LIBRAIRIE D'ADRIEN LE CLERE
IMPRIMEUR DE N. S. P. LE PAPE ET DE MONSEIGNEUR l' ARCHEVÊQUE,
Rue Cassette, 29, près Saint-Sulpice.
— Le 12 janvier. Quatre Missionnaires européens sont mis a mort dans le Tong-King. Les persécutions étaient en quelque sorte périodiques dans ce royaume. Celles de 1712 et de 1723 avaient fait perdre à la Mission quelques ouvriers évangéliques. En 1736, six Jésuites tentèrent d'aborder dans ce pays ; mais quatre d'entre eux furent pris, interrogés et emprisonnés. Après neuf mois de captivité,, ils furent condamnés, et subirent ce supplice avec courage. Leurs noms étaient Barthélemi Alvarez, Emmanuel de Abreu, Vincent d'Acuuha et Gaspard Kratz ; les trois premiers étaient Portugais, et le quatrième Allemand. La persécution continua plusieurs années dans ce royaume ; mais il paraît que la foi du plus grand nombre se soutint au milieu de ces épreuves.
Le vicariat apostolique du Tong-King occidental, qui était vacant depuis 1723, fut rempli en 1738. M. Néez, pro-vicaire, fut nommé à cette place par le Saint-Siège, et sacré le 22 novembre 1733, par le vicaire apostolique du Tong-King oriental, sous le titre d'évèque de Céomanie. Ce fut un prélat distingué par son zèle, son mérite et sa prudence. Il rendit beaucoup de services h sa Mission, t. m. 1
et il en aurait rendu encore davantage sans la persécution qu'elle éprouva. Le nombre des missionnaires était trèspeu considérable. L'évêque de Céomanie eut successivement trois coadjuteurs. M. Louis Deveaux, du diocèse de Saint-Malo, missionnaire au Tong-King en 1737, sacré en
1746 évèque deLérat, mourut le 1er janvier 1756. M. Edmond Bennetat, de Troyes, d'abord missionnaire en Cochinchine et coadjuleur du vicaire apostolique de ce pays, depuis coadjuteur pour le Ïong-King, mourut le 22 mai 1761, à l'Ile-de-France, en se rendant au Tong-King; ii avait le titre d'évêque d'Eucarpie. Le troisième coadjuteur fut M. Bertrand Reydelat , né dans la partie française du diocèse de Genève, parti pour les Missions en
1747 ; il n'arriva au Tong-King qu'en 1 740, et fut nommé en 1762 évêque de Gabal et coadjuteur de l'évêque de Céomanie ; mais il ne reçut ses bulles qu'après la mort de ce prélat, arrivée le 19 octobre 1764. Il fui sacré le 15 décembre 1765, par l'évêque d'Hiérocésarée, vicaire apostolique du Tong-King oriental. Le Prélat n'avait avec lui que deux missionnaires français, MM. Beicart et Savary ; vingt-neuf prêtres du pays travaillaient sous leur direction. Chaque prêtre avait sous lui cinq ou six catéchistes. Il y avait vingt maisons de religieuses, dites les Amantes de la Croix; cette institution avait été établie par les premiers vicaires apostoliques.
— Le 16 juin. Bulle de canonisation de quatre Bienheureux. Ce décret, qui intéresse spécialement la franco, comprenait saint Vincent de Paul, saint Jean-François Régis, sainte Catherine Flisco et sainte Julienne Falconieri.
Julienne, née à Florence, et fondatrice du tiers-ordre des Serviles de la B. V. M., mourut le 19 juin 1341.
Catherine, née à Gênes, en 1447, était fille du noble Flisco, neveu d'Innocent VI, et vice-roi de Naples. Eiîe fut mariée à Julien Adorno, qui d'abord la prit en haine, mais dont elle gagna enfin l'estime et l'attachement par ses vertus et sa patience. Elle mourut à Gênes, le 16 sep-
tembre 1510, après une vie consacrée au soulagement des pauvres et des infirmes.
Jean-François Régis, né en Languedoc, jésuite à dixneuf ans, se dévoua aux missions évangéliques, et prêcha la foi dans les Cévennes, accompagnant sa prédication de l'exemple de ses vertus, assistant les pauvres, visitant les hôpitaux, soignant les malades, et joignant même à l'exercice continuel de son ministère le don des miracles. Il mourut à la Louvesc , au diocèse de Vienne, le 31 décembre 1640, âgé seulement de quarante-quatre ans. La voix des peuples, l'éclat de sa sainieté et les prodiges opérés à son tombeau, le firent mettre au rang des bienheureux en 1716, et canoniser cette année 1737.
Vincent de Paul, qui partagea avec lui ces honneurs, et qui fut son contemporain, était né à Poy, au diocèse d'Acqs, en 1576. Son nom rappelle l'idée de la vertu la plus pure et de la charité la plus héroïque. Il est impossible de dire tout ce que fit cet homme, né dans un rang obscur selon le monde. Des missions, des conférences, des retraites, des fondations d'hôpitaux, des aumônes immenses signalèrent sa vie toute consacrée au service du prochain; et il ne fut pas moins le bienfaiteur de la postérité que de son siècle par la nature des établissements qu'il forma, et par le soin qu'il eut de laisser après lui des personnes qui se dévouèrent, à son exemple, à l'instruction des pauvres et au soulagement des infirmes, objet de son ardente charité. Il mourut à Paris, le 27septembre 1660 , également révéré des peuples et des grands. Le temps a confirmé le jugement qu'en avaient porté les uns et les autres; et des philosophes mêmes de ce siècle dédaigneux et contempteur des saints, ont loué la bienfaisance de saint Vincent de Paul, et ont rendu hommage à un prêtre canonisé par l'Eglise.
Nous ne pouvons dissimuler ici que Vincent n'a pas réuni tous les suffrages. Chéri des pauvres, révéré des grands, admiré des incrédules, comblé d'éloges par la postérité, et mis par l'Eglise au rang des saints, Vincent de
Paul n'a pas été loué par ces mêmes sectaires, dont nous sommes obligés de raconter les écarts. On en sait la raison. Fermement attaché aux premières décisions de l'Eglise contre l'erreur naissante, il sollicitait à l'obéissance ceux qui le consultaient, et s'efforçait d'y ramener ceux qu'il voyait s'en écarter. C'est là, il faut l'avouer, une tache ineffaçable. Aussi dans les écrits du parti on n'appellait jamais le saint que M. Vincent (l), et l'on sedonnaitbien de garde de canoniser un homme qui se déclara hautement contre les commencements de la secte (2).
— Le 29 juillet. Le conseiller Mongeron présente son livre au roi. Basile Carré de Mongeron, conseiller au Parlement de Paris, croyait, ainsi que plusieurs de ses confrères, à la vertu guérissante du diacre Paris. Il raconte lui-même (3) qu'il menait une vie fort déréglée, lorsqu'en 1731, il alla a Saint-Médard. Le spectacle dont il fut témoin, fut pour lui le coup de la grâce. Il n'y avait pas moyen de résister en voyant sauter Bescherand et consorts. Dès ce moment, de Mongeron fut un homme tout changé. Auparavant, il ne croyait rien ; depuis, il
(1) Voyez le Dictionnaire de Moréri, édition de 1759, vingt-deux ans après la canonisation de saint Vincent de Paul.
(2) On demandera comment on pouvait se refuser au jugement de l'Eglise, qui, se conformant aux suffrages des peuples, a placé sur ses autels un homme qui avait rendu à notre patrie tant de services. Rien n'est moins embarrassant, selon le ga/.etier. « Tenons pour certain , dit-il, qu'il viendra un » temps où l'Eglise, aujourd'hui captive, reprenant sa liberté , désavouera » bien desjugements, qui, dans cette lie des siècles, ont été prononcés en » son nom, mais contre son esprit, et par un abus énorme de son autorité. » Ne doutons pas non plus qu'elle ne rende une pleine et éclatante justice m aux morts, soit en rejetant de son calendrier nombre de prétendus saints » que l'intrigue et la cabale y ont introduits par la corruption des juges et le » violement de toutes les règles, soit en consacrant et en proposant à la véné- » ration des fidèles, la mémoire de quantité de grands serviteurs et de fidèles » servar.tes de Dieu, que la passion et l'aveuglement ont laissés sans honneur » dans la poussière du tombeau. » ( Nouvelles ecclésiastiques, feuille du l'Z juin 17G5. ) Ainsi voilà saint Ignace, saint François de Sales, saint Jean- François Régis, saint Vincentde P.iul, sainte Chantai rayés du catalogue
des bienheureux, en attendant qu'on y place Jansénius, Saint-Cyran, Qucsnel, Paris, les convulsionnaires, et autres grands serviteurs de Dieu.
(3) Pc rite des miracles opérés par l'intercession de M. Péris et autres appelants, gros vol. in-4°, 1737.
ANNÉE 1737. a
crut tout ce qu'on voulut. Son imagination ardente ne lui permettait guère de connaître des bornes. Cette singulière conversion vient à l'appui de l'observation que faisait l'archevêque de Paris dans le Mandement dont nous avons donné le précis (1) que l'esprit de ténèbres n'a rien à perdre à des changements de ce genre, qui ne font sortir d'un abîme que pour tomber dans un autre. Les préventions obstinées, que montra toujours Mongeron, ne le prouvent que trop. Il devint chaud partisan des miracles, et voulut même écrire pour en prouver la vérité. Il composa un livre, qu'il alla lui-même porter à Versailles et présenter au roi. Il en porta de suite des exemplaires au duc d'Orléans, au premier président, etc. Cette démarche, que quelques-uns ont mise sans façon au-dessus de la hardiesse généreuse des premiers apologistes chrétiens, ne parut à d'autres qu'un trait d'égarement et de fanatisme. La nuit suivante, de Mongeron fut conduit à la Bastille. On le trouva entouré d'une foule d'enthousiastes, qu'il logeait chez lui, et qui nourrissaient ses rêveries par leurs éloges. Il en reçut bientôt de tout le parti. On le représenta, en tête de quelques brochures, ayant audessus de lui un Saint-Esprit en forme de colombe, et l'on n'en parla plus que comme d'un confesseur de la foi. Le Parlement envoya une députation à Versailles pour présenter des remontrances en sa faveur. Elles n'eurent aucune suite, et de Mongeron fut transféré à Viviers. Son livre., abandonné en France au mépris qu'il méritait, fut condamné au feu à Rome, comme préconisant un schismatique et un hérétique, et lui attribuant de faux miracles. Mais l'auteur était en trop beau chemin pour s'arrêter. Il donna encore depuis deux autres volumes in-4°, où, inépuisable dans son fanatisme, il traitait des convulsions, prenait la défense des secours meurtriers pratiqués par les convulsionnaires, et attribuait toutes ces impostures à la puissance divine.
(1) Voyez plus haut, t. n, p. 395.
Ces volumes, et surtout le dernier, devinrent un sujet de discorde dans le parti. Les uns voyant dans de Mongeron un écrivain manifestement inspiré, souscrivaient à toutes ses décisions. Les autres n'y apercevaient que l'excès de l'illusion et du fanatisme. Parmi ces derniers était M. de Gaylus, évêque d'Auxerre. Il écrivit pour réfuter le magistrat; mais on lui opposa les suffrages d'une soixantaine d'appelants qui regardaient le livre de ce conseiller comme inspiré de Dieu, ou même écrit par Dieii(î) ; car on allait jusque-là. De Mongeron mourut à Valence, en 1754, aprèsavoir, par ses extravagances, perdu, même aux yeux de la plupart des siens, la gloire de la démarche qu'il avait faite en 1737.
-—Le 18 octobre. Concordat conclu entke le Saint- Siège et Philippe V, i\oi d'Espagne. Il existait depuis bien des années des discussions entre les deux cours. Ces discussions s'étaient accrues dans les derniers temps par des différents relatifs à l'Etat de Parme, au royaume de Naples, qui était possédé par un infant d'Espagne. L'Espagne et Naples étaient donc gouvernés par la même influence; ils avaient quelquefois le même ambassadeur à Rome, et les rapports du Saint-Siège avec un des deux pays étaient étroitement liés à ceux qui existaient avec l'autre. Nous embrasserons donc dans le même article le récit des discussions avec ces deux Etats. Il nous faudra même remonter un peu plus haut, afin de faire connaître la situation des choses, et nous serons obligés d'entrer dans quelques détails qui ne paraîtront d'abord tenir qu'à la politique, mais qui eurent une influence directe sur les faits de l'histoire ecclésiastique.
Antoine Farnèse, duc de Parme, mourut en 1731, sans
(1) Le P. Lambert nous a contesté ce fait, dans son livre intitulé : La Vérité et l'I/moeenceTengées.. . Mais cet écrivain arrogant et amer s'est trompé sur ce point peu important, comme sur beaucoup d'autres qui l'étaient davantage. Voyez. la brochure intitulée: Suffrages en faveur clés (leur derniers tomes (te M. de Mongeron, 17ï9, p. 26, 28, 36 etc. On y dit nctlement (\rr ce fou était inspiré.
laisser de postérité. Plusieurs années avant sa mort, les grandes puissances avaient arrêté qu'après lui le duché passerait à l'infant Charles, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, nièce d'Antoine. Le Pape réclama contre celle disposition faite sans son consentement, etsoutintque les duchés de Parme et de Plaisance étant des domaines détachés du Saint-Siège en 1545, par le Pape Alexandre V, en faveur de Louis Farnèse, son fils, ce territoire devait lui revenir à défaut d'héritiers mâles. [[Ces Etats faisaient en effet partie de l'exarchat de Ravennes, dont la possession appartenait à l'Eglise depuis plusieurs siècles. ]] Mais la politique en avait ordonné autrement. Malgré les réclamations du Pape et les efforts d'un prélat qu'il avait envoyé sur les lieux (J), l'infant don Carlos fut reconnu en 1732 dans les deux duchés. Ce prince était appelé de plus à la succession du grand duché de Toscane après la mort du dernier des Médicis. 11 revendiquait en outre le duché de Castro et Ronciglione, cédés au Saint-Siège en 1640, par le duc Ranuno, mais il fut obligé de renoncer à celte prétention, et le Pape fut maintenu en possession de ces domaines. Nous ne nous arrêtons point sur d'autres faits qui sortent de notre plan. En 1734, la guerre éclata en Italie; et l'Etat de l'Eglise fut en butte à des passages
(1) Dès 1728, lelraitédela quadruple alliance avait disposé du duché de Parme sans consulter le Saint-Siège. Cette manière de régler la succession d'un Etat sans constilicr le prince même qui le possède, surprit toute l'Europe, dit 1* Art de vérifier les dates. Le duc François Farnèse, qui régnait alors à l'arme, reconnaissait lui-même que son duché était un fief de l'Eglise. L'empereur Léopold avant voulu l'obliger à recevoir garnison impériale à Parme, le duc s'y refusa en disant qu'il ne pouvait le faire sans l'agrément du Pape, et il fit venir des troupes pontificales pour tenir garnison dans les villes de son Etat. Jusqu'au dix-neuvième siècle, les ducs de Parme, à leur avènement prêtaient serment de fidélité au Saint-Siège et recevaient l'investiture. Don Carlos paraît être le premier qui s'en soit affranchi. A la mort du duc Antoine, en 1731, le Pape envoya sur les lieux le prélat Oddi pour défendre ses droits. Le prélat essaya de lutter contre la prépondérance des Autrichiens qui avaient déjà envoyé des troupes dans le duché. Il publia plusieurs protestations, dont la dernière est du 30 décembre 1731. On trouve des détails a cet égard dans le continuateur italien de Berault-Bereastel, tome xxiv, p. 274 et suivantes.
continuels de troupes. Don Carlos, à la tête d'une armée espagnole, s'empara des royaumes de Naples et de la Sicile, dont l'empereur était en possession depuis 1718. Il fit demander l'investiture du royaume au Pape, el offrit la haquenée et le tribut ordinaire de 12,000 écus. L'empereur de son coté réclamait aussi l'investiture, et offrit également la haquenée et le tribut. Rome se trouvait dans l'embarras; Clément XÏI nomma une congrégation de cardinaux pour examiner l'affaire. Celte congrégation fut d'avis que don Carlos n'étant pas encore en pleine possession de tout le royaume, on ne pouvait refuser l'investiture à l'empereur. La cérémonie eut lieu la veille de la fête de saint Pierre, 1734. La haquenée et le tribut furent présentés au nom de l'empereur par le prince de Santa-Croce. Leduc Césarinî, envoyé par donCarlos pour faire la même cérémonie en son nom, quitta Rome fort mécontent, et le prélat Raltbi, évèque de Cordoue, ministre d'Espagne auprès du Saint-Siège, se plaignit et protesta. 11 renouvela ses demandes l'année suivante: alors don Carlos était maître de tout le royaume de Naples et de la Sicile; mais une congrégation de cardinaux fut d'avis que l'on pouvait suspendre pour celte année la cérémonie, et en effet elle n'eut point lieu en 1735 et les deux années suivantes.
