert. (Y oy ; lett. du roi de Prusse à Grimm , 1 1 noveuib. ij85. )

DiderO'.

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les premiers chefs de la conjuration contre le Christ se verroient appelés à paroître devant loi , seroit aussi le jour où leur mépris de Vin] âme feroit place à la terreur de ses jugemens. Mort de Diderot lui-même, ce héros des athées, ce conjuré qui depuis si long-temps portoit le courage contre Dieu et son Christ jusques à la folie, Diderot fut de tous le plus près d'une véritable expiation de ses blasphèmes et de la longue guerre qu'il avoit faite à Jésus-Christ. C'est encore ici un de ces mystères d'iniquité qu'il faut tirer des profondes ténèbres où les conjurés antichrétiens se plaisent à les ensevelir.

L'impératrice de Russie , en achetant la bibliothèque de Diderot , lui en avoit laissé l'usage pendant sa vie. Les générosités de la même impératrice l'avoieut mis en état d'avoir auprès de lui, en qualité de bibliothécaire , un jeune homme bien éloigné de partager l'impiété de ses opinions. Ce jeune homme étoit cher à Diderot ; il avoit sur-tout mérité son attachement par les services assidus qu'il lui rendoit dans sa dernière maladie. C'étoit lui qui pansoit ordinairement les plaies de ses jambes. EUrayé des symptômes qu'il aperçut, le jeune homme courut en avertir un digne ecclésiastique , M. l'abbé Lemoine, résidant alors à la maison appelée des Missions étrangères , rue du Bac , faubourg St.-Germain. Sur les avis de cet ecclésiastique , le jeune homme passe une demiheure dans l'église , priant Dieu instamment de lui inspirer ce qu'il doit dire , ce qu'il doit faire pour le salut d'un homme dont il déteste les principes irréligieux , mais qu'il ne peut s'empêcher de regarder comme son bienfaiteur. Cette prière faite , il revient chez Diderot ; et le même jour . à l'instant où il panse ses plaies , voici le langage qu'il tient : « M. Diderot , vous me voyez au jour-

de l'Impiété. Chap. XVIII. :>85 » d'hui plus ému que jamais sur votre sort , n'en » soyez pas surpris ; je sais tout re que je vous » dois ; c'est par vos bienfaits que je subsiste ; » vous daignez m'honorer d'une confiance à la » laquelle je n'avois pas lieu de m'attendre ; il » m'est dur d'être ingrat , et je m'accuserois de » l'être , si je vous laissois ignorer le danger que » l'état de vos plaies m'annonce. M. Diderot , » vous avez des dispositions à faire , vous avez n sur- tout des précautions à prendre pour le » monde où vous allez entrer. Je ne suis qu'un » jeune homme , je le sais ; mais êtes-vous bien » sûr que votre philosophie ne vous laisse pas » une ame à sauver ? Je n'en doute pas , moi ; et » il m'est impossible de penser au sort qui attend » mon bienfaiteur et de ne pas l'avertir d'éviter » un malheur éternel. Voyez /Monsieur , il en est » temps encore. Pardonnez un avis que je dois à la » reconnoissance et à toute votre amitié pour moi.»

Diderot écoutoit ce langage avec attendrissement, il laissa même échapper quelques larmes ; il remercia ensuite son jeune bibliothécaire de sa franchise, de l'intérêt qu'il prenoit à son sort. Il lui promit de bien peser ce qu'il venoit d'entendre, et de délibérer sur le parti qu'il avoit à prendre dans une situation dont après tout il reconnoissoit l'importance.

Le jeune homme attendoit avec impatience l'effet de ses délibérations ; le premier résultat fut conforme à ses désirs. Il courut avertir M. Lemoine , que Diderot demandoit à voir un prêtre pour se mettre en état de paroître devant Dieu, M. Lemoine indique M. de Tersac, curé deSaint- Sulpice. Diderot vit en effet M. de Tersac , il le vit plusieurs fois ; il se préparoit à rédiger une rétractation publique de ses erreurs ; malheureusement les adeptes surveilloient leur ancien cory-

