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Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de Chambéry

Écrire des mémoires , ce n'est pas composer une histoire, c'est en préparer les matériaux en laissant à d'autres le soin de les classer d'une manière plus méthodique. C'est ce que nous avons tâché de faire en réunissant des renseignements pour servir à l'histoire du diocèse de Chambéry.

L'établissement de ce diocèse n'eut lieu qu'en 1779. Depuis trois cents ans, la cour de Rome et celle de Turin désiraient cette érection. Le roi de France, l'évêque de Grenoble et celui de Genève réussirent pendant fort longtemps à l'empêcher. Nous avons exposé les circonstances qui ont mis fin à cette opposition. Nous avons parlé ensuite de ce que Mgr Conseil a fait pendant les treize années de son administration.

Pour bien connaître ce qui s'est passé en ce diocèse pendant les dix années de la Révolution, de 1792 à 1802, nous avons consulté les procès-verbaux de l'Assemblée des Allobroges et ceux de la Commission provisoire, les proclamations officielles des représentants du peuple , les arrêtés et les avis qui s'affichaient en public ; nous avons trouvé des renseignements très précieux dans les registres tenus à Turin par M. le grand-vicaire de La Palme, ainsi que dans les rétractations des prêtres assermentés. Nous avons aussi interrogé quelques ecclésiastiques sur ce qu'ils avaient vu et sur ce qu'ils avaient souffert personnellement durant ces mauvais jours. La rédaction de ces Mémoires était presque achevée lorsque nous avons trouvé de nouveaux matériaux dans la correspondance des citoyens Favre-Buisson , Sanche , Carelli et Ducoudray , et dans les procès-verbaux de l'Administration centrale du département, qui a condamné un si grand nombre de prêtres à la déportation. Ces renseignements nous sont parvenus trop tard; mais ils étaient importants ; nous ne pouvions pas les négliger ; ils rompaient l'unité du récit. Pour mettre chaque fait à sa place , il aurait fallu tout refondre ; nous n'avions ni le temps ni le courage de recommencer ce travail. Nous nous sommes borné à intercaler ces nouveaux renseignements d'une manière plus ou moins opportune. Cette absence d'ordre et d'unité est plus tolérable dans des mémoires que dans une histoire.

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Nous avons rapporté avec une égale sincérité les faits honorables pour le clergé et les faiblesses dont quelques prêtres ont donné de tristes exemples. En fait d'histoire, il faut dire le bien et le mal ou ne pas écrire. Les actions héroïques et les fautes commises peuvent également servir de leçon. Nous désirons que ces Mémoires apprennent aux jeunes ecclésiastiques combien il faut de prudence et de fermeté pour se conduire honorablement dans les temps de persécution, car les mêmes épreuves leur sont peut-être réservées. Quelques familles diront peut-être qu'on aurait dû avoir pour elles plus d'égards, respecter le passé et ne pas évoquer des souvenirs peu honorables. Mais il aurait fallu pour cela raconter les faits sans prononcer aucun nom; de cette manière, tous les personnages qui jouent un rôle quelconque dans ces Mémoires n'auraient été qu'une procession de pénitents noirs en capuchons , ce qui aurait été fort peu agréable. Il s'agit d'ailleurs ici de faits arrivés il y a soixante et dix ans et de faits qui ont eu dans le temps une grande publicité. La génération présente a droit de les connaître pour son instruction.

Nous nous sommes ordinairement renfermé dans les étroites limites qu'avait alors le diocèse de Chambéry. Cependant nous nous sommes permis , dans certains cas , d'annoter aussi des renseignements qui concernaient les autres diocèses de la Savoie , surtout parce que depuis le Concordat de 1801 tous les diocèses de la Savoie se sont

trouvés réunis à celui de Chambéry, et parce que plusieurs des prêtres des autres diocèses sont venus alors se fixer à Chambéry.

Il aurait été utile sans doute d'indiquer les grands et tristes événements qui se succédaient en France à mesure que nous faisions le récit de ce qui se passait en Savoie ; mais cela nous aurait conduit trop loin. Nous nous sommes limité à en citer quelques-uns , ceux qui avaient plus de rapport avec notre position. Nous avons supposé que ceux qui liraient ces Mémoires connaîtraient l'histoire de France. D'ordinaire aussi, dans l'intérêt de la brièveté et de l'impartialité , nous nous sommes borné à rapporter les faits sans exprimer nos appréciations, sans paraître approuver ni blâmer , en laissant au lecteur la liberté de ses jugements.