Pendant que cette affaire se négociait, la cour d' Espagne faisait au Pape une demande bien plus extraordinaire. La reine, Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V, voulait procurer des Etats et des dignilés à ses enfants. Elle fit nommer par le roi son troisième fils(l) à l'archevêché de Tolède, le siège le plus important et le plus riche bénéfice de l'Espagne. Or ce fils, l'infant Louis- Antoine- Jacques, n'avait alors que huit ans. L'évêque de Cordoue eut ordre de demander des bulles pour le jeune prince, el poursuivit en effet cette affaire avec beaucoup
(1) Son second fils, l'infant don Philippe, devint duc de Parme après don Carlos.
d'insistance. Il présenta un mémoire où il citait des exemples de concession à peu près semblables (1). Une congregalion de cardinaux, chargée de délibérer sur cette demande, traînait les choses en longueur 5 mais le minisire d'Espagne revenait à la charge. Clément XII crut satisfaire la cour de Madrid en accordant à l'instant une fortepension sur l'archevêché de Tolède : on lui renvoya d'Espagne l'Induit pontifical sans daigner l'ouvrir. La nonciature à Madrid fut fermée, et on fit intercepter à plusieurs reprises en Italie les dépèches du gouvernement romain. On voulait par ces procédés forcer le Pape à céder. Clément XII avait alors quatre-vingt-trois ans-, ce n'est pas l'âge des résolutions vigoureuses. Le 19 décembre 1735, il déclara l'infant cardinal et le promut à l'archevêché de Tolède. 11 était bien entendu que le prince ne devait jouir que du temporel et que le diocèse serait gouverné par un évoque administrateur. Bernard Froilan Sanvedra, archevêque de Larissa, fut chargé de la juridiction spirituelle. On avait cru à Rome devoir insérer dans la Bulle une clause portant que, quand l'infant aurait atteint l'âge requis, il serait confirmé dans l'archevêché, s il avait la capacité prescrite par les canons ; mais telles étaient les exigences de la cour d'Espagne qu'il fallut, pour l'apaiser, supprimer celte restriction dictée par un scrupule très-légitime. Ce ne fut qu'à ce prix que les rapports entre les deux cours furent rétablis et que la nonciature de Madrid fut rouverte.
Mais survinrent bientôt de nouveaux sujets de discussion. Philippe V était un prince religieux ; mais faible, indolent, irrésolu ; il fut toujours dominé par ceux qui l'entouraient. La reine Elisabeth exerça surtout un grand empire sur son esprit. Elle avait fait porter la guerre en Italie pour procurer un trône à don Carlos. Celte guerre était une occasion continuelle de vexations pour les habitants de l'Etat pontifical. Les troupes espagnoles et napo-
(1) Continuation italienne de Berault-B;reasle], t. xxv, p. 52.
litanies passaient sans cesse dans cet Etat , y séjournaient, y commettaient des actes de violence, y faisaient des recrues (1). Ces recrues étaient tantôt volontaires, tantôt forcées. On arrêtait des jeunes gens dans certains quartiers et on les enlevait à leurs familles pour les enrôler. La chose alla au point que le peuple se souleva contre ces excès des recruteurs espagnols. Il y eut une émeute à liome, dans le quartier de Transtévérins, et une autre à Vilerbe. Quelques agents espagnols furent maltraités dans ces émeutes ; ils nedevaient s'en prendre qn'à eux-mêmes et cà leurs exactions. Mais la cour d'Espagne voulut en rendre responsables les autorités [pontificales ; elle abusait de sa puissance pour vexer une population étrangère et neutre, et elle trouvait mauvais qu'on se plaignît de ces vexations. En vain Clément XII écrivit à Philippe V pour lui faire des représentations toutes paternelles. En vain les ministres du Pape travaillèrent à calmer l'ambassadeur l'Epagne et de Naples. Celui-ci, qui était le cardinal Aquaviva, Napolitain, n'ayant point obtenu la satisfaction qu'il prétendait lui être due, partit de Rome, en donnant ordre à tous les sujets espagnols et napolitains qui s'y trouvaient, de quitter cette ville , sous peine de déplaire à leurs souverains. En même temps le nonce Simonetti fut renvoyé de Naples, et le nonce Valenti, qui se rendait en Espagne, trouva à Bayonne une défense de passer outre. Le gouvernement pontifical montra dans cette circonstance une modération qui fait un grand contraste avec des procédés violents. C'était lui qui était en droit de demander des satisfactions. Néanmoins Clément XII chargea le cardinal Spinelli, archevêque de Naples, de traiter d'un accommodement; il fallut que trois chefs des Transtévérins allassent à Naples faire des excuses au cardinal Aquaviva, qui les reçut avec grand appareil.
On songea aussi à terminer les discussions agitées sur
(1) Supplément dp Noël-Alexandre, 2e partir, p. 113.— Continuation de Berault-Bercastel, t xxv.p. 45.
divers points entre la cour d'Espagne cl le Saint-Siège. Gaspard Molina,évêque de Malaga et gouverneur du conseil de Castille, contribua beaucoup au succès de la négociation. Il avait été présenté par Philippe V pour le cardinalat, et il souhaitait écarter les obstacles qui s'opposaient à sa promotion. On adopta donc à peu près les arrangements convenus sous Clément XI entre un minisire espagnol et le nonce Aldrovandi, et qui n'avaient point été ratifiés alors. Ce concordat est daté du 18 octobre 1837; nous n'en avons point le texte précis, mais nous en donnons la substance d'après le Supplément à V Histoire Ecclésiastique de Noël-Alexandre , 2e partie, p. 115.
L'immunité des Eglises serait circonscrite, et la bulle sur les homicides serait étendue à l'Espagne. Les évêques feraient observer les décrets du concile de Trente sur l'ordination des clercs. Il ne serait point créé de bénéfices temporaires. On prit des précautions pour que le trésor royal ne fut point frustré quant au patrimoine des clercs. Les appels des causes des bénéfices qui excéderaient vingtquatre ducats seraient portés au Pape; il en serait de même des causes de juridiction, de mariage, de dîmes, de droit de patronage et d'autres semblables. Les autres causes moins importantes seraient laissées aux juges ordinaires des lieux. Ce serait aux évêques à désigner, après les concours ordinaires, les prêtres les plus capables de gouverner les paroisses, toutes les fois que le Pape devrait user de son droit de les conférer. On convint qu'il ne serait plus imposé de pension :|que les revenus des bénéfices seraient taxés de nouveau ; que l'on ne donnerait de coadjuteur aux canonicats que sur le témoignage de l'évêque, non-seulement sur l'instruction et les mœurs du sujet, mais sur la nécessité ou l'utilité pour l'Eglise; que le nonce ne donnerait plus de dimissoires; que jusqu'à ce que la taxe fût fixée, il n'userait de son droit de conférer les bénéfices qui n'excèdent pas vingt-quatre ducats, qu'après s'être assuré de leur revenu par le jugement des évêques ou par des témoignages certains; qu'il ne délé-
guerait les causes qu'à des juges synodaux ou à des dignitaires dans les cathédrales, que le tiers du revenu des églises vacantes serait réserve pour leurs besoins et ceux des pauvres. Quant à la discussion sur le patronage des bénéfices, on convint qu'il serait nommé de part et d'autre des personnes pour en connaître , et qu'en attendant le roi ne changerait rien, et que les bénéfices, objet de la controverse, seraient conférés par le Pape et par les collateurs ordinaires, dans leurs mois accoutumés. Tel fut l'arrangement après lequel le nonce fut rappelé à Madrid; et le prélat Molina fut fait cardinal le 20 décembre 1737. Don Carlos lui-même, à peine sur le trône de Naples, donnait des inquiétudes au Saint-Siège. Ce prince, devenu roi à dix-huit ans, avait amené avec lui de Toscane à Naples un professeur dePise, Bernard Tanucci, homme à systèmes, peu favorable au clergé, et qui en voulait à la cour de Rome, laquelle avait condamnée un écrit publié par lui contre le droit d'asile. ïanucci s'insinua dans les bonnes grâces du nouveau roi, et obtint bientôt toute sa confiance. Il montra, dès le commencement, l'envie de faire des réformes et d'empiéter sur l'autorité ecclésiastique. Il fit mettre sous les yeux de don Carlos un écrit attribué à Genovesi, et qui présentait le tableau des revenus que possédait dans le royaume le clergé séculier et régulier. On n'eut pas de peine à persuader au prince que ces revenus étaient exorbitants. Il envoya donc à Rome son grand-aumônier, Célestin Galiani , archevêque de Tarenle, pour présenter au Pape ses demandes. Elles étaient renfermées dans un mémoire de vingt-quatre articles, dont les principaux étaient que le roi nommerait aux évéchés et aux bénéfices de son royaume, qu'il aurait un chapeau de cardinal à sa nomination , qu'il jouirait du droit de donner l'exclusion à un cardinal dans le conclave, qu'on limiterait le nombre des prêtres, des religieux et des religieuses qui seraient reçus dans les églises et les couvents; que les héritagesqui, d'après l'usage établi, devaient passer aux chapitres et aux couvents, seraient con-
fisqués au profit du trésor; que les nonces à Naples n'exerceraient plus aucune juridiction sur le clergé, et n'auraient que les droits des nonces dans les autres cours, etc.
Ces demandes excessives furent examinées à Rome dans des congrégations de cardinaux et de consulteurs, et l'avis unanime fut qu'elles étaient contraires aux droits du Saint-Siège, et aux intérêts de la religion et de l'Eglise. L'archevêque de Tarente eut ordre néanmoins d'insister fortement 5 Tanucci, dit un écrivain napolitain, poursuivait son plan avec plus cl' acharnement que de prudence (l). On prétendait appuyer les demandes de la cour de Naples sur le décret équivoque d'Urbain II, dont nous avons parlé sous le 19 février 1815. Les demandes ci-dessus étaient, disait-on , la conséquence et l'application de ce décret. Clément XII ne vit point la fin de ces négociations. Elles ne furent terminées que sous Benoît XIV, la deuxième année de son pontificat. Seulement en 1738 Clément XII reconnut don Carlos pour roi de Naples et de Sicile, lui accorda des dispenses pour épouser la princesse Marie- Amélie de Saxe, fille du roi de Pologne, et lui donna l'investiture dans la forme accoutumée. La Bulle est du 10 mai 1738, et est signée de trente-deux cardinaux. Le cardinal Aquaviva , ambassadeur de Naples, reçut des mains du Pape la Bulle d'investiture, et prêta le serment de fidélité au nom du roi. Le connétable Colonne présenta au Pontife la haquenée et le tribut ordinaire.
— Le 4 janvier. Le Parlement de Paris supprime la Bulle de canonisation de saint Vincent de Paul. Rien ne prêtait moins à la suppression, rien n'était moins du ressort du Parlement, qu'une Bulle de cette nature. Mais il y était question des erreurs du jansénisme et du zèle de
(1) Biog. universelle, article Tanucci, par M. de Angelis, *. xr.iv, p. 518.
saint Vincent à les combattre. 11 n'en fallut pas davantage pour exciter les plaintes. Des curés de Paris, les mêmes qui s'étaient déclarés pour les miracles du sieur Paris, réclamèrent contre la Bulle à l'instigation de Boursier, et dix avocats les appuyèrent d'une consultation où ils assuraient que « les défauts de ce jugement autorisaient les » curés à former opposition à l'enregistrement de toutes » lettres patentes qu'on pourrait surprendre en faveur de » cette Bulle, ce qui n'empêcherait pas que dans un temps » plusopportun ils ne passassent à l'appel comme d'abus.» Les curés formèrent donc leur opposition. Mais le roi ordonna que l'arrêt du Parlement fut regardé comme nul en ce qui concernait l'impression et distribution de la Bulle.
Le roi réprima dans le même temps un autre écart des magistrats, qui venaient de défendre de citer comme œcuméniques le Concile de Florence et le cinquième de La- Iran : comme si c'était à des juges séculiers à décider de l'œcuménicitédes Conciles. Le roi cassa leur arrêt ; ce qui ne les empêcha pas de déclarer qu'ils y persistaient.
— Le 4 avril. Bétiiàctàtion de l'historien Giannone , A Turin. Pierre Giannone, né en 1676 à Ischitello, dans le royaume de Naples, fit ses premières études sous un religieux Franciscain, et fut envoyé à Naples en 1690 pour terminer ses études et s'appliquer au droit. Il suivit en ce genre les leçons de deux jurisconsultes, Dominique Aulici et Gaétan Argento. Ses talents et son ardeur pour le travail lui procurèrent des succès dans le barreau. Cependant il s'occupa aussi de recherches historiques, et publki, en 1723, a Naples, son Histoire civile du royaume de Naples, en quarante livres. Dans cet ouvrage qui est en 4 vol., le premier traite du gouvernement du pays sous les Romains, les Goths , les Grecs et les Lombards; le deuxième sous les Normands et les Allemands ; le troisième sous les princes de la maison d'Anjou et d'Arragon ; le quatrième sous les princes de la maison d'Autriche. On dit que l'auteur a éelairci beaucoup de points obscurs dans l'histoire du pays, et en a rétabli la chronologie. Uneaca-
A>iiNEE 1738. 4 5
demie, dont il était membre, prônait beaucoup son Iravail ; mais on ne tarda pas à reconnaître que Giannonc, suivant le même système que la plupart des jurisconsultes, étendait les droits des princes et restreignait ceux de l'Eglise. Il avait même des torts plus graves. Le 1" juillet 1723, un décret du saint Oflice à Rome, condamna son Histoire civile, comme contenant des doctrines et des propositions fausses, téméraires, scandaleuses, séditieuses, injurieuses à l'Eglise et au Saint-Siège, et même erronées, schismatiques et impies. La Biographie universelle convient que l'auteur affecte trop de passion contre la cour de Rome. Frappé de censure par le cardinal Pignat<*lli, archevêque de Naples, en butte aux plaintes de tout le clergé séculier et régulier qu'il avait trop souvent maltraité dans son livre, Giannonc craignit un soulèvement contre lui, quitta Naples et se relira à ^ ienne. L'empereur Charles VI, alors maître du royaume de Naples, était d'abord prévenu contre lui \ mais des personnes en crédit le recommandèrent au prince qui lui permit de rester à Vienne, et lui accorda une pension sur les fonds de la secrétairerie de Sicile.