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phée. L'entrée d'un prêtre chez Diderot le§ effraya ; ils crûrent toute la secte déshonorée , si un chef de cette importance leur échappoit. Ils coururent chez lui , ils lui représentèrent qu'on le trompoit ; qu'il n'étoit pas aussi malade qu'on le lui avoit dit , et qu'il n'avoit besoin que de prendre l'air de la campagne pour rétablir sa santé. Diderot résista quelque temps à ces impressions , à tout ce que l'on ajoutoit pour le rappeler à son philosophisme. Mais enfin il se laissa persuader d'essayer au moins l'air de la campagne. On eut soin de tenir son départ très-secret. Les malheureux qui l'entraînèrent savoient bien qu'il n'avoit pas long-temps à vivre. Les sophistes qui éloient dans la confidence faisoient semblant de le croire encore chez lui ; tout Paris le croyoit en effet , sur les nouvelles que l'on faisoit courir de son état. Ceux qui l'avoient suivi à la campagne le gardèrent étroitement , ne le quittèrent pas qu'ils ne l'eussent vu mort. Il expira entre leurs mains le 2 juillet 1784* Alors même, continuant à tromper le public , les adeptes geôliers ramenèrent secrètement son cadavre à Paris , tirent courir le bruit que la mort l'avoit surpris à table , et allèrent par-tout publiant que leur plus fameux athée étoit mort tranquillement et sans remords dans tout son athéisme. Le public le crut encore ; et ce jeu de la scélératesse poursuivant jusques aux portes de l'enfer sa malheureuse proie , y poussant Diderot malgré lui , servit à fortiiier l'impiété de ceux que l'exemple de son repentir auroit pu ^amener à la vérité.

Ainsi, dans cette conspiration , depuis son origine jusqu'à la mort de ses grands chefs, tout fut le jeu de la ruse , de l'artifice , de la séduction , des moyens ténébreux , mensongers , et les pins révoltant dans l'art affreux de séduire les peuples.

de l'Impiété. Chap. XV1IL 287 C'étoit sur cet art seul que Voltaire , d'Alembert et Diderot avoient fondé leur espoir d'entraîner l'univers dans l'apostasie générale ; le Dieu qui se vençeoit sur eux - mêmes de leurs comptais , permit que leurs disciples tournassent contr'eux les mêmes ruses. Dans cet instant où il n'est plus de gloire pour les chefs de parti , où la fumée des réputations acquises par le mensonge s'évanouit, il laissa les disciples séduits dominer leurs maîtres séducteurs. Dans cet instant où toute la raison leur crioit d'user eux-mêmes , pour revenir au Christ , de la liberté qu'ils avoient prêchée contre le Christ , ils sacrifièrent jusques à leurs remords -ftu servile respect pour leur école. Ils frémissoient du mal qu'ils avoient fait par leur courage contre Dieu ; ils auroient tout donné pour le courage de revenir à lui ; il n'eurent que la peur et la foiblesse de l'esclave. Domptés par leurs adeptes , ils moururent dans une impiété que leur cœur maudissoit , et garottés des chaînes qu'ils avoient forgées eux-mêmes.

Le jour qu'ils descendirent au tombeau , la conjuration contre l'autel , la haine qu'ils avoient jurée au Christ n'étoit plus le seul héritage qu'ils laissoient à leur école. Voltaire s'étoit fait le père des sophistes impies ; il n'avoit pas encore quitté la terre qu'il se trouvoit déjà le père des sophistes rebelles. Il avoit dit à ses premiers adeptes : Ecrasons les autels , et qu'il ne reste pas au Dieu des chrétiens un seul temple , un seul adorateur ; son école ne tar.ia pas à dire : Ecrasons tous les sceptres , et qu'il ne reste pas aux Rois de la terre un seul sujet ou un seul trône. De leurs succès communs devoit bientôt naître cette double révolution , qui de la même hache alloit abattre en France les autels de la religion , la tête des Poutifes j le trône du monarque } la tête de Louis XYI ,

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et menacer du même sort tous les autels de la terre et tous les rois. J'ai dit et les complots et les moyens des sophistes de l'impiété ; avant que den venir à la conspiration des sophistes de la rébellion , qu'il me soit permis de réfléchir sur l'étrange illusion que leur philosophisme avoit faite aux nations , et qui. lit elle-même la plus grande partie des succès de la secte et de ses complots.

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