Voltaire et Rousseau et les autres philosophes, leurs contemporains, avaient travaillé pendant soixante ans à exciter une haine violente contre le catholicisme. Cette haine fut l'une des principales causes et l'un des principaux caractères de la Révolution. De 1789 à 1794, l'Assemblée constituante et la Convention nationale se proposèrent d'abolir complètement le catholicisme et d'y substituer une religion de leur invention , une religion dont elles rédigeraient elles-mêmes le catéchisme ; elles firent publier à cette fin la constitution civile du clergé , qui n'était que la codification du schisme. En 1794 , on trouva que ce n'était

pas assez; on porta l'impiété plus loin. L'histoire a trois principaux griefs à reprocher à la Convention nationale : la mort de Louis XVI, qui fut une tache sur la carte de France; la Terreur de Robespierre avec ses massacres, et l'athéisme, l'athéisme légal et pratique. Elle cessa officiellement de croire en Dieu, et, ce que l'on n'avait encore vu sous aucun gouvernement depuis le déluge ni avant, elle se proposa d'abolir complètement toute religion et tout culte. Elle trouva dans les représentants du peuple, et trop souvent aussi dans les conseils de département , d'ardents exécuteurs de ses volontés. Albitte exerça pendant environ sept mois, dans les départements de l'Ain et du Mont-Blanc, une atroce persécution. Le jour où l'on célébra la fête de la Raison à Chambéry, il fit jurer à toutes les autorités constituées de n'avoir jamais d'autre culte que celui de la raison, ce qui n'était au fond qu'une profession solennelle d'athéisme. Il exigea du clergé un affreux serment d'apostasie, qui n'a pas été connu dans les autres départements de la République ; il fit tous ses efforts pour ne laisser subsister aucune trace, aucun souvenir du christianisme ni d'une aufre religion quelconque. Ceux qui lui succédèrent dans le département du Mont-Blanc montrèrent en général dans leur administration un caractère plus modéré ; mais , en ce qui concernait le clergé catholique, les rigueurs furent toujours à peu près les mêmes jusqu'au Concordat. C'est de 1796 à 1801 que l'on décréta en Savoie le plus de déporta-

tions. Le Directoire aurait voulu reléguer tout le clergé français à la Guyane, pour s'en débarrasser plus vite; il espérait que le climat serait moins sanguinaire et plus expéditif que la guillotine. Heureusement la traversée fut interdite par la marine anglaise.

On a beaucoup parlé des réformes opérées en 1789, nous ne prétendons pas que tout ait été parfait avant cette époque; mais, dans l'ordre civil, on aurait dû faire des réformes avec plus de sagesse et de modération sans condamner Louis XVI et sans jnonder la France de sang ; et, sous le rapport religieux, l'Eglise étant établie de droit divin, le Pape seul pouvait y faire des réformes, sauf à se concerter avec lui dans les choses mixtes. Au reste, les faits exposés dans ces Mémoires prouvent jusqu'à l'évidence que la Convention et le Directoire n'avaient en vue qu'une seule manière de'réformer l'Eglise, c'était de l'abolir complètement.

Le Concordat de 1801 fut une grande pensée, un grand événement et une grande espérance. Si Napoléon Ier avait continué de protéger l'Eglise, de favoriser le catholicisme avec prudence et fermeté , s'il avait su contenir son ambition dans de justes limites, il aurait pu jouir d'une longue paix et affermir pour longtemps sa dynastie.

Nous avons été obligé de terminer ces Mémoires à la retraite de Mgr de Mérinville; nos nombreuses occupations ne nous ont pas permis de porter nos recherches plus loin.

Nous avons vérifié, autant qu'il nous a été possible, tous les faits que nous avons rapportés. Nous avons lu les pièces originales lorsque nous avons pu nous les procurer; mais nous avons aussi été obligé quelquefois d'accepter les relations de personnes dont la mémoire peut avoir été plus ou moins fidèle. M. le chanoine de Saint-Sulpice et M. de Jussieu, archiviste du département, nous ont fourni des renseignements très importants ; nous leur en conservons une sincère reconnaissance. Lorsqu'on nous adressera, sur l'inexactitude de quelques faits, des observations qui paraîtront fondées, elles seront soigneusement examinées, car nous n'avons cherché dans ce modeste travail que la vérité et l'utilité de l'Eglise.

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