Cependant, le Jésuite San-Felice publia, en 1728, sous le nom d'Eugène Philopatra, des Réflexions morales et théologicjues sur V Histoire civile ; 2 vol. in-4°. Il y relevait les erreurs et les méprises de l'auteur qui lui répondit par un pamphlet, sous le titre de : Profession de foi de Giannone au Jésuite San-Felice, où il tournait en ridicule non-seulement son adversaire, mais les religieux et leurs amis. Le Père Sébastien Pauli, clerc-régulier de la congrégation de la Mère de Dieu, homme instruit et orateur distingué, fit paraître, sous la forme de lettres, des notes critiques sur le neuvième livre de Y Histoire civile, où il signalait beaucoup de méprises. Giannone y fit une réponse en 1731 et 1732. 11 publia à Vienne un opuscule latin sur les conseils et les discatères de Vienne ; mais les Espagnols s'étant emparés du royaume de Naples en 1 734, et ensuite de la Sicile, Giannone perdit sa pension qui
était affectée, comme nous l'avons dit, sur la secrétairerie de Sicile. Ne pouvant plus subsistera Vienne, et espérant pouvoir rentrer dans sa patrie, il se rendit à Venise à la fin de 1734 ; mais il paraît que la hardiesse de ses opinions et la liberté de ses discours déplurent dans ce pavs. Il eut ordre d'en sortir en septembre 1755. Ayant pris le nom d'Antoine Rinaldi, il se rendit à Modène puisa Milan, d'où, sur la demande du roi de Sardaume , il fut encore expulsé ainsi que son fils naturel qui l'accompagnait. Ne sachant où aller, il se mit en route pour Genève, où il arriva le 6 décembre 1735. Il y demeura quatre mois et y acheva le cinquième tome de son Histoire civile. En mars 1736, un Italien, Joseph Guastaldi, qui paraissait lui témoigner beaucoup d'intérêt, l'attira dans un village de Savoie, où la nuit suivante il fut arrêté par des officiers du roi de Sardaigne et conduit dans les prisons de Chambéry, puis au château de Miolans, où il fut détenu pendant dixhuit mois. En septembre 1737, on le fit partir pour Turin et on mit en liberté son fils qui jusque-là était resté avec lui.
L'historien était visité dans sa prison par lePèrePrever, de l'Oratoire de Saint-Philippe-de-Néri, ecclésiastique estimable et fort considéré. Ses entretiens et la lecture de quelques livres de piété firent impression sur lui. Il demanda à voir le Père Altiéri, vicaire-général du Saint-Office à Turin, et eut avec lui une longue conférence, à la suite de laquelle il demanda à faire une rétractation de ses erreurs. Le 24 mars, il présenta au vicaire-général une déclaration détaillée où il s'expliquait sur ses ouvrages et sa conduite. 11 condamnait et rétractait ce qui avait pu scandaliser dans son Histoire civile du royaume de Naples. Quant à sa réponse au Père San-Félice, il disait que les Rèfi exions de ce Jésuite étaient plutôt con're lui que contre son histoire, qu'elles étaient injurieuses et calomnieuses; que cependant il n'avait jamais fait imprimer sa réponse, qu'il ne voulait pas qu'elle le fût, et qu'il souhaitait qu'on la considérât comme non-avenue. Il ne
reconnaissait pas le livre des Conseils de Vienne comme son ouvrage ; on avait altéré son manuscrit, et il condamnait ce qui pouvait s'y trouver de répréhensible. Ses autres manuscrits n'étaient pas, disait-il, destinés à la publicité, et il rétractait ce qui serait jugé blâmable. Il ajoutait qu'en se retirant à Genève il ne songeait nullement à ebanger de religion, qu'il y avait vécu en catholique et qu'il avait été arrêté dans le temps même où il allait remplir le devoir pascal dans un village hors de Genève.
Dans son interrogatoire, il répondit en bon catholique, déclara qu'il avait toujours vécu en enfant de l'Eglise, qu'il sentait cependant qu'il avait chargé sa conscience dans ce qu'il avait dit, fait et écrit, mais qu'un abîme appelle un abîme. Il demandait à être réconcilié avec l'Eglise, elil remerciait Dieu et le roi de Sardaignequi l'avait fait arrêter, parce que dans l'< lat d'une pleine liberté il aurait pu tomber dans d'autres erreurs.
Le 4 avril, il fit une rétractation très-précise devant le tribunal, reconnut ses erreurs, et en témoigna un vif regret, se soumettant à toutes les pénitences qui lui seraient imposées. La sentence, portée ce jour même par le vicairegénéral, déclarait Giannone coupable dans ses divers écrits; mais comme il avait comparu volontairement devant le tribunal, qu'il avait confessé librement ses erreurs et demandé pardon, on le déclarait absous; et on lui imposait pour pénitence de se confesser au plus tôt à un prêtre approuvé, de réciter le tiers du rosaire une fois lasemaine, et de se confesser et communier pendant trois ans aux quatre grandes fêtes de l'année.
Il est assez remarquable que dans sa déclaration écrite, et dans son acte de rétractation, Giannone ne se plaint point de ses ennemis, pas même entre autres de celui qui l'a trahi et livré en Savoie. Il ne réclame point sa liberté. S'il restait quelques doutes sur la sincérité de ses sentiments, ils seraient levés par une relation faite par le Père Préver, le 26 août 1749, plus d'un an après la mort de Giannone.
Dans cette relation le Père Préver dit qu'il n'a connu
Giannone qu'en 1738, où il alla le voir sur l'invitation du marquis d'Orméa. 11 eut avec lui plusieurs conférences où il eut le bonheur de le toucher. Giannone parut surtout frappe de quelques passages des Epîtres de saint Paul et de saint Pierre. Il déclara au Père Préver qu'il ne songeait point à sortir de prison ni à changer c!c position. II désirait avoir de bons livres et remerciait le Père de lui en procurer. Il répétait souvent que son arrestation était une grâce, et qu'il lui devait sa délivrance de l'erreur. Il fit sa rétractation avec toutes les marques d'un vrai repentir. Il fit une confession générale et recul la communion le jour de Pàque. Il fut ensuite transféré au château de Ccva, et y resta jusqu'en 1745. Alors on le ramena à la citadelle de Turin où il revit le Père Préver. Ses sentiments étaient les mêmes. Il prolestait de son respect pour le Saint-Siège et de sa soumission à l'Eglise. H avouait que ses écarts provenaient de l'esprit de vanité et de l'envie de se faire un nom, qu'il s'était laissé pousser par la passion et par des engagemenls pris, ce qui l'avait précipité dans tant d'erreurs et de scandales. Ses habitudes étaient celles d'un bon chrétien. Il ne parlait qu'avec respect de la foi et des saints, approchait souvent des sacrements, lisait assidûment l'Ecriture sur les commentateurs. Il ne donna jamais de marque d'ennui de la prison et il conservait une grande tranquillité d'esprit. Son projet était de s'occuper d'un ouvrage sur les maximes de l'Evangile en opposition avec celles du monde; il en avait déjà tracé le plan, quand il devint infirme. Sa maladie ne fut que de huit jours; il se prépara à la mort par la réception des sacrements. Il mourut en vrai pénitent le 17 mars 1748, demandant à ceux qui se trouvaient là de prier pour lui (1).
(1) On trouvera la relation du Père Préver, ainsi que la rétractation Je Giannone, la sentence, et une notice sur Giannone dans le Supplément k l'Histoire ecclésiastique du P. Noël Alexandre ; 2e partie, p. 233. La notice est rédigée dans an sens assez favorable à Giannone , dont elle pallie un peu les torts.
, La Biegrajihie universelle met la mort de Giannone en 175% ce qui cbt
— Le 28 avril. Bulle de Clément XII contre les Francs-Maçons. [[On entend par la franc -maçonne rie une société secrète dont le symbole principal est le rétablissement du Temple de Jérusalem. Son cérémonial bizarre rapporte son origine à la corporation d'ouvriers établis par Hiram, roi de ïvr, de concert avec Salomon pour la construction du Temple. De là vient que, quoiqu'elle ait des formes différentes selon les différents pays, elle a partout les trois grades inférieurs & apprenti, de compagnon et de maître; les instruments de la construction, le compas, l'équerre, le maillet, le tablier, etc., servent d'insignes; chaque loge a son vénérable, ses surveillants, etc. : il y a plus de diversité pour les grades supérieurs (1). On a souvent discuté soit l'origine de cette société, soit son but ultérieur. Quelques-uns la font succéder à l'ordre des Templiers, qui fut détruit au commencement du quatorzième siècle, et dont elle aurait conservé certains mystères : d'autres prétendent qu'elle remonte à ces corporations d'ouvriers, qui, dans le moyen âge, travaillaient à la construction des églises et autres édifices publics : peut-être sa fondation assez récente est-elle due à quelque esprit singulier, qui aura profité du penchant qu'ont les hommes pour tout ce qui est mystérieux et caché. On croit qu'elle s'est formée en Angleterre vers le commencement du seizième siècle. On lui a souvent reproché de tendre à établir, sous prétexte d'étendre la pratique de la bienfaisance, une sorte de déisme, plus qu'indifférent
évidemment une erreur, puisqu'elle dit qu'il avait soixante-douze ans. Elle cite un autre ouvrage de lui, la Tiare (il Triregno); on sent ce que devait être cet ouvrage auquel Giannone avait travaillé douze ans avant sa captivité, et qu'il n'a point terminé. Son Histoire civile du royaume de IVaples a été traduite en français par Desmousseaux, et a paru en 1742; 4 vol. in-i°. Les passages les plus violents contre la cour de Rome ont été publiés séparément par Jacques Vernet, sous le titre S Anecdotes ecclésiastiques ; La Haie, 1738,
in-8°.
(1) [[On trouvera sur les rits maçonniques qui sont principalement usités en Fiance des détails curieux dans Y Histoire pittoresque de la Franc-maconnerie , par Clavel ; le Dictionnaire des Relisions, par Bertrand, édité chez M. Migne, en donne de ldngs extraits à l'article Francs-Maçons. J]
pour toutes les religions révélées : elle adresse ses hommages au arand architecte de L'univers: la Bible est à la vérité placée dans le lieu de ses cérémonies sur une sorte d'autel ; mais ceux qui sont initiés sont censés arrivera la lumière, etc. Elle était déjà fort répandue en Europe au commencement du dix-huitième siècle. ]
Voici les principaux points de la bulle In eminenti qui fait l'objet du présent article: « La rumeur publique, m elle-même, dit le Pape, nous a fait assez connaître que » l'on voyait s'étendre au loin et se propager tous les jours )> davantage des sociétés de convenlicules, vulgairement » appelés des Francs- Maçons , ou Liberi muratori, où sous » le spécieux prétexte de l'accomplissement des devoirs de » l'honnêteté naturelle, des hommes de toute religion et » de toute secte, s'unissent par des engagements étroits et » occultes, selon les statuts qu'ils se sont donnés eux- » mêmes; et soit par des serments qu'ils prêtent sur les » Livres saints, soit par l'exagération de peines rigoureuses » qu'ils s'engagent a subir, ils s'engagent à garder un » secret inviolable. Comme c'est la nature des choses cri- » minelles, de se trahir elles-mêmes, ces sortes de sociétés » et conventicules sont devenus si suspects aux vrais fi- •» dèles, qu'aux yeux des hommes sages et prudents on ne » peut s'y engager sans encourir par cela seul la note de » perversion : car si l'on n'y faisait pas le mal , on n'y » craindrait pas tant la lumière. Cette rumeur publique a •» été si marquée que, dans beaucoup de régions, les puis- » sances séculières ont proscrit ces sociétés, comme entièi) rement contraires à la sécurité publique. »
Le Pape concluait en défendant, sous peine d'excommunication encourue par le seul fait, à tous les chrétiens, de se faire recevoir dans ces sociétés, d'assister à ces conventicules, ou d'y concourir en quelque manière que ce pût être.
Ces défenses furent renouvelées peu d'années après par Benoît XIV, dans la bulle Providas, du 18 mars 1751. On avait répandu le bruit que depuis l'avènement de ce
Pontife, la bulle de son prédécesseur avait cessé d'être obligatoire. Benoît XIV, peu content de rappeler les principes généraux sur la force des Constitutions apostoliques, renouvelle expressément les défenses portées par la bulle In eminenti. On ne saurait trop faire attention aux motifs sur lesquels insiste le savant Pontife: «La première rai- » son, dit-il, qui a dû faire condamner sévèrement ces » conven lieu les, c'est d'abord que des hommes de toute » secte et de toute religion s'y associent intimement, ce » qui ne peut qu'apporter un grand préjudice à la pureté m de la religion catholique. La seconde raison, c'est ce se- » cret absolu qui cache ce qui se fait dans ces assemblées. » La troisième est le serment par lequel on s'engage à la » loi d'un silence inviolable, comme s'il était permis de » se soustraire par serment , à l'obligation de répondre » aux interrogations de la puissance légitime, sur tout ce » qui arriverait dans ces assemblées de contraire à la reli- » gion, ou aux intérêts et aux lois de l'Etat. La quatrième, » c est que les lois, tant civiles que canoniques, ont pro- » hibé toute société ou corporation , qui serait formée en » dehors du concours de l'autorité publique. Une cin- » quième, c'est la défense déjà portée par beaucoup de » princes contre ces associations. La dernière enfin, c'est » le jugement qu'en ont porté des hommes sages et pru- » dents. »
On voit en effet que, vers le même temps, des lois sévères furent portées dans plusieurs Etats contre la francmaçonnerie. En Espagne , une ordonnance de Ferdinand VI, portée le 2 juillet 1751, déclarait que ceux qui en feraient partie seraient punis comme criminels d'Etat au premier chef. Peu après, en 1757, un négociant français, établi à Madrid, ayant été dénoncé comme francmaçon, et ayant été accusé d'avoir engagé plusieurs personnes à l'être, fut arrêté, condamné à un an de prison et ensuite banni. A Naples, don Carlos interdit également, vers 1751, comme suspectes et dangereuses les réunions maçonniques. Les mêmes défenses furent portées par les
22 ANNÉE I73i.
Etals de Hollande, rélecteur palatin et le grand-duc de Toscane.
L'existence des Francs Maçons en France paraît dater de 1725. Ce fut, dit-on, versée temps que lord Dervent- AVater et quelques autres Anglais établirent à Paris une loge que l'on regarde comme la première de France. Ainsi, il est remarquable que l'origine des Francs-Maçons parmi nous coïncide à peu près avec l'époque de la régence, qui nous a amené tant d'autres nouveautés, et que celle-ci nous vint aussi d'Angleterre, précisément dans le temps où l'incrédulité y était le plus active à semer ses maximes et à répandre son esprit. On assure qu'en peu de temps la nouvelle loge se trouva composée de cinq ou six cents frères. Bientôt il s'en établit d'autres. Lord Dervent- Water, et après lui lord d'Arnouester, en furent grandsmaîtres. En 1738, on donna cette dignité au ducd'Antin. Cette même année, ces nouveaux établissements excitèrent l'attention du gouvernement. On fit fermer une loge à la Râpée, et on arrêta même quelques maçons qui s'assemblaient malgré les défenses (l). Ces contradictions ne diminuèrent point le zèle des amis de la maçonnerie. En 1741, ils eurent l'adresse de prendre le comte de Germent pour leur grand-maître, et on les laissa s'entourer de la protection d'un prince du sang. 11 paraît que ce fut alors que les loges commencèrent à se multiplier le plus. Le même esprit qui les avait fait naître en Angleterre, les favorisait en France.
Quelques écrivains ont fait, à l'égard de la franc-ma-
(1) [[ Voici comment l'avocat ISarliier rapporte ce fait dans son Journal, en mars 1*38: «Nos seigneurs de la Cour ont inventé tout nouvellement, à » l'exemple de l'Angleterre, un ordre appelé des Freemasons. Nous ne <ar- ». dons pas à imiter les impertinences étrangères. Dans cet ordre-ci étaient » mêlés quelques-uns de nos secrétaires d'Etat, et plusieurs ducs et seigneurs. » Comine de pareilles assemblées, aussi secrètes, sont très-dangereuses dans » un Etat, étant composées de seigneurs, surtout dans la circonstance du » changement qui vient d'arriver dans le ministère (la disgrâce du garde- » des-sceàux Cbauvelin), M. le cardinal de Fleurv a cru devoir étouffer ce • nouvel ordre dans sa naissance; el il a fait défense à tous ces Messieurs de » /assembler cl de tenir leurs chapitres. » i]
ANISftE 173S. 23
çonnerie, des recherches étendues. L'abhé Barruel, entre autres, a rassemblé un grand nombre de détails, de renseignements et de circonstances qui tendent à montrer dans la franc-maçonnerie un complot contre la religion, non que tous les maçons aient en ce sens trempé dans ce complot , mais en ce que c'était là le but des derniers grades, et le secret que l'on ne découvrait à chacun qu'à raison de ses dispositions. On a contesté quelques-unes de ses découvertes, de ses explications et des inductions qu'il en tire. Mais le fond de son livre paraît confirmé par un grand nombre de données, de documents et de rapprochements ; et nous devons dire que, quand même l'exposé de l'abbé Barruel ne serait pas aussi constant dans toutes ses parties qu'il l'a cru, il en resterait toujours assez pour rendre la franc -maçonnerie légitimement suspecte. Quand on songe qu'elle est née avec l'esprit d'irréligion, et qu'elle a crû avec lui, qu'elle ne s'est étendue qu'à mesure qu'il a fait des progrès, qu'elle n'a jamais plu qu'aux hommes incrédules ou indifférents, et qu'elle a toujours été vue avec défaveur par les personnes fermement attachées à la foi, alors on ne peut la regarder que comme une institution mauvaise par sa nature ou du moins dangereuse par ses effets. Cette défiance augmente quand on voit ce secret profond et l'importance qu'on y attache. Si on n'avait qu'un but louable, pourquoi un si grand mystère, pourquoi ces serments, répréhensibles par cela seul qu'ils ne sont pas nécessaires, quand ils ne seraient pas mauvais en eux-mêmes ? Pourquoi cette affectation d'obscurité? Pourquoi ce langage fastueux de lumières, de ténèbres, de profanes, etc. ? Pourquoi enfin cesépreuves multipliées et ces cérémonies bizarres, qui semblent receler quelque chose qu'on a intérêt de voiler? N'a-t-on pas été fondé à voir dans les maçons des auxiliaires de la philosophie, des hommes qui, avec leurs idées de liberté et d'égalité, ont préludé à la révolution, et ont propagé le dégoût de l'autorité, et l'esprit d'indépendance et d'innovation ? Aussi tous les cens religieux ont constamment manifesté leur
éloignement pour ces associations mystérieuses, que la saine politique ne réprouvait pas moins que l'esprit du christianisme. Jamais un pieux catholique ne s'est aililié aux loges, et le jugement le plus modéré qu'on puisse porter sur la plupart de ceux qui les fréquentaient, c'est que les idées de liberté, les repas, les épanchements de la joie étaient un appât dont on se servait pour leur inspirer, peu à peu, des sentiments et des principes qui n'étaient favorables ni à l'esprit de la religion, ni à l'ordre de la société (1). Voilà pour les premiers grades. Quant aux grades plus avancés, il ne paraît pas douteux qu'on y avait des vues plus décidées et des intentions plus profondes qui se manifestaient graduellement. 11 y a eu, à cet égard, des révélations qui paraissent incontestables (l). — Le 21 juillet. Lettres de Lotis XV pocr le kétablissement du voeu de Louis X11I. Le roi rappelait les déclarations de Louis XIII et de Louis XIV pour mettre le royaume sous la protection delà sainte Vierge. «Comme le premier et le plus essentiel devoir du souverain, disait- il, est de faire régner dans leurs Etats l'Etre suprême, par qui régnent tous les rois de la terre, ils ne peuvent donner des marques trop publiques et trop éclatantes de leur parfaite soumission à la divine majesté 5 et comme c'est d'elle seule qu'ils tiennent toute leur autorité, ils ne doivent pas se contenter des hommages qu'ils lui rendent en personne ; ils doivent encore encourager leurs sujets à concourir avec eux pour lui marquer la reconnaissance des bienfaits continuels de sa bonté. Pénétré de ces principes, ajoutait le prince, nous n'avons rien eu plus à cœur depuis notre avènement à la couronne que de maintenir dans toute leur étendue les établissements formés par la piété de nos ancêtres. » Ne pouvant suivre de plus grands
(1) [[Nous n'examinerons pas ici si la franc-maçonnerie, telle qu'elle existe aujourd'hui chez nous , n'a pas notablement changé dénature; si d'une part elle peut encore être regardée comme une société secrète, si d'un autre tôté elle a perdu ce caractère d'une tolérance voisine du déisme. Nous ii' pourrions résoudre ces fjueslions.1 '
ANNÉE 1738. 5o
exemples que ceux de ses prédécesseurs, le roi voulait que cette année, qui était la centième, depuis que le royaume reconnaissait la Mère de Dieu pour sa patronne spéciale, fut en même temps l'époque du renouvellement de ce vœu. Il écrivait donc aux archevêques et évêques que son intention était que le matin du dimanche avant le 15 août, jour de l'Assomption de la très-sainte Vierge, ils fissent faire dans leurs églises cathédrales commémoration de la déclaration de Louis XIII, du 10 février 1638, et qu'après les vêpres de l'Assomption il y eut une procession solennelle, à laquelle assisteraient toutes les compagnies supérieures et tous les corps de ville; laquelle procession devait avoir lieu également dans toutes les paroisses et monastères des villes et villages. Une lettre semblable était adressée aux cours souveraines, au corps de ville de Paris, et au gouverneur de cette capitale-, il leur était ordonné d'assister à la procession en corps et en habit de cérémonie. Cela s'est observé jusqu'à la révolution.
— [[Le 1er août. Bref du Pape qui délègue l'archevêque de Paris visiteur et commissaire apostoliques pour les religieuses du Calvaire. La congrégation des Dames Bénédictines, dites du Calvaire, fondée au commencement du dix-septième siècle par le célèbre Père Joseph du Tremblay, Capucin, avait une organisation assez singulière, qui avait permis au jansénisme d'y faire de grands ravages. Elle était, en vertu de ses statuts, sous le gouvernement et la juridiction de trois supérieurs majeurs perpétuels et inamovibles, établis de telle sorte qu'à la mort de l'un d'eux, les survivants avaient droit de s'agréger un collègue, et à très-peu d'exceptions près, ces supérieurs avaient toujours été trois évêques. Sous leur autorité, il y avait une supérieure générale, que toutes les maisons de la congrégation (on en comptait vingt environs), se choisissaient elles-mêmes pour deux ou trois triennats, sans pouvoir aller au delà 5 et un visiteur général établi pour trois ans par les supérieurs majeurs. Vers 1738, les (rois supérieurs étaient Colbert, évêque de
Montpellier, Bossu et de Troyes, et De Caylus d'Auxerre. (-es noms, qui sont familiers à ceux qui ont lu ces Mémoires, indiquent assez quelle devait être la direction donnée à la congrégation. L'évèque de Montpellier étant mort en 1737, la Cour fit défense aux survivants de se nommer un collègue-, le roi fit demander au Pape Clément XII un bref pour donner aux évêques les moyens de remédier «à un état de choses aussi funestes. Dans ce bref, le Pape, pour des raisons à lui connues, et sur les humbles supplications du Roi, députait l'archevêque de Paris, de Vintimille, en qualité de 'visiteur apostolique, et donnait les mêmes pouvoirs aux évêques dans les diocèses desquelles se trouvaient les Calvairiennes. Pendant toute la durée de la commission , toute autre supériorité devait être suspendue ; l'archevêque de Paris avait le droit « de » s'associer tels évêques ou prélats réguliers qu'il lui plai- » rait, pour statuer sur tout ce qui importait au bien de » la congrégation, avec pouvoir de destituer les supérieurs, même majeurs, d'élire une supérieure géné- » raie, de nommer les supérieures de chaque maison, et » de conférer tous les autres offices et ministères. »
Le roi donna le 10 novembre 1738 des lettres patentes, par lesquelles déclarant que « le bref ne contenait rien » de contraire aux droits de la couronne et aux liber- » tés de l'Eglise gallicane, » il ordonnait qu'il fût exécuté dans toutes ses dispositions, nonobstant toutes oppositions, même comme d'abus, lesquelles, si elles intervenaient, ne pouvaient être portées que devant son conseil. Ces mesures, qui furent notifiées aux Calvairiennes de Paris, par Héraut, lieutenant du roi pour la police, soulevèrent une grande rumeur dans le parti. L'archevêque s'élant présenté au monastère situé au .Marais, qui était la résidence de la supérieure général , n'obtint d'autre accueil qu'une déclaration signée de toutes les religieuses, «que, malgré leur respect pour sa personne , malgré » leur profonde vénération pour le Pape et pour leur roi, a ( Iles ne pouvaient le recevoir en la qualité qu'il prenait,
» parce que !c bref du Pape n'était pas accompagné » de lettres-patentes enregistrées au Parlement , ce qui w était absolument nécessaires pour qu'un bref de Rome » pût être exécuté en France. » Ces protestations ne manquèrent pas d'être appuyées par les lettres des évêques de Troyes et d'Auxerre, rendues publiques dans le même temps; et le vieil évêque de Séuez , Soanen, alors âgé de quatre-vingt-douze ans, ne manqua pas de donner à leur conduite l'approbation la plus entière (l).
Cependant l'arcbevêque de Paris ayant fait peu de jours après une seconde visite, déclara la supérieure-générale, Mme de Couesquen, suspendue de tout pouvoir, et défendit de lui obéir en celte qualité, et on lui répondit par le refus le plus formel d'obtempérer. Une lettre de cacbet exila cette supérieure. L'arcbevêque s'associa l'évêque de Saint-Brieuc, et les PP. Dubrier et Boucher, Bénédictins, pour gouverner la congrégation.
On ne pouvait douter que les Calvairiennes ne trouvassent au sein du Parlement des amis très-zélés. On essaya par toutes les voies d'y faire porter leur affaire. Les mémoires d'avocats se multiplièrent. L'abbé Pucelle ne manqua pas d'attaquer, avec sa vivacité ordinaire, les procédés de la Cour de Rome. Le Parlement arrêta, en conséquence, que des remontrances seraient faites au roi, sur la nécessité de lettres-patentes enregistrées à la Cour pour autoriser l'exécution des brefs et bulles de la Cour de Rome dans le royaume. La fermeté du gouvernement et du cardinal de Fleury en particulier, rendit vaines toutes ces tentatives (2). La réforme s'exécuta : quelques maisons l'acceptèrent avec joie-, d'autres s'y soumirent ; de nouvelles supérieures furent établies; les religieuses les
(1) Nouvelles ecclésiastiques, de 1739, p. 37 et suivantes.
(2J [[ On peut voir dans le Supplément aux Nouvelles Ecclésiastiques, pour 1739, plusieurs lettres du Cardinal ministre aux Filles du Calvaire, pleines de sagesse et de bonté aillant que de fermeté. Nous avons déjà dit que ee Su/'i liment était un recueil estimable, publié dans le but de réfuter les Nouvelles
plus récalcitrantes furent éloignées ; et peu après l'opposition fut comme concentrée dans quatre ou cinq maisons.]]
— Le 1 1 mai. Conclusion de la Faculté des arts de Paris, pour révoquer son appel. [[ Cet acte, qui peut paraître peu important en lui-même, est très-propre à montrer le résultat des sages mesures que prenait le gouvernement pour combattre le jansénisme. On a vu plus haut, sous la date du 8 novembre 1729, la Faculté de théologie de Paris rétracter son appel ; et, depuis cette époque, elle persévérait invariablement à soutenir de saines doctrines, malgré les insultes perpétuelles du parti (l). Il n'était pas moins important de ramener a l'obéissance à l'Eglise la Faculté des arts, qui avait dans les mains l'éducation de presque toute la jeunesse. Communément même on appelait celle seule faculté l' Université, quoique à proprement parler elle ne fût que la quatrième partie du corps : c'est que par un privilège ancien, elle seule était en possession des principales dignités , de recteur, sindiegénéral, greffier, etc.; et que c'était elle qui fournissait au tribunal du recteur (2), où se décidaient les affaires communes, la plus grande partie des juges. ]] Depuis longtemps on avait travaillé à changer l'esprit de cette Faculté; on avait fait sortir, par ordre du roi, de plusieurs collèges et séminaires, les supérieurs et professeurs, connus par leur attachement à la cause de l'Appel, et on leur avait substitué des maîtres sur la doctrine desquels on était rassuré (3). On avait pris des mesures pour faire immatricu-
(1) Les Nouvelles Ecclésiastiques ne parlent jamais de la Faculté de théologie, depuis la rétractation de son appel, qu'en L'appelant une carcasse . la Faculté Carcassienne : chaque l'ois qu'il est question d'un docteur soumis à la huile, c'est un docteur carcassien.
(2) Le tribunal du recteur était formé du recteur, président, des doyens de chacune des quatre sections de la Faculté des lettres et des doyens des trois autres Facultés.
(3) Voyez ce qui a été dit, t. H, /». 261, sur la réforme du collège de Siinte- Ti.uhc.
ANNEE 1739. f.'9
1er beaucoup de nouveaux membres, parfaitement soumis aux décisions de 1 Eglise. On s'assurait ainsi peu à peu de la majorité nécessaire. Pour compléter ces mesures, il fallait amener l'élection d'un recteur, qui pût exercer sur la Faculté l'influence désirable. C'est vers ce but qu'on dirigea d'abord tous les efforts. Cependant pour écarter de l'élection lesjcunes bacheliers, le syndic de la Faculté, Gibert, professeur de rhétorique au collège Mazarin , présenta requête au Parlement, demandant que, conformément à des arrêts précédents, on n'admît comme intranls, c'est-à-dire comme électeurs, que ceux qui avaient un âge déterminé : mais une requête toute contraire fut signée par cent quatre-vingt-un membres de la Faculté : un arrêt du conseil, du 16 mars, fit droit à la demande de ceux-ci, et les remontrances du Parlement ne purent en empêcher l'exécution. C'est ainsi que fut élu recteur l'abbé de Rohan-Venladour , neveu du cardinal de Rohan-Guéméné, évêque de Strasbourg, dont il devint dans la suite le successeur. Le nouveau recteur n'était âgé que de ving-lrois ans; il s'était déjà fait connaître par une thèse de théologie, dite de tentative, qui avait excité l'attention des Jansénistes (1). Ce choix d'un homme de naissance illustre, qui flattait surtout les jeunes maîtres, favorisait les vues de la Cour. On entendit aussitôt parler de la rétractation de l'Appel de la Faculté des arts; et, en effet, le 11 mai, dans une assemblée générale, le recteur proposa la révocation, en faisant voir combien il était juste que la Faculté se soumit à une Constitution également reconnue comme loi de l'Eglise et de l'Etat. Le syndic s'y opposa, et demanda acte de ses protestations. Chacune des quatre nations, qui composaient la Faculté, dut délibérer à part sur la proposition du recteur, et sur la protestation du syndic. [[Voici quelques détails sur ce qui se passa au sein de la nation de France. Le procureur de la nation, Jamoys, ayant fortement appuyé les propo-
()) îXout'elles Eccltiiiiiliqucà pour ll'âS,p. 48.
silions du rcclcur, cl la majorité lui étant favorable, le censeur, Collin , refusa de rédiger la conclusion, et offrit de donner plutôt sa démission : il fallut d libérer par tribus sur cet incident; de cinq tribus, dont était composée le nation de France, la tribu de Paris accepta la démission; mais les quatre autres, Tours, Sens, Reims et Bourges, la refusèrent. Coffin n'en persistait pas moins dans son refus; il fallut se retirer de nouveau pour aviser aux moyens de conclure. Rollin, qui était alors le doyen de la tribu de Paris et de la nalion de France, fit un loua; discours pour s'opposer à l'acte proposé ,• et plutôt que d'y concourir, il céda sa place à celui qui était le plus ancien après lui. ]] La majorité l'ayant également emportée dans toutes les tribus, et successivement dans les quatre nations, les conclusions furent rapportées à l'assemblée générale. [[ Au moment où, d'après le rapport de quatre procureurs, le recteur allait prononcer la conclusion définitive, on vit s'avancer au milieu de la salle un ancien de chaque nation, Rollin, Mézangui, Bourrey de Vauménil et Guillaume, pour notifier leur opposition et pour en demander acte. Rollin commençait à pérorer, quand l'abbé de Rohan l'interrompit en lui disant : « Homme » vénérable, nous ne pouvons ni rien entendre, ni rien » dire pour soutenir l'Appel. » Les quatre représentants de l'opposition ne laissèrent pas de vouloir déposer sur le bureau leur protestation; mais le greiïier refusa absolument de la recevoir. Il est certain, en effet, que la Cour avait donné les ordres les plus positifs pour interdire la réception des actes d'opposition que ferait la minorité à la révocation de l'Appel. ]]
On essaya donc le recours au Parlement, et le même jour, les opposants, s'étant réunis au nombre de soixantecinq (1), firent présenter au Parlement une requête, qui fut vivement appuyée par l'abbé Pucelle, et remise en
I On voit par diverses pièces authentiques de cette époque que la Faculté Uts arts comptait au moins cinq cents quarante-cinq membres.
effet au parquet. Le roi crut devoir venir au secours de la Faculté 5 il supprima le Mémoire des opposants, défendit toute procédure à cet égard, et exclut les réfractaires du droit d'assister et de voter aux assemblées. De plus, le syndic Gibert fut exilé, et il fut ordonné qu'on en élirait un autre. Le 23 juin, la Faculté confirma encore son décret du 1 1 mai, et arrêta qu'on ne pourrait être immatriculé,, sans y avoir adbéré, ce qui a toujours été observé depuis. Le Parlement eut la sagesse de ne pas se mêler de cette affaire.
[ Sans doute plusieurs circonstances de cet événement paraîtront singulières -, mais il faut reconnaître la sagesse des réflexions que le gazetier janséniste met dans la bouche du cardinal de Fleury, « que celte affaire était une de » celles où l'on ne pouvait s'astreindre aux petites forma - » lités qu'on suit dans les tribunaux ordinaires, et qu'il h fallait la juger par des raisons supérieures (1). »
Nous n'avons pas dissimulé la conduite que tinrent dans cette circonstance des hommes connus par leurs succès dans les lettres. Nous pensons qu'il est utile de montrer dans quelles fausses démarches on peut être entraîné par des préventions de parti. Aucun exemple peut-être n'est plus allligeant en ce genre que celui de Rollin, de cet écrivain qui se montre généralement si judicieux dans ses ouvrages, et dont la vie fut si sévère, si désintéressée pour lui-même, et si dévouée aux autres. Charles Rollin, né à Paris en 1661, n'a jamais reçu que la simple tonsure. Les brillants succès qu'il avait eus dès son enfance dans les belles-lettres, lui avaient fait obtenir successivement des chaires importantes, d'abord au collège du Plessis, dont il était la gloire, et ensuite au collège royal de France. Elu recteur de l'Université en 1694, et continué deux autres années dans la même charge , il avait procuré diverses mesures utiles à l'éducation de la jeunesse, et en particulier l'usage de faire apprendre aux écoliers des
(1) Nouvelles Ecoles. 1739, p. 328.
versets choisis de l'Ecriture sainte. Il devint, vers 1699, principal du collège de Beauvais , et cette maison acquit sous sa direction une grande célébrité. Plus tard, ses relations avec les Jansénistes attirèrent l'attention de la Cour ; et Louis XIV lui fit donner l'ordre de quitter le collège, le 6 juin 1712 (1).
Rendu à une vie de retraite, il s'était chargé d'abord de faire à l'église Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse, des conférences sur l'Ecriture sainte : le cardinal de Noailles fut obligé de l'exhorter d'abord à être plus circonspect relativement aux points condamnés parla bulle Unigenitus, et plus tard de faire cesser cet exercice (2). Nous avons vu. sous l'année 1718, la part qu'il prit h l'acte d'Appel de l'Université de Paris. Dans la suite, il se montra an des plus prononcés pour les miracles du diacre Paris, et un des plus assidus à visiter le cimetière de Saint-Médard ; on voyait le célèbre recteur psalmodier auprès du tombeau avec les fanatiques du parti ; ce fut lui qui revit la vie de Paris, imprimée en 1730. Par son testament, il fit une rente viagère à une fameuse miraculée, et il déclara persister dans son Appel. On assure qu'il renouvela la même déclaration au moment de recevoir les derniers sacrements, la veille de sa mort, le 13 septembre 1741 (3). Combien d'aulres cependant, à cette époque, avaient ouvert les yeux sur la voie funeste où ils étaient entrés! Mais qui ne sait que les hommes de mœurs austères sont quelquefois plus exposés que d'autres à persévérer dans le parti qu'ils ont d'abord embrassé par imprudence ! ]]
(1) [[ Nouvelles Ecclésiastiques, 1741, p. 194. Nous croyons qu'on verra avec intérêt les détails suivants :« Forcé par des ordres supérieurs, M. Rol- » lin soriit du collège vers l'heure du souper, sans qu'aucun des précepteurs >< ni des écoliers sût rien de ce qui se plissait. La lecture de table achevée, » cette triste nouvelle se répandit, et excita d'abord quelque rumeur; per- » sonne ne pouvait le croire. Mais dès qu'on fut assuré de la vérité, ce ne » fuient de tous côtés que larmes et sanglots, etc.. M. le premier président, » De Mesmes, voulut procurer à M. Rollin, une pension qui le dédommageât : » niais il la refusa, en disant qu'il était plus riche que le roi. 1
2) Nouvelles Ecclésiastiques pour 1741, p. 191.
(3) Nouvelles Ecclésiastiques pour 1741 , y.'. 191.
— Le 2 juillet. Pierre-Jean Meindartz est élu, par
LES PRÊTRES d'UtRECHT, ARCHEVEQUE DE CETTE VILLE. Van-
der-Croon venait de mourir, le 9 juin, et il était instant de lui donner un successeur. On choisit Meindartz, pasteur à Lewaerden, qui fut sacre par l'intrépide Varlet, le 18 octobre. Clément XII et son successeur s'élevèrent contre cette élection et cette consécration par des brefs semblables à ceux lancés contre les premiers archevêques d'Utrecht. Au reste, Varlet survécut peu à ce nouvel acte de schisme ; il mourut a Rhynwich, au milieu des siens, après avoir eu le triste honneur de fonder une église nouvelle, repoussée par le Saint-Siège et par le monde catholique. Sa mort fit craindre à ce faible troupeau de se voir tout à coup privé d'évèques. Meindartz imagina donc de rétablir de son autorité le siège épiscopal de Haarlem, éteint depuis cent cinquante ans. Il y fit élire Jérôme de Bock, qu 'il sacra. Benoît XIV condamna par deux brefs ces démarches schismatiques. Ce qu'il y eut de particulier dans cette affaire, c'est que les chanoines de Haarlem, sommés par Meindartz de se choisir un évèque, l'ayant refusé, celui-ci, sans se déconcerter, avait fait l'élection lui-même, quoiqu'il n'eût aucun droit pour cela. Il appela des brefs de Benoît XIV, et trois ans après, de Bock étant mort, il sacra encore à sa place Van-Stiphout, qui occupa longtemps ce siège. Ainsi on perdit toute espérance de voir finir bientôt ce schisme déplorable ; et la suite nous montrera cette église séparée s'affermissant de plus en plus dans sa rupture.
— Le 6 février. Mort de Clément XII dans sa quatrevingt-huitième ANNÉE ET LA DIXIÈME DE SON PONTIFICAT.
Les historiens se sont accordés à louer ses belles qualités, ses inclinations généreuses, son amour pour le bien ; mais son âge avancé et les circonstances orageuses où il se t. m. 3
;ii ANNEE 1740.
trouva, ne lui permirent pas de faire tout ce qu il eut souhaité. L'Italie fut troublée sous lui par la guerre 5 ses Etats en particulier furent ravagés; et les prétentions de diverses puissances lui suscitèrent de graves embarras. Au moment de son exaltation, le Saint-Sige était brouillé avec le Portugal. Les différends paraissaient devoir être terminés par l'arrangement dont nous avons parlé sous 1728 ; mais il s'éleva de nouvelles discussions entre les deux Cours, et le roi Jean V, prince religieux d'ailleurs, fournit de nouveaux sujets de plaintes. Il refusait opiniâtrement, depuis plusieurs années, de nommer aux évêchés de ses États 5 et ainsi des Eglises étaient vacantes au grand détriment de la religion. Clément XII espéra calmer le prince en lui accordant de prélever le quart sur les revenus des bénéfices; mais la bonne harmonie ne fut rétablie qu'en 1737, lorsque le Pape eut fait cardinal Thomas de Almeyda, patriarche de Lisbonne. Alors le roi rappela le nonce, et nomma aux sièges vacants. Le Pape lui écrivit, des lettres affectueuses, et lui témoigna sa joie de ce dénouement- La ville de Lucques était depuis longtemps mécontente de n'avoir pour archevêque qu'un ecclésiastique qui ne fût pas des pays limitrophes. Benoit Xïli ayant nommé à ce siège Thomas Cervioni, ecclésiastique toscan, la république de Lucques refusa de le recevoir. Clément XII voulut mettre fin à ce différend, il donna à Cervioni une placehonorable à Rome, et fit archevêque FabienCollocedo, Oratorien, né dans le Frioul, et qui fut admis sans difficulté.
Le Pontife ne montra pas moins d'intérêt que son prédécesseur pour les missions. Il fonda dans le diocèse de Bisignano en Calabre un séminaire pour les jeunes gens du rit grec-uni, que l'on envoyait ensuite exercer le ministère en Calabre , en Sicile et en Orient. Il confirma l'érection d'un collège près Naples, afin de former des missionnaires pour les Indes. Il envoya des religieux Capucins prêcher la foi daos le Thibet. De son temps, près
de dix mille Cophtes rentrèrent dans le sein de l'Eglise ; leur patriarche à Alexandrie revint aussi à l'unité. Le patriarche des Arméniens, pour reconnaître les bienfaits de Clément, fit ôter des diptyques les anathèmes contre le concile de Chalcédoine et le Pape saint Léon. Clément félicita Philippe V de la prise d'Oran en 1732 ; cette ville était, au pouvoir des Maures depuis vingt-cinq ans. Il accueillit un frère de l'empereur de Maroc, Muley-Abdallah, qui, ayant eu le désir de renoncer à l'Alcoran, passa d'Afrique en Espagne, où le cardinal Bellnga , évêque de Murcie, lui fournit les moyens de se rendre en Italie. L'abbé de Chaumont, son interprète, l'instruisit et le présenta à Clément XII. Son baptême eut lieu à Saint-Pierre. Le cardinal-vicaire, Guadagni, lui administra ce sacrement, et le cardinal Corsini, neveu du Pape, fut son parrain. Le Pontife lui assura une pension de cent écus par mois.
Le Pontife s'efforça d'empêcher les entreprises des princes protestants d'Allemagne, qui saisissaient les occasions de porter atteinte au traité de Riswick dans les points qui étaient favorables à la religion catholique. Il fit tous ses efforts pour réprimer l'abus trop commun en Allemagne d'accumuler plusieurs évêchés sur la tête d'un seul Prélat. Il accueillit à Rome le comte Nicolas Bieîke, seigneur suédois, qui avait été obligé de quitter son pays pour avoir abjuré le protestantisme, et il le fit même sénateur de Rome.
Quoiqu'on ait pu regretter que ce Pontife, devenu dans sesdernières années très-infirme et presque aveugle, eût laissé prendre trop d'autorité à ses parents, et en particulier à ses neveux, on a généralement rendu justice à ses manières nobles, à sa douceur, et à son amour pour le bien public. [[On est étonné du grand nombre de monuments qu'il érigea dans Rome, ou qu'il répara' et embellit avec magnificence. L'église patriarcale de Saint-Jeande-Latran lui dut d'abord sa principale façade, qui fut faite sur les dessins d'Alexandre Galilei, de la famille du célèbre mathématicien, et qui passe pour être une
des plus remarquables de Rome : c'est là aussi que Clément fit construire la magnifique chapelle, dédiée à saint André Corsini, qui était de sa famille; et il y fit préparer pour lui-même un mausolée de porphyre. Il répara plusieurs hospices, et leur assigna de nouveaux revenus. Il accrut beaucoup la biblothèque Vaticanc, et fit bâtir celle du couvent d ' Arc-Cœli. Il encouragea noblement les lettres et les arts. C'est par ses ordres que la belle fontaine de Trévi reçut, en 1735, les ornements qu'on y admire, et auxquels concoururent les plus habiles sculpteurs de son époque (l). L'arc de triomphe de Constantin fut réparé par ses ordres.
Ses bienfaits s'étendirent aux provinces; il mit la ville de Ravennes à l'abri des inondations ; il favorisa le commerce de la ville d'Ancône, il la fortifia et y établit un lazaret. Le cardinal Alberoni avait cherché, pendant qu'il était légat de Rologne , à réunir aux Etats du Saint- Siège la modeste république de Saint-Marin, sous prétexte du vœu exprimé par quelques personnes, et il en avait déjà pris possession; mais le Papeaccueillit lesplaintesdes habitants ; il fit taire une enquête sérieuse sur leurs dispositions, et il voulut que ce petit canton conservât son indépendance. Cet acte fit beaucoup d'honneur à son équité (2).]]
— Cardinaux de Clément XII. Clément XII fit trentecinq cardinaux en quinze promotions. Nous n'en citerons que quelques-uns : et d'abord les cardinaux Corsini et Guadagni, neveux l'un et l'autre de ce Pontife ; les cardi-
(1) Voyez les détails intéressants que donne sur la basilique de Latran et sur la fontaine de Trévi, le chevalier Artaud de Montor, dans l'Histoire des Pti/ies, art. Clément XII.
(2) f [ Nous renvoyons pour tous ces faits à Y Histoire des Papes.
Le cardinal Alberoni mourut en 1752 . Il fonda, magnifiquement à Plaisance, le collège Alberoni, dans lequel il créa un certain nombre «le bourses pour déjeunes ecclésiastiques qui doivent y passer neuf années, appliqués pendant trois années à la philosophie, pendant trois autres à la théologie, et trois autres à l'Ecriture sainte. 11 acquitta ainsi noblement la dette de la reconnaissance envers une église, oii il avait commencé par être simple clerc ionneur.jj
naux Spinelli et Delci, depuis doyens du sacré collège; le cardinal Lipski, Polonais, évêque de Cracovie. Nous avons parlé plus haut de Louis de Bourbon , infant d'Espagne, et des circonstances singulières qui avaient porté le Pape à donner la pourpre à un enfant. Le jeune prince renonça en 1734 à l'état ecclésiastique et remit son chapeau et ses bénéfices. Le Pape ne fit que deux cardinaux français : De la Tour d'Auvergne, archevêque de Vienne, prélat zélé pour la soumission à la constitution U/iigenhus, à laquelle il ramena l'ordre de Cluny, dont il était abbé général ; et Guérin de Tencin, qui du siège d'Embrun était passé sur le siège de Lyon, et qui dut le chapeau, en 1739, à la présentation du prétendant Stuart, Jacques III. De Tencin entra peu après au conseil, en qualité de ministre d'Etat. Le cardinal Rezzonico fut depuis Pape sous le nom de Clément XIII. Le cardinal Passionei , savant prélat, s'était distingué dans différentes nonciatures-, il protégeait les sciences et les lettres, et il eut part à la confiance de Benoit XIV. Le cardinal Valenti-Gonzaga fut aussi honoré de la confiance du même Pape, et fut nommé par lui secrétaire d'Etat. Ces deux derniers passaient pour d'habiles ministres. Les cardinaux Delci , Guadagni, Sacripante et Mosca se distinguèrent par leur piété.
— Saints ou bienheureux qui sont morts sous le pontificat de Clément XII. Nous avons vu plus haut le Pape Clément XII procéder à la canonisation de quatre serviteurs de Dieu. Le 1C1 octobre 1732 il donna le titre de bienheureuse à Catherine de Ricci, religieusedominicaine, morte a Piato, le 2 février 1589, et le 19 juin de la même année à Joseph de Léonissa, Capucin , mort en 1612.
[ Nous croyons surtout devoir nous arrêter sur quelques serviteurs de Dieu qui moururent sous son pontificat, et dont nous n'avons pas eu l'occasion de parler.
La bienheureuse Véronique Giuliani naquit à Mercatello, dans le duché d'Urbin, dans l'année 1660, et, avant d'avoir accompli sa dix-huitième année , elle fit profession chez les Capucins de Citrona-di-Capello, dans l'État de
l'Église. Gomme sa vie, si rapprochée de notre époque, présente des faits assez extraordinaires, nous croyons devoir rapporter les principaux points du décret de sa béatification que publia Pie VII, le 8 juin 1804 :
« On vit dès le berceau de Véronique à quel point elle » pourrait devenir semblable à l'image du Fils de Dieu. » Aussitôt que son âge le permit, elle fit profession dans » un couvent de Capucins , où l'on suivait la règle de » Sainte-Claire dans toute sa rigueur primitive. Là, elie «montra une telle ferveur, dès les commencements, » qu'elle paraissait parvenue au point le plus élevé de la » perfection. Par l'ordre de Dieu, elle jeûna pendant » trois années consécutives au pain et à l'eau ; et, pendant » deux autres années , elle ne prit pour toute nourriture )) que les débris des hosties qu'on préparait pour l'autel )> avec quelques grains de grenade. En outre, elle morti- » fiait son corps par les veilles, le froid, les disciplines, » les chaînes , les nœuds de corde , et par d'autres macé- » rations. Le fruit d'un si vif désir de s'unir aux souffran- » ces du Sauveur, fut une abondance de dons, de grâces i) et de vertus -, et le Roi des martyrs décora son épouse m bien-aimée d'un signe tout spécial de son amour, en lui » imprimant les merveilleuses marques de la passion, ainsi « qu'il est dit de S. François d'Assise. Ses vertus étaient )> relevées par l'exercice de la discipline régulière, et, » sous sa direction , lorsqu'elle fut abbesse (l), plusieurs )> religieuses atteignirent le plus éminent degré de per- •» fection. Son zèle pour le salut des âmes était si ardent )> qu'en priant Dieu pour elles, et en s'offrant pour l'ex- )) piation de leurs péchés, elle en ramena plusieurs à une » bonne vie. Sa charité pour ses sœurs spirituelles était » telle qu'elle veilla fréquemment toute la nuit , ou pour m remplir leur ollice , ou pour les soigner dans leurs ma- » ladies. Sa piété était si vive, qu'elle paraissait plutôt un
(1) [[ Véronique fut élue, en 1716, abbesse triennale; elle fut continuée dans crtte charge jusqu'à sa mort. ]]
» ange qu'une mortelle: enfin, son amour pour Dieu » était si brûlant que non-seulement elle était très-souvent » ravie en extase, mais que les membres mêmes de son » corps étaient embrasés de cette flamme. Enrichie de » tant et de si grandes vertus , elle s'envola vers l'Epoux » céleste, dans la soixante-septième année de son âge.» Elle mourut le 9 juillet 1727. Depuis le décret de sa béatification , plusieurs nouveaux miracles ont déjà été reconnus (1).
Le bienheureux Thomas de Cora fut ainsi appelé, du lieu de sa naissance dans le diocèse de Velletri. Etant entré dans l'ordre des Frères mineurs de l'Observance, il joignit à un amour extraordinaire pour la pénitence et la pauvreté, le zèle le plus ardent pour le salut des âmes. Le territoire de Sublaco et des environs furent les lieux qu'il évangélisa avec des succès remarquables. Il mourut âgé de soixante-quatorze ans, le 11 janvier 1729, et ses miracles prouvèrent sa sainteté. Pie VI lui décerna les honneurs de la béatification, le 18 août 1786 (2).
Une autre branche de l'ordre des Frères mineurs de l'étroite Observance, celle qu'avait fondée, au seizième siècle, S. Pierre d'Alcantara, vit un fidèle imitateur des vertus de cet homme célèbre dans le bienheureux Jean- Joseph de la Croix, né, en 1654, à Ischia, petite île du royaume de Naples, et mort le 5 mars 1734, à l'âge de quatre-vingts ans, au couvent du Monte-Santa - Lucia , dans le même royaume. Il fut spécialement appliqué à fonder et à conduire des couvents de sa. congrégation , dont il fut le premier supérieur , lorsque la province d'Italie eut été canoniquement érigée par les ordres de Clément XI. On vit briller en lui l'amour de l'oraison , l'austérité de la vie,
(1) [[ On peut voir quelques détails plus circonstanciés, concernant plus spécialement les stigmates de la bienheureuse Véronique, dans le Supplément à la vie des Saints, que Charles Butler ajouta aux Fies des Saints, données par Alban Butler, ou dans le Supplément plus étendu, publié par Monseigneur Donney, évèque de Montauban. ]] , (2) [[ Voyez les mêmes Suppléments. ])
et la pratique de la pauvreté la plus rigoureuse. Dieu le récompensa par des grâces signalées, et fit connaître sa sainteté par plusieurs prodiges, qui déterminèrent Pie VI à lui déférer les honneurs de la béatification, le 15 mai 1789.]]
— Le 2 juillet, Mandement donné par l'évêque d'Halicarnasse , en Cochinchine. Elzéar-François de la Baume des Achards, évéque d'Haï icar nasse, et précédemment ancien prévôt de l'église métropolitaine d'Avignon, avait été nommé par Clément XII, en 1737, visiteur apostolique en Cochinchine, et chargé d'y réformer quelques abus. 11 prit terre à Macao, avec plusieurs autres missionnaires, en 1738, et ne débarqua en Cochinchine qu'au mois de mai de l'année suivante. La religion chrétienne avait prospéré dans ce royaume , et y jouissait alors d'une grande liberté. Seulement il s'y était élevé quelques divisions qui altéraient la paix de cette mission, et pouvaient nuire aux progrès de la foi. Le prélat, après avoir fait ses présents au roi du pays, commença sa visite, et alla sur les lieux mêmes reconnaître les abus, pacifier les différends, et régler tout ce qui pouvait contribuer au bien des églises.
Le 2 juillet, il rendit à Hué, ville où réside la cour, un décret en plusieurs articles, dont les uns roulaient sur des pratiques usitées dans le pays, et les autres sur uu conflit de juridiction entre quelques missionnaires. Il s'y appliquait surtout à déterminer les divers districts dans lesquels les diverses sociétés devaient exercer leur zèle. Mais le peu de temps qu'il passa en Cochinchine , et surtout le mauvais état de sa santé, l'empêchèrent de faire tout le bien qu'il avait espéré. Il fut malade tout le temps de sa visite, et mourut le 2 avril 1741. C'était un prélat extrêmement pieux. 11 avait nommé pro-visiteur M. Favre, son secrétaire, qui ne resta que peu en Cochinchine, et qui a donné depuis la relation de son voyage. Elle n'est pas marquée au coin de l'impartialité, et l'auteur y maltraite beaucoup les Jésuites. Sans prétendre les excuser
en tout, on peut croire que M. Favre s'est trop laissé aller à ses ressentiments. C'est du moins ce qu'on en pensa à Rome, où son ouvrage a été condamné.
En 1744 , comme les différends subsistaient toujours en Cochinchine, Benoit XIV, après avoir fait sérieusement examiner les réclamations de plusieurs missionnaires, crut devoir y faire droit ..en modifiant les décrets de delaBaume des Achards; à cctle fin il envoya, en qualité d'ablégat, M. Costa , évéque de Gorice et vicaire apostolique au Tongking, et le chargea de faire exécuter divers règlements qu'il avait faits pour les églises de ce pays (l).
— Le 17 août, le cardinal Lambektim est élu Pape. La vacance duSainl-Siége fut longue. Le 17 février, vingtsix cardinaux étaient entrés au conclave ; mais on ne commença guère à s'occuper sérieusement de l'élection avant les premiers jours d'avril. Alors le conclave se trouva formé de cinquante-quatre cardinaux , dont quarante-six italiens, trois français , quatre espagnols et un allemand. Les suffrages furent d'abord très-partages : il y avait deux partis principaux-, les cardinaux créés par Clément XI, Innocent XIII et Benoît XIII formaient le premier ; et le second était composé des cardinaux de la promotion de Clément XII, qu'on appelait le nouveau collège. Les cardinaux Aldrovandi, Ruffo, Rezzonico et Firrao furent successivement portés. Le premier surtout fut longtemps sur le point d'être élu. Il eut jusqu'à trente-trois voix, il ne lui en fallait que trente-quatre. Le cardinal Porzia , que sa science et sa réputation faisaient désirer, fut mis aussi sur les rangs, et eut quelque temps beaucoup de voix. Enfin , les deux partis , également las des longueurs du conclave, se réunirent pour prendre un cardinal étranger à tous les deux. On balança entre Lambertini et Lercari. Le premier l'emporta • il eut sur-le-champ toutes les voix. Il n'en avait pas une la veille.
(1) [Le bref Quantopere, du 26 novembre 174*, contient tons les renseignements qu'on peut désirer sur cette affaire.
Prosper -Laurent Lambertini était lié à Bologne, le 30 mars 1675 , d'une famille ancienne et honorable. Il commença ses études à Bologne et fut envoyé à Rome, vers l'Age de seize ans, pour les continuer. Le Pape Alexandre VIII, auquel il fut présenté, l'accueillit avec intérêt et sembla deviner sa vocation. Le jeune Prosper entra au collège Clémentin, et s'y distingua par la vivacité de son esprit et par son ardeur pour l'étude. Au sortir du collège, il s'appliqua surtout au droit canonique et à la théologie, puisant aux véritables sources et fondant sa connaissance sur l'étude de l'Ecriture sainte, des Pères, de l'histoire ecclésiastique et des monuments de la tradition. Il obtint de bonne heure la place d'avocat consistorial réservée aux Bolonais, et fut nommé ensuite promoteur de la loi. La manière brillante dont il remplit cette charge importante , lui attira d'autres distinctions. Il fut nommé successivement chanoine du Vatican, prélat consultcur de différentes congrégations, membre du tribunal de la signature de grâce , secrétaire de la congrégation du Concile. Un savoir très-étendu , une grande perspicacité, une mémoire heureuse, faisaient qu'il était consulté de tout coté, en même temps qu'il était recherché pour l'agrément de sa conversation. En 1722, Innocent XIII le fit canoniste de la pénitencerie, et Benoît XIII le nomma archevêque de Chérosie. Le même Pontife le créa cardinal, le 3 décembre 1726, mais il ne le déclara point alors , et on croit qu'il ne voulut pas se priver de ses services dans les divers emplois qui lui avaient été confiés. En janvier 1727, le Pape le pourvut de l'évêché d'Ancône , et le 30 avril 1728 il le déclara cardinal.
La pourpre ne changea rien aux habitudes studieuses et à la vie occupée de Lambertini. Clément XII, aussitôt après son exaltation, l'ayant transféré à l'archevêché de Bologne, le cardinal se rendit dans son diocèse et le visita plusieurs fois. Il aimait à rompre le pain de la parole à son troupeau , et fit de sages règlements pour la discipline ecclésiastique. Son séminaire fut rcbàli en entier
par ses soins ; des ecclésiastiques capables furent chargés de le diriger, et quelques bénéfices y furent mis. L'archevêque augmenta et embellit sa cathédrale, fit élever de nouvelles églises, ouvrit des oratoires, et attira dans le diocèse des ouvriers évangéliques, qui donnèrent des missions et ramenèrent la pratique de la religion. Un d'entre eux fut le B. Léonard du Port-Maurice, si célèbre par son zèle apostolique. Le cardinal Lambertini étaitgénéreux envers les pauvres, d'un accès facile pour tout le monde 5 il était surtout bienveillant avec son clergé et favorisait les sciences et les lettres. Son pontificat va nous faire connaître l'étendue de ses lumières et l'esprit qui présida à son administration.
— [[ lei juin« Ouverture de l'assemblée générale du clergé. Nous nous bornerons aux faits suivants sur cette assemblée ordinaire du clergé. On voit que les évêques ne laissaient passer aucune occasion de manifester leurs sentimenis sur l'obéissance due aux décisions de l'Eglise. Dans la harangue d'ouverture , de la Roche-Aymon , archevêque de Toulouse, président, félicita le roi de ce que « par sa sagesse et sa vigilance , il faisait rendre aux » décrets de l'Église, 3a même obéissance dont il donnait ■» lui-même un exemple si consolant. » Dans celle de clôture. , l'évêque de Lescar, après avoir représenté combien les ennemis de l'Église étaient à la fois hardis et artificieux, renouvela la demande si souvent faite « de la tenue » des conciles provinciaux, si nécessaires pour la pureté » de la foi. » L'assemblée avait consenti à faire au roi un don de trois millions cinq cents livres.
Elle porta ses plaintes au roi sur l'arrêt du parlement dont nous allons parler 5 et c'est sur ses instances que le roi le cassa.]]
— 6 septembre. Arrêts du parlement concernant le
REFUS DES SACREMENTS. ANNULATION DE CET ARRET. La question s'engageait de plus en plus sur le refus des sacrements et de la sépulture ecclésiastique. D'un coté, le parlement et en général la magistrature favorisaient ouver-
ternent les appelants. D'un autre coté, le gouvernement soutenait les évèques, du moins jusqu'à certaines limites. Cette dissidence que nous avons déjà remarquée, et qui deviendra extrême par la suite, parut avec éclat dans la circonstance dont nous allons parler. Un chanoine d'Arras, appelant notoire, étant décédé, le chapitre avait conclu, en assemblée capitulaire, qu'on ferait pour le défunt un service solennel , et qu'on dirait pour lui une collecte à tous les obits. Sept chanoines s'étaient opposés à cette conclusion ; ils avaient refusé d'assister au service, et ils refusaient de dire la collecte ; ils consultèrent plusieurs évêques qui approuvèrent leur conduite, et ils publièrent les lettres qu'ils avaient reçues de huit prélats, dans un recueil ayant pour litre : Lettres de plusieurs évêques sur l'obligation de priver de Voblalion du sacrifice de la messe et des suffrages de V Eglise , ceux qui meurent appelants de la bulle Unigenitus . Paris 1739 (1). Dénoncé au parlement de Paris , le recueil fut supprimé par arrêt du 24 avril 1731).
L'évêque de Laon, l'un des huit prélats, qui était accoutumé à braver les menaces du parlement, avait porté ses plaintes à la cour contre cet arrêt ; et n'en ayant pas obtenu la suppression, il publia, sur la fin de l'année, une Première instruction pastorale sur la conduite qu'on doit tenir à l'égard de ceux qui sont entièrement rebelles à la Constitution L'nigenitus. Le prélat s'élevait avec courage contre un abus odieux qu'autorisait souvent alors la magistrature. «Quand, disait-il, par la force d'une som- » mation sacrilège et d'un vil appariteur, on voit le corps » adorable de Jésus-Christ traverser les rues, entrer, pour » ainsi dire malgré lui, dans une maison ennemie, et y » être livré à de nouveaux Judas, à de nouveaux Phari- » siens 5 quand un lâche curé, succombant aux menaces
(I) Les huit évèques étaient de la Motte, d'Amiens; de Belzunce, de Marseille; de Lafare, de Laon; de Crissé de Sauzai, de Nantes; de Devise, de Boulogne; Mardot, de Chalons-sui-Saône ; du Boucher, de Dole; Lataste, évêque de Bethléem ; etc. (IVaiwelles ecclésiastiques, 1739, p. 102).
» les plus méprisables, va, le remords dans le cœur,don- » ner, en présence de témoins appostés , le corps de son » Dieu à un quenelliste furieux , le scandale de toute une » ville , c'est alors qu'il faut s'écrier que tout est confondu, » que les choses saintes sont foulées aux pieds , etc. » De plus, partant du principe que les appelants étaient des hérétiques notoires, le prélat s'élevait contre V indifférence de ceux auxquels il attribuait un zèle timide, un zèle politique. Il enseignait « qu'un Janséniste devait être traité » comme un protestant, comme un comédien , et un duel- » liste, dont le crime est notoire et public. «Quand il n'y aurait eu, sur quelqu'un, qu'un soupçon violent de Jansénisme , « s'il demandait publiquement le viatique, il )> fallait l'interroger publiquement, et, suivant la nature » de sa réponse, lui accorder ou refuser la communion. » Tout fidèle, disait-il encore, qui engage un prêtre ap- » pelant à dire la messe, à confesser, à donner la com- » munion , coopère au péché de cet hérétique. Ceux qui » meurent dans ces sentiments sont dans l'impénitence » finale; et on ne peut pas plus prier pour le salut de tels » infidèles que pour celui du démon , etc. »
Le 26 août 1740, un conseiller des requêtes, Boutin, dénonça aux chambres assemblées l'instruction pastorale. Aussitôt on arrêta d'une voix unanime qu'elle serait remise aux gens du roi, avec charge de donner incessamment leurs conclusions. Ils présentèrent, en effet, dans une assemblée générale, tenue le lei septembre, un réquisitoire tendant à supprimer cet écrit. Mais cette résolution ne suffisait pas à l'animosité de beaucoup de membres. Quelques-uns demandaient que l'instruction fût condamnée au feu,- d'autres voulaient qu'on profitât de ces circonstances pour interdire en général tous les refus de sacrements et de la sépulture ecclésiastique qui auraient l'appel pour fondement. Cet avis prévalut, et il fut rendu à la pluralité des voix un arrêt qui, après avoir ordonné la suppression de l'instruction pastorale, comme capable d'exciter au schisme , et tendant à émouvoir les esprits et
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à troubler la tranquillité publique , ajoutait : « La cour » fait pareilles défenses de faire aucuns actes ni écrits, )> autorisant le refus des sacrements et de la sépulture » ecclésiastique sur le fondement de l'Appel de la Con- » stitution Unigenitus , sous telles peines qu'il appartien- » dra (l). »
Les magistrats ne pouvaient mettre plus ostensiblement la main à l'encensoir, ni s'écarter plus clairement des Déclarations et édits qui interdisaient l'Appel. Sur les réclamations du clergé, le roi fit rendre, le G septembre, l'arrêt suivant par le conseil d'Etat: a Le roi, » s'étant fait représenter l'arrêt que son parlement de » Paris a rendu le premier jour de sa mission, Sa Majesté » aurait considéré que, s'il est du devoir des magistrats » d'arrêter le cours des écrits capables d'émouvoir les » esprits et de troubler la tranquillité publique , il ne leur m est pas permis d'excéder les bornes de leur pouvoir, en » voulant l'exercer sur des matières purement spirituelles, » telles que sont les règles qui doivent être observées dans » l'administration des sacrements, et dans le discerne- » ment des dispositions nécessaires pour les recevoir; que » c'est cependant ce que Sa Majesté a vu avec peine dans )> un arrêt où l'en juge manifestement que le refus des » sacrements est injuste dans le cas qu'on explique, puis- » qu'on y défend expressément de faire même aucuns « actes pour autoriser ce refus ; comme si un tribunal sé- » culier pouvait imposer des lois aux ministres de l'Église » dans ce qui regarde la dispensation des choses saintes, )> c'est-à-dire dans ce qui est le plus essentiellement at- » taché au pouvoir qu'ils tiennent de Dieu même : Que » d'ailleurs les termes dont on s'est servi dans cet arrêt » paraissent supposer qu'un Appel que le roi a déclaré de )) nul effet par le passé, dès l'année 1720 , et qu'il a iu-
(1) [On voit que sur 153 conseillers votants, 83 avaient voté les dernières parties de l'arrêt; et 37 autres n'avaient admis que la première, bien peu le repoussaient. (Nouvelles ecclésiastiques, Paris, 1740, p. 1 95) ]]
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» (erdit absolument pour l'avenir, peut avoir encore la » force de mettre en sûreté ceux qui sur ce fondement » persisteraient dans leur révolte contre une décision, ac- » ceptée formellement par les évêques du royaume, re- » eue dans toute l'Église, et affermie tant de fois par le » concours de l'autorité royale : Qu'ainsi , et le fonds de » la disposition et la manière de l'exprimer, pouvant ex- » citer justement les plaintes des dépositaires de l'autorité » spirituelle , Sa Majesté ne saurait se dispenser de monm trer en cette occasion qu'elle sait réprimer également » de deux côtés ce qui pourrait altérer l'union du sacer- » doceet de l'Empire. A quoi voulant pourvoir Sa Majesté, » étant dans son conseil , en ce qui concerne les défenses » portées par ledit arrêt , de faire aucuns actes ou écrits » autorisant le rejus des sacrements et de la sépulture )> ecclésiastique , sur le fondement de V Appel de la bulle » Unigenitus , a ordonné que ladite disposition serait re- » gardée comme nulle , fait défense de l'exécuter et de » rendre aucuns jugements en conséquence, etc. »
Nous aurons plus tard l'occasion de remarquer que les évêques, parfaitement d'accord sur la soumission due à la bulle, n'étaient pas unanimes sur la conduite à tenir à l'égard des Jansénistes : qui n'étaient pas frappés de sentence, et ne formaient pas comme les protestants une secte séparée, et qu'il fallut recourir au Siège apostolique pour fixer les règles qu'il fallait suivre.
— Le 20 octobre, Mort de l'empereur Charles VI. Charles était fils de Léopold et d'Èléonore , princesse palatine. Il naquit en 1685 , et eut le titre d'archiduc après le couronnement de Joseph, son frère. On lui donna, en 1694, pour premier gouverneur, Antoine Fleurian , prince de Lichtenstein , et pour précepteur, le Père André Bauer, Jésuite, qui lui inspirèrent du zèle pour la religion et du respect pour ses ministres. On connaît la longue guerre qui eut lieu entre Philippe V et l'archiduc , relativement à la succession au troue d'Espagne. Charles h étant devenu empereur, partit de Barcelone ,
et se rendit en Allemagne. Il obtint les Pays-Bas par le traité de Basladt. La guerre qu'il fit avec les Turcs fut marquée par de brillants succès, et terminée par la paix glorieuse de Passarowitz , en 5 718. La politique du cardinal Alberoni suscita dans le même temps quelques différends entre la cour d'Espagne, dont il était premier ministre , et la cour impériale. Mais ils se terminèrent par la cession de la Sicile à l'empereur. Charles VI accorda , dans plusieurs circonstances, d'assez fortes concessions au parti protestant. Il n'avait point de fils, et il souhaitait que sa fille, Marie - Thérèse , succédât à tous ses États héréditaires. Ce fut le but de presque toutes ses négociations pendant le reste de son règne, et il parvint à faire recevoir la Pragmatique-Sanction dans tout l'Empire. Cet acte important avait pour objet d'assurer l'indivisibilité et l'ordre de succession des États de la maison d'Autriche, conditions essentielles h sa prospérité et à sa force par rapport à la situation de l'Europe dans les temps modernes. Les électeurs de Bavière et de Saxe furent les seuls oui réclamèrent contre ces garanties. En 1736, la princesse, dont nous venons de parler, épousa le duc François de Lorraine, qui résidait depuis longtemps à la cour impériale, et qui devint la tige de la nouvelle maison d' Autriche-Lorraine. Ce duc renonça à la Lorraine, en faveur de Stanislas, roi de Pologne, et eut la Toscane en échange. On voulait préparer son élection à l'Empire.
Le règne de Charles VI avait été assez heureux jusqu'à sa seconde guerre avec les Turcs, en 1737. Ses troupes furent partout défaites, et il conclut, en 1739, une paix assez désavantageuse , par laquelle il abandonna Belgrade, Sabacz, la Servie, et ce qu'il possédait en Valachie. Nous ne chercherons pas, avec Henri Spelman, à expliquer ce changement de fortune, et nous n'en assignerons pas la cause dans la mollesse que Charles mit ;i punir une profanation commise à Raab dans une procession du Saint-Sacrement. Il est aussi aisé de nier que d'avancer de semblables explications, que la religion re-
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écarte plutôt qu'elle ne les autorise. Quoi qu'il en soit, Charles VI laissa la réputation d'un prince équitable et religieux. Il était le seizième empereur de sa famille, qui gouvernait l'Allemagne depuis plus de trois cents ans.
La mort de ce prince fut le signal d'un ébranlement général en Europe. La succession de la maison d Autriche fut disputée par plusieurs princes. Les électeurs de Bavière et de Saxe firent valoir leurs prétentions. Le roi d'Espagne, le roi de Sardaigne réclamèrent divers Etats. Tous parlaient au nom des princesses d'Autriche, leurs mères ou leurs cousines. Cependant Marie-Thérèse travaillait à se mettre en possession de ses Etats héréditaires. Elle reçut sans opposition l'hommage de l'Autriche, de la Hongrie, de la Bohème et de la Lombard ie. Benoit XIV se déclara pour elle, et écrivit en sa faveur aux cours de France et d'Espagne. Des politiques lui conseillaient de profiter de la circonstance pour faire revivre les droits du Sainl-Siége dans les duchés de Parme et de Plaisance 5 mais le généreux Pape refusa d'augmenter l'embarras de l'héritière de Charles VI. Le cardinal de Fleury, premier ministre de France, était disposé à suivre la même politique; mais les généraux et les courtisans l'entraînèrent, malgré lui, dans laliguecontre Marie-Thérèse (1). La princesse accoucha, le 13 mars 1741, d'un fils, qui fut depuis l'empereur Joseph II, et qui eut pour parrain le Pape et le roi de Pologne, Auguste. Cependant l'éleo teur de Bavière prit les armes. Il s'empara de la ville et du château de Passau, dont le prince-évèque, le cardinal de Lambergh , protesta vainement. Benoit XIV s'en plaignit à l'électeur, qui déclara nettement qu'il revendiquait la Bohème et la Haute-Autriche. Il s'avança jusqu'à Lintz , en Autriche, pendant que Marie-Thérèse était couronnée reine de Hongrie, le 25 juin, à Presbourg, par l'ar-
(1) [[ La France avait positivement reconnu la Pragmatique-Sanction de Charles VI. On peut voir, dans les histoires de France, quelles raisons on lit valoir pour triompher des scrupules du cardinal de Fleury. j
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chevêque de Strigonie, primat du royaume. Ayant réuni les quatre ordres de l'Etat , elle les harangua en latin. Sa jeunesse, ses malheurs, ses manières populaires, son empressement à se prêter aux usages du pays , cet enfant qu'elle portait dans ses bras, tout contribua à exciter parmi les Hongrois un enthousiasme extraordinaire. Ils s'écrièrent qu'ils mourraient pour leur roi Marie-Thérèse ! Ils firent, en effet, des efforts extraordinaires pour la soutenir. Toute la nation prit en quelque sorte les armes; mais il fallut que la princesse leur accordât toutes leurs demandes, dont une était le libre exercice de la religion pour les dissidents assez nombreux en Hongrie. Elle était un peu tourmentée de cette concession, dont elle comprenait toute la portée. Le continuateur vénitien de Bérault- Bercastel assure (l) qu'elle envoya à Rome le Père Lagrange, Capucin, pour expliquer au Pape les raisons quelle avait eues d'accéder aux vœux des Hongrois; et 1 historien ajoute que le Pontife pria la reine de prendre du moins des mesures pour rendre cette concession la moins nuisible. Le religieux était chargé aussi de dire que Marie- Thérèse était disposée à entrer en accommodement avec les prétendants à la succession de Charles VI, et qu'elle priait le Saint-Père de l'aider et d'interposer ses bons olîices auprès des cours qui lui étaient contraires. Benoit écrivit, en effet , à Paris, à Madrid, à Munich et à Dresde; mais la politique ferma les conseils des souverains et de leurs ministres aux conseils du Père commun. Cependant l'électeur de Bavière poursuivait ses succès. S'étant rendu maître de Prague avec les secours de la France, il y fut proclamé roi de Bohème, le 7 décembre 1741. Il se rendit de là à Francfort, et y fut élu empereur, le 24 janvier 1742, et couronné le 12 février, sous le nom de Charles VI. Marie-Thérèse protesta contre cette él ection. Eile aurait bien voulu que le Pape ne reconnût pas le nouvel empereur, et elle l'en fit solliciter; mais Be-
[ (1) Tome xxv, p. 164.
noit XIV ne crut pas pouvoir se dispenser de reconnaître une élection faite régulièrement et unanimement. Il ne devait pas d'ailleui s exposer son État aux invasions des armées alliées; il ne put toutefois empêcher la guerre de pénétrer sur son territoire, et, en 1744, les troupes autrichiennes, d'une part, et les troupes napolitaines de l'autre, occupèrent la campagne de Rome, et y livrèrent bataille à l'électeur. Le Pape eut à gémir des maux que ses sujets souffrirent par suite de ces mouvements militaires.
En Allemagne , le nouvel empereur paya bien cher ses premiers succès. Il perdit la Bohême aussi aisément qu'il l'avait conquise. Ses alliés l'abandonnèrent. Il fut obligé trois fois de sortir de Munich à l'approche des armées autrichiennes. Il mourut rongé de chagrins, le 20 janvier 1745, n'étant âgé que de quarante-sept ans. Sa fin fut très-édifiante. 11 reçut les sacrements avec de grandes marques de piété, et exhorta sa femme à se réconcilier au plus tôt avec la reine de Hongrie. «S'il avait pu, dit -il, «romprede malheureux engagements, il y a ionglempsqu'il » aurait renoncé à tout pour rendre la paix à l'Empire. » Cette mort était un acheminement à la paix. Le 13 septembre suivant , François , grand-duc de Toscane , époux de Marie-Thérèse , fut élu empereur à Francfort et couronné le 4 octobre. Le traité d'Aix-la-Chapelle, en 174S , termina enfin de trop longues dissensions.
— Le 5 janvier, Concordats passés entre la cour de Rome et celle de Turin. Depuis le décret consistorial du 6 août 1731, toutes relations étaient suspendues entre les deux cours. Sur la fin cependant de son pontificat, Clément XII, fondant quelque espérance sur les sentiments religieux de Charles-Emmanuel III, proposa de nouvelles négociations. Une congrégation de cardinaux fut chargée
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de préparer ics bases à un accommodement. Le cardinal Alexandre Albani , un des membres les plus influents du sacre Collège, et personnellement agréable au roi de Sardaigne-, disposa habilement les choses, et ménagea un nouvel accord, qui devait comprendre, outre ce qui avait été l'objet du précédent traite, la question non résolue des fiefs du Saint-Siège. On était à peu près parvenu à s'entendre sur les articles les plus importants, lorsquarriva la mort du Pape, en 1740. Cet événement retarda ces conclusions si variées ; mais l'espoir d'une réconciliation devint plus vif à Turin, lorsqu'on y apprit que le Pontife, salué par l'Eglise sous le nom de Benoît XIV, était le cardinal Lambertini, dont la réputation de modération et de sagesse était bien établie. Charles- Emmanuel , de son côté, pour témoigner sa bonne volonté, fît retirer ses troupes des terres de l'Eglise. Cette mesure était un acheminement à la paix. On reprit les négociations sur le plan proposé par le cardinal Albani; et, le 3 janvier 1741, après avoir consulté une nouvelle congrégation , Benoît XIV donna une bulle par laquelle il établissait Charles-Emmanuel et ses descendants vicaires des terres de l'Église en Piémont , à la charge d'offrir chaque année un calice d'or au Saint-Siège, comme un signe de reconnaissance de ses droits, et avec l'obligation pour chaque nouveau roi de prêter par lui-même ou par un délégué serment de fidélité au Pontife romain. Une convention conforme en tout à cette bulle fut signée, le 4 janvier, par deux ministres plénipotentiaires, le cardinal Albani , au nom du Saint-Siège, et le comte Balbi de Rivera , au nom du roi de Sardaigne.
Le même soir, les deux négociateurs signèrent une autre convention sur les matières bénéficiales. Il y fut convenu que l'administration économique des fruits des bénéfices de nomination royale n'appartiendrait plus pendant la vacance à la chambre des comptes, ainsi que l'avait réglé le concordat de 1727, mais à un économe qui serait ecclésiastique et nommé par le roi, et qui pourrait
établir des sous-économes dans les provinces; ordre de choses qui subsiste encore aujourd'hui en Piémont. La même convention étend le droit de nomination royale aux bénéfices consistoriaux des provinces de Casai , d'Acqui , d'Alexandrie, de la Lomelline et du val de Sésia. D'autres modifications au concordat des vacances et des dépouilles devinrent plus tard la matière d'une nouvelle convention , signée le 24 juin 1750, par laquelle la chambre apostolique reçut en compensation des anciens droits dont elle jouissait le revenu d'un capital de 1500 écus, placés sur le mont-de-piété de Turin, et l'on reconnut au Pape le droit d'accorder à son choix des pensions jusqu'à la somme annuelle de 3000 écus romains.
Au commencement de 1741, Benoît XIV avait envoyé à Turin, en qualité de nonce, le prélat Merlini, archevéaue d'Athènes, qui donna solennellement, dans une cérémonie publique sur la place du château, l'investiture des fiefs, et reçut le serment de fidélité , prêté au nom du roi, par le marquis de Breuil. Ainsi fut terminé ce différend qui avait été l'un des principaux écueils des négociations précédentes. En même temps, Benoît XIV réglait avec sagesse divers points de discipline concernant les causes purement ecclésiastiques, la redevance des messes et l'administration du sacrement du mariage, s'appliquant à découvrir et à faire disparaître les abus qui s'étaient introduits pendant la longue suspension des rapports des évêques avec Rome.
Mais le plus important des actes émanés alors de Benoît XIV fut l'instruction adressée, le 6 janvier 1742, aux évêques, sur les matières de juridiction et d'immunité. Il y continuait plusieurs points déjà réglés par Benoît XIII , en expliquait d'autres qui pouvaient donner lieu à des doutes ou à des contestations, en modifiait ou restreignait plusieurs, et déterminait ce qui restait à établir. Aussi il fut déclaré que les bulles concernant la foi, les mœurs, le jubilé, les indulgences, comme aussi les brefs de la pénitencerie et les lettres des congrégations pour informa-
tion ne seraient point soumis à Vexequatur royal. 11 fut déclaré encore que le droit de la part du juge laïque de connaître des causes ecclésiastiques au possessoire , n'exclurait point ce même pouvoir de la part du juge ecclésiastique , lorsqu'il y aurait lieu à la prévention. Cette instruction restreignait 1 immunité locale des églises, soit à l'égard des lieux, soit à l'égard des délits, afin d'oter au crime toule facilité et toute impunité. Elle traitait ensuite des qualités et des conditions pour être admis aux ordres , ainsi que des limites dans lesquelles les vicaires généraux pourraient accorder des dimissoires. Quoiqu'elle revînt , comme on le voit, sur plus d'une concession de Benoît XIII, elle ne fournit cependant matière à aucune réclamation. Charles-Emmanuel la reçut avec les sentiments dune respectueuse déférence, et les magistrats, se conformant aux religieuses dispositions du prince, la firent observer en ce qui dépendait d'eux.
La bonne harmonie entre les deux cours faillit être troublée de nouveau, à l'occasion même d'une preuve de satisfaction que le Pape voulait donner au roi de Sardaigne. Il lui manifesta l'intention de faire cardinal, dans une promotion de nonces, le nonce à Turin, le prélat Merlini. Mais cette faveur excita aussitôt îa jalousie de quelques autres cours. Le roi de. Pologne et le roi des Deux-Siciles réclamèrent le même honneur pour les nonces accrédités auprès deux. Le Pape, qui ne se trouvait plus libre en face de ces prétentions, fit, le 3 septembre 1743, une nombreuse promotion de cardinaux , où le nonce de Turin ne fut point compris. A cette nouvelle, Charles-Emmanuel, se regardant comme offensé et mécontent d'ailleurs de ne pouvoir obtenir du Pape de former un apanage au due de Savoie avec les revenus de quelques abbayes, fit fermer la nonciature de Turin. Benoît XIV rappela le nonce Merlini , qui se retira à Forli , sa patrie. Cette mésintelligence n'eut d'ailleurs aucune suite grave. Seulement, au lieu d'un nonce, Rome n'eut plus à la cour de Turin qu'un
chargé d'affaires, et cet usage a subsisté jusqu'à ces derniers temps (l).
— Les 3 , 4 et 17 novembre , Décisions et instructions de Benoit XIV sur le mariage. Ce Pontife mit beaucoup de zèle pendant tout son pontificat à maintenir les règles sur la validité et l'indissolubilité du mariage, et à couper court aux abus qui pouvaient exister à cet égard. On le voit fréquemment s'occuper de ce soin. Le 11 avril 1741, il avertit les évêques de Pologne de procéder avec plus de réserve lorsqu'il est question de prononcer la dissolution des mariages. La bulle Dei miseratione , du 3 novembre 1741, a le même objet; le Pape se plaint de l'extrême facilité à admettre la dissolution du mariage. Il veut que les causes matrimoniales ne soient jugées que par les évêques, ou, à leur défaut, par les juges synodaux, et que l'on établisse dans les diocèses un défenseur du mariage. Il détermine les attributions de cette nouvelle charge, et la manière dont on doit procéder dans les demandes de dissolution de mariage.
Une déclaration et instruction du 4 novembre est relative aux mariages contractés en Hollande entre protestants, ou entre catholiques et protestants. Le Pape décide qu'on doit regarder comme valides les mariages contractés entre les -protestants dans les pays soumis aux Etats généraux de Hollande, sans que la forme prescrite par le
(1) Nous avons reçu d'Italie un précis historique sur les différends entr Rome etTnrin. Ce précis a été rédigé sur les ouvrages suivants:
Ragioni délia secle aposlollca nella présente contmversia colla corte di Torirw, 1732; 4 vol. in-folio. Relazione islorica deglï litigie che qui si trovero pendenli Ira la corte di Ronta e quella di re di Sardegna, Turin, 1731. Scritlure che sono secrelamento dislribuile dclla corte di Roma egli Em SS. Cardinall. Turin. Raccolta délia leggi, providenza, editti etc., dclla real corte di Savoia, Turin, 1818, t. i. Collezione diProviden- ZaPontificia dépendenti su Concordait Ira la S. Sed. et S- M ilre diSardegna, Turin, 1816 Sloria d'Italia, de Charles Boita. Mémoires historiques sur la maiion royirfe de Savoie, par le marquis Corta de Beauregard. Juris ecclesiastici instiluliones, par M. A. Torrelle, professeur à l'université de Turin; Turin, 1839. Istorica délia Ilalia occidentale par C. Damia. Istoria delre di Sardegna Carlo Emmanuele, par G.-B. Samica.
concile de Trente ait été observée. Quant aux mariages où l'un des époux est catholique et l'autre protestant, le Pape déplore ces mariages et exhorte les évèques, les curés et missionnaires à en détourner les fidèles ; toutefois il prononce qu'on doit regarder ces mariages comme valides, même quand on n'y a pas observé la forme du concile de Trente. Cette décision s'étend aux places appelées barrières et à Maestricht.
Une encyclique du 17 novembre suivant, traite des mariages secrets; elle en montre les inconvénients et indique dans quelles circonstances on doit les permettre, avec quelles précautions on doit les célébrer, et comment il faut pourvoir au salut des enfants à naître.
Nous ferons mention à celte occasion de quelques décisions ou instructions postérieures du même Pape sur le mariage. Le 25 février 1742 , il se plaint des faux exposés que l'on fait dans les demandes de dispense, et recommande de veiller à cet abus et de ne point se laisser surprendre par de vaines allégations. Un bref du 18 mai 1743, aux évèques de Pologne, condamne et annule les pactes faits entre les époux de ne point appeler d'une sentence portée pour la nullité d'un mariage; il confirme les brefs et constitutions données précédemment, et recommande d'observer dans la célébration des mariages toutes les règles prescrites. 11 s'élève surtout contre l'énorme abus qui s'était introduit en Pologne d'omettre à dessein dans la célébration des mariages quelques formalités essentielles, afin d'avoir ensuite un prétexte pour rompre ces unions, ce qui donnait lieu à de graves scandales. Le Pontife exhorte les évèques à prendre tous les moyens pour extirper de si funestes abus. Le 29 juin 1748 , il adressa un autre bref aux évèques de Pologne sur les dispenses du mariage. 11 parait que le bruit s'était répandu dans le royaume que le Saint-Siège accordait des dispenses qui levaient les empêchements canoniques au mariage avec un hérétique. Benoît XIV rappelle la discipline du Saint- Siège sur cette matière. 11 cite des témoignages d Ur-
bain VIII et de Clément XI , et ce qu'il avait dit lui-même dans le reserit du 4 novembre 1741. Les dispenses ne s'accordaient même ordinairement qu'avec la clause d'abjurer auparavant l'hérésie. « Les exemples contraires sont fort » rares, dit le Pape , et n'ont eu lieu que pour des raisons » très-graves et pour des mariages entre des princes.» Il engage donc les évèques à bien examiner la teneur des dispenses pontificales, et à ne pas les étendre au delà de ce qu'elles permettaient. Enfin, dans un autre bref du 8 août suivant, aux mêmes évêques, Benoit XIV explique d'où venait le bruit dont il avait parlé dans le bref du 29 juin. Un évêque polonais s'était permis d'accorder une dispense, pour contracter mariage, a des luthériens qui étaient ensemble au deuxième degré d'atïinité, et comme on lui demandait de quel droit il avait donné une telle dispense, il répondit que c'était en vertu d'un pouvoir général que le Saint-Siège lui avait accordé comme étant fort éloigné de Rome. Le savant Pape montre le peu de fondement dune telle réponse. Il déclare que le Saint- Siège n'a jamais accordé des dispenses pour un mariage entre deux hérétiques; et il réfuie les prétextes allégués par l'évèque.
Nous citerons encore un bref du 17 septembre 1746 , adressé à un religieux carme, qui était missionnaire en Hollande, et qui avait consulté le Saint-Siège sur la conduite que devaient tenir les époux catholiques, obligés, quand ils veulent contracter mariage, de se présenter devant le magistrat civil ou devant le ministre protestant. Le Pape décida qu'ils ne doivent se regarder comme époux que lorsqu'ils ont contracté mariage suivant la forme prescrite par le concile de Trente. «La publication des » décrets de ce concile parmi ies catholiques du pays n'est » point douteuse, dit le Pape, et on ne saurait appliquer » à deux catholiques les raisons pour lesquelles le reserit » ci -dessus, du 4 novembre 1741 , a déclaré valides les » mariages contractés dans ces mêmes provinces par des x> hérétiques entre eux, ou lorsqu'une tles parties est hé-
» hérétique. » Le Pontife ajoute que l'acte contracté devant le magistrat civil ou devant le ministre protestant n'est pour les catholiques qu'un acte purement civil et pour obéir aux lois du pays ; mais que ce n'est point un mariage et que les catholiques ne doivent se regarder comme époux que lorsqu'ils ont célébré leur mariage devant un prêtre catholique et deux témoins. Il engage les missionnaires à inculquer cela aux catholiques avec la prudence convenable.
Il nous a paru utile de réunir ici les décisions du savant Pape sur une matière si importante-, il nous en reste à faire connaître deux qui roulent sur une question distincte et fort grave ; nous en parlerons sous 1747.
— Le 20 décembre , Bref de Benoit XIV aux évêques du Brésil, du Paraguai et des bords de Rio de la Plata. Le Pontife a appris avec peine qu'il se trouvait dans ces contrées des chrétiens qui traitaient les Indiens avec rigueur, qui les réduisaient à l'esclavage, qui les vendaient comme des bêtes de somme, qui les privaient de leurs biens. Il s'étonne qu'on puisse oublier ainsi les règles de la charité, soit envers les Indiens encore infidèles, soit même envers ceux qui ont reçu le baptême. Le Pape ajoute qu'il en a écrit au roi de Portugal , Jean , qui a promis de donner des ordres pour réprimer ces abus. Il exhorte les évêques à user à cet égard de toute leur sollicitude. Il leur rappelle les brefs de Paul 111 au cardinal de Tabera, archevêque de Tolède, en date du 28 mai 1537, et d'Urbain VIII a:i collecteur des droits et dépouilles de la chambre apostolique en Portugal, en date du 22 avril 1639. Benoît XIV renouvela et continua ces brefs. Il défend sous les peines canoniques les plus sévères de réduire les Indiens en servitude, de les vendre, de les acheter, de les séparer de leurs femmes et de leurs enfants ; il délend également de favoriser ce commerce et ces iniquités. Il finit en recommandant aux évêques, par les motifs les plus pressants, de mettre tous leurs soins à prévenir les abus contre lesquels il s'élève.
Le 28 avril, Benoit XIV promulgue la canonisation de la bienheureuse Elisabeth d'Arragon. Cette princesse, née en 1271, de Pierre, roi d'Arragon , avait été mariée à Denis, roi de Portugal , dont elle eut Alphonse, successeur de Denis. Elle mourut, le -4 juillet 133G, après une vie toute consacrée à la bienfaisance et à la piété. Ses vertus et les miracles opérés par son intercession la firent canoniser par Urbain VIII, en 1626; mais il ne publia point son jugement dans les formes accoutumées, la mort l'en ayant empêché : Benoît XIV y suppléa.
Le 18 juin suivant, le Pape approuva le culte public rendu à Jeanne de Valois, fille de Louis XI, roi de France, et femme de Louis XII, morte à Bourges, le 4 février 1505, après avoir fondé l'ordre de l'Annonciade.
— Le 1 1 juillet , Benoit XIV donne la bulle Ex quo singulari sur les rits usités en Chine. Nous avons vu plusieurs Papes occupés successivement de cette affaire. Le 19 mars 1715, Clément XI avait publié la bulle Ex Ma <fre(l),qui prescrivait l'entière exécution de décrets rendus précédemment, rejetait tous les prétextes et les subterfuges donton s'était servi pour les infirmer, et ordonnait pour tous les missionnaires une formule de serment par laquelle ils promettaient d'observer exactement tout ce qui était réglé par cette constitution. Il ne parait pas néanmoins que cette décision solennelle ait ramené tous les opposants. La mission de M. de Mezzabarba , en 1721 , qui avait pour objet de pacifier les différends, ne produisit point non plus de résultat. Nous avons dit que ce légat avait donné un Mandement pour recommander de nouveau l'observation de la bulle Ex Ma die. Mais en même temps il avait permis, avec certaines restrictions , quelques - unes des pratiques qui faisaient le sujet de la dispute. Plusieurs de
(t) Voyez le précis que nous arons donné de cette bulle, tom. 1, p. 3GJ.
ces permissions s'accordaient peu avec les dispositions de la bulle Ex M ci die : par exemple, le prélat tolérait qu'on ofi'rît devant l'image de Confucius, devant les tablettes des ancêtres, et devant le cercueil des défunts, des chandelles allumées, des parfums, des comestibles, etc., sous prétexte que ces hommages pouvaient êlre regardés comme purement civils. Ces tempéraments n'avaient point ramené la paix , et le Saint-Siège ne jugea pas à propos de les confirmer.
Une nouvelle décision devenait d'autant plus nécessaire, que ce Mandement du légat autorisait plusieurs missionnaires à répandre que la constitution de 1715 était révoquée. Les disputes s'étaient renouvelées avec assez de vivacité. D'un côté, le père François Saraceni, évèque de Lorima, et vicaire apostolique du Chen-Si et du Cham-Si, défendit expressément, par une lettre pastorale, d'user des permissions accordées par le légat; tandis que, d'autre part, le père François de la Purification, nouvellement fait évêque de Pékin , ordonna de suivre ces mêmes permissions, par ses lettres pastorales des 0 juillet et 23 décembre 1733. Ces décisions contradictoires augmentaient les troubles.
Le 26 septembre 1735 , Clément XII cassa les lettres pastorales de l'évêque de Pékin ; et Benoit XIV termina la controverse par sa bulle Ex quo singulari. 11 y rappelait toute l'affaire depuis son origine, à dater des premières décisions de la congrégation de la Propagande, en 1645. 11 rapportait en entