‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (volume 3)Chapitre 44 sur 54 · LE CLERGÉ ANGLICAN DE PRENDRE EN CONS[DÉRATION L ÉTAT · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ ANGLICAN DE PRENDRE EN CONS[DÉRATION L ÉTAT

DE LA RELIGION. On sc plaignait depuis plusieurs années, en Angleterre, de la licence des écrits et des efforts d'un parti qui paraissait appliqué à ruiner les fondements de la révélation. Il avait paru plusieurs ouvrages qui favorisaient le déisme ; à la tcte, il faut mettre ceux de lord Shaftesbury, qui avait pris des leçons de Locke et de Bayle, et qui hérita de leur manière de penser. Ses écrits

ont été réunis en (rois volumes sous le titre de Caractéristiques. Ils ont joui d'une grande réputation en Angleterre. Plusieurs des pièces qui entrent dans ce recueil parurent cependant hardies et répréhensiblcs. Shafiesbury admet rindilïérence entière en fait de religion. 11 parle fort librement de l'Ancien et du Nouveau ïeslament. Il prétend que l'Evangile a été altéré par le clergé, que les miracles ne prouvent rien, que c'est aux magistrats à régler le dogme. Ainsi il ne veut qu'une religion qui soit aux ordres de l'Etat, cl une révélation entendue à sa manière. Il isole entièrement la vertu de la religion, et ne la regarde que comme un sentiment et un instinct. Il était révolté surtout du dogme de l'éternité des peines, et il épuise, pour s'en débarrasser, les raisonnements, les détours et l'ironie. Leland, qui n'a pas fait entrer dans la liste des écrivains déistes de son pays tous ceux qui avaient droit d'y être inscrits, n'a pu se dispenser néanmoins d'y donner une place à Shafiesbury, et il a montré en lui un ennemi adroit et modéré, si l'on veut, mais ennemi manifeste des dogmes généraux du christianisme.

Dans le même temps, d'autres écrivains attaquaient le mystère de la Trinité. Nous avons déjà parlé, sous l'annéee 1704, deWhislon, ministre anglican , qui embrassa l'arianisme et qui mit un zèle très-ardent à propager cette doctrine. 11 semblait vouloir en être le restaurateur ou le martyr. Il cherchait de toutes parts à se faire des prosélytes, et il fatigua le public de ses écrits tendant au même but. C'était contre lui principalement qu'était dirigé l'ordre de la reine Anne, dont nous avons parlé. Le clergé anglican condamna, en 1711, ses ouvrages, et particulièrement y censura treize propositions contre la Trinité.

L'Angleterre était alors fort émue par des disputes religieuses très-vives, entre deux partis également ardents. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail de ces querelles, qui sont étrangères à notre plan. Nous ne donnons point l'histoire des communions protestantes, mais seulement celle de l'Église et de la Religian en général. Nous nous

ANNÉR 1710. 309

bornons à tirer de l'hisloire des églises proleslantes, les faits qui ont un rapport direct avec les inlcréls communs du christianisme, et nous avons regardé comme étant spécialement de noire domaine les allacpies dirigées contre la révélation. C'est sous ce point de vue qu'il l'aut envisager le présent article, et les autres qui sembleraient d'abord étrangers à notre plan, et qui s'y ratiacbent au contraire d'une manière très-immédiate. Nous aurons soin ainsi, dans tout le cours de cet ouvrage, de noter les événements qui, soit dans l'Eglise catholique, soit hors de son sein, intéressent les fondements du christianisme.

Les troubles qui eurent lieu en Angleterre, en 1710, à l'occasion du procès de Sacheverell, pourraient être censés liés à notre objet par plus d'un endroit. Ils donnèrent occasion à CoUins de publier un pamphlet 5 ils servirent de prétexte à des rigueurs contre les catholiques, qui eurent ordre de sortir de Londres ; enfin ils prouvent la fausseté de l'allégation de Voltaire, qui, après s'être moqué de nos disputes, veut faire croire qu'on est beaucoup plus sage en Angleterre, et qu'on n'y voit jamais, surtout pour des objets de religion, de vives controverses. Le procès de Sacheverell donna lieu, au contraire, aux scènes les plus bruyantes, et les trois royaumes parurent en feu pour un sermon aujourd'hui oublié et qui méritait de l'être (l).

Le clergé anglican dressa, dans le même temps, un tableau de l'état de la Religion. Il y représentait avec beaucoup de force les progrès du déisme, et même, de l'aihéisme. D'autres disputes succédèrent de très-près à celles-là. Nous signalerons les principales.

(1) Sacheverell, ministre anglican et docteur d'Oxford, prêchait avec une certaine réputation à Saint-Sauveur dans Soutwark. 11 fut accusé d'outrager dans ses serinons le clergé du second ordre, de tourner en ridicule le ])arti Whig ahirs dominant, et d'avoir en particulier atta(|ué lord Gndolpliin, grand trésorier. Deux de ses sermons surtout donnèrent lieu aux plaintes de la chambre des Communes; et ils furent en eflet condamnés au feu. Sacheverell, interdit lui-inèmc de toute piédicalion, recouvra ensuite ses fonciions, et oLtmt des succès qu'il méritait peu.

3iÔ ANNÉE 1710.

— Le 15 juillet. Ordonnance des évèqiies de Luçùn et

DE LA IÎoCHELLE, PORTANT CONDAMNATION DES RÉFLEXIONS MO- RALES. MM. de Lescure et de Cliampflour avaient concerté entre eux cette Ordonnance. Elle était divisée en deux parties, dont la première érait destinée à faire voir que les cinq propositions se trouvaient clairement dans Jansénius, et étaient toutes renouvelées parQuesnel. Dès que cette Ordonnance eut paru à la Rochelle, l'imprimeur, pour s'en procurer le débit, la fit annoncer dans les principales villes du royaume; il en envoya des exemplaires à Paris, où son correspondant raOicha dans tous les lieux où se mettent ordinairement ces sortes d'annonces, et notamment à la porte de l'Archevêché. On assure que cela se fit sans dessein, et que ceux que l'on charge ordinairement de placer ces alïichcs^ en mirent tout nalurellement partout ou ils avaient coutume d'en mettre. Sans doute on consulta plus en celte occasion l'usage que les convenances; car il était peu honnête de placardera la porte du cardinal de Noailles la condamnation d'un livre qu'il avait approuvé; aussi s'en montra-t-il irès-ofFensé. Cette aventure lui parut une insulte qu'il ne devait pas tolérer, et il est probable que ceux qui l'entouraient ne cherchèrent pas à calmer son ressentiment. Plusieurs amis de Quesnel étaient accueillis chez l'Archevêque; quelques-uns jouissaient même de sa confiance et formaient son conseil. Dans cette occasion, il fit renvoyer du séminaire de Saint-Suîpice deux neveux des deux évêques; il accusait ces jeunes gens d'avoir présidé au placement des ajliches. MM. de Lescure et de Champflour écrivirent au Roi pour s'en plaindre, et le firent avec vivacité. Ils disaient dans leur lettre que, dans presque tous les temps, les évêques des villes impériales avaient protégé l'erreur. Un pareil reproche blessa au vif le cardinal; il en demanda justice. Le Roi crut qu en effet il était en droit d'obtenir quelque satisfaction, et les deux évêques s'y montraient, dit-on, disposés, lorsque M. de Noailles fit un éclat qui éloigna tout accommodement.

Le 28 avril 1711, rArchevèque de Paris publia une Ordonnance conlre Tlnslruciion pastorale des deux prélats. Il y disait que plusieurs ecclésiasiiques de son diocèse s'daient plaints à lui de cette Instruction, et lui avaient fait observer qu'elle favorisait une des propositions de Jansénius et deux de Baïiis; que, de plus, elle autorisait le reltichement de la morale, etc. Il défendait donc de la lire ou de la garder. Il s'élevait aussi contre M. de Malissoles, évéque de Gap, qui venait de condamner le livre de Quesnel.

D'un autre coté, M. Hébert, évéque d'Agen, et M. Thomassin, évéque de Sisteron, paraissaient penser comme le cardinal. Ainsi, dit un historien, les juges même de la foi semblaient divisés, et leur désunion n'annonçait rien que de funeste à l'Eglise. La démarche du cardinal était une déclaration de guerre. Le Roi lui fit dire que, puisqu'il s'était fait justice lui-même, il pouvait se dispenser de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre. Cependant on négocia bientôt un accommodement qui ne , éussit point. Le cardinal de Noailles ne put se résoudre à abandonner un livre qu'il avait couvert d'éloges, il paraît pourlant qu'il liésilait quelquefois. On a de lui une lettre adressée à l'évêqued'Agen, lettre que lui-même envoya à Rome, vers ce temps, et dans laquelle il disait : « Non, je n'ai pas balancé de dire à tous ceux qui ont voulu l'entendre, qu'on ne me verrait jamais ni mettre ni souffrir la division dans l'Eglise pour un livre dont la religion peut se passer. Si notre saint père le Pape jugeait à propos de censurer celui-ci dans les formes, je recevrais sa conslilulion et sa censure avec tout le respect possible, et je sciais le premier à donner l'exemple d'une parfaite soumission d'esprit et de cœur. « Une promesse si précise fit penser que, dès que le Pape aurait parlé, on verrait tous les sentiments se réunir au sien. Le cardinal de la Trémoille, chargé des affaires du Roi auprès du Saint-Siège, eut donc ordre de demander une constitution sur le livre de Quesnel, et de

312 ANMiE 1710.

la demander telle qu'on ne pût prétexter la forme pour ne pas recevoir le fond.

En même temps le Roî, par un arrêt de son conseil du 11 novembre 1711, défendit le débit et la réimpression des Réflexions morales. On aurait désiré que le cardinal deNoailles profitât de celte ouverture pour révoquer son approbation, 11 ne put s'y résoudre; il ne voulut voir, dans tout ce qui se faisait contre le livre, qu'un complot contre lui-même. Le Journal de l'abbé Dorsanne, son grand-vicaire, montre jusqu'où il poussait les soupçons. Il découvrait partout des intrigues formées contre lui, et y faisait entrer tout ce qu'il y avait à la cour de plus pieux et de plus respectable, le Dauphin, les ducs de Beauvilliers et de Cbevreuse, et même Fénelon, dont on connaît heureusement l'éloiguement pour toute sorte de cabales. Les Jésuites étaient aussi l'objet de la méfiance de l'ombrageux prélat; il les voyait partout et les accusait de tout. Une lettre surprise dans le même temps, et qui lui fut portée, lui parut une preuve évidente d'un complot formé pour le perdre. Il écrivit au Roi pour lui dénoncer les Jésuites, et particulièrement le P. le Tellier, confesseur du prince. Il les dénonça également au Pape, et retira ses pouvoirs à la plupart d'entre eux.

— Le 13 septembre. Rétractation de Baccarelli. Joseph Baccarelli, prêtre du diocèse de Brescia, avait renouvelé l'hérésie des quiélistes et tenait des conventicules où il enseignait des maximes qui favorisaient la licence et les plus grands désordres. Le cardinal Badocso, êvêque de Brescia, ayant découvert ses menées, songea à arrêter le mal dans son principe. Baccarelli fut arrêté et convaincu. Oii lui fil faire une rétractation publique et on le condamna aux galères pour sept ans. Le conseil des Dix de Venise ordonna, l'année suivante, qu'il subirait la prison à perpétuité. V. V Hht. eccl. de Berti, ch. ni, dix-huitième siècle.

— Le 1*' décembre. Allocution; de Clëmejvt XI en

CONSISTOlTiE Sun LES ORDONNANCES DU DUC DE LoRUAlNE. H

avait paru à ISancy, en juilk'l 1701, une ordonnance de Léopold, duc de Lorraine , qui formait une espèce de code sur les matières civiles et ecclésiastiques; on y statuait sur beaucoup de points qui n'claicnt pas du ressort de l'autorilé séculière. Le Pape condamna cette ordonnance par un bref du 22 septembre 1703. Il écrivit en même temps au duc pour lui faire des représentations. Il loue sa religion et suppose que le piince a été trompé. Le Pape écrivit aussi aux évêques, dont la juridiction s'étendait en Lorraine, et les engagea à faire tous leurs efforts auprès du duc pour qu'il révoquât son ordonnance. M. de Bissy, alors évêque de Toul, n'exécuta point, en effet, l'ordonnance, et agit auprès de Léopold pour lui en montrer l'incompétence et l'irrégularité. Mais le.s magistrats qui représentaient le duc étaient peu favorables h l'autorité ecclésiastique, et ils s'élevèrent contre le bref du 22 septembre. Le procureur-général de Lorraine en appela devant la cour supérieure de Nancy, son réquisitoire contenait beaucoup de propositions hardies. Toutefois, un arrêt fut rendu, portant qu'on en appelait au pape mieux informé. Clément XI condamna cet imprimé par un décret du 1 1 février 1704. Léopold, qui était bien intentionné, voulut donner satisfaction au Pape, et fit rédiger une ordonnance ampliative pour expliquer la précédente; mais ceux qu il avait chargés de ce soin n'avaient pas des intentions aussi droites que lui, et la nouvelle ordonnance, au jugement du Pape, semblait plutôt continuer que corriger la première. Le Pontife fit donc de nouvelles représentations au duc dans un bref du 29 juillet 1704, en réponse à une de

ses

lettres. Il l'engageait à ne point écouter les conseils de ceux qui croient servir l'Etat en affaiblissant l'autorité de rÉgli.se. Il renouvela ses instances le 19 mai 1705, en répondant à une lettre du duc du 20 mars, qui montrait son respect pour le Saint-Siège. Ce prince ordonna de faire une nouvelle édition de son code, où l'on supprimerait tout ce qui a rapport à l'Église, et où l'on se bornerait à ce qui

314 ANNÉt: 1710.

re^^arde le civil. Le Pape approuva le projet, mais demanda en même temps que l'on révoquât expressément le premier code et l'ordonnance additionnelle, sans quoi les gens de justice prétendraient qu'ils étaient toujours en vigueur. C'est l'objet d'un bref au duc, du 16 juin 1706. Un autre bref du 18 janvier 1708, était une réponse au duc, qui s'était plaint d'un décret du Saint-Office rendu sur la fin de l'année précédente, et où son ordonnance amplialivede 1705 était condamnée avec plusieurs autres écrits. Le Pape lui représente qu'il n'a encore rien fait pour révoquer les ordonnances, comme il l'avait fait espérer. Enfin, en 1708, Léopold fit faire une nouvelle édition de son code, où il abrogeait l'ancien. Il l'adressa au Pape avec une lettre du 23 mai de cette année, où il lui marquait qu'il n'avait été mû que par le désir de suivre son avis et de montrer sa déférence pour le Saint-Siège. Il voulait, disait-il, révoquer tout ce qui avait été fait en son duché dans les derniers temps contre les droits et la liberté de l'Église. Cléu)ent XI chargea son neveu, Annibal Albani, qui se rendait en Allemagne, de voir le duc; et s'étant assuré de ses religieuses dispositions, il les fit connaître aux cardinaux dans un Consistoire du T' décembre 1710. On y lut publiquement la lettre du prince, du 23 mai 1708, une circulaire publiée en Lorraine pour la promulgation du nouveau code, et une dernière lettre du duc, du 18 décembre 1710. Le Pape se félicita de cette heureuse conclusion, qui témoignait, en effet, du bon esprit de Léopold, et qui est remarquable dans un siècle ou nous verrons trop rarement les princes montrer cette déférence pour les plus justes réclamations du Saint-Siège. On fit quelques années après, en Lorraine, une autre tentative pour troubler la bonne harmonie entre les deux puissances. Il parut à Nancy une ordonnance du 20 mars 1714, qui défendit aux Réguliers de recevoir par legs ou don, ou d'acquérir tout immeuble, qui attribuait au fisc les biens qu'on leur donnerait ou vendrait, et qui ordonnait que ce qu'ils auraient acquis depuis le com-

mencement du siècle retournât aux mains laïques. Cette ordonnance renfermait plusieurs autres choses qui annonçaient des dispositions peu bienveillantes pour l'Eglise. Le duc, dont on avait surpris la religion, fit savoir au Tape qu'il avait empêché l'cxéculion de l'ordonnance, et qu il l'annulerait par un édit contraire. Clément XI, dans un bref du 2 février 1715, le loue de ce dessein, et lui remontre qu'il est nécessaire de révoquer formellement un acte dont on ne manquerait pas d'abuser par la suite pour troubler la paix de l'Église.

— Le 17 avril. Moût de l'empereur Joseph I". Ce prince régnait depuis 1705. Il avait été élevé par Charles- Théodore-Otlon, prince de Salm, seigneur aussi distingué par ses connaissances que par son zèle pour la religion catholique, qui, devenu ministre d'Etat, se conduisit toujours en i^oliiique chrétien, demanda longtemps sa retraite ponr ne s'occuper que de son salut, et obtint enfin de se retirer h Aix-la-Gliapelle , où il mourut, le 10 novembre 1710, après avoir passé le reste de sa vie dans la prière et les bonnes œuvres, regretté des pauvres dont il était le soutien, et des églises d'Aix auxquelles il fit beaucoup de bien.

Joseph succéda sur le trône impérial à son père Léopold l", et suivit en tout sa politique. Il traitait, dit-on, les princes d'Allemagne et d'Italie avec beaucotip de hauteur, et il ne se montra pas toujours modéré envers le Pape lui-même. Piqué de ce que le Pontife avait reconnu Philippe V ponr roi d'Espagne, il lui fit essuyer plusieurs désagréments. Il renvoya de Vienne le nonce Davia. Il exigeait que Clément XI privât de leurs emplois le cardinal Paulucci, secréiaire d'Etat, et M. Pallavicini, gouverneur de Home ^ qu'il lui remît Ferrare ; et qu'il fît cesser le procès connnencé contre le marquis del Vasio, ambassadeur de Charles III à Rou)e. Joseph fit publier en Italie

un écrit contre la puissance temporelle des Piipes. Il envoya dans le Ferrarois des troupes qui s'emparèrent de quelques places, entre autres de Comacliio. Il fit exen er dans les Etals de l'Eglise beaucoup de vexalions et de pillages. Il fallut que le souverain Pontife, cédant enfin à la nécessité, reconnût Charles III pour roi d'Espagne, licenciât ses troupes, et reçût celles de l'Empire. Toutefois il ne put obtenir ce qu'on lui avait promis, et Comacliio ne lui fut point rendu.

Joseph se montrait en cela d'autant moins généreux que Clément XI lui avait rendu des services importants. Le Pontife n'avait cessé d'improuver la révolte de Hongrie, et de faire tout ce qui était en lui pour calmer les troubles de ce royaume. Il défendit aux ecclésiastiques de ce pays de prendre parla la révolte. Il écrivit pour qu'on envoyât à Rome l évèque d'Agria, qui s'était joint aux mécontents. Il fut également contraire au piince Racoczi, qui s'était fait reconnaître souverain de la Transylvanie. Ces troublés occupèrent Joseph dans tout le cours de son règne. Le 16 mai 1707, l'assemblée générale d'Onod en Hongrie signa et publia l'acte d'interrègne. On y trouve les noms de neuf seigneurs, trois évéques, un abbé, vingt-quatre sénateurs, et quarante villes et comtés. Mais malgré l'éclat de cette démarche, les Hongrois ne purent se soutenir contre la cour de Vienne. Elle envoya des troupes nombreuses. Racoczi fut défiit et obligé de passer en France, où il se retira chez les Camaldules de Grosbois. Il mourut dans les pratiques de la piété à Rodosto en Romanie, le 8 avril 1735, entièrement détaché des soins de l'ambition. Les mécontents hongrois se soumirent. Le '29 avril 171 1, uneamnistie leur futaccordée par la cour de Vienne. Elle fut signée à Zatmar, et acreplée le 1" mai par le comte Caroli et par les autres chefs. Charles VI, frère de Joseph, lui succéda. C'est le même qui, sous le nom de Charles III, disputait depuis dix ans la couronne d'Espagne à Philippe V, et qui alors renonça à ses prétentions de ce côté. 11 avait épousé la princesse de Rrunsv^ick, dont nous

avons parlé sous 1707, et fut père de Marie-Thérèse.

— Le 18 sepicmbre. Le I*. Ltc Cavalleuo, missionnaire

JÉSCITE, EST MIS A MORT PAU LES PlYZOCAS , NATION DE

L Améiuql'e MÉRIDIONALE. Il Venait (Je leur prêcher l'Iivangile, et recul le niarlyre pour prix de son zèle pour leur salut. Ont^'lques Indiens conveilis périrent avec lui. Eu 1702, le P. Cyprien lîaraze, de la même Sociélé, avait été mis également à mort par les Baiires, Nous ferons connaître plusieurs autres victimes de leur dévouement apostolique dans ces contrées.

— Le 18 février. Mort de Louis, dauphin de France, ET PETIT-FILS DE LoLis XIV. Il cst plus conuusous le nom de duc dé Bourgop^ne, qu'il avait porté bngiemps. Né en 1682, il eut le bonheur d'avoir pour maîtres les hommes les plus vertueux de son temps. Fénelon et Beauvilliers furent chargés de former son esprit et son cœur. On sait quel fut le succès de leurs soins. Bicnlol 1 humeur arrogante et impitueuse du jeune prince fil place à une exlrème douceur. A mesure qu'il croissait en âge, il développait les plus grandes qunliiés. Sincèrement atlaché h FéïK'lon, il senlit loiit le prix de l'amilié tl'un si prand liomme, et la disgrâce même de sou maîlre n'éioufïa point les sentiments d'esiime et de reconnaissance qu'il lui avait voués. Privé du plaisir de le voir, il entretint avec lui, dès qu'il le put, une correspondance assidue, et à plus de vingt-cin(i ans, l'héiiiier d'un grand empire demandait encore avec empressement, et recevait avec déférence les conseils de son ancien préci pleur. Entouré de louies les séduclioiis du pouvoir, il éiait livré aux exercices de la ])lus haute piété, édifiait lont le monde par la régularilé de sa vie, recourait fréquemment aux sacremenis de l'Église, partageait son temps entre la prière et l'étude, et ne prenait de diverlissements que ceux qu'exigeait absolument sa soumission pour le roi. Se préparant de loin

318 ANNÉE 17i-2.

aux fonctions augustes pour lesquelles il était né, il s'instruisait soigneusement des devoirs d'un roi, étudiait les différentes parties de l'administration , portait partout un œil observateur, et se mettait en état de gouverner par lui-même. Un monde frivole lui reprochait sa vie sauvage et retirée. Mais le sage aimait à voir un jeune prince sacrifier ses plaisirs à ses devoirs, ou plutôt mettre tout son plaisir à remplir ses devoirs.

Nous conviendrons pourtant qu'on reprocha longtemps au duc de Bourgogne de ne pas rendre sa vertu assez aimable, et de montrer trop de roideur dans la pratique même du bien. Mais ce reproche doit tourner à sa louange, puisqu'il sentit ce défaut et qu'il eut la force de s'en corriger. Les exhortations de Fénelon l'aidèrent encore à remporter sur lui cette victoire, et ceux qui le regardaient auparavant comme un censeur incommode, finirent par l'aimer autant qu'ils l'estimaient. Le roi prit toute confiance en lui. Les ministres eurent ordre d'aller lui soumettre leur travail. Il s'appliqua au gouvernement de l'Etat, en même temps qu'il redoublait de respect et de soumission pour le roi. Un cœur sensible, des mœurs pures, une âme droite, une économie sévère, un grand éloignement pour les désordres et pour les injustices, laissaient entrevoir à la nation l'avenir le plus riant.

On se flattait déjà que ce fils de saint Louis allait faire revivre ses vertus et l'équité de son administration, quand une maladie courte précipita tout à coup tant d'espérances dans le tombeau. La dauphine, son épouse, étant morte le 12 février, lui-même tomba malade. Il prévit sur-le-champ qu'il allait mourir, et ne s'occupa plus que de l'éternilé. Le duc de Saint-Simon, qu'on n'a pas accusé d'être flatteur, raconte d'une manière louchante, dans ses ^fémoires^ les derniers instants de la vie du vertueux prince : u Grand » Dieu, dit-il, quel spectacle vous donnâtes en lui ! Quel » surcroît de détachement ! Quels vifs élans d'actions de » grâces d'être préservé du sceptre et du compte qu'il en )) aurait fallu rendre ! Quelle soumission ! Quel ardent

ANM:;E 1712. 319

» amour de Dieu î La France tomba sous ce dernier

» chàiimenl.» Il ne lui restait, pour toute ressource, qu'un enfant à peine âgé de deux ans. Aussi l'on sentit vivement celle perte. Combien on eut gémi davantage, si on eûl pu prévoir les désordres et les malheurs dont on était menacé! A une si grande dislance de l'événement, nous ne pouvons encore penser qu'avec douleur à un si juste sujet de deuil. Nous songeons avec amertume à tout ce qu'eut fait pour le bonheur de l'Eiat, un prince dans l'âme duquel, comme dit le même Saint-Simon, « cette grande et sainte » maxime, que les rois se doivent aux peuples, était im- » primée si avant, qu'elle lui avait rendu le luxe et la » guerre odieux. »

On nous a conservé quelques écrils du pieux dauphin, qui attestent et ses connaissances et sa sagacité. Il y en a sur plusieurs matières : sur la guerre, sur les finances, sur les impots, sur l'agriculture, sur le commerce. Il y en a sur les occupations d'un roi, sur les choix à faire pour remplir les places. Il y en a sur les preuves de la religion, sur la foi, sur les miracles. Il y en a un sur la révocation de l'édit de Nantes, où il s'écarte du sentiment le plus commun; enfin il y en a aussi un sur les disputes du temps, qui atteste sa soumission à l'Eglise et son attachement au Saint-Siège. Le roi, pour remplir les religieuses intenlions de son petit-fils, fit présenter ce mémoire au Pape, qui fut touché d'une déclaration si précise et si orthodoxe. « Il s est expliqiié, dit-il, comme aurait pu faire, )) non un empereur, mais un évêque. » Peu après, le monarque ordonna qu'on imprimât cette pièce. La lecture n'en fit pas plaisir à quelques personnes, et Pelitpied, alors relire en Hollande, fit paraître des Réflexions, où il prétendait que le mémoire était l'ouvrage de la cabale molinienne, et que le dauphin n'avait fait que le transcrire. Cette manière de raisonner était digne de pareils écrits. Ces Réflexions furent condamnées au feu par un arrêt du parlement de Paris, du 17 juin.

— Le 10 mai. Edit publié dans le Tong-King coktrela

SêO ANNÉE 1712.

RÊLiaioN CHRÉTIENNE. Cet édit renouvela les alarmes et les vexalions qu'avait déjà causées dans celte mission un piécédent édit lendu en 1696. M. de Bourges, évèaue d'Auieni et vicaire apostolique, fut arrêté, ainsi que M. Edmond Bclot, qui élait au Tong King depuis plus de vingt ans : l'évêque d'Atu-em Tavail demandé poui' condjuteuret l'avait sacré en 1702, sous le litre d'évéciue de Basilée. M. Guisain, autre missionnaire français, cpii était parti pour le Tong-King en 16.^8, fut également pris. Après les avoir tenus tous les trois quelque lenqos eu prison, on les embarqua sur un navire qui allaita Siam. Des chrétiens allèrent en bateau rejoindre ce navire en pleine mer et ramenèrent à terre l'évêque de Basilée et M. Guisain, qui se cachèrent dans la province de Nghé-Au, la plus éloignée de la cour. L'évêipie d'Aurem, étant fort ayé, continua sa roule pour Siam, oîi il mourut dans les exercices de la piété, le 9 aoiît 17 H, à Tage de quatre-vingttrois ans. L'évêque de Basilée devint alors vieaire apostolique du Tong-King occidental; ce prélat élait d'A vallon et élait parti de France en 1682. Missionnaire pkin de zèle, il eut beaucoup à souffrir pendant la perséculion de 1712, après laquelle il reprit ses travaux. Une mort prématurée l'enleva le 2 janvier 1717.

— Le 9.2 mai. Clément XI canonise les bienheurelx Pie V, Andué d'Avellino, Félix de Cantalice et CathelUNE DE Bologne. Michel Ghislei-y, depuis Pape sous le nom de Pie V, était né en 1504. Ses qualités relevèrent à l'épiscopat cl ensuite au tronc pontifical, qu'il n'occupa que six ans. Il est célèbre par ses vertus et par son zèle pour la pureté de la foi. Il mourut le 1" mai 1572.

André d'Avellino, dont le nom de fan)ille était Lancelotli, naquit au royaume de Naples en 1521, entra dans l'état ecclésiasiique, et peu après dans l'ordre des Théalins, et s'y distingua par de grands exemples de sainteté. Il eut part à la confiance de saint Charles Borromée, et exerça avec succès le ministère de la préaicalion. Il mourut le 10 novembre 1608. Le Pape, dans les bulles de canoniïia-

lion de ces deux bienheureux , rappoile les principaux traits de leur vie , rend compte des procédures suivies pour leur canonisation, et cite quelques-uns des miracles opérés par leur inlorccssion. On sait avec quelle circonspection cl quelle maturité on procède à Rome dans ces sortes dififoiina lions.

On sait aussi (pielle pompe accompagne la décision du souverain Poniif'e. C'est dans l'église de Saint-Pierre, au milieu des mystères de la religion, en un jour de fête, avec les cérémonies les plus angiislcs , après avoir souvent imploré les lumières de l'Esprit saint , et entendu les demandes et les vœux des cardinaux, que le Pape, entouré du sacré collège, des évéques, des pi cires et d'une multitude de fidèles, proclame la saiijteté du héros de la foi, et annonce au monde chrétien un nouveau protecteur. Les bulles de canonisation sont ordinairement signées des cardinaux qui onl assisté h la cérémonie.

Clément XI ne promulgua pas son jugement par rapport à Félix et à Catherine. Ce ne fut que sous Benoît XIII que furent publiées les bulles, le 4 juin 1726.

Félix était né en 1513. Entré dans Tordre des religieux capucins, il y vécut dans la praiifjue de toutes les vertus, et mouinl saintement h Rome le 18 mai 158*2.

Catherine de Bologne ;, née dans cette ville en 14 13, el religieuse de Sainte-Claire, fut célèbre dans son siècle par son amour pour la perfection. Elle mourut à Bologne le 13 mars l4G3.

— Les 24 et 25 mai, Occupation et pillage de l'abbayé DE Saint-Gall par LES PROTESTANTS. L'abbuyc de Saint- Gall, dans la partie orientale de la Suisse, avait des droits assez étendus. L'abbé était prince de l'Empire, et en même temps allié des cantons suisses. Il était souverain d'un territoire qui comptait environ 90,000 sujets. Parmi ses possessions était le comté de Toggenbourg, dont la population était aux deux tiers prolestante. Cette population avait des privilèges dont elle se montrait fort jalouse. Elle avait eu plusieurs fois des différents à ce sujet avec l'abbé de Saint-

Gall. Ces différents se renouvelèrent sous Léger Burgisser, ci-devant doyen de Saint-Gcill,élii abbé en 1696. Les babitanls du Toggenbourg porlcrent leurs plaintes à la diète suisse qui ne décida rien; alors ils s'adressèrent au canton de Zurich, qui n'éiait pas fâché d'intervenir dans cette affaire. Le canton de Berne , qui n'avait aucun rapport avec le Toggenbourg, prit aussi fait et cause pour les habitants. On sait que ces deux cantons, les plus puissants de la Suisse, sont protestants tous les deux, et se sont toujours montrés fort zél"S pour les intérêts de la réforniCo D un autre coté, les cantons catholiques de Lucerne, de Schvviiz, d'Uri, de Zug et d'IInderwald, se déclarèrent pour l'abbe. On négocia pendant plusieurs années pour trouver des moyens de conciliation , mais on ne put parvenir à s entendre, et on arma de part et d'autre. Les habitants catholiques du Toggenbourg refusèrent de prendre part au soulèvement, et sept communes étaient pour l'abbé ; mais les proleslanls du pays étaient les plus forts. Us étouffèrent les réclamations des catholiques h force de vexations, et condamnèrent même un prèire à un bannissement perpétuel. La guerre éclata en avril 1712 ; d'un coté étaient Berne, Zurich et le Toggenbourg ; de l'autre côté l'abbé de Saint- Gall et les cinq cantons catholiques. Le pape envoya des secours d'argent à ceux-ci et les engagea à soutenir avec fermeté les droits de l'abbé, et i! écrivit en leur faveur à Louis XIV et à l'empereur. Un écrivain suisse, qui a fait l'histoire de cette guerre (1), reproche aux catholiques d'avoir voulu en faire une guerre de religion, tandis que ce n'était qu'une guerre toute politique. Mais la conduite des protestants eux-mêmes, leur empressement à intervenir, leur zèle pour les Toggenbourgeois , et ce que nous allons les voir faire dans l'abbaye de Saint-Gall, montrent assez quel intérêt les animait.

A la fin de mai, les troupes des deux cantons occupèrent

(1) Voir État et délices de la Suisse. Cet ouvrage contient au tome u un mémoire sur les guerres de 1712.

AN.NLt: ni 2. 323

presque tout le (erriloire de l'abbé de Sainl-Gall. L'abbé liiii'gisser, forcé de se reiirer, avait mis le monastère sous la sauvegarde des bourgeois de la ville de Sainl-Gall, contiguë à 1 abbaye. 31ais ceux-ci, qui étaient protestants et indépendants de l'abbé, ne se crurent pas obligés de faire des efForls pour le soutenir. Ils ouvrirent aux vainqueurs les portes de l'abbaye par capitulation. Cette capitulation n'autorisait pas sansdoute h piller l'église et le monastère, ainsi que le firent les troupes de Zuricli et de Berne. Les relia;ieux furent obligés de fuir et de se retirer en Souabe. L'ollice divin cessa, la bibliolbèque, qui était nombreuse, lut en grande partie dispersée. On sauva seulement les manuscrits, trésor littéraire précieux par son antiquité. C'est dans cette bibliolbèque qu'on avait trouvé, au commencement du quinzième siècle, les manuscrits de Silius Italiens, de Péirone et de Valérius Flaccus.

Clément XI n'apprit pas sans douleur le désastre d'un si ancien et si célèbre monastère. Il écrivit, le 25 juin, à l'abbé Burgisser pour le consoler et l'encourager. Son zèle ne se borna pas à cette marque d'intérêt : il adressa un bref aux quatre cantons d'Uri, d'Underwald, deSchwilz et deZuîr; il louait leur courage, les exborlait h continuer de défendre les intérêts de l'abbé et leur envoyait de nouveaux secours. Le Pape paraissait moins satisfait du canton de Lucernc; ayant appris qu'il était question d'un traité d'accommodement, il engagea, par deux brefs, l'évêque et les commissaires a ne pas souscrire h des conditions défavorables à l'Église. Il écrivit en même temps aux cantonsdeFribourg,deSoleureetd'Appenzell pour les exciter à s'unir aux qnaire cantons nommés ci-dessus, afin de repousser le IraiiéqueBerneet Zuricb voulaient imposer. On trouve encore à cette époque des biefs très-pressants adressés à l'empereur et à Louis XIV pour les solliciter d'intervenir pour contrebalancer l'influence du parti protestant. Enfin le Pontife s'adressait, pour le même sujet, à tous les cardinaux français et allemands, pour qu'ils agissent auprès des deux princes, et aux évêques de Sion, de Lau-

324 ANNÉE 17 lî,

sanne, de Coire , de Constance et de Bâle, pour qu'ils usassent de toute leur inlluence en faveur de l'abbé de Saint-Gall.

Les résultais ne répondirent pas au zèle du Pontife. Les troupes de Zurich et de Berne mirent le siège devant Bade, qui capitula le f' juin. Le château fut rasé et la ville perdit ses privdéges; elle était catholique. Le 18 juillet, il y eut un accommodement conclu à Arau entre les deux cantons proteslants et ceux de Lucerne et d Cri ; mais les trois autres cantons ca!holi()ues n'y ayant point accédé, la guerre recommença. Les cantons catholiques furent défaits le 5 juillet à Yillmergen. On reprit donc les négocialions, et un traité fat conclu h Ai\iu entre les cantons les 9 et 10 août de la même année. L'abbé de Saint-Gall, dépouill • de son territoire,* porta ses phiintcs à la diète de Raiisbonne, et le collège des princes de l'Empire arrêta de prendi'c connaissance de 1 affaire. On nonuna de part et d autre des commissaires pour convenir des conditions d'iMi traité , mais ces conditions parurent trop dures à l'abb ^ Burgisser; il refusa d'y accéder, et le Pape 1 encouragea par un bref du 28 septembre 1713. Dans ce traité, en effet, on rendait à fabbé son territoire et on reconnaissait même sa souveraineté sur le Toggenbourg -, mais ce n'était plus qu'une souveraineté nominale. Le prince aurait eu les mains liées et les protestants auraient acquis plusd'autorilé.On voulait même faire payera l'abbé les frais de la guerre après l'avoir privé de ses revenus. On lui enlevait des domaines pour les donner h la ville de Saint-Gall. En attendant, les protestants étaient maîtres de tout, ils vexaient les catholiques et jouissaient h leur aise des biens de l'abbaye. Clément XI exposa ces raisons à Louis XIV en réclamant sa protection pour l'abbé. Il agit dans le même sens auprès de l'empereur Charles \L

Cependant les commissaires des deux parties, réunis à Roseliac, arrêtèrent, en 1714, un traité qui continuait et étendait les privilèges du Toggenbourg, en assurant quelques avantages à la ville de Saint-Gall. L'abbé Burgissor

refusa encore d'y souscrire et le Pape approuva son refus. « Nous voyons, lui dit-il dans son bref du 5 mai 1714, que les profeslanls ne se sont proposé auire chose dans ce traite que de vous dépouiller, vous et vos successeurs, de presque toule voli'c juridiction et de la conférera vos sujets, de diminuer les revenus du monasière et d augmenter ses charges, de priver l'empire romain de ses dioils pour les aliribuer aux cantons proieslanls -, el ce qui est plus Aicheux encore, de comprimer de plus en plus la religion calIioii(|ue, et en même temps d'ouvrir la voie aux progrès de Terreur, n L'abbé persista donc h ne pas conseniir au traité. Pour l'en punii-,ceux de Zurich mirent, en 1715, garnison dans ses terres et firent prêter serment aux habitants. La haine des protestants alla encoie plus loin : en 1717, une troupe d enlie eux, animés par le fanatisme, se rendirent tumultueusement à l'abbaye de Saint-Gall, renversèrent les autels, pillèrent la sacristie, violèrent les tombeaux, mirent les tableaux en pièces, renversèrent les statues des saints, souillèrent le tabernacle, et livrcTent toutes les choses saintes h d'odieuses profanations. Le Pape déplora ces prolanalions dans des brefs des 18 et 19 mai 1717, au duc d'Oiléans, régent, à l'empereur et à l'abbé Burgisser (l).

Celui-ci survécut peu à ce nouveau sujet de douleur; il mourut dans l'exil. Joseph de Rodolphi fut élu en sa place, et considérant le tort cpi'unesi longue occupation des prolestants faisait à son abbaye, il se décida, quoique avec répugnance, à accéder au traité de lloseliac. Il signa, le 15 juin 1718, à Bade, un accord avec les députés de Zurich elde Berne, el annonça celte conclusion à Clément XI pardes lettres du 16 septembre 1718. Le Pontife lui répondit, le 20 du mois suivant, pour lui témoigner sa peine de

(1) Reboulet dans son Histoire de Clémenl XF, dil que l'ahbé Burgisser fut massacré par les piolestants, en voulant défendre les autels. Mais le pape ne parle point de cette circonstance dans les LreCs aux princes que nous citons; et ce qui est décisif, c'est (ju'il adresse un liicf à i'a))l>é lui-niènie pour déplorer les profanations de l'éijlisc et lui faire espérer quelque appui.

ce trailé, sans poiirlant lui reprocher de l'avoir souscrit. Il lui annonçait en même temps qu'il avait dû protester contre plusieurs articles nuisibles aux inlérêls de la religion et aux droits du monastère, el qu'il lui envoyait celte protestation pour être déposée dans les archives du monastère. Une bulle du 10 décembre indique les articles les plus répréhensibles du traité et le déclare nul.

Le nouvel abbé entra donc en possession de son abbaye et des terres qui en dépendaient. En 1719, les conditions arrêtées à Roseliac furent amplement expliquées dans un nouveau traité conclu à Arau entre les cantons de Zurich et de Berne et l'abbé. Ce traité est rapporté en grande partie dans VÈtat el délices de la Suisse, t. ii, pag. 157 et suiv. On y a joint un mémoire sur la guerre de 171-2; mais l'auteur, qui était protestant, raconte les faits tout à l'avantage de son parti et dissimule les excès commis à Saint- Gall. Il ne dit pas un mot des deux pillages de l'abbaye.

— Le 6 juin. Le rATRiAiicHE d'Alexandkie, du rit grec,

RENONCE AU SCHISME ET SE RÉUMT A l'éGLISE ROMAINE. Cc

patriarche était Samuel Capasulès, de Chio, qui avait succédé à Gerasime Pallade. Il jouissait tranquillement de sa dignité, lorsqu'un certain Conra , évêque qui habitait Constantiuople, donna de l'argent aux Turcs pour se faire patriarche, et obtint des ordres pour être installé. Les chrétiens ne voulurent point le reconnaître ; mais Samuel n'en fut pas moins en butte aux plus fàcbeuses contradictions. Cette épreuve, comme il le dit lui-même, lui fut utile. Ayant appris qu'un missionnaire catholique, Laurent de Saint-Laurent, gardien du saint Sépulcre de Jérusalem, était arrivé en Egypte, il souhaita le voir et trouva dans ses entretiens des consolations et des lumières. Les préventions qu'il avait contre l'Eglise romaine se dissipèrent. Le père Laurent ayant quitté l'Egypte, d'autres religieux missionnaires achevèrent son ouvrage. Le patriarche fit son abjuration entre leurs mains. Il s'expliquait formellement, dans sa profession de foi, sur les points controversés entre les deux églises, notamment sur la procession du

ANxNEE i:i2. 3-27

Saint-Esprit et sur la primauté du Pape. 11 envoya à Rome sa profession de foi avec une lettre au Pape, par le père Mazt^t, franciscain de l'Observance, missionnaire de Terre- Sainle. Celui-ci étant arrivé à Rome vers la fin de mars 1713, Clément XI voulut le voir et apprendre de lui toutes les circonstances de la démarche du palriarche. Il fit communiquer lespiècesà la Congrégation de la Propagande et indiqua, pour le 2S avril, un consistoire oîi furent appelés, outre les cardinaux, plusieurs prélats et les Grecs qui se trouvaient à Rome, le Pape ayant souhaité que tout se passât avec plus de solennité. On lut les lettres du patriarche en grec et ensuite une traduction des mêmes en latin. Le père Mazet confirma leur contenu par son témoignage. Le prélat Lambertini , avocat corisislorial, adressa un discours au Pape, qui accorda \e palliarn i\u patriarche et se réjouit dans une allocution de son retour à l'unité. Le Pontife écrivit dans le même temps à l'empereur, à Louis XIV et à la république de Venise, pour les engager à intervenir auprès du Grand-Seigneur, pour obtenir qu'on laissât le patriarche tranquille. Il écrivit pour le même sujet au marquis des Alleux , ambassadeur de France à Conslantinople, dont il avait éprouvé plus d'une fois la bonne volonté, pour défendre les intérêts de la religion contre les vexations des Turcs.

On voit Clément XI, pendant son long pontificat, perpétuellement occupé des catholiques d'Orient. On a deux brefs de Jui, en 1703 et en 1705, à Jean, patriarche d'Alexandrie . un des prédécesseurs de Samuel, qui s'était montré favorai.'e aux missionnaires. Le Pape le remerciait de les avoir accueillis, et faisait des vœux pour son parfait retour à l'unité. En 1713, il louait Athanase, palriarche d'Anlioche, du rit grec, de son zèle pour la religion caiholique. Il s'intéressait vivement aux Maronites et aux Chaldéens catholiques, les consolait et les soutenait dans leurs traverses , pacifiait leurs différents et écrivait en leur faveur aux princes d'Europe. Averti qu'Alexandre, patriarche des Arméniens, inclinait pour la doctrine catho-

lique, il lui écrivit, en 1710, pour le féliciter de ses bonnes dispositions et lui envoya une profession de foi à signer. De son temps, plusieurs évèques du rit grec rentrèrent dans le sein de 1 Eglise, entre autres Macaire, archevêque de Tripoli; Partliène, évéque d'iléliopolis; Sylvestre, de Béryie; Anasiase, archevêque de ^Nicosie; Cyrille, de Damas; Parihène, d'Ancidcne. Le Pape ne manqua pas de leur adresser des brefs de félicitation et d'encouragement.

Clément entretenait aussi des relations avec les souverains même infidèles de ces contrées et sollicitait leur appui pour les missionnaires qu'il y envoyait. Ainsi , en 1701, il écrit au roi de Perse et à Mahabiet, pairiarche des Arméniens, pour leur recommander cinq missionnaires dominicains, destinés spécialement pour les Arméniens. En 1703, il recommande au même jirincc, Eiienne, archevêque de Naxivan et les catholiques de ses Etats. Le shah de Perse était alors Hussî-Mu , prince pacifique, qui avait écrit des lellres bienveillantes h Innocent XII, et qui avait favorisé Pierre-Paul, archevêcjue d'Ancgra. Celui-ci étant mort, Clément XI envoya en Perse, en 1705, Elie, évêque d ïspalian, et le chargea de lellres et de présesits pour le shah. On trouve encore des leltres du Pontife au même prince, en 1713, en 1714 et en 1719. Dans le dernier bref, il wllicilait la protection du shah pour les nnssionnaires capucins et les calholicpies arméniens de Téflis, qui avaient éié pillés, frappés et dépouillés par les menées thi patriarche arménien d'Ecuicazin el de Minas Verlabiet. 11 eng'igea le prince à réprimer la malveillance de ces ennemis des cailioliques-, il lui fit écrire dans le même sens par plusieurs souverains d'Europe. Vakiank, prince de Téflis, en Géorgie, mérita (pie le Pape lui adressât, en celte circonstance, un bref de iélicilaliori.

Le Pontife ne montra pas moins de zèle pour la conversion de l'Elhiopie. Ayant appris par nn missionnaire franciscain, Joseph de Jérusalem, les bonnes dispositions du roi de ce pays, il y renvoya ce même religieu.x en 1704,

ANNLE 171-2. 329

avec d'autres missionnaires, en les cliargeant d'une lellro pour ce prince qu'il exhortnit à se réunir à l'église romaine. IMais ce roi mourut cl les missionnaires ne purent même pénétrer en Ethiopie, soit à cause de la dilTicnlié des comuuuiicalions, suit plutôt à cause des troubles du pays. Eu 1709, Clément XI écrivit à Dodemanut, fils et successeur du précédent roi, et l'engagea à favoriser la religion catliolicpie ; il adressa dans le même sens des brefs à l'archevéque d'Ethiopie et à l'abbé général des moines éthiopiens de l'ordre de Saint-Antoine. Dodemanut étant mort peu après, le zélé pontife exhorta, en 17 lA, son successeur à bien accueillir d'autres missionnaires qu'il envoyait. Ce nouveau roi était probablement Jastos , auquel Clément écrivit encore en 1714 pour le remercier d'avoir bien reçu les missionnaires et pour lui en recommander de nouveaux (l).

Nous réunissons ici ce que nous trouvons dans les œuvres de Clément XI sur les missions de l'Asie occidentale et de l'Afrique. En 1701, il exhorte le roi de Nubie à embrasser la religion catholique et lui envoie deux missionnaires. En 1707, il félicite des princes africains qui avaient reçu le baptême : c'étaient le roi et la reine du Congo, la reine douairière de ce pays, la reine de Malumba et quatre autres princes ou chefs du pays. H paraît que Ions favorisaient les missionnaires. François de Pavie, capucin, missionnaire en ces contrées, avait rendu bon t moi.'ïna.fTC de leur zèle. Le 6 janvier 1714, le Pape adressa un bref de remerciements au roi de Lba-Ssa (2), (pii se montrait aussi bienveillant pour les missionnaires, comme le Pape l'avait appris de l'un deux, Dominique de Fano, religieux c;qîucin , qui retournait dans cette mission. En 1715, il recommanda à M. Bonnet, général de la congrégation de la mission , d'envoyer de bons missionnaires en Mingrélie et dans les provinces ad-

(1) VnirVriisloire de Clément Xf, par Rulioulct, (onie ii, page 16 el suiv.

(2) Lha-Ssa est la capitale du Thibel vasle région asialiquc.

330 ANNEiî; 1712.

jacentes, qui avaient été confiées à sa congrégation par le Saint-Siège.

Ces soins ne suflisaient pas pour satisfaire la sollicitude du Pontife. Il écrivait fréquemment aux princes européens en faveur des catholiques d'Orient ^ il les priait d'être leur protecteur auprès des Musulmans. En 1701, il recommanda à l'Empereur, au roi de Pologne et à la république de Venise les Arméniens maltraités par les Turcs à Constanlinople et ailleurs. Le patriarche arménien à Constantinople avait été condamné aux galères, et le patriarche syrien, d'abord délivré de prison par l'intervention des princes chrétiens, avait été ensuite réduit en esclavage et rudement frappé. En 1702, le Pape envoya à Constanlinople un religieux carme, David de Saint- Charles, en le chargeant de porter aux pauvres chrétiens des consolations et des secours; il recommanda ce religieux au cardinal de Kollonilsch, archevêque de Strigonie et primat de Hongrie, qui témoignait beaucoup d'intérêt aux chrétiens de Constanlinople, et qui venait de contribuer généreusement au dernier rachat des captifs dans cette ville. Le Pontife écrivit plusieurs fois à Louis XIV et à Philippe V en faveur des chrétiens d'Orient, des religieux de la Ïerre-Sainle et de différentes missions. Ainsi, ayant appris qu'on venait de découvrir des îles nouvelles du coté des îles Philippines, il voulut immédiatement y envoyer des missionnaires et réclama à plusieurs reprises le concours du roi d'Espagne pour cette pieuse expédition. On a plusieurs brefs qu'il adressa aux divers ambassadeurs de France à Constantinople, au marquis de Ferréol, au marquis des Alleux, au marquis de Bourac, soit pour exciter leur zèle en faveur des chrétiens opprimés, soit pour les remercier de leurs efforts. Eu 1714, il s'intéressa vivement au sort de chrétiens captil's en Ciimée et exposés à toute sorte de vexations-, et il réclama de différents princes des secours pour les missionnaires jésuites qui travaillaient h établir dans ce pays un hospice pour les vieillards et pour les enfants que l on

cherchait à pervertir. Kn 1719, il réclame l'appui du roi (le Pontifiai pour les luissionnaires chassés du Coni^o par les inlrifjues d'un ciranî^er, et prie ce prince d'obienir leur retour par l'influence cpi'il exerçait en ce pays. Ainsi les yeux du chef de l'Kglise se porlaient successivement sur les missions les plus éloignées.

— Le30 juillet. Bref df. Clément xi condamnant le kecez DE RELIGION POUR LE Bas-Palatin AT. Lcsducs de Ncubourg avaient hérité en J 685 de rÉIeclorat palatin; ils étaient rentrés un peu auparavant dans le sein de 1 Eglise, et Jean- Guillaume, duc de Neubourg, devenu électeur à la mort de son père, en 1690 était un |)rince religieux. Les protestants n'avaient vu qu'avec dépit ce changement opéré dans un pays où le protestantisme dominait depuis plusieurs générations, et ils prenaient ombrage de tout ce que faisait 1'. lecteur. Ce lut apparemment pour les calmer que le 21 novembre 1705 il donna, sous le nom de recez de j-eligiun, une ordonnance pour le Bas-Palatinat et les pays adjacents (l). Cette ordonnance allait au delà de ce qu'avait déjà accordé le traité de Westphalie aux protestants, et réglait sans l'intervention de l'autorité ecclésiastique ce qui regarde les choses saintes, les églises et leurs revenus, les mariages et le gouvernement spirituel, l'administration des sacrements, Tunion ou la division des paroisses, etc. Ou partageait les églises entre les catholiques et les protestants, de manière que ceux-ci en avaient les cinq septièmes et les autres seulement deux septièmes. On avait établi à Dusseldorf un conseil sous le nom de Conseil ecclésiasti(|uc réformé, pour la direction des affaires qui sont du ressort de l'autorité ecclésiastique. Ce conseil citait les ecclésiastiques, leur imposait des amendes, jugeait sans appel les affaires des réguliers, s'arrogeait le droit de visiter les églises, de corriger les abus, de nommer des commissaires laïques pour examiner les

(1) Dans le droit public de l'Allemagne, on appelle recez, un acte dans lequel, à l'issue d'une diète, on recueille les principaux projets de ses tliilibérations. /ùlileur.

comptes de radmlnistration des églises, de soumettre à un nouvel examen les préires que le synode diocésain avait jugés dignes du minisicre pastoral. C'était ce conseil qui donnait aux doyens ruraux les pouvoirs qu'ils ne pouvaient tenir que des évéques. Entin, il semblait que la juridiction épisropalc fut al:oliedaiis tout le pays.

Le Pape écrivit à ce sujet au duc le 23 janvier 1708 : il ne pouvait croire que ce prince reconnût ou approuvât ces abus de pouvoir, et il l'exhortait instamment à y mettre ordre. Mais Jean-Guillaume ne prit aucune mesure, peui-èlre ])orcc qu'il craignait d'irriter les princes protestants dont il était entouré, cl qui épiaient toutes ses démarches. Clément XI attendit quehpic temps et lui adressa le 3 juillet 17 12 ui\ nouveau bref plus pressant encore. Il y faisait l'analyse du recez. Il s'élonnait que l'élecleur cùl accordé di\s irailemenis aux professeurs de théologie proieslanle d Ucidelbcrg, afin, disail-oîi, de conserver à cette Université sa répuiaiion et de la mettre en étal d'èirc utile h toutes les relgions. Le pontife faisait remarcpier (pie les protestants proliiaient du recez pour vexer de plus en plus les catholiques, pour (ru^trer les curés de leurs revenus, pourchasser les maîtres catholiques et leur en substituer de proteslanis, pour forcer les enfants des calholi(pn\s de fiéquenler les gymnases proteslanis, pour faire élever dans l'erreur les enfants issus de mariages mixtes ; de telle sorte qu'il était visible que l'on Icndaii à anéanliula leligion cailiolicpie dans celle pariie tle rAllenvagne. Il faisait observer enfin que le rccczikah forinellement contraire au quatrième ai licle duliailé récent de Hisvviek. Par toutes ces raisons, il le condamnait, le déclarait nid, et défendait de l'observer; et il exhortait l'élecleur Palatin h préférer linlérèt de la religion à touies les considérations humaines.

Le prince fut sensible h ces reproches-, il écrivit au Pape qu'il lui avait déjà exposé les raisons qui l'avaient fait agir, mais qu'il a se soumeitait humblement au jugen ment du Saint-Siège, prêt à donner, comme il convient

vh un ]irince caiholicjue, les plus Ibrles preuves de sa » filiale ohéissnnee envers Sa Siinlelé, ne voulanl man- »qiieràrieu de ce qu'il devait pour suuienir 1( s droits )) de rKglise, el ayant la confiance que Sa Sainteté ne lui )) demanderait rien qui fût contraire aux constitutions de « l'Empire et aux traites faits successivement, qui étaient 1) inoilensifs pour la reliî^ion. )) Ce sont les expressions de sa lettre datée de Dusseldorf le -28 août 1712 et rapportée k la suite du bref dans les œuvres de Clément XI, tome H, j)age 173;>. On aime à voir un prince souverain montrer cette déférence pour le chef de TÉglise. François-Louis de Neubourg, frère de l'élecleur, el lui méme,dej)uis électeur de Trêves, promit également de ne point observer le recez dans le diocèse de Worms dont il était évèc|ue.

L'élecleur Jean-Guillaume continua d'ètie dans les nieillcLirs rapports avec Clément XL Ou a plusieurs brefs du Poniile à ce prince. Dans l'un, daté du 1"^' février 1713, il le loue dj l'intérêt qu'il avait montré pour la construction de l'église cathoTupie de Hanovre, à laquelle il avait envoyé (fes pièces d'argenterie pour le service de l'église it d'autres dons. L'élicleur agit aussi avec zèle pour faire révoquer deux édiis publiés àClèveset à Juliers eu faveur des protestants (l). Ce prince mourut le 8 juin I71G: il avait épousé une arcbiiluebesse d'Auiricbc, et en deuxièmes noces la fille du gi-and-duc de Toscane. Il ne laissa point d'enfants, et l'éleclorat passa, après lui, à Charles-Philippe, son ftère. Le Pape avait déjà écrit à ce prince du vivant de Jean-Guillaume, le 9 mars 1713, pour l'avertir de se m.eilre en garde contre les sollicitations des protestants en faveur du recez. 11 lui réitéra ses recommandations le 8 octobre 1719, en lui rapjK'lant son bref de 17 12 au précédent électeur et les promesses que celui ci lui avait laites. Enfin il avait cet objet tant à cœur qu'il écrivit le même jour sur ce sujet à rélecieur de Trêves, fils du deuxième élecleur Palatin, pour lui de-

(1) Ce» ctliîs furei't révofjnéi pir l'intervention de l'empereur.

mander d'agir auprès de Charles-Philippe pour que le funeste recez ne fût point observe.

Vers le même temps, dans une partie peu éloignée de l'Allemagne, un autre recez excita la sollicitude de Clément XI. Ce recez avait été conclu entre l'électeur de Hanovre et le chapitre d Hildcsheim. L'électeur occupait depuis plusieurs années la piincipaulé d'Hildeslieim et voulait obtenir du chapitre, le siège vacant, un arrangement qui le laissât jouir des revenus de l'évêché, jusqu'à ce qu'on lui eût payé une somme pour les frais de la guerre que l'Empereur et l'Empire faisaient alors contre la France. Le Pape avait adressé le 25 février 1706 au chapitre d'Hildeslieim un bref pour le détourner de se prêter à une semblable transaction. Il avait écrit pour le même objet à Maximilien-Louis-Joseph de Weychs, doyen du chapitre et vicaire apostolique, chargé d'administrer le spirituel et le temporel du diocèse. Le zélé Ponlife avait cherché à intéresser à cette affaire l'Empereur et tous les princes catholiques d'Allemagne, et les avait sollicités de s'opposer aux prétentions de l'électeur protestant. Il fit connaître au chapitre d'Hildeslieim ses démarches auprès du prince. Mais ses représentations et ses instances échouèrent contre des considérations politiques. L'Empereur croyait avoir intérêt de ménager l'électeur de Hanovre. On le laissa mettre garnison dans la ville d'Hildesheim et dans le château de Seine. Le Pape réclama vainement auprès du prince en mars 1711. Il chargea son neveu Annibal Albanl qu'il envoyait h la diète de Francfort de plaider les intérêts de l'église d Hildcsheim. Mais les chanoines, cédant à la fin aux vexations et aux menaces, conclurent avec l'électeur, les 11 juillet et 17 novembre, un recêz oxx traité qui renfermait bien des clauses contraires aux intérêts de la religion, et en particulier à ceux de l'église d'Hildesheim et des pieux établissements du diocèse. Le Pape apprit avec chagrin la nouvelle de ce traité et le condamna par un bref du 12 mars 1712. Il avouait que la position du cha-

ANiNÉE 1712. 33o

pitre était pénible, mais il regrettait que ses membres n'eussent pas montré plus de courage et de fermeté. U les engageait à ne point observer le recez qu'il déclarait nul, comme contraire aux droits de 1 Église catbollque. Le cbnpitre dHildesheim reconnut qu'il avait cédé à la crainte et à la violence, mais on l'avait abandonne, tlisaitil, et on lui avait refusé de tout côté l'appui qu il sollicitait. Il remercia le Pape d'avoir cassé les concessions qui lui avaient été extorquées, et promit de se joindre au Saint- Père pour défendre, autant qu'il serait possible, les droits et la liberté de l'Église. Cette lettre, adressée au Pape, le 9 juillet 1712, était signée du doyen et de tout le chapitre cathédral d'Hildeslieim. Le Pontife recommanda encore vivement les intérêts de ce diocèse lors des négociations pour la paix d'Utrecht.

— Le 8 octobre. Lettre de soumission des chefs de la RÉPUBLIQUE DE Raguse AU Pape. Lc rcctcur et les conseillers de la république de Kaguse en Dalmalie avaient pris, en 1710, une mesure violente à l'égard de quelques prêtres et religieux, ils avaient enjoint au grand-vicaire de l'archevêque de sortir de la ville et de se retirer à IMélite, ile de Dalmatie, et à un autre prèlre, Michel Mauzolio, de s'exiler à Stagno, autre ville de Dalmatie. Deux sénateurs escortés de soldats s'étaient rendus au monastère de Saint- Jacques, à Mélite, avaient arrêté un religieux, Ignace Giorgi, et en avaient chassé un autre. Clément XI se plaignit de ces voies de fait dans un premier bref du 27 décembre 1710. Il ordonnait à l'archevêque de Raguse de procéder contre les auteurs de ces violences qu'il supposait être le fait de quelques particuliers plutôt que de l'autorité publique. Le recteur et les conseillers de la république écrivirent au Pape le 14 mars 1711 5 ils prétendaient avoir usé de leur droit en prenant ces mesures. Mais le Pontife n'admit point leurs excuses: « Il fallait, dit-il dans un bref du 5 septembre 1711, si les ecclésiastiques et les religieux étaient coupables, les déférer au Saint-Siège ou à l'archevêque, qui les eussent

336 ANiNÉE 1712.

punis comme il convient. » 11 leur ordonne de réparer dans l'espnce de Irois mois ce qu'ils ont fui(, sans quoi il sera pi'océdé contre eux. Il les exhoric avec douceur en finissant h donner, connue ils l'ont fait souvent , des preuves de leur respect poiu* la liberté et l'autorilé de FEglise. En elTet ils firent savoir au Saint-Père par leur envoyé, Marin Caboga, qu'ils avaient tout remis dans le premier état, et, dans une lettre du 5 octobre 1712, ils protestèrent de leur soumission pour le Saint-Siège et de leur désir d'observer les règles de l'immuniié ecclésiasliciue. Le Pape les félicite de ces seniimenis dans un dernier bref du 15 novend^re 1712 et les cntrafie h se montrer bienveillants et respectueux pour leur archevêque. Il leur promet de rendre à eux et ù leur jépiiblique tous les bons olfices qui seront en son pouvoir.

— Le 27 novembre. Abjt uation nu Pl•.l^cE élkctotîal de Saxe a Bologne. Frédéric-Auguste, fils de léleetenr de Saxe, était né le 7 octobre 169G. Son pèi-e avait enibrassé la religion catlioTKpie lorsqu'il fut élu roi de Pologne en 1697. Le fils eut longtemps encore des instituteurs protestants. C'était le sujet ordinaire des plaintes réitérées de Clément XI auprès du roi Auguste. Enfin en 1711 le prince déféra aux représentations du Pontife. Il confia son fils aux soins de Joseph Kos, Palatin de Livonie, homme grave et sincèrement religieux. Le Pape applaudit à ce choix et écrivit le 9 mai 1711 au Palatin pour l'engager à ne rien négliger poin' f.iire revenir le jeune princt-î des préjugés dans lesquels on l'avait élevé. Dans un autre bref du 12 novendire de l'année suivante, il le félicite du succès de ses soins. Dans le même temps les princes protestants s eflorçaienl de détourner Auguste du projet de ramener son fils h la religion catholique. Le jeune prince voyageait alors dans diverses cours de l'Europe avec le Palatin et le père Salomon, jésuite, chargé de son iuslruclion religieuse. C'est dans ce voyage (pi'il fit sou abjuration h Bologne, entre les mains du cardinal Casoni, légat de cette province. Le prince annonça lui-

ruême celle nouvelle au Pape, mais on tint quelque temps sa démarche secrète. Clcment XI pressa plusieurs fois le roi Aiifjiiste de la déclarer publi(|uemciit -, il écrivit au jeune pi'ince pour le confirmer dans son ailacliemenl h la reliî^ion eallioliqne. En 1714 il enî^a!];ea le Palatin Kos, f|ui sonnjeait à se retirer dans ses terres, h rester encore auprès du prince et h le maintenir dans ses bonnes dispositions. Ce ne fut cpie le 11 octobi-e 1717 qn'il parut ptd)li(iuemeiit à la messe à Vienne. Jnstiuelà il ne lentendaii (ju'en secret. 11 écrivit au Pape pour Tinstruire de celle démarche. Les luthériens de Saxe s élaienl flattés cpie le chauîjjement de religion du roi de Pologne n'aurait aucune suite par rappoi là rékclorat, et que le fils persisterait dans leur communion. Qnand ils appiirent sa conversion, leui- zèle s'en alarma. Ils publiaient que la confession d'Augsbourg était en danger, que le papisme allait prévaloir, ([u'on était sur le poinl de perdre tout le fi'uit de la réiorme, qu'il falla-t se mettre en garde contre les lenlaiives d'un prince caiholicpie. Ces bruits faisaient inqiression sui- des esprits ondjrageux. On se plaignait de la tlestruclioti de cincj églises protestantes qui venait d'avoir lieu sur les frontières de Pologne. De nond^reuses réclamalions furent adressées à l'élecieur. Ce fut pour dissiper les alarmes de ses stijels et de ses voisins (ju'il pnblia une déclii^ation oii il annonçail sa résolution de ne rien changer h ce qui était établi dans ses Éiais pour l'enseigiienjent, pour le règlement des Universités et pour les privilèges de la confession d'Augsboui'g, sans pourtant qu'on pût imposer aucun contrôle à lui ôu à ses successeurs pom- rexercice de leur religion.

Ces assurances semblaient devoir calmer les craintes. Cependant les cris se renouvelèrent en 1719 à l'occasion du mariage du prince électoral de Saxe, qui eut lieu le 20 mars avec rarchiduchesse Marie-Joséphine, fille de l'empereur Joseph I". En faveur de ce mariage, l'empereur Charles VI, oncle delà princesse, demanda qu'il y eût une église pour les catholiques h Dresdfî. La non-

velle de celle proposiiion produisit presque un soulèvement en Saxe. Il scmhhiit que celte concession menaçât le lulhcranisme d'une destruclion totale. L'esprit de tolérance pratique n'était guère connu alors cliez les protestants-, et en An{;lelerre, en Hollande, dans les Etats du Nord et dans plusieurs parties de TAlIemagne, les catholiques étaient tenus sous le joug le plus oppressif. Us ne pouvaient ni posséder de biens fonds, ni exercer aucune charge. La prudence de l'électeur de Saxe aurait dû d'ailleurs oter tout prétexte de mécontentement. Il souffrait que dans les chapelles dites de la cour on fit le service suivant le rit luthérien-, et il se contentait d'avoir une chapelle intérieure, où il assistait h la messe et aux offices suivant le rit de I Eglise romaine et où il admettait les catholiques de la ville. Cette chapelle était l'ancien théâtre de la cour, que l'on avait disposé pour servir d'église. Elle était assez grande, et l'électeur assigna des fonds pour son entretien. Ce n'est qu'en 1738 que l'on bâtit une autre église à Dresde, comme nous le dirons plus tard.

— Le 2 mars. Jugement des docteurs de la Faculté de Théologie de Nantes contre quelques écrits sur l'usure. René de la Bigotièrede Perchambault, président au parlement de Bretagne, avait publié à Rennes en 1709, et sans qu'aucun procès y eût donné lieu, un Facliun pour savoir si l'usage qui permet aux tuteurs de colloquer les deniers pupillaires à intérêts est autorisé. Ce factum fut bientôt suivi d'un second et d'un Traité de l'usure et de Vintérêt, que l'auteur joignit h un Commentaire sur la coutume de Bretagne. Ces ouvrages firent du bruit. Un doyen de la chambre des comptes de Bretagne, de la Gibonniis , y opposa un Traité de F usure , intérêt et profit quon tire du prêt , ou l'ancienne doctrine sur le prêt usuraire opposée aux nouvelles opinions. De Perchambault ayant appris ^que quelques docteurs de Sor-

bonne consultés sur son livre en avaient blâmé les principes, s'adressa à lu Faculté de théoloj^ie de Nantes pour avoir son avis. Les docteurs lui envoyèrent une réponse dans laquelle ils discutaient ses écrits et ses raisons, et lui opposaient des autorités et des ar(}uments contraires. Ils s explicpiaient non-seulement sur l'article des deniers pupillaires, mais encore sur le prêt en général, et blâmaient en général toute espèce d'intérêt. On avait espéré que le niJigistrat se rendrait h une décision qu'il avait lui-même provoquée. Il soutint au contraire son sentiment dans deux écrits qui engagèrent les docteurs de Nantes à lui faire une réplique sommaire ; ils y reprochent à l'auteur des contradictions, des méprises, de la dissimulation, peu de respect pour la tradition. La réponse et la ré|îlique sont signées Clenel, Cassard, Lefèbre et Lefaon, et approuvées par plusieurs autres docteurs. L'une et l'autre sont longues , rédigées avec soin et méthode, et annoncent une grande connaissance de la matière en même temps qu'une extrême modération. Toutefois Perchambault persista dans son opinion, et ayant été attaqué la même année, 171.3, par l'abbé Ecolasse, chanoine de Rennes, dans une lettre critique, il intenta procès à son adversaire comme calomniateur. Chacun d'eux publia des mémoires, et la Sorbonne était saisie de l'examen du livre, quand le roi, voyant les parties fort échauffées, jugea à propos de suspendre cette alfaire (1).

— Le 8 septembre, CLÉME^T xt donne la constitition Unioenitl's Dei FiLiiis. Le Pape avait nommé, en février 171-i, une congrégation particulière de cinq cardinaux et de onze théologiens pour l'examen du livre de Quesnel. On leur en avait distribué des exemplaires, et les examinateurs s'assemblaient tous les mercredis. Au mois d'août

(1) I.'al)l)é I^colasse publia seulement h Trévoux, en 171 'i, ses mémoires sous le lilre de Prcjui^és Icgilintes contre les libres dons de Perchundiauli.he même iivail consiillé (iiicliiues docleurs de Sorljoiine à ce sujet ; it ceux-ci (Hubeit, Le Jlure, Léger et Foui^el) donnèrent leur jugement qui est assez conforme à celui des docteurs de Nantes.

310 ANNÉE ni 3.

suivant, ils eurent ordre de tenir deux séances par semaine. En janvier 1713, !es qualificateurs commencèrent à s'assembler au Saini-OHice, Le P;ïpe était (ics-cxact à ces séances, qui se lenaient âetw fois la semaine, et qui fureni termii.ccs le 2 août. Alors le Saint-Père ordonna des prières dans Rome, implora lui-même le secours du ciel, consulia plusieurs carvJinaux et évérpies, communiqua, comme on en était convenu, le préimibule cl le disposiiifau cardinal de la Tiémoille, supprima à sa prière quelques clauses qui auraient pu éprouver des conrradiciions en France, cf donna enfin, apiès plus de dixhuit mois de travail et d'examen, la bulle L'nigenifus. h jau)ais mémorable par l'imporiance du sujei, par le déchaînement des passions contre ce jugement, et par l'assenliment qu'y donna louic l'Ej^lise.

[[ Nous avoi\s présenté dans le Tableau Jiistorifjue\)\ï\c6. en lète de ce voIuuïc une coiirle analyse de celte Conslitulion aposiolif|ue. Nous avons aussi ob-iervé qu'on pouvait prendre sa publication comme le commencement d'une nouvelle péiiode du jansénisme, qui continua h troubler l'Église pendant tout le dix-buiiième siècle. Il nous sen»ble qu'on peut partager celle période en quatre principales épo jues, ayant cbacune un principal objet qu'on ne doit pis perdre de vue.

La. pran'ère s'étend de 1713 jusqu'au concile d'Embrun, en 1727. C'est à celte époque surtout que se rapporte [appel, si publif|uemenl condamné par I Église.

La seconde s'étend de 1727 juscpi'à l'encyclicpie adressée par Benoît XIV aux évèrjucs de Fiance en octobre 1756 : c'est le temps cKs prétendus miracles et des disputes au sujet du refus des sacrements aux appelants, question que ladite encyclique avait pour objet.

La troisième ô^ù(\y\c s étend jusque vers 1772, et est surtout remarquable par la part (jue prirent les jansénistes aux aitafiues violentes et calomnieuses diritjées contre la Société de Jésus.

La quatrième époque s'étend jusqu à la fin du siècle.

ANNÉE m 3. 341

Elle est signalée par les aiielnics schisiualiques portées plus dirccloineiil h l'aiilorilé pnnlificalc, cl par la coiisliiulion civile du clergé, uiaiiilVstenier.t inspirée par le jansénisme, el en renlermanl loul Tesprit. J]

— Le "20 sc|iieinbre. Mout de FtaNçois de Posadas, Dominicain ESPAGNOL ET MISSIONNAIRE. Fr.tnroisde Posrdas élait né h Coidoue le 25 novembre lG'i4. Il fut élevé dans la piélé, entra chez les Dominicains en 1663, el fit ses vœux l'année suivaiile. Ordonné prèire h S;in Lucar, on l'cmplova au ministère de la prédicaiiou, el il y eul des succès extraordinaires. Il donnait d(S nussions dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, les hôpitaux, faisait de grands fruits, el ra]ipelail Us pécheurs à Dieu. Son ministère dans le tribunal de la |,énitence n'était pas moins efficace; et ronciion de ses paroles avai.l une giàce particulière pour toucher les cœurs. L'n zèle qui n'éiail arrêté ni par les fatigues, ni par les obstacles, la visite assidue des pauvres et des malados, des aus'ériiéj étonnantes, une humilité qui lui fit refuser l'évèché d'Algheio en Sardaigne et celui de Cadix, le faisaient regarder dans le midi de l'Espagne comuie un saint. Il mourut presque subitement en venant de célébrer la messe, il laissa des ouvraj'cs de piélé, un livre contre Molinos, des avertissements à la ville de Cordoue, et les Vies de saint Dominique, de Léonarde du (llirisl, religieuse dominicaine, et du père Christophe de Sainie-Catherine, fondateur d'un h6j)ilal à Cordoue. D'antres ouvrages de lui sont restés manuscrits. On fit aussitôt après sa mort des informations sur ses vertus; elles ont confirmé l'opinion publicpie sur sa sainteté. Pie VU a promulgué le 20 septembre 1818 le décret de sa béatification.

Le 23 janvier. Quabante évêques assemblés a Patiis

REÇOIVENT LA coNSTiTLTiON L'nigenitl's. La bul Ic étant arrivée en France, le roi résolut de la communiquer aussi-

tôt aux évèques. H ordonna une convocation de ceux qui pouvaient se trouvera Paris, moyen qui avait déjà été pratiqué en plusieurs circonstances.

L'ouverture de l'assemblée fut fixée au 16 octobre 1713. 11 fut décidé que le cardinal de Noailles y présiderait. Afin même de lui laisser cet honneur, le Roi engagea le cardinal d Estrées, à qui la présidence eût appartenu par son ancienneté, à y renoncer, et à ne pas se trouver à l'assemblée. On usa encore envers M. de Noailks de toutes les autres condescendances qui pouvaient le flatter. A sa prière, l'archevêché fut indiqué, contre l'usage, pour le lieu des séances. On lui laissa le choix des commissaires, parmi lesquels on désira seulement qu'il nommât M. de Bissy, évêque de Meaux. On pouvait espérer que le cardinal allait suivre une autre route. Le 28 septembre, il avait donné un Mandement pour condamner le livre de Quesnel , en marquant que c'était pour tenir sa parole. Cependant, à la première séance, qui se tint le IG octobre, et où se ttx)uvaient vingt-neuf évêques, il prononça un discours où il chercha à justifier son approbation de 1695. II s'appuya sur le suffrage de M. Vialart, son prédécesseur à Chàlons, de M. d'Urfé, évèque de Limoges, et de M. Bossuet. On n'a cependant jamais rien cité d'authentique de M. d'Urfé. On a vu ce qu'il fallait penser de l'approbation de M. Vialart ; et quant à Bossuet , nous avons fait connaître ésalement ses véritables sentiments

sur l'ouvrage (I). Le discours du cardinal de Noailles fut donc écoulé avec peine.

Le 21 octobre on dit la messe du Saint-Esprit, et les six coiiunissaircs nommés pour faire leur rapport sur la constitution, commencèrent leur travail. C'étaient le cardinal de Rohan , évoque de Strasbourg, MM. de Bezons et Desmarets, archevêques de Bordeaux et d'Auch -, de Sillery, de Bissy et de Berthier, évèques de Soissons, de Meaux et de Blois. Ce fut alors que Quesnel adressa aux

(0 ^oyez Tahleau histoiiqiie, page £>3.

ANNÉK 1714. 343

évéques des mémoires en sa faveur. L'année précédente, on l'avait entendu dire dans une explicalion apolo^jélique de ses scnlinienls : « Je soumels très-sincèrement et mes Béflexions sur le Nouveau Testament , et toutes les explications cpie j'y ai apportées, au jup^ement de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, dont je serai jusqu'au dernier sou|iir un iils très-soumis et très-obéissant. » Ce même homme, ce fils soumis et obéissant, osa dire, en 1713, que la bulle k renversait la foi de fond «en comble; quelle frappait d'un seul coup cent une )) vérités; et que /'accepter ce serait réaliser la prophétie » de Daniel, lorsqu'il dit qu'une partie des forts est tombée » comme les étoiles du ciel. » A la vivacité de ce style, on reconnaissait un auteur dont l'amour - propre était blessé. Il faisait circuler différents écrits contre la bulle.

Afin de réfuter plus ellicacement ces assertions téméraires, et de détromper une foule d'esprits prévenus, on convint quil serait dressé une Instruction pastorale, où l'on montrerait les vices de l'ouvrage. Le cardinal de Noailles avait d'abord approuvé ce moyen , mais il le rejeta dans la suite, lui et quelques évéques qui le suivaient en tout. Il en avait mandé à Paris plusieurs sur lesquels il comptait principalement, et ce fut dans u ne as>emblée tenue entre eux, le 1 1 janvier, chez lecardinal, qu'ils arrêtèrent de déclarer à la majorité des évéques, qu'ils ne pouvaient plus assister à leurs délibérations, ni partager leurs sentiments. Ces prélats se retirèrent de suite au nombre de dix; mais ils eurent ordre du Roi de retourner prendre leurs places à l'assemblée pour y exposer librement leurs raisons. Ils continuèrent donc à assister aux séances et à opiner comme auparavant, et le cardinal de Noailles reconnut que les suffrages n'étaient aucunement gênés.

Le 15 janvier, la commission, établie au mois d'octobre précédent, commença son rapport. 11 paraît que ce long intervalle avait été employé à tâcher de prévenir de funestes divisions. Le rapport dura six séances. Le rapporteur le termina en proposant de déclarer que l'assemblée avait

31 i ANNÉE 1714.

reconnu avec beaucoup de joie la doctrine de l'Eglise dans la co:istiUi(ion , qu'elle l'acceplait avec respect et soumission , qu'elle condamnait les livres e» les propositions de la même manière que le Paj^e, et qu'avant de se séparer, elle arrêterait un modèle d'insiruciion pastorale que les évèques publieraient avec la bulle. Les '22 et 23 janvier on recueillit les suffrages. Quarante évèques furent de l'avis de la commission : neuf autres dirent qu'avant de délibérer sur le fond , ils voulaient attendre l'Instruction pasiorale. Ces prélais étaient le cardinal de Noailles; d'Hervaut, arcbevècjue de Tours; de Bélhune, de Moailles, Soancn, de Langle, Desmaiels, Dreuillet et deCIcrmont, évèques de Verdun, de Cbàlons-sur-Marne, de Sencz. , de Boulogne, de Saint-3ialo, de Bavoune et de Laou; encore ce dernier rcvinl-il depuis à l'avis de la commission. On fit tout ce qui était possible pour ramener le cardinal de Noailles, dont le sulfrage eût entraîné le reste des opposants. On lui proposa déconcerter avec lui rinslrucilon pastorale, ce qu'il refusa constamment.

Le r' février on (It lecture de celte Lislruction, qui fut approuvée de cpiarante évèques. Le cardinal de Noailles, parlant au nom des neuC autres, prononça un discours où il disait que la division des évècpies ne roulait point sur la foi, et (pie lui et les siens pnnaient le parti de demander des expiieaiions au Pape. On fut étonné d'entendic ce prélat assurer qu'il n'v avait point de division sur la foi, tandis que Onesnel venait décrire que la bulle la renveisait. Ce n'était donc pas la peine de se séparer de ses collègues. Ce fut, à ce qu il paraît, cette réflexion qui ramena l'évèque de Laon à l'avis des quarante. Quel(|ues évècpies auraient été d'avis (juc, puisrpie le cardinal trouvait qu'il ne s'agissait point de la doctrine, on l'obligeât à se réunir à la majorité. Ils s'appuvaieut de l'exemple de l'a.ssemblée de 1656, qui avait tenu cette conduite envers M. de Gondrin, archevêque de Sens; mais on préféra le parti de la douceur.

Le 5 février fut la clôture de cette célèbre assemblée,

qui s'était distinguée par la sagesse de sa conduite. Vinslniction pnstornln qu'elle adopta est un monument subsistant de sou zèle. Elle nous paraît surtout Irès-p.ropre à bien faire comprendre ce qu'avaient de funeste différents points du système de Qucsnel, qui ne sont peut-être pas assez connus, et qui expliquent cc|)endanl I auimosité avec laquelle une partie de la magistrature embrassa les nouvelles erreurs (l). On y fait voir le vice des différentes propositions, leurs conséquences, et Ton réjjond aux |Mincipdcs dillicultés alléguées pour les justifit-r. [[Nous n'en citerons qu'un seul passage qui peut servir à montrer comment les prélats s'appliquaient à éclairer les esprits sur des propositions si ariificieusement présentées. Il s'agit de cette pio|)osiuon dont on abuse encore quelquefois pour faire illusion aux personnes qui ne connaissent pas les faits de cette époque : La crainte dune eocçvnnnanicatioii injuste ne (hit jamais nous ewpccliei- de faire notre ilvnir. « Si, disent les prélats, l'injustice de l'exconunu- X nication est constante, si le devoir est un devoir réel, » la proposition renferme une vérité à laquelle )l est » inqws-ibie de se refuser. Mais si l'exconHunnicalinn » n'est injuste cpie dans l'idée île celui (|ui en est l'iappé, » si leilevoirest un faux devoir, s'il y a même do l'incer- » titude sur l'injustice de l'excommunication et sur la réa- » lilé du devoir, la proposition est fausse, et d'autant » plus dangereuse, (|u'elle se présente sous l'apparence » de la vérité. Celle proposition, vraie dans la première » supposition, fausse dans l'autre, est au moins captieuse M et favorable aux partisans de Janséuius. La circonstance » des temps cl des erieuis qui aniigeni l'Eglise, la nature » de l'ouvrage, la situation de son auteur, tout send)lait » exiger que, dans ure matière aussi délicate, on s'expli- » quàt clairement et sans ambiguïté; el tout détermine » au mauvais sens quand le vrai sens n'est pas mis en

(1) On peut voir ceUe Instruclion dans les OZuvres de Fé'ielon, cjiii l'adopta textuellement. QEtu'ies 'de Fénetou, édition de Versailles, tome xiv, page 'il 3.

3i6 ANNÉE 1714.

)) évidence. Pour en être convaincu, il n'y a qu'à lire les » écriis, qui, depuis près de soixante ans qu'on a corn- » mencé à demander la signalure du Formulaire, ont été « répandus dans le public. 11 y en a de lauteur même » des Réflexions morales, où il s'explique clairement .Us » enseignent qu'u/?e excommunicalion injuste ne dut ja- )) mais empeclier défaire son devoir. Mais ils décident en )) même temps que le refus de la signature du Formulaire » est un vrai devoir ; el que 1 excommunicalion attachée » au refus de cette signature, est une exconmninication » injuste. Reconnaissez donc, mes très-chcrs frères, les » justes raisons qui ont porté le souverain Puniife à con- » damner celte proposition : reconnaissez aussi l'artilice » avec lequel on a publié que Tespril de la consiilulioa » était qu'on déférât à toutes sortes d'excommunications, » sans excepter même celles qui seraient lancées pour » nous faire agir contre des devoirs essentiels et invinci- » blés, afin d'alarmer par cette supposition les fidèles » de tous les états et les magistrats en particulier. » Puis, après avoir expliqué les diflérents sens dans lesquels une censure peut être injuste, et avoir fait remarcjuer que parmi les devoirs il en est qui changent quelt|uefois, et dont on doit s'abstenir dans certaines circonstances, l'Instruction conclutque les auteurs de la proposition n'avaient « cherché qu'à rassurer ceux qui , par la crainte des cen- )) sures, pouvaient être engagés à se soumettre aux consti- >) lutions des souverains Pontifes, Innocent X et Alexan- » dre VII, » contre le jansénisme.

On a prétendu depuis que l'assemblée n'avait accepté que relativement, et que rinsiruction était une sorte à^ explication qui restreignait la huile. [[ Ce que les jansénistes entendaient par ces mots, c'était, selon la tactique ordinaire du parti, que le clergé de France n'avait condamné les propositions que selon un sens particulier, cjui n'eût pas été celui de Tauleur.]] La lecture du procès-verbal dément ces assertions. Les prélats commencent par accepter: et s'ils arrêtent ensuite une Instruc-

ANxNÉK 1711. 347

lion , ils ne se servent pas du mot A' explication. Ils annoncent seulement qu'ils ont voulu répondre aux chicanes des partisans de l'ouvrage. Voici les termes du Modèle de disposition qu'ils proposaient à leurs collègues : « Nous )) reconnaissons dans la consiiuition de notre Saint-Père )) le Pape la docirinc de l'Église 5 nous acccplons avec «soumission la Conslitulion ; nous condamnons le livre )) des Réflexions morales et les autres propositions qui en » ont élé exirailes de la même manière et avec les mêmes ^) qualilicalions que le Pape les a condamnées. » Aussi l'auteur de VHistoite du livre des Réflexions morales convient que l'acceptation n'était point du tout relative. D'ailleurs, si elle l'eut élé, les huit évoques, qui ne cherchaient, disaient-ils, qu'une acceptation de cette nature, n'auraient pu refuser de l'adopter. Ils avaient d'abord annoncé qu'ils écriraient au Pape pour lui demander des explications. Mais comme on exigea que leur lettre fût individuelle, et passât par les mains du Roi, ils prirent ces ordres pour une défense^ et n'écrivirent point du tout. Seulement ils signèrent , avant de se séparer, un acte ou ils protestaient qu'ils étaient tiès-éloignés de vouloir favoriser le livre des Réflexions morales ou son auteur, qu'ils leconnai^sent que ce livre devait être oté des mains des fidèles, qu'ils étaient réaolus de le condamner, qu'ils s'opposeraient toujours aux progrès du jansénisme , et n'épargneraient rien pour faire observer dans toute leur force les bulles d'Innocent X et d Alexandre VII, et celle de Clément XI en 1705. En effet, presque tous ces évêques donnèrent des Mandements contre le livre de Quesnel; et il est remarquable que, tandis (jue Quesnel et ses partisans vantaient les Réflexions comme l'ouvrage le plus utile et comme un trésor pour les fidèles, les prélats même les plus prévenus ne pouvaient s'empêcher de le condamner.

La conduite de ces huit évêques aflligea beaucoup le Pape, et dans son bref du 17 mars aux évêques de l'assemblée, en réponse à la lettre qu'ils lui avaient écrite,

il les félicita de leur soumission et de leurs soins pour ménafjcr la paix de TEgiise, loua leur paiience et leurs niénagemenis pour leurs frères, et ^éniil de ce que quelques-uns, sous le vain préiexle de demander de nouvelles explieaiions, différaient par des questions sans fin à lui rendre la soumission qu'ils lui devaient.

— Le l4 février. Lettres patentes nu Koi poun la

PUBLICATION DE LA BULLE, ET LA SUPPRESSION DU LIVRE CON- DAMNÉ. Le lendemain ces lettres furent portées au parlement de Paris. M. Joly de Fleury, avocat-généial , en requit Tenregistrement dans un discours où il loua Tatlention du prince contre les erreurs anciennes et nouvelles. 11 dit que la forme extérieure de la consliiution ne présentait point de ces clauses contre lesquelles les magistrats ont coutume de s'élever; et il ne demanda que la réserve générale de nos droits et de nos maximes. Il observa pourtant qu'on pouriail peut-être abuser des propositions sur l'excommunicalion , si, sous prétexte de leur condamnation, on voulait ou refuser aux évéqnes le pouvoir des ck fs, ou prétendre que les exconuiiunications injustes, que les menaces même d'une injuste censure pourraient suspcndie l accomplissiMueut des devoirs les plus essentiels et les plus indispensables. Ce magistrat chercha sans doute à prévenir par là les f.iusses conséquences que des mat-intentionnés auraient voulu tirer de la condamuaiion de la proposition quatre-vingt onzième. Il était sans doute bien éloigné de croire que le Pape eût voulu donner atteinte à l'indépendance des rois on h la fidélité des sujets, en faisant craindre les excommunications même injustes. Il était manifeste que la bulle n'attaquait que la doctrine des novateurs, qui cherchaient à se rassurer contre la crainte des censui'es, soil en ])iétendant qu'elles sont injustes, soit en prétextant qu'il était de leur devoir de ne pas obéir.

Après les observations de l'avocat-général , on alla aux voix au parlement. Personne n'argumenta sur le fond : seulement l'abbé Pucelle, conseiller-clerc, qui sera plus

connu par la sni(c, parla contre un mot fies Icilrrs pa- (enics où il éiait anjoùtt aux ('vè(|Uf.s de publier li bulle, ei clil que celle expnssiou n'éiail poiiii convenable, et • que le Hoi n'avait aucun droit d'enjoindre aux évcciues en pareille nuuière. Celte observation lut adoptée par quelcpies autres uKMubres de la grand'cbandîre; mais du resie personne, comme je l'ai dit, n'incidenla sur le fond : l'enrei^isliemeni passa h la pluraliié.

On a assuré depuis c|u il avait élé rendu un arrêté secret , porlaiit que le lioi seniit lrès-liund)lemeut prié d'oidonner que la conslitnlion lût envoyée à Ions les évêques, « alin que leur suffrage se joignant à l'autorité du » Sainl-Siége par l'aeceplaiion qu'ils en feraient, et la pti- » hlicaiion tjui en serait l'aile dans leurs diocèses en exé- » culion de leurs x^Iandements, le concours des membres » avtc leur clief pût éteindre pour toujours dans le » royiiume une division de scniimrnis aussi contraire au » bien de l'Kglise qu'à celui de lËlal. » Je ne sais si cet arrêié fut rendu ; mais l'on n'y découvre rien qui puisse favoiist^r cens qui ont voulu s'en prévaloir.

Au surplus, le désir du parlement fut rempli :1a bulle

fut envoyée à ions les évèques, ainsi que V I/istiuction

pastorale et les délibéraiions de rassemblée du eleroé.

Coinme la consliluliou éiaii connue depuis longienqis, on

n'ignorait guère le senlimeni de la plupart des évèques. Plus de soixante-dix de ceux qui étaient dans les provinces se joignirent aux membresde l'assemblée du clergé, et publièrent la bulle de l'Insiruciion. La consiituiion se trouva donc acceptée dans plus de cent diocèses.

Cependant il y eut quelques évécpies qui linrent une conduite parlicnlièie. Six ne publièrent point la bulle; ce l'iu-eut MAi.de Verlbanion, de la Broue, Colbei t , de Sève, Kervilio et de Uezai, évcques de l'amitrs, de Mirepoix, de Montpelliei", d Arras, de Tréguier et d'AuPoulème : M. de Coislin, évèipie de Meiz, donna un Mai;demeut pour expliquer la bulle, et défendit de l'accepter dans un autre sens que lui. L'archevêque d'Embrun et

3o0 AN.NKE 1714,

révèque de Sisteron s'exprimèrent, à ce qu'il paraît, à peu près comme M. de Coislin : encore le premier se réunit-il ensuite au corps épiscopal. Ainsi , il n'y avait, absolument parlant, que quatorze éveques qui se montrassent opposés formellement à la constitution. Trois ou quatre tenaient une conduite mitoyenne : tous les autres, au nombre d'environ cent dix, acceptèrent unanimement. Cette considération seule aurait dû mettre fin aux disputes.

— Le 5 mars. La faculté de théologie de Parts beçoit LA constitution. Le 28 février, le cardinal deRohan avait remis au syndic de la Faculté, de la part du Roi, une lettre où il lui était ordonné de faire insérer la constitution dans les registres; maison vit avec étonnement que, tandis que les docteurs se réunissaient en Sorbonne pour délibérer, un colporteur leur distribuait à la porte un Mandement du cardinal de Noailles , en date du 25 février, par lequel il défendait, sous peine de suspense, de rien statuer sur la bulle indépendamment de son autorité. La hardiesse d'une pareille défense surprit extrêmement. On ne pouvait concevoir comment un évèque déiéndait, sous peine de suspense, de recevoir une bulle émanée du Saint-Siège, approuvée par une assemblée d'évèques, et cela au moment même où, en vertu de cette acceptalion , le Roi ordonnait de s'y soumettre. Cependant cette démarche resta impunie, et rien ne prouve mieux combien en ont imposé ceux qui ont voulu faire croire que Louis XIV avait eu souvent recours aux moyens de terreur pour faire recevoir la constitution.

Pour en revenir aux docteurs, M. de Noailles s'était flatté sans doute que son Mandement les empêcherait d'accepter : il n'ignorait pas que la Faculté comptait dans son sein plusieurs des partisans de Quesnel^ le Cas de Conscience de 1701 l'avait prouvé. Aussi l'assemblée fut fort tumultueuse, et l'on ne put rien décider dans cette première séance. Le Roi fit expédier de nouveaux ordres; et le 5 mars la bulle fut reçue à la pluralité des suffrages.

AN.NKE l'H. 351

Le décret portait que la Faculté recevait la bulle avec respect; qu'elle la ferait insérer dans ses registres; que tous ses membres auraient pour elle le même respect, et ne pourraient la combaitre de vive voix ou par écrit, sous peine d'exclusion ; et qu'on députerait au Roi pour lui présenter cet acte. Le 10, cette conclusion fut revue et confirmée par une assemblée générale : quatre jours après, douze docteurs allèrent assurer le prince de la soumission de la compagnie. Il ne fil sentir son mécontentement qu'à quelques turbulents : quatre docteurs furent exilés, et cinq autres eurent ordre de s'absenter des assemblées.

Toutes les universités et toutes les facultés de ibéologie du royaume suivirent l'exemple de la Sorbonne; comme tous les parlements, celui du parlement de la capitale. La faculté de ibéologie de Reims avait montré quelque opposition ; mais elle se soumit bientôt.

Cependant le Pape condamna le Mandement du cardinal de Noaillcs, ainsi que ceux qui avaient été donnés à Tours, à Chàlons, à Rayonne, à Roulogne, à Metz et à Mirepoix ; et le Roi les supprima par des arrêts de son conseil. Clément XI écrivit à ce prince pour le remercier de son zèle-, et il le priait de le seconder pour ramener les opposants à l'unité. Mais, dans le même temps, commencèrent ces longues négociations qui n'aboutirent à rien , et par lesquelles on n'avait cbercbé qu'à gagner du temps. Le cardinal de Noailles ayant écrit le 24 mars au Roi pour demander quelques délais, afin de travailler à une Instruction pastorale, on lui accorda sa demande, dans l'espérance de le voir revenir sur ses pas; mais on s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas d s vues bien francbes. « Il était persuadé , dit naïvement, dans son Journal V abbé » Dorsanne, son grand vicaire, qu'il n'avait rien de mieux )) à faire que de négocier à Rome, et cependant d amuser » les autres négociateurs, et que cette affaire n'était pas » de nature à se gàler en se prolongeant (1). » Les applau-

(1) Journal de l'abhé Dorsanne, décembre 1714.

â32 ANNÉE m 4.

dissemenîsda parti avaient séduit l'archevêque : il n'éluit pas insensible à l'idée de s'en trouver le chef.

Le même Journal pnrle Ircs-sérieusemenl d'un discours d'djiparal prononcé par le recteur de l'Université, et dans lequel 1 hyp-iholicpie rhéteur représenta le cardinal comme « le seul délïnseur de la vérité, celui de qui toute » l'Éjjlise attendait la ic\;;lede la foi, et qui devait donner )) la [)aix h l'Éj^lise (i).» Celui qui soufiVait im encens si grossier, montrait bien de la faiblesse. Il amusa les négociateurs pendant six mois, promettant une instruction où il accepterait, mais n'y travaillant que de loin en loin, chicanant sur toutes k-s expressions, voulant toujours juslifier Quesnel , et n'avançant rien. 11 efl vraisemblable que, pur ces lenteurs alfcclées, il espérait atteindre une époque plus favoi'able. Le Roi était fort avancé en âge et infirme : on pouvait, sans être j)rophèie, prév(>ir que son règne ne serait pas long, et qu'on aurait |dus de liberté sons son successeur. Le 17 octobre 1714, le cardinal envoya un projet d Instruciiou ; mais couune il ne présentait rien de satisfaisant , le Koi , las de tant de longueurs, se décida à demander au Pape un concile où I on j'igFiait les opposants. Il fit pariir à cet effet, pour Rome, M. Anielol. Le Pape voyait des inconvénients dans ce plan, qui devait eniriiîuer des lenteurs dont le paiti aurait profilé : ce|)endant il s'était déterminé à seconder les désii's du Hoi, lorsque l'événeuient le plus triste, la mort de ce grand prince, rompit toutes ces im suit s.

• — Le 7 sepieuibre. La. paix est cokclie entr' i-A Frakce, L'EspAG^E etl'Emvhsf. Ce traité mit fin à la longue guerre qu'avait allumée la succession à la couroime d'Kspafue. Nous n'en faisons mention ici que sous les rapports qui peuvent intéresser la religion et l'Église. Déjà la paix avait été conclue le 11 avril 1713, à Uirechl, entre la France et l'Angleterre. Le même jour, des ti-ntés séparés avaient été arrêtés avec la Savoie, le Portugal,

(() .îournnl rie Valjhé nopsnnne. décembre 1714.

ANNEE ni 4. 853

la Prusse et la Hollande. Le Pape avait offert sa médiation , qui ne put être acceptée ,• elle n'avait pas été agréable h l'Angleterre. Cléiuenl XI envoya cependant à L'ircclit l'abbé Passionei , depuis cardinal , pour veiller aux intérêts de la religion. Il écrivit à Louis XIV et à d'autres princes catbolicpies pour lui recommander ces mêmes inlérèls. Il souhaitait surtout que l'on maintînt dans le nouveau traité le quatrième article du traité de Kyswick, dont les protestants poursuivaient avec ardeur la révocation. Sur ses instances, Louis XIV résista aux efforts des puissances protestantes pour le faire abroger. L'empereur n'accéda point au traité d'Ulrecht, parce qu'il ne voulait pas renoncer à ses prélenlions h la couronne d'Espagne. Ce ne fut que plus lard que des négociations s'ouvrirent entre lui et la France. Les préliminaires de la paix Curent signés le 6 mnrs 17 H, à Hastadt; et le traité définitif conclu le 6 sejjtembre, à Baden , en Suisse. Le Pape v avait envové , conime à Ulrecht, le prélat Passionei, qui é(ait chargé pariiculièrement de veiller sur les intérêts des églises de Cologne, d'Hildcsheim et des cantons cailioliques.

Les troisième et dixième arlicles du traité de Baden confirmaienl le quatrième article du iraitéde Kis\vick,el portaient même que si cel article avait reçu quelque aileinte, tout devait êtie rciabli comme il avait été stipulé par ce traité. Ainsi se trouvait im|)Iiciiemeut révoquée I ordonnance de l'électeur palalin, intitulée Becez de religion ^ et dont nous avons parlé plus haut. Le quiuzièuie article du nouveau traité stipulait le rélablissenient des électeurs de Cologne et de Bavière, dépouillés de leius Etats, pour avoir piis le parti de la Fiance; par là même devait être censé révoqué tout ce qui était fait dans leurs possessions contre les libertés de l'Église et des dioits du Saint-Siège. L'article portait encore que l'archevêque de Cologne serait mis en possession de l'église d'Hildesheim , et y jouirait de toutes les prérogatives, droits et biens qui lui appartenaient, comme le faisaient avant la guerre les

évêques ses prédécesseurs, sans avoir égard à aucune dlfficulié ou prétention née ou à naître, de quelque part que ce fût ; ce qui annulait nécessairement les conventions auxquelles Télecteur d'Hanovre avait forcé les chanoines d'Hildeslieim de souscrire comme on l'a vu sous 1712. Le traité de Baden portait encore, article -27, que dans les places cédées à l'empereur par la France, tout restait, relativement à la religion, sur le même pied qu'avant la guerre, que les magistrats ne pourraient être que catholiques, que les évêques, les chapitres, les couvens et tout le clergé conserveraient leur liberté, leuis droits et leurs honneurs, et qu'on réiabliiait les choses dans l'ancien état, si elles avaient été changées. Enfin, l'article 30 stipulait la neutralité de ritalie.

Le Pape, en annonçant le traité aux cardinaux dans le consistoire du 21 janvier 1715, insista parliculièrement sur les articles que nous venons de signaler, et se félicita de ces slipulatiotis , mais il ne dissimula point son chagrin à l'occasioi) de quelques autres articles, où les intérêts de la religion avaient été négligés ou sacrifiés. 11 se plaignait, entre autres, qu'on eûl confirmé les articles du traité de Westphalie les pitis désavantageux à rÊglise. Déjà le prélat Passionei avait fait dis protestations le 10 septembre 1714, à Baden. Il avait adressé ces protestations aux plénipotentiaires de la France et de l'empereur, et à quelques autres, et les avait renouvelées le 20 septembre devant le gouvernement ou canton de la cour. Elles portaient sur les articles des traités d'Utrecht et de Rastadt , dont la religion et le Saint-Siège pouvaient avoir à se plaindre. Elles concernaient aussi le traité d'Arau passé entre les cantons suisses, dont nous avons parlé sous 1712. Le prélat lut ces protestations dans le consistoire du 21 janvier. Le Pape n'avait pas voulu s'expliquerclairementen publicsnr lesdroifsduroid'Angleterre, Jacques, il craignait de réveiller l'animosilé des protestants, auxquels le nom seul des Stuarts faisait ombrage-, mais dans son allocution au consistoire secret , il ne crut

ANNEE 171 i. 355

pas pouvoir omettre de rappeler succinctement l'injustice criante dont cette nunille était victime.

— Le 12 décembre. DÉcnEx porté \ Rome contre le

CoMMENTAUiE PMILOSOPHIQf E DE BaYLE , SLR CES PAROLES

DE l'Evangile : Contrains-les d'entrer. 11 y avait eu , le 12 mars 1703, un autre décret contre le Dictionnaire historique et critique du même auteur, et depuis il y en eut un général contre toutes ses œuvres. On ne peut se dissimuler qu'elles méritaient bien d'èlie ainsi notées, et que c'est à juste titre que plusieurs évêques de France, et entre autres l'archevêque de Besancon, les avaient censurées. Elles ne pouvaient qu'être dangereuses par ' l'esprit de liberté qui y règne , et par une critique outrée qui ébranlait tous les principes reçus. Dans les Pensées sur la Comète, l'auteur agite toute sorte de questions de théologie, de métaphysique, de morale, et les décide bien rarement avec exactitude et sagesse. Il y soutient plusieurs paradoxes, entre autres celui-ci : Qu'il est moins dangereux de ne point avoir de religion que d en avoir une fausse. 11 prétend que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister; assertion combattue depuis par Montesquieu. Le Commentaire philosophique n'est digne de lui, dit-on dans la Biographie universelle , ni pour le style qui en est dur et embarrasse, ni pour le ton qui en est chagiin et amer. Le (aux y est mêlé avec le vrai, et un bon principe y est souvent obscurci par des conséquences pernicieuses.

Le Dictionnaire historique et critique , en 4 volumes in-folio, est le principal ouvrage de Bayle. U mécontenta également les personnes zélées de toutes les conuuuuions. Les protestants mêmes reprochèrent à l'auteur la complaisance avec laquelle il rapporte les arguments des manichéens et des pyrrhoniens, sans rien dire pour les réfuter, et les éloges qL,'il fait des alhées et des épicuriens. Les gens de goût blâmèrent des digressions interminables, des notes démesurément longues, et une profusion d'érudition sans choix . sans méthode, sans retenue. Les catho-

liques purent y reprendre encore bien d'autres défauts, des jugements pleins de parlialilé, des sopliismes, de la saiire, des délaiis licencieux. Ils virent que Bayle prend un plaisir malin à ébranler tontes les vérités. Froid douteur, il étale avec alFectaiion les objections des ennemis de la religion, et le |)lns souvent il ne daigne pas faire mention des réponses.

On ne peut nier que les livres de Bayle obtinrent une vogue funeste, lis plurent malgré leurs défauts, et peutêire à cause de leurs défauts. Le scepticisme de Tauteur séduisit des gens qui voulaient aussi douter, et ses sopbismes eu imposèrent à des esprits peu exercés. On trouva du plaisir à voir beurter des principes que le temps avait consacrés. Toutefois, le mauvais effet de ces ouvrages fut lent, du moins en France, où Ton s'effraie davantage de la longueur d'un livre ^ surtout sous Louis XIV, temps où l'esprit général était religieux. Pour rendie l'incrédulité de Bavle accessible à pins de personnes, il fallut que des écrivains, béritiersde son esprit , travaillassent à la réduire à de plus petits volumes. C'est à quoi plusieurs s'attacbèrenl par la suite avec un zèle et une persévérance dont nous n avons pas à nous féliciter.

— [[7 janvier. Mot\t de Féjnelon. François de Salignac, de la Muilie-Fénelo!), n'éiail encore âgé c|ue de soixanlecini| ans, étant né dans l'année IGM. Nous avons relri.cé plus bant le spectacle édifiant (|u'offrait la vie de l'illustre prélat (l). Nous avons dit aussi que son àme tendre et sensible avait éié douloureusement affectée de la perte de sesamis^ que l'amertume qu'il en avait ressentie avait contribué à bâter sa fin. Néanmoins sa douleur n'avait pu l'engager à suspendre un seul moment l'exercice des devoirs de son ministère. « Dans une visite épiscopale qu'il )) fit quelques semaines avant sa maladie, dit le duc de

[%) Voyei Tahlean historique, page 83.

ANNÉE m 5. W7

» Saint-Simon, il versa dans un endroit dangereux, et » par sLiiie de la commotion que lui causa cet accident, il ); arriva incommodé à Ca:uhrai. Fénelon vit aussitôt que » sou heure était venue (1) ». Ce fut dans la soirée du 1*^' janvier 1715 qu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut. Celait une fièvre continue ; elle dura six joins et demi, et lui causa ))endaut (oui ce temps des dnuleurs trèsaiguës, dit un témoin oculaire qui mérite toute confiance (2). Il voulait qu'on lui lût l'Écrilure salnlc, dont il demanda plusieurs fois qu'on lui ré|)éiàt certains endroits relatifs à la fragilité des biens qui passent et à l'espérance de ceux (|ui demeurent à jamais. Rcpàlez , répélez-nioi^ disail-il, ces dh'ines pniulps. <i 11 les achevait » avec nous, ajoute son aun)oiiicr, auîant que sis forces 1) le lui permellaicul. Ou voyait dans ses yeux et sur son » visaj-e qu'il inliail avec ferveur dans de vifs sentiments » de foi, d'espérance, d'amour, du résignaiion, d union a » Dieu , de couformiié à Jésus-Chrisi , (|ue ces textes ex- )) j)i-imaienl. Il se fit aussi répéter plusieurs fois les pa- )) rôles que l'Église a appliquées h saint Martin et uu«t » dans la bouche de ce (jraud évèipie de l'Église gallicane: » iSei^neur, si je suis encore nécessaire à voire peuple , je )) Jie refuse point le Irauail. O homme c/uofi ne peut assez » louer l il II a pas été surmonté par le travail ^ il ne crai- )) gnit pas de vivre, et il ne refusa pas de mourw. » L ar- )) chevèque paraissait plein du même esprit d'abandon. » A 1 imilaiion des diseipUs de saint MaUiu, je pris la » confiance de lui diinander : Pounpioi nous f/uillez- )) vous P Dans cette désolation, à qui /tous laissez-vous ? » Peut-être que les loups ravissants viendront ravager y) votre troupeau; il ne répondit que par des soupirs. » Quoiqu'il se fût confessé la veille de iNoël, avant de » chanter la messe de minuit, l'archevêque se confessa de » nouveau le second jour de sa maladie. Le troisième jour

(1) Mémoires chi d'ic de Saint-Simon, tome xxii, pn^e 14^. (•2) /ielatioii Je lu miiladie et de la mort de Fénelon, par son aumônier. Manuscrit cité dans Vffiitoire de Fénelon, livre vui, n° 41.

» au matin il demanda le viatique, et 11 désira que tous » les membres du chapitre fussent présents : comme on lui » présentait que le danger ne paraissait pas assez pres- » saut : Dans l'état où je tue sens, dit-il, je nai point » (Tajj'aire plus pressée. Qi^ielque sensible que je l'eusse «vu à la mort de Tabbé de Langeron , son intime » ami , et du duc de Bourgogne son élève, il vit sans » pleurer rallliclion et les larmes de toutes les personnes » qu'il aimait le plus tendrement. »

Le 6 janvier il reçut l'Exirème-Onction', et immédiatement après, il dicta pour le P. Letellier, confesseur du Roi, la dernière de ses lettres (l), et il la signa. « Quelque » covirle que soit cette lettre, dit celui qui l'écrivit, on » ne peut marquer ni un plus grand désintéressement «pour sa famille, ni plus de respect et d'attachement )) pour le Roi, ni plus d'affeclion pour son diocèse , ni )) plus de zèle pour la foi contre les erreurs des Jansé- )) nisles, ni une docilité plus absolue pour l'Eglise mère )) et maîtresse. »

Rien de plus louchant que le récit de ses derniers moments. « Il souffrit beaucoup le reste du jour et pendant » sa dernière nuit ; mais il se réjouissait d'être semblable )) à Jésus-Christ souffrant. Je suis, disail-il, sur la croix •» avec Jésus-Christ. Nous récitions alors les paroles de )) l'Ecriiure qui regardent la nécessité des souffrances, » leur brièveté et leur peu de proportion avec la part si » immense de gloire dont Dieu les couronne. Ses douleurs )) redoublant, nous lui disions ce que saint Luc rapporte » de Jésus-Christ, que dans ces occasions il redoublait ses » prières. Je sus- Christ., ajouta-t-il lui-même, réitéra trois fi fois la même prière. Mais la violence du mal ne lui per- » mettait pas de continu ;r seul, nous continuâmes avec » lui : Mon Père., s'il est possible, que ce calice s'éloigne )) de moi ! Cependant que votre volonté se fasse , et non )) la mienne. Oui, Seigneur, reprit-il, en élevant autant

(1) Voyez, rrltp leffre dans VHistnirr ite Féttplon, livre viii, n» 43.

» qu'il put sa voix affaiblie, -ï^o^re 'volonté, et non la » mienne. Lorsque le redonblenicnt de la fièvre cessait, » on le voyait ausiilol lever les mains au eiel, se soumetlre » avec abandon, et s'unir à Dieu avec une grande paix. )) Cet abandon plein de confiance, avait été, dès sa jeu- )) nesse, le goût dominant de son cœur; et il y revenait » sans cesse dans ses entreliens familiers.

» Toutes les personnes de sa pieuse famille vinrent tous » l'un après l'autre, dans ces intervalles de liberté d'es- » prit, demander sa bénédiction , lui donner le crucifix » à baiser, et lui adresser quelques paroles d'édification. » Quelques personnes de la ville qu'il désignait, et cn- » suite ses domestiques vinrent tous ensemble lui deman- » der sa bénédiciion, et il la leur donna avte amitié. )) M. Levayer, de la congrégation de Saint-Sulpice, supé- » rieur du séminaire de Cambi ai , qui l'assista particuliè- » rement à la mort, cette dernière nuit, la recul aussi » pour le séminaire et le diocèse....

» Nous croyons que notre pieux et saint arclievéque

» est mort saintement comme il a vécu On ne trouva

» point cbez lui d'argent comptant-, les grandes dépenses » que lui avait causées le voisinage des armées, sans qu'il » eût retranebé lien absolument des aumônes qu il faisait » aux couvents, aux pauvres ordinaires, aux filles de la » Cbarité pour les pauvres malades, aux paroi.-ses qu'il )) visitait, aux étudiants de son diocèse qu'il entretenait » dans les universités, et à une multitude d'autres per- » sonnes, avaient absolument épuisé ses revenus.

)) Il n'a rien laissé à sa famille du peu de son mobilier, )) ni des arrérages qui sont dus par ses fermiers. Il institua » par sou testament 31 l'abbé de Beaumont, son neveu, )) pour exécuter ses pieuses intentions. M. l'abbé de Beau- » uiontcontinua, jusqu'à l'arrivée du successeur, les mêmes » aumônes que M. l'arebevêque faisait aux pauvres (l). »

(1) Relation sur la itialaïUe et la mort de Fénelon. Il n'était pas sans doute nécessaire d'insérer un si long morceau : mais qui ne nous le pardon-» nera ? Editeur.

Telle élall encore riéaninoins la silnalion de Fénclon avec la corn-, que ses exéculeurs leslamcnlaires, h I avis desquels le chapiiro de Caiiihiai s'en rapjMiila, jugèrent à propos qu'il n'y eûl point d'oi-aison fimèhre.

» lis pensèrent, av(C raison, dit son illustre hisioricn, )) que la gloire de Fénelon n'avait pas besoin du vain » appareil d'une cércMnonie, et que, vu la dilliculiéde dire » tout ce que l'on pensait et l'on sentait, un silence ab- )) soin ciail préférable à un langage contraint (l). »

Il faut d'ailleurs se souvenir cpie le testament de Fénelon portait texiueliement : « Je souliaiie que mon en- » terrenienl se las.se de la manière la plus simple. » Il voulait que la modestie des junéi ailles des evéques apprit aux laï(|ues à nmd rer les dépenses des leurs.

Tout ce lesiamenl, comme le dit le même historien, « porte un caractère de modestie et de sinqilicité qui (ait » mieux connaîire l'àtne de Fénelon, que tant d'ouvrag("S )) qui ont honoré sa mémoiie. On y observe la consianie » oceupalion à justifier la pureté de ses internions et à » constater toute l'étendue de sa soumission au pigement » prononcé contre son livre {•!). » Ces dernièi'es dispositions conirastent bien sensibkMnenl avec Tobslinalion d'une secle dont nous allons bienioi raconier les excès.

— Le 10 février. Clémejnt xi abolit le duoit de léga-

(1) -flisloiic de Fénelon, pnr le Car(Iin;il dt' Bcansset, livre vin, p. 47. Four n'rlii- pus injusle rnvcis Ldiiis XlV , il f^iiit poiiiliint reron nîlre

que ses priivcniicins contre F( iielon elaieni hien .-«n'iiililies. La f^ie de F'-ncLni, écrite par son pctil-iicvcu, porte ex|irfsséiiienl a cpie le roi occripe de (liiir la «grande ad'.iirc (pii :igilait l'c^lise de France, pt nsail à ra|ip(lrr l'Viclie- » vèi|iie pour se servir de lui dans ce grand ouvrage, et (pie (|nand on Ini » apprit la nouvelle de sa mort, il répondit avec ainerlmne: Il innis ninnqi.e » bien tiii lirsiiin. n Ce lénioignaj^e pti'ail hien coiifirMié par nne lelU'e de Madame de M.iintriioii h MonsCnr I, i guet cnré de Siint-Snlpiee sons la date du lO janvier I7l7, ou elledit : « .le nis lacliée de la mort de M de C iinl)rai, B c'est nn ami cpie. j'avais pirdu parle ipiiéhsiiie. Maison prélend r/Ji';^ inintit » piifiiiir (In bien dans le C-nicile, si on pousse les cliosis jus(|iie-là. » Voyez IJiitoire de F-nelon, livre vui, n° 4', nouvelle édition.

11 paraît très-bien prouvé <|nc le pape Clément XI avait l'intention d'élever Fénelon an cardinalat, (^'est ce qu'assure ])ositivemeul le cardinal Quirjni, <l a II -S son Coni nicuiciire liiàtui ique.

(2) Voyez le testament de Fénelon, dans son Hislvire, tome viij, u" 45.

ANNLE l7to. 361

TION HÉnÉDITATnE EN SiCILE ET LE TniBt'NAL DE LA. MONATl-

CHiE. Cv Iribunal renioiiie nu xi' siècle. On nssure qu'en 1098, Urbain IF, alors souverain Poniife, accoid.i à lîoî^er, coniletle Sicile, el à ses successeurs, les droits el les l'aeiillés de léijUs du Pape dans celle île. De là I creclion d'un tribunal dit de la tnonai cliie ^ jiarce qu'il réunit les pouvoirs s|)irituel et temporel. Ce point d'histoire a plusieurs fuis occupé les savants. Barouiusest un de ceux qui ont le plus contesté l'existence de la bulle dX'rbain. Le Pape saint Pic V avait fait quelques efforts pour abolir le tribunal de lamonaicbie. Il lui paraissait lidicule (pi'un souverain exerçât les fondions de léf'at, relevât des censures, et fit des actes de jui-idiciion ecclésiasii(jue. Mais les rois de Sicile étaient toujours restés en possession de ce privilé.^e, cpiand un incident peu important en luimême donna lieu de renouveler la dispute. M. Tedeschi, évêque de Lipari, ayant fait vendre des îjrain», fut choqué de ce qu'on lui avait fait payer le droit dont il devait éire exempt. Il s'en plaignit, el comme on ne se pressait pas de le satisf.iire (l), il alla jusquà excommunier deux commis préposés à la perception du droit. Ceux-ci s'adressèrent an tribunal de la n\onarihie, qui donna ce que nous appelons l'absolulion ad caufelani, el envoya à Lipari un dé|uiié pour y faire observer son décret. A celle occasion on exerça des violences condamnables. Le grand-vicaire et le confesseur de l'évèque furent lourmenlés, emprisonnés, bannis. Le 18 juin i712, le Pape confirme ce qu'avait fait M. Tedeschi, et déclare nulle l'absolution donnée par le tribunal. Il envoie son décret aux évêques de Sicile, avec ordre de le publier. Ces évèques l'ayant reçu, trois d'entre eux fireni passer la leltrc aux officiers du roi ; trois autres crurent devoir la rendre publique. C'étaient M. Milliaci, archevêque de Messine, MM. liamirez et Riggio, évèques d'Agrigenle et de Catane \ le vice-roi leur ordonna de révoquer leur publica-

(1) Histoire de Clément XI, par P-ebouIet.

lion, et sur leur refus, ils furent bannis du royaume. Les deux évêques interdirent leur diocèse en le quiilant. Le tribunal de la monarchie ayant prélendu annuler celle censure, le Pape la confirma, et allégua que lui seul peut connaître des excommunications portées par les ordinaires, et que les légals n'ont point ce droit. Mais les officiers du tribunal allaient toujours en avant, et voulaient empêcher l'observai ion de l'interdit.

De ce conflit résultèrent bientôt de grands troubles. Les prélres et les religieux qui se conformaient aux ordres des évêques, étaient tourmentés et bannis. Ils s'enfuirent vers Rome où ils se trouvèrent bientôt au nombre de plus de cinq cents, et où le Pape pourvut généreusement à leurs besoins. On ne s'en prit pas seulement aux ecclésiastiques. Les laïfjues, les gens même du peuple qui observaient rinleidit, furent maltraités et empiisonnés. Ces mesures violentes ne firent qu'aggraver le mal, et la Sicile était en proie à des dissensions fâcheuses, quand par le traité d'Ulrechl ce royaume échut au duc de Savoie. Alors les officiers du roi d'Espagne, qui avaient défendu avec le plus de chaleur les prétentions de leur maître, tinrent une conduite touie opposée. Le vice-roi, le président du Tribunal et ses assesseurs, ne vciilurent point quitter I île avant d'avoir blâmé hautement leurs démaiches, et reçu du Pape l'absolution des censures. Ces exemples confirmèrent encore les peuples dans le désir qu'ils témoignaient qu'on satisfit le Saint-Siège. Mais le nouveau roi de Sicile paraissait vouloir soutenir le privilège de ses prédécesseurs. Clément Xï ayant ordonné l'observation de rinteidit, et cassé les oi^donnances des anciens officiers espagnols, le prince défendit d exécuter aucun rescril étranger sans son autorisation.

On négocia pour accommoder ce différent. Les diverses prétentions n'ayant pu se concilier, le Pape donna, le 11 janvier 1715, une bulle contre le dernier édit du roi. Le mois suivant, il abolit le droit de légation héréditaire et le tribunal de la Monarchie. Sa bulle était

signée de trente-trois cardinaux. On en interjeta appel pour le roi de Sicile. Il parut sur cette dispute beaucoup d'écrits, où chacun prenait parti suivant ses inclinations. Un de ceux qui soutinrent le plus vivement la cause des souverains de Sicile, fut le docteur Ellies Dupin, que son penchant ne portail guère d'ailleurs à se déclarer pour les Papes. Les contestations continuèrent, et la Sicile était encore divisée par celle querelle, quand Philippe V, étant redevenu maître de cette île, en 1718, soiigea à v rétablir la paix. Il fut convenu qu'on rappi lierait ceux qui avaient été chassés pour avoir observé l'interdit, qu'on rétablirait dans leurs emplois les personnes qui les avaient ptrdus pour la même cause, que les censures seraient provisoirement observées, et que les corps des évêques de Caîane et d'Agrigente, morts à Rome durant leur exil, seraient reportés en Sicile, et inhumés avec honneur dans leurs églises. Le Pape devait ensuite donner aux grands-vicaires des évéques qui avaient prononcé l'interdit, le pouvoir de le lever. Ainsi fut conclu cet arrrangement, dans lequel il paraît qu'on eut plus d'égard au désir ardent que témoignaient les Siciliens de voir finir ce long différent, qu'aux prétentions, ou, si l'on veut, aux droits du souverain. Comme l'île changea peu après de domination, l'accommodement conclu avec Philippe V n'eut pas son entière exécution, et l'affaire ne fut totalement terminée que sous Benoît XIII, de concert avec l'Empereur, alors maître de la Sicile. Le 30 août 1728, ce Pape donna une bulle pour rétablir le prince dans le droit de légation, et pour déterminer en même t»;mps la nature des causes à poiier au tribunal de la monarchie, et la manière d'y procéder.

■ — Le 19 mai's. Clémekt XI donne la. eulle Ex illa die sun LES cérémonies chinoises. Le Pape commence par témoigner son vif désir de termiiiCr les discussions qui s'étaient élevées entre les missionnaires de Chine sur l'emploi de certains mots pour exprimer le nom de Dieu, et sur des rits en usage dans ce pays. Il rappelle des ré-

36 i AN>'EE 1710.

nonses faites par la congrégation du Saint-Olfice à des queslions qui lui avaient été adressées par des missionnaires. Ces questions remontaient au pontificat d'Innocent XII qui chargea les théologiens de l'examiner et qui leur adjoignit Jean- François de Léonissa, de l'Ordre des Franciscains de l'observance réformée, évêfjue de Béryte et vicaire apostolique du Hon-Quang, alors de retour des missions. Les queslions des missionnaires roidaient sur les sept articles du Mandement de M. Maigrot, évecjue de Conon,donton a parlé dans le Tableau historique (p. 21 1). 11 V avait en tout dix-sept questions et les missionnaires exposaient en même temps les raisons qu'ils avaient de douter, et citaient des autorités à l'appui de leurs doutes. L'examen des queslions continua pendant plusieurs années et se prolongea sous le pontificat de Clément XI. On entendit parliculièrement les évéqurs de Béryte et de Rosalie, vicaires apostoliques en Chine, qui se trouvaient alors à Rome, et les pères Noël et Castner, Jésuites, envoyés pour celle affaire par les missionnaires de leur Société. On recueillit les avis des théologiens qu .lificateurs, on les discuta devant toute la congrégation du Saint-Office et souvent en la présence du Pape. Ce ne fut qu'après ce long examen que la congrégation donna ces réponses qui furent approuvées et confirmées par Clément XI le 20 novembre 1704. Elles furent envoyées au patriarche d'Anlioche, commissaire et visiteur apostolique en Chine avec ordre de les observer et de les faire observer par tous les évêques et les missionnaires en cette contrée.

Un autre décret du 25 septembre 1710 avait confirmé le Mandement de M. de Tournon du 25 janvier 1707 sur les cérémonies chinoises, et ordonné aux missionnaires de s'y conformer. Les généraux des Jésuites, des Dominicains, des Augustins, des Franciscains de l'observance, et des réformés, s'étaient engagés à faire observer le Mandement par leurs religieux.

Le Pape, dans la bulle Ex illa die rapportait la substance des réponses de la congrégation. Il y était dit que,

ANNEE 1715. 36o

comme le vrai Dieu ne pouvait êwc désigné convenablement pour les Chinois par des n)o(s européens, ou devait se servir du mot Tien- Chu ou Seigneur du ciel, qui est en usage chez les missionnaires et les fidèles, et qu'oa (levait rejeter entièrement les mots de Tien ou ciel et de Xang-Ti ou empereur suprême. On ne devait point permctlre dans les églises ehréiiennes les lahlelles avec Finscriplion chinoise King tien : yj dorer le ciel. Il était interdit aux fidèles d'assister ni de concourir aux sacrifices en l'honneur de Confucius et des parents défunts, ni aux cérémonies et oblalions qui se font en certains temps en l'honneur du même Confucius, ni aux oblalions dans les temples dédiés aux parents, ou devant leurs tablettes dans les maisons particulières ou dans leui^s tombeaux : ces usages ne pouvant être séparés des rils superstitieux, on ne devait point les permedre aux chrétiens, même après avoir fait une protestation publique ou secrète qu'ils n'entendaient point rendre aux défunts un culte religieux, niais seulement un culte civil cl politique. Cependant la congi'égation ne condamne point une piéscnce purement matérielle des chrétiens à ces superstitions des idolâtres, pourvu qu'ils n'y donnent aucune espèce d approbation ou de concours, s'ils ne peuvent éviter autrement des haines et des inimitiés, et pourvu encore qu'ils fassent auparavant, s'il est possible, une protestation de leur foi, et qu'il n'y ait pas danger de séduction. Enfin on nedoit point permettre aux chrétiens d'avoirdans leurs maisons les tablettes de païens défunts avec l'inscription chinoise qui signifie le trône ou le siège de l'esprit ou de l'àme d'un tel, ni avec une inscription qui ait un sens semblable. Quant aux tablettes qui n'ont que le nom du défunt, on peut en tolérer l'usage, pourvu qu'il n'y ait point de scandale, et cju'il n'y ait rien qui sente la superstition. On ne défend [)oint non plus par ce qui précède les autres usages à l'égard des païens, quand ils n'ont rien de superstitieux et qu'ils sont purement civils 5 on en laisse ie jugement aux envoyés du Saint-Siège et aux évéques.

3G6 • ANNÉE l71o.

Après avoir cité ces réponses, le Pape ajoute qu'il en a prescrit l'observation exacte le 25 septembre 1710, ainsi que du Mandement du cardinal de Tournon, sans avoir é^ard à aucun prétexte ni h aucun appel au Saint-Siège. Tout cela, continue la bulle, eût dû terminer la discussion 5 cependant on a différé, sous différenis prétextes , d'observer les réformes, et on a allégué le décret d'Alexandre VH, du 23 mars 165G. Voulant donc couper court à ces dilficuliés et à ces subterfuges. Clément XI ordonna, sous les peines les plus sévères, à tous les évéques et aux missionnaires, même aux Jésuites, de se conformera ces réponses. Il veut que tous les missionnaires en fassent le serment et souscrivent une formule rapportée dans la bulle. Il indique ceux qui doivent recevoir ce serment, et dôfend aux missionnaires d'exercer aucun ministère avant d'avoir rempli cette condition. Ces serments doivent être envoyés à la congrégation du Saint-Oflice, et les supérieurs des ordres religieux doivent tenir la niain à ce que leurs subordonnés se soumettent à ce qui leur est piescrit ici. La présente bulle doit leur être envoyée pour qu'ils la fassent observer.

— Le 22 août. Commencement de la. congrégation des soEUBs DE LA Sagesse, A LA RocHELLE. Cclle cougrégation est une des plus utiles institutions qui se soient établies dans le dix-buitième siècle. Elle est due au zèle d'un pieux ecclésiastique, Louis-Marie Grignou de Monifort, qu'il convient de faire connaître. Il était né le 31 janvier 1673 à 31ontfort, diocèse de Saint -Malo, et il se distingua dès sa jeunesse par son pencliant pour la dévotion. Il fit ses études à Rennes sous les Jésuites, et vint ensuite à Paris, où il entra dans une petite communauté formée auprès de Sainl-Sulpice, et ensuite au petit séminaire Saint-Sulpice. On l'y remarqua comme un nïodèle de ferveur et d'iiumilité. Il fut ordonné prêtre, le 5 juin 1700 par M. de Flamanville, évèque de Perpignan, un des plus estimables prélats de cette époque. Il quitta Paris peu après et fut aumônier de l'bopital de Poitiers, où

ANiNÉE 1713. 367

son zèle et sa charité trouvèrent à s'exercer. Il y formait quelques bonnes âmes à la piéié. C'est là qu'il counut entre autres une jeune personne de Poilicrs, Marie-Louise Triche!, qui fut dans la suite supérieure des filles de la Sagesse. L'abbé Griguon qui la dirigeait, la prépara à la vie religieuse, el l'engagea h se consacer au soin des pauvres dans rhopital. Pour lui , il quitta peu après cet établissement, et se consacra aux missions. Il en donna en divers diocèses, et fît, en 1706, le vovage de Rome, où il reçut le titre de missionnaire apostolique. Nous ne le suivrons point dans cette pénible carrière, où il joignait une vie pauvre et austère à l'exercice assidu du ministère évangélique.

En 1713 il songea h former une société de missionnaires, et fit le vovage de Paris pour trouver des ouvriers qui voulussent se joindre à lui. 11 s'adressa au séminaire du Saint-Esprit, établissement commencé en 1703 par l'abbé Poullaid Desplaces, ecclésiastique du diocèse de Rennes. Claude-François Poullard-Desplaces, d'une famille de magistrats, avait renoncé au monde pour entrer dans l'état ccclésiasiique et s'y livrer à la pratique des bonnes œuvres. Il réunit à Paris quelques élèves pauvres qu'il élevait pour l'état ecclésiastique et auxquels il inspirait l'esprit de piété, de désintéressement et de charité qui l'animaient lui-même. La maison comptait déjà soixante-dix jeunes gens, quand 1 abbé Poullard-Desplaces lui fut enlevé, jeune encore, le 11 octobre 1709. L'établissement subsista après lui, et il fut connu sous le nom de séminaire du Saint-Esprit. Il envoyait des missionnaires de divers cotés : et depuis on le chargea de fournir des prêtres pour le service des colonies. Louis Bouic, prêtre du diocèse de Saint-Malo, gouverna le séminaire pendant près d'un demi-siècle. En 17-23, le clergé de France accorda une pension à rétablissement, et en 1726 leroi l'autorisa par lettres patentes. Les évêques de Meaux et de Verdun confièrent leurs séminaires aux prêtres de cette maison qui subsista jusqu'à la révolution, el qui

s'est même rétablie de nos jours par i'inteHigence et l'aciivité d'un digne ecclésiastique, l'abbé Bortout, mcrt en décembre 1832. On nous pardonnera d'avoir mentionné en passant une œuvre édifiante et utile,

L abhé Grignon de Monlfort élait compalriole et ami de l'abbé Poullard-Desplaces, et il avait voulu autrefois se l'adjoindre dans les missions. Il ne le trouva plus dans son voyage à Paris en 1713, mais il espéra du moins rencontrer dans l'établissement des jeunes gens qui auraient cette vocation; et, en effet, s'il n'emmena pas immédiatement des missionnaires, il s'as--ura que plusieurs se consacreraient par la suite à ce ministère.

Cependant il ne perdait pas de vue mademoiselle Tricbet qu'il avait laissée à l'bôpilal de Poitiers et qu'il destinait à être l'àme de l'établissement des sœurs de la Sagesse. Vers la fin de 17 H, il l'appela à la Rocbelle pour y tenir une école de jeunes filles. Il avait fait prendre à mademoiselle Tricliet le nom de Marie-Louise de Jésus et un costume particulier. QueUjues pieuses filles se joignirent à elle. L'abbé de IMontrori leur procura une maison à la Rocbelle. Il leur fit faire une retraite cl les admit à la profession le 22 août 1715 dans l'église des religieuses de la Providence. Il leur donna une règle que Tévèque de la Rochelle approuva. Ce prélat était M. de Champflou, lionnue estimable, ami du bien et qui favorisa constamment l'œuvre naissante. Malbeureuseinent le pieux fondateur ne devait pas la diiiger longtemps. Il mourut dans le cours de ses missions à Saint-Laurent sur- Sèvres le 28 avril 1716; il n'avait que quarante-trois ans et trois mois. Il laissa dans tout le pays une grande réputation de sainteté, et dans ces derniers temps on a commencé des informations sur ses vertus (1).

A parler humainement, il semblait que la mort de l'abljé

(1) On a trois Vies de ce pieux missionnaire, la 1ère par l'abbé Grandet, pvôtre de Sainl-Sulpice, en 1721 ; la 2* en 1771 par rabl>é Picot de Lnrivièr.?, ancien Jésuite ; laS" en 183U pat les missionnaires du Saint-Esptit , résidant à Snint-t.aurent-siii'-Sèvres.

ANNÉE 1713. 36f

de Montfort devait entraîner la ruine d'une institution à peine commencée. Il n'y avait encore que quatre sœurs de la Sagesse, et la sœur Marie-Louise ayant été obligée peu après de retourner à Ihopital de Poitiers, la petite société paraissait devoir se dissoudre. Mais la Providence veillait sur l'œuvre naissante. L'n missionnaire qui avait travaillé quelque t<.'m|)s avec l'abbé de Montfort, l'abbé Vatcl, encouragea Marie-Louise à continuer sa pieuse entreprise. On lui conseilla d'aller se fixer à Saint Laulent-sur-Sèvres, près du tombeau de son vénéiable directeur. Deux personnes ricbes du pays, inadame de Bouille etle marquis de Magnans, bommeveuf et toutdévoué aux œuvres de charité, lui en donnèrent les moyens. Ce dernier acheta une maison pour les sœurs; les évêques de Poitiers et de la Rochelle donnèrent leur consentement à la translation, et la paroisse de Saint-Laurent consentit, par acte du 24 septembre 1719, à recevoir les sœurs pour enseigner gratuitement les petites filles et visiter et soigner les malades. La sœur Marie-Louise se rendit à Saint Laurent en juin 1720. Les commencements furent difficiles ; la pauvreté de la maison était extrême, et de plus il s'y joignit d'assez fortes contradictions.

La petite communauté n'avait point de supérieur depuis la mort de l'abbé de Montfort ; elle demanda pour le remplacer un missionnaire nommé M. Neulot, qui, dans les derniers temps, avait secondé l'abbé de Montfort dans ses travaux. L évèque de la Rochelle agréa ce choix. M. Neulot et ses missionnaires allèrent se fixer à Saint-Laurent où le marquis de Magnans leur acheta une maison. Ainsi les deux congrégations, les missionnaires du Saint Esprit et les sœurs de la Sagesse ^ s'unirent dès le principe et se soutinrent l'une l'autre. Les missionnaires dirigeaient les sœurs et donnaient des missions dans le pays. Ils ne furent jamais trèi-nonibreux , mais la communauté des sœurs s'accrut d'année en année. Peu à peu elles furent appelées en diflérenls lieux. En 1748, elles desservaient déjà vingt-sept étnblissemenls.

En 1749 mourut Neulot pendant qu'il donnait une mission à Qucslenibcr, dans le diocèse de Vannes. Il eut pour successeurs jusqu'à la révolulion, MM. Audubon, mort le 15 septembre 1755, Besnard , mort le 22 avril 1788, et Miquignon , mort le 18 janvier 1792. Le marquis de Magnans, bienfaiteur des deux congrégations, avait fini par se retirer chez les missionnaires, et il vécut avec eux dans la pratique d'une haute pieté, jusqu'à sa mort arrivée le 15 mars 1750, à l'âge de quaire-vlngl-six ans Ou trouve une petite Notice sur lui dans V Abrégé de la Fie de Marie-Louise de Jésus, par Allaire.

La congrégation des sœurs de la Sagesse prospéra de plus en plus. On avait voulu les assujettir aux tailles, mais une lettre de M. de Maurepas, adressée le 27 novembre 1732 aux intendants de Poitiers et de la Rochelle, défendit de les inquiéter. Elles furent successivement chargées de plusieurs hôpitaux et s'acquittèrent de ce soin avec autant de sagesse que de zèle. Le 28 avril 1759, elles perdirent leur fondatrice, sœur Marie-Louise de Jésus; sa mon fut aussi édifiante que sa vie l'avait été. Les sœurs avaient alors environ quarante établissements. Au mois de mars 1773, Louis XV leur accorda des lellres-patentes, qui furent enregistrées au parlement de Paris le 11 août suivant, et qui reconnurent les deux congrégations. A l'époque de la Révolulion, celle des sœurs de la Sagesse comptait près de quatre-vingts hôpitaux ou écoles dirigés par elles. Que de services n'avaienl-elles pas rendus pendant quarante ans à la religion, à la société, à tant de pauvres infirmes (l)?

En formant une société de missionnaires, l'abbé de Moiufort s'était proposé aussi d'établir des frères du Saint-Esprit pour accompagner et aider les missionnaires, tenir les écoles, soigner les malades et s'occuper du tem-

(11 Pour ce qui précède, nous avonsconsnlté principalement la Viede Monl~ fort, 1«39, in-8,ct Y II" ôi^cde la fie de Mnrie-Loune de Jcsm (par Allaite, chalU)im•^lcPolticr^),1768, in-12.Voy. aus!,il'^Airti/(/i7or/(7/(e5»)/'//'y'(/e«ce

<//■ la ndigion fjii France, dans le di-r-sepliriiie siècle, \i>m*- ii,f..427et 43i.

porel des deux communautés. Un de ces frères, nommé Mathurin, suivait Tabbé de Monlfort dans ses missions, faisant le caléchisme, présidant au cbant des cantiques et récitant le cbapelet. 11 s'accpiilta des mêmes offices pendant cinquante-cinq ans, sous les successeurs de l'abbé de Monlfort, et mourut à Saint-Laurent en 1760. On cite encore les frères Jean, Jacques et Jiscan pour leurs vertus modestes et |)Our les services qu'ils rendirent aux deux communautés.

Ce serait trop anticiper sur les événements que de raconter ici les désastres des deux congrégations à l'époque de la Révolution et leur rétablissement au comcement de ce siècle : ce sera le sujet d'un autre article à la fin de ces Mémoires.

— Le F"" septembre. Mort de Louis xiv. Ce prince était âgé de soixante-dix-sept ans, et se trouvait dans la soixante-treizième année de son règne , l'un des plus longs et des plus mémorables que présente Tbistoire. Ce n'est point ici le lieu d'en rappeler les grands événements. Assez d'autres les ont retracés et ont raconté avec étendue tant de victoires glorieuses, tant de provinces conquises, tant de beaux monuments, tant d'établissements utiles, des villes fortifiées, des arsenaux construits, des ports creusés, des canaux ouverts au commerce, les sciences florissantes, les arts encouragés, et les lettres portées au plus liant point de la perfection et du goût. Assez d'autres ont parlé de tant de grands bommes qui brillèrent sous ce règne, et ont célébré la valeur des généraux, l'babileté des ministres, l'éloquence des orateurs, le génie des poêles, Ions les talents enfin se réunissant autour d'un monarque qui savait les apprécier avec justesse et les récompenser dignement. La France monta sous lui au premier rang des nations, et il a mérité de donner son nom à ce siècle. Mais ce n'est point sur de tels avantages que nous devons nous étendre ici. Ce dont nous devons fél:citer Louis XIV, c'est d'avoir honoré et pratiqué la religion les trente dernières années de sa vie.

37Î ANNÉE niS.

11 n'eût pas soufFert des discours trop libres sur ce point, encore moins des écrits-, et il avait trop de sens et de pénétration pour ne pas sentir qne lemépiisde la religion eût amené le mépris de son autorité. Aussi lui-même ne parlait-il jamais sur ce sujet qu'avec le ton de la soumission, sentant, comme il le dit dans ses Mémoires, que c< la première partie de la politique est celle qui enseigne )) h bien servir Dieu, que c'est pécber contre la prudence, )) aussi bien que contre la ji.'Slice, que de manquer de )) vénération pour lui, et que la dignité des rois se relève » par tous les devoirs qu'ils lui rendent (1). »

Sa conduite répondait à ce langage. Nous avons parlé plus haut de la protection qu'il accordait à TEglise, de son zèle pour les missions. H sut distinguer le mérite des Bossuet, des Fénelon, des Fléchier, des Huet , des Le Camus, et de tant d'autres prélats qui éclairèrent l'Eglise par leurs lumières , ou honorèrent l'épiscopat par leurs vertus.

On a beaucoup blâmé la conduite de Louis XIV relativement aux Jansénistes. Voltaire lui a reproché contre eux des petitesses et des rigueurs, et plusieurs écrivains ont copié l'auteur du Siècle de Louis XJV. Il ne faudrait peut-être, pour disculper ce prince à cet égard, que se rappeler les troubles arrivés sous son successeur, pour n'avoir pas suivi la même marche. Et d'ailleurs, à quoi se réduisent ces rigueurs qu'on lui objecte? A l'exil de quelques intrigants et au bannissement de quelques factieux (2). Je ne vois là rien qui puisse nous faire accuser

(1) Mémoires de Louis XJF, écrits par hii-méine.VAvh 1806, l'eparlie, pag. 3i et suiv.

(2) Dans un ouvrage \Kcer\l {\' Histoire de France pendant le XFIIIe sièc/e par M. Lacretellc), on peint les jansénistes enlasses à la Bastille et à "N incennes, et on les montre délivrés sons la régence, et défilant Itnteincnl au milieu de leurs parents et de leurs amis. On suppose que ce spedaele dut irriter les esprils contre la mémoire de Louis XIV. Mais dans celte occasion, comme dans (luilijues autres, l'Iiahile liistoricn a consulte des mémoires peu silrs. .l'ai sous les yeux un écrit publié en 1720, sous ce tilre : Preuves de la liberté de l'Kglise de Fiance dans l'acceptation de la Conslilulion ou Ile-

la mémoire de Louis. On ne saurait conlesler aux dépositaires de l'autorité le droit de réprimer des hommes turbulents, et de prévenir l'effet de leurs menées. C'est surtout sur la fin du règne de Louis XIV que porte la critique de ses détracteurs. 11 est vrai que celte fin fut malheureuse, et que le royaume fut réduit à l'état le plus déplorable. Faut-il en lendre responsable le monarque, qui se trouva engagé malgré lui dans une guerre presque inévitable, qui fit tout ce qui était en lui pour obtenir la paix et pour gagner ses ennemis, el qui vit fondre sur le royaume des calamités imprévues, l'hiver le plus rigoureux dont on ait conservé la mémoire, la disette et la misère qui venaient à la suite ? Mais il semble que ce n'est point là ce qui a excilé les plaintes de quelques écrivains. 11 faut le dire, c'est que Louis était devenu plus religieux que jamais-, c'est qu'il donnait plus d'attention aux affaires de l'Église-, c'est qu'il montrait beaucoup de confiance pour une femme célèbre, mais pieuse, qui n'usa de son crédit que pour le bien de la religion; c'est que sa cour avait pris un aspect plus sévère; c'est enfin, pour nous servir de l'expression employée par ses censeurs, c'est qu'il était dévot. Voilà son grand tort aux yeux de la philosophie. Mais nous oserons dire que ce prince, véritablement grand pendant sa vie, le parut encore plus dans ses dernières années. On voit dans les Mémoires de Torey con)bien il était pénétré des malheurs des peuples, et que malgré sa constance, il laissait quel-

cueil des ordres émanés de l'autorité séculière pour faire recevoir la Bulle, in-4°. Ctt écrit, pour ne pas lui donnei d'autre nom, contient une énumération fort enflée de toutes les mesures prises contre les appelants, el présente souvent comme des rigueurs ce qui y ressemble le moins. Je veux Lien ntaum(tins supposer vrais les détails (|u'il donne. Or, il dit (|ue jus(|u'au mois d'oct(d)re 1715. il avait été mis deux personnes à Vintennes, et (jualrc à la Dastille. Le Recueil les nomme. Us etiiient donc six en tout. Voilà la lisle elTrayante de tes mallieureux entassés dans les cachots par le Teliier. Six pi-isonniers, qui pouvaient tenir ensemliledans un fi:icre, ne durent pas former une procession bien longue, ni aigrir si fort les esprits contre le feu Roi. 11 peut être permis à un historien de rechercher les elï'els dramatiques, mais ce ne doit Jamais être aux dépens de la vérité.

qucfois apercevoir ses larmes. 11 vit avec douleur tomber avant lui les hériliers du irone. Mais ce fut surtout aux approches de la mort qu'éclalèrent sa religion et sa fermeté. Le duc de Saint-Simon, qui l'a peu ménagé dans ses Mémoires , lui rend pourtant justice en cette occasion. (( Le Roi, dit-il, ne témoigna aucun regret en quittant la vie, et régaîiié de son âme fut toujours à l'épreuve de la plus légère impatience. II ne s'importunait d'aucun ordre à donner. Il réglait tout avec sang-fioid, et tout se passa jusqu'au bout avec cette décence, celte gravité, celte majesté qui avaient accompagné toutes les actions de sa vie. Dès qu'il était libre, et qu'il avait banni toute affaire et tous autres soins, il était uniquement occupé de Dieu, de son salut, de son néant, jusqu'à lui être éclnppé de dire : Du teivps que fêlais roi. Absorbé d'avance en ce grand avenir, où il se croyait si près d'entrer, avec un détachement sans regret, avec une humilité sans bassesse, avec un mépris de ce qui n'était plus pour lui, il consolait ses domestiques qu'il voyait pleurer Et ce qui le

rendit plus admirable, c'est qu'il se soutint toujours, témoignant une confiance en Dieu, fondée sur la miséricorde et sur le sang de Jésus-Chilst, avec une ré^ignation entière sur son état , sur sa durée, et regrettant de ne pas souffrir. Qui n'admirera une fin si supérieure et en même temps si chrétienne ? »

Un autre écrit du temps (l) fait encore mieux connaître Louis XIV mourant, et rapporte avec fidélité toutes ses actions et toutes ses paroles. Ou le voit, dès les premières atteintes de son mal, recourir aux sacrements. Il reçut le Viatique et rExtrème-Ouction, puis mit ordre aux affaires avec un calme et une présence d'esprit qui étonnaient tous les assistants. îl appelait tour à tour les princes, les ministres et les seigneurs auxquels il avait à parler, et disait à chacun les choses les plus convenables , sans trou-

(1) Journal liistori(|ue de ce qui s'est passé depuis les premiers jours de la maLidie lie Louis XIV, par l.v FeI)M<-; 171.'), in-12.

ANNÉl- iiio. :{7:;

ble et sans embarras, et de la manière la plus naturelle comme la plus noble. Il donna au jeune Dauphin les conseils les plus appropriés à son âge. Le nnême jour, ayant fait appeler ses ollielers , il les remercia de leurs services, et les exhorta à témoigner la même alTcclion au Dauphin. « Je m'en vais, leur dit-il a^ec une sitt/plicité qui nous )) parait l' indice d'une âme forte , mais 1 Etat demeurera «toujours; soyez-y fidèlement altacliés, et que voire )) exemple en soit un pour tous mes autres sujets; soyez

» tous unis et d'accord » On remarqua que, pendant

tout le temps qu'il parla, sa voix ne fut point entrecoupée ni interrompue. Pendant toute sa maladie, ce fut la même fermeté, la même précision, la même dignité. Lorsqu'il pouvait entendre la messe dans sa chambre, c'était en priant Dieu avec la même tranquillité qu'en parfaite santé. Il s entretenait souvent avec son confesseur; et, depuis qu'il eût reçu les saciements, il ne resta pas une beure sans parler de sujets de [)iélé, soit avec le père Le Telîier, soit avec madame de Maintenon. Le premier se tenait toujours à portée, et couchait à coiéde la chambre du Roi. Le vendredi, 30 août, le Roi fut dans un assoupissement presc|ue continuel ; cependant il s'unissait encore aux prières que l'on faisait autour de lui. Enfin , après une longue agonie, et après avoir montré constamment une parfaite résignation, il expira le dimanche 1" septembre.

Les circonstances où il mourut rendirent sa perte plus sensible encore. Il avait ordonné dans les commencements d'août que l'on minutât une déclaration, par laquelle il était enjoint aux évêques opposants de se conformer à la majorité de leurs collègues, et de publier la constitution à laquelle il voulait donner force de loi dans son royaume. Ce projet de déclaration , qui devait servir de préliminaire à la tenue du concile proposé, excita les réclamations de quelques magistrats, qui prétendirent que c'était mettre la main h l'encensoir, et que le Roi ne pouvait commander ainsi à des évêques 5 comme si le souverain n'avait

376 ANNEE i:i'j.

pas le droit de prcfcr son appui à rexécution des décrets de l'Église, et comme si la bulle n'avait pas acquis drjà , par l'acceplation de tant de premiers pasieiirs, un degré d'autorilé tel que l'on fût tenu de s'y soumettre. Aussi, le Roiv, persuadé de l'équité de ses vues, persista dans son projet, et annonça un lit de justice où il ferait enregistrer la déclaration. Ceux qu'il voulait réduire étaient dans les alarmes, lorsque sa maladie ranima leurs espérances; et tandis que tous les amis de l'Éiat et de l'Eglise étaient dans le deuil, tandis que les étrangers mêmes, que les merveilles de ce règne et la magnanimité du monarcpie avaient justement éblouis, lui rendaient ce qu'ils lui avaient refusé pendant sa vie, et honoraient sa mémoire par de justes éloges , sa mort devint pour les amis du trouble un sujet de triomphe et le signal d'une licence sans bornes. Leur joie éclata sans aucune bienséance. Ils insultèrent à celui qui avait su les contenir.

L'épocpie était favorable pourccs esprits inquiets. Un roi enfant succédait à un prince habile et respecté. La régence, malgré le testament de Louis, passa tout entière au duc d'Orléans, homme aimable et doué de talents, mais facile, ami des plaisirs, et s'y livrant avec excès, sans principes d'ailleurs, et assez indifférent pour la religion. Pour s'emparer de l'autorité sans partage, il caressa les parlements, qui, sous le dernier lègue, avaient été tenus dans la dépendance, et qui, restreints à l'exercice des fonctions judiciaires, songeaient à reprendre quelque ascendant pendant les embarras d'une minorité. Le parlement de Paris, surtout, se rappelait le rôle qu'il avait joué dans des temps de troubles, et souhaitait vivement de rentrer dans la connaissance des affaires du gouvernement. Il obtint, pour prix de sa complaisance, d'être rétabli dans l'usage, ou, si l'on veut, dans le droit de présenter des remontrances avant l'enregistrement. [[ C'est dans ce but que, sans aucune restriction, le régent faisait dire au jeune Ûoi, dans une Déclaration donir'e quelques jours seulement après la mort de Louis XIV, le 15 septembre : » La

ANNtr. 1713. 377

» fidélité, le zèle et la soumission avec lesquels notre cour » de parlement a toujours servi le Hoi , notre irès-houoré » seigneur et bisaïeul, nous cngajjeaut à lui donner des » raar(|ues publiques de noire conliance, et surtout dans » ces temps où les avis d une conq)agnie aussi sage qu'é- » clairée peuvent nous èire d'une si grande utilité 5 nous » avons cru ne pouvoir rien faire de plus honorable » pour elle, et de plus avantageux pour notre service » même, que de lui permettre de nous représenter ce » qu'elle jugera h propos avant que d'être obligé de )) procéder à l'enregislrement des édits et déclarations )) que nous leur adressons; et nous sommes persuadé )) qu'elle usera avec tant de sagesse et de circonspection » de l'ancienne liberté dans laquelle nous les rétablis- » sons,*que les avis ne tendront qu'au bien de notre Etat, » et mériteront toujours d'être confirmés par notre aulo- » rite. )) ]] On verra bientôt quel abus le parlement fil de ces concessions. Ce grand corps n'avait pas été inaccessible à l'esprit de nouveautés. Une partie de ses membres s'était laissé gagner par les artifices d'une secte adroite, et des gens de bien même avaient élé attirés par les apparences du zèle et les dehors de la piélé.

Le régent crut aussi devoir flatter un parti puissant. Le cardinal de Noailles reparut à la cour le jour même de la mort de Louis XIV, et il eut un long entrelien avec le duc d Orléans. Il fut fait président d'un conseil de conscience pour les affaires ecclésiastiques. Ce choix montrait assez quelle marche on allait suivre. L'assemblée du clergé, qui se tenait à Paris, en fut alarmée, et fit des représentations qu'on n'écoula point. Le cardinal fit bientôt sentir son influence. Le père Le Tellier, confesseur du feu Roi, lui était odieux : on l'exila. On rappela les quatre ou cinq docteurs qui avaient élé exilés. On encouragea les réfraclaires h s'élever contre la constitution. Les dignités même de TEglise devinrent la récompense du zèle pour le cardinal et pour ses adhérents. Ce fut par son canal que les abbés de Lorraine, Bossuet, d'Entraigues, etc.,

378 ANNEE ilVÔ.

oblinrent leur nomination à des évechês, et ces choix indiscrets furent le présage de nouveaux troubles.

[[ Un choix qui fut plus applaudi, fut ctlui de l'abbé Fleury, le célèbre historien, que le régent nomma confesseur du jeune Roi, emploi qu'il conserva jusqu'à sa démission, en 1722. On a souvent répété cette anecdote : que le régent lui disait qu'il l'avait nommé, parce qu'il n'était ni janséniste, ni muliniste^ ni ubramontain. Le fait est qu'on ne voit nullement que le savant ami de Bossuel et de Fénelon ail trempé dans aucune des intrigues du temps. « J'ai bien entendu, écrit madame de Maintenon , qu'on «a accusé de jansénisme M. l'abbé Fleury, nais je n'ai » pas cru que M. de Beauvilliers et M. de Cambrai l'eus- » sent ignoré (l). » ]]

Tout changea de lace à la fois, et ce passage d'un règne à un autre fut marqué par une sorte de révolution en morale et en polit que. A une cour grave et austère, succéda une cour frivole et dissolue. La retenue fut remplacée par la licence, et la décence fut tournée en ridicule. Nonseulement on devint immoral , mais on fil trophée de sa dépravation , et il fallut de nouveaux mots pour exprimer des vices inconnus.

Bientôt le régent accueillit ce système frauduleux qui enflamma la cupidité par 1 appât d'un gain facile, qui fit préférer aux voies légitimes de s'enrichir, les tnanéges de l'agiotage, qui ruina les gens honnêtes pour enrichir les gens adroits, et qui apprit aux particuliers à se jouer, à l'exemple du gouvernement , de l'honneur et de la confiance, à chasser la bonne foi du connnerce, et h mettre avant tout l'argent et la fortune. Nous n entrerons pas dans le détail des opérations de ce fameux système. Les réstdtats n'en sont que trop connus. Au bout de peu de temps, l'Etat se trouva aussi obéré qu'au|)aravant , et une foule de particuliers réduits à l'indigence maudirent la funeste manie dont s'était engoué un prince crédule. Un

(1) Lettres deiladame de Afainlenon, tonievi,, page 31

évéque de ce temps-là, écrivant au rcgent avec toute la liberté de son ministère, lui faisait une peinture déplorable des suites du système, et lui représentait le commerce anéanti, la morale perdue, les lois méprisées, et les peuples indignés d'avoir été si cruellement abusés et gémissantdansla misère. Tous l^fis historiens ont remarqué la sinistre influence qu'eut cette époque fameuse, et des philosophes même ne l'ont pas dissimulée. La plupart d'entre eux pourtant ont beaucoup loué le régent; et il convenait en effet que les détracteurs de Louis XIV prônassent un neveu si différent de lui , et que ceux qui se moquaient de la religion et des grandes qualités du premier, excusassent volontiers l'immoralité, la légèreté funeste et l'insouciance du second.

— Le 25 et le 29 octobre. Censure de deux ouvrages PAR l'assemblée du clergé. Cette assemblée avait commencé du vivant même de Louis XIV, et avait arrêté , dès ses premières séances, l'examen de deux écrits qui venaient de paraître , les Hexaples et du Témoignage de la vérité dans V Eglise.

Les Hexaples étaient un recueil des passages des Pères, rassemblés pour justifier les propositions de Quesnel : Fouilloux en était l'auteur. Tronquer ou altérer des phrases, les présenter sous un jour favorable, ne montrer que ce qui pouvait être utile à sa cause, c'est ce qu'il avait fait.

Le Témoignage n'était pas plus impartial. L'auteur, le P. la Borde, oratoricn, y assujettissait les pasteurs aux peuples, exhortait à se décider par la voie d'examen, et ne parlait que de violence, de tyrannie et de persécution. Ce dernier ouvrage avait été supprimé par le parlement de Paris, le 21 février précédent.

L'assemblée du clergé crut devoir s'élever aussi contre ces deux productions , et nomma deux commissions pour les examiner -, mais après la mort du Roi, on voulut empêcher la censure. Quelques-uns alléguaient le bien de la paix : les autres prélats crurent que leur silence, en

celle conjoncture, serait une timidité condamnable. Les deux censures lurent dressées , approuvées et signées de tous les évêques et autres dépuiés : on ordonna, de plus, qu'elles seraient imprimées et envoyées dans les provinces. Mais le régent en ayant défendu l'impression , les membres de l'assemblée en tirèrent eux-mêmes des copies. Les Hexaples et le Témoignage ont été aussi flétris par quelques évêques particuliers. On a opposé au premier de ces livres les Anti-Hexaples, recueil de textes où l'on montre la conformité de la constitution Unigenitus avec les livres saints et les écrits des Pères.

— Le 4 janvier. La Faculté de théologie de Paris déclare qu'elle n a point accepté la constitution. Commencement DE LA division ENTRE LES ÉVÊQUES. La Hcencc était devenue extrême dans la Faculté. Les docteurs se donnaient pleine carrière dans leurs discours. On y insultait à la mémoire du feu roi. On s'y répandait en invectives contre le Saint-Siège, contre la constitution, contre les évêques. C'était à qui ferait les propositions les plus hardies. En vain des membres plus sages voulaient porter leurs collègues à la modération et à l'obéissance, leurs voix étaient couvertes par des clameurs tumultueuses. Le zèle impétueux du sieur Ravechet, syndic, entraîna son corps. [[La Faculté de théologie avait deux principaux officiers, le Doyen, qui était ordinairement le plus ancien des docteurs séculiers résidant à Paris, et qui présidait les essemblées de la Compagnie-, et le Syndic, qui était élu tous les ans par les docteurs, et qui, en qualité ai' agent général de la Compagnie, était chargé d'examiner les thèses, de veiller à l'observation de la discipline, et de faire les réquisitoires.]] Ravechet attaqua d'abord son prédécesseur, le docteur Le Rouge, dont l'unique crime était d'avoir contribué, en 171-4, à l'acceptation de la constitution. Il fit

ANiNÉE ma. 381

])rendre la resolution de tenir en suspens le décret du 5 mars. Il prétendit ensuite que la Faculté avait bien enregistré la constitution, mais qu'elle ne l'avait point acceptée. Enfin, le 2 dcccujbre 1715, par ses menées, et celles de quelques autres tètes non moins ardentes, la Faculté déclara qu'il était faux qu'elle eût accepté. Il y eut des oppositions; on passa outre. Il y avait mille témoins de ce fait qu'on déclarait faux-, on s'en moqua. Le 5 et le 16, on confirma encore cette conclusion mensongère. Le 4 janvier suivant, on revint encore sur cet objet. On prononça de nouveau que le décret de 1714 était faux et supposé. On le fit rayer des registres, et on priva du droit d'assister aux séances les docteurs qui s'étaient opposés à ce délire; car c'en était bien un. Aussi quelques évêques crurent devoir interdire celte école à leurs diocésains. L'évcque de Toulon, en particulier, le fit par une déclaration publique. Les docteurs s'en offensèrent. Ils ne ménageaient en aucune rencontre les évêques, et voulaient en être respectés. Ils traitèrent la déclaration du prélat, de scandaleuse, téméraire et schismatigue, et le parlement de Paris vint a leur secours. Au reste, l'exemple de cette Faculté fut peu suivi. Il n'y en eut que deux ou trois qui se laissèrent aller au torrent.

[[Clément XI ne pouvait rester indifférent à des démarcbes aussi téméraires. Il exprima sa douleur dans un bref du 18 novembre 1716. Après avoir rappelé tout ce que ses prédécesseurs avaient accordé de grâces et de faveurs à la Faculté de théologie de Paris, il peint avec de vives couleurs l'audace « de ces enfants rebelles, de ces disciples » dégénérés de l'ancienne école de Paris, qui, s'écartant )) honteusement des vestiges de leurs pères, oubliant les » devoirs que leur imposait leur litre de docteurs, faisant )) peut-être numériquement la ))his grande , mais non » certainement la plus saine partie de leur corps, ont osé » déclarer que le décret d'acceptation était faux et sup- « posé. » Le Pape concluait que, voyant le mal croître de jour en jour, il suspendait tous et chacun des privilèges et

382 ANNÉE nie.

facultés accordés à ladite Faculté ^ suspense qui devait subsister tant qu'il plairait à Sa Sainteté.

Le parlement, qui avait recouvré sa liberté à la mort de Louis XIV, supprima ce bref par arrêt du 16 décembre 1716-, et les docteurs prétendirent que le Pape n'avait pas le droit de leur retirer les privilèges qui avaient été accordés par ses prédécesseurs. C'est ce que porte l'acte d'appel de l'université, dont il sera parlé plus bas.

Au reste, les docteurs attacbésà la saine doctrine n'ont cessé de protester contre ces intrigues et ces fausselés 5 et nous verrons, après quelques années, la Faculté de Paris elle-même réparer ces scandales.]]

Il se tenait dans le même temps à Paris des conférences des évêques opposants \ elles avaient commencé dès la fin de l'année précédente. Le cardinal de Noailles était à la tête de ce parti. Il avait défendu, sous peine de suspense encourue ipso facto, à tout ecclésiastique de son diocèse^ d'accepter la bulle Unigenitus indépendamment de son autorité. Maintenant on cherchait toute espèce de moyens pour l'éluder.

Les évêques qui se réunissaient avec lui étaient environ au nombre de douze. On avait fait espérer au régent quelque succès de ces assemblées. Elles ne servirent qu'à faire voir que ces prélats n'étaient pas même d'accord entre eux. « Les uns soutenaient que le livre de Quesnel » était bon, et qu'on ne pouvait le condamner et recevoir » la constitution, l^es autres convenaient que le livre n'é- » tait pas sans de grands défauts, et que la bulle pouvait » êlre acceptée avec des explications (I), Les évêques de » Montpellier et de Senez étaient ceux qui se montraient » le plus opposés à toute voie de conciliation, » et Dorsanne avoue que a leurs meilleurs amis ne pouvaient » s'empêcher de les blâmer. » Il avait été question de travaillera un corps de doctrine, qui serait approuvé de tous, maison fut obligé d'y renoncer, tant on s'entendait peu.

(1) Journal (le I'oIjLc Dortannr, décembre 1715.

ANNLI-: 1710. 3S.T

On proposa ensuite une autre voie. C'était que des évéques acceptants écrivissent au régent une lettre où ils demanderaient que le Pape expliquât la bulle. On s'était flatté que des explications demandées par des prélats non suspects, et données en conséquence par le Saint-Siège, ramèneraient les opposants. Le cardinal de Noailles chercha des signatures. Le régent voulut bien même se prêter à ses vues, et engagea quelques évèques à signer la lettre. Mais quand on l'eut obtenue avec les noms de dix-huit évèques, au lieu de s'en servir, on en fit trophée. On la représenta comme un aveu que faisaient les acceptants même, que la bulle avait besoin d'explications. On la mit dans les gazettes ; et alors plusieurs évèques des signataires furent obligés de protester contre les inductions que l'on voulait tirer de leur complaisance.

[[On peut voir, en efl'et, par les détails dans lesquels nous sommes entré, que les prélats de l'Assemblée de 1714 et ceux qui avaient suivi leur exemple, s'étaient à la vérité attachés, dans leurs instructions pastorales, à combattre les objections des esprits prévenus, en montrant le venin, caché sous l'apparence trompeuse de quelques propositions ; mais qu'ils n'en avaient pas moins entendu accepter la bulle simplement, et condamner tout ce qu'elle condamne, avec les mêmes qualificalions . La suite des faits dissipa bientôt ces nuages. ]J

A ce moyen en succéda un autre. Le cardinal de Noailles envoya à Rome deux agents chargés, disait-on, de présenter au Pape un corps de doctrine. C'était l'abbé Chevalier et le P. la Borde, l'auteur du Témoignage de lavéïité. Ces deux hommes n'étaient guère propres pour une négociation. Arrivés à Rome, ils prirent un ton de hauteur qui ne pouvait que les discréditer. On voit dans le Journal de l'abbé Dorsanne des échantillons de leurs dépêches en France. Ils voulaient « qu'on fit des coups )) d'éclat, et qu'on profitât de la lumière répandue sur les )) prétentions de la cour de Rome. Mollir, selon eux^, c'éw tait tout perdre. Il fallait prendre le ton impérieux, et

» menacer de rompre (1). >) Tels étalent les conseils de ces fougueux agents; conseils qui auraient produit un schisme en France, si on les eût écoulés. Mais en peu de temps les deux négociateurs n'eurent plus rien à négocier. Méprisés à Rome, oubliés en France, peu d'accord entre eux, ils s'en dédommageaient, dit-on, par quelc[ues intrigues, quand le Pape leur fit signifier de sortir de ses États.

• — Le 3 mars. Mautyre de quatre missionnaires en Ethiopie. En 1704, ClémentXIavait envoyé dansée paysquatre relif^ieux franciscains. Leurs noms étaient Liberaio, Weis, Pie de Zcrbe, et Samuel de Bienne. Après d inutdes tentatives pour pénétrer par terre dans ce pays, ils prirent la voie delà mer, et arrivèrent, en 1712, à Gondar, capitale d'Ethiopie. Ils furent d'abord assez bien reçus, cl convertirent quelques habitants. Mais le prince qui régnait alors étant mort, et un autre ayant été proclamé à sa place, le nouveau roi fit emprisonner les missionnaires, pour plaire à ceux qui n'avaient pu voir sans envie les succès du zèle de ces religieux. Le 2 mars, il leur fit subir un interrogatoire. On leur promit la vie, s'ils voulaient se faire circoncire, honorer Dioscore comme un saint, reconnaître une seule nature en Jésus-Christ, et participer aux sacrements usités en Ethiopie. Sur leur refus on les ramena en prison, d'où on les lira le lendemain. pour les conduire sur une grande place, où était rassemblé un peuple nombreux, et où ils expirèrent accablés d'une grêle de pierres.

[[ — l6 Novembre. Ordonnance publiée par le cardinal de Noailles, pour retirer tout pouvoir aux Jésuites. On peut regarder cet acte comn e un des commencements des rudes épreuves auxquelles la Compagnie de Jésus allait être soumise. Le cardinal de Noailles avait déjà fait, en 1711 et 1712, un retranchement considérable dans le nombre des confesseurs que les Jésuites présentaient dans leurs

(1) Jonrnal cJc. l'abbé norjiahnfe, {HQ H iHi.

trois maisons de Paris; il s'était encore montré plus sévère au mois de novembre 1715 par rapport à ceux qui confessaient dans les couvents de religieuses. Le 16 août 1716, il envoya son secrétaire déclarer aux supérieurs des trois maisons (le Noviciat, la Maison Professe et le collège Louislc-Grand),que ceux d'entre eux dont les pouvoirs ex pi raient, n'en auraient pas de nouveaux, et qu'à leur expiration, ils s'abstinssent de confesser, de prêcher, qV même de faire des catéchismes-, il en excepta pourtautcette fois ceux qui étaient attachés à la cour(l). Une circonstance augmenla son irritation. Le P. de la Ferlé, fils du maréchal de ce nom, avait été nommé par le cardinal de Rohan, en sa qualité de grand aumônier, pour prêcher l Avent à la cour. Le cardinal désapprouvait ce choix. Le Jésuite, ne voulant pas être la cause d'un conflit entre le grand aumônier et l'archevêque, demandait à se retirer : mais le grand aumônier obtint du régent, la veille de la Toussaint, l'ordre positif que ce Père eût à prêcher le lendemain devant le roi. De Noailles fut fort irrité; et il publia le 12 novembre une ordonnance qui retirait, pour la confession et la prédication, tout pouvoir aux Jésuites, à la seule exception de ceux auxquels s'adresseraient les princes du sang ; et il la fît signifier par huissier aux supérieurs de leurs maisons, et en particulier au P. de la Ferté (2). On voit, par le Journal de l'abbé Dorsanne, que le régent fut trèsmécontent de ce coup d'éclat (3).

Les Jansénistes commencèrent en même temps à répandre toute espèce de libelles contre les PP. Jésuites, en renouvelant l'accusation banale d'une morale corrovrpue, commune à toute la Compagnie. L'abbé Couët, ancien grand-vicaire de Rouen, publia d'abord une réponse d'un

(1) Journal de Dorsanne, tome i, page 298.

(2) Voyez Vliiitoire de lu Compagnie de Jésiis , par Crétineau-Joly , tome IV et vi.

(3) Le P. de la Ferté s'était cependant désisté de prêcher l*Avent; et il avait fait goûter ses raisons aii régent. « Le P. de la Ferté, écrit niadaine de » Maintenon, est mal payé de son désistcmeiU. » ï.cfrcs, (oiiic vi, page 313.

380 ANNÉE 17t6.

théolos^ien à un prélat sur le refus que 31. le cardinal de Nouilles a fait de continuer les pouvoirs aux P. Jésuites , ouvrage que le cardinal récompensa en le nommant d'abord chanoine de sa métropole, et bientôt après son grandvicaire*, puis les Lettres d'un théologien à un évêque sur cette question importante: S' il est permis d' approuver les Jésuites pour prêcher et pour confesser (l) ? Plusieurs évoques imitèrent dans le même temps la conduite du cardinal de Noailles. C'est ce que firent, entre les autres, son frère Gaston de Noailles, évéque de Chàlons, de Coislin, évèque de Metz, Colbert, évêque de Montpellier, et de Béthune, évêque de Verdun. Tous ces prélats donnèrent à cette époque des preuves de leur attachement au jansénisme, et figurèrent presque tous parmi les premiers appelants. ]]

(1) On aUr'ibue généralement cet écrit à Couët, dit M. Picot dans un article curieux, qu'il rédigea sur cet ecclésiastique, et qui fut inséré par l'éditeur de la Correspondance de Fénelon dans la Notice des personnages, qui termine le xi^ volume.

Nous croyons devoir placer ici l'ahrégé de cet article. L'abbé Couët, d'abord grand-vicaire de Rouen, passait pour fort attaché au jansénisme : on lui attribu-i le fameux Cas de conscience. (Voyez plus haut page 44.) 11 fallut, pour se justifier qu'il donnât une déclaration sur ses sentiments. Bossuet entra dans cette affaire, comme on peut le voir par fs. lettre à madame de Malntenon, du 9 juin 1703, lettre dans laquelle il dit que la soumission de l'abbé Couët sera utile a confondre ceux dont la désobéissance a scandalisé l'Église. Je souliaite, ajoute-t-il, que tout se réduire à l'ohéissance. [OEuwres de Bossuet, tome XLii, page 579.)

L'abbé Couët, longtemps après cet acte, ne laissa pas de se montrer tresfavoriible au même parti : on trouva son nom parmi les appelants de la bulle Pastoralis officii. Mais il paraît que peu à peu il se rapprocha du véritable chemin. Il prit d'abord beaucoup de part aux divers projets d'accommodement ; puis on pense qu'il eut une grande influence sur les dernières démarches qui consommèrent le retour du cardinal par l'acceptation pure et simple de la bulle Unigenitus. On croit également qu'il contribua à changer les dispositions de d'Aguesseau dont il était l'ami, et qui devenu chancelier, se montra beaucoup plus favorable au parti de la soumission qu'il n'avait paru l'être, quand il n'était que chancelier.

Couët conserva les pouvoirs de grand-vicaire sous M. de Yintimille, prélat très-prononcé contre le jansénisme. Il périt en 173C, victime d'un odieux assassinat dont on ignore la cause. Comme il venait de célébrer la messe a Notre-Dame et rentrait h l'A-rclievêché, un garçon cliapelier le frappa d'un coup de poignard. Probablement le fanatisme des convulsions ne fut p.is

LISTE CIII!0.\OLO(ill)UE

Page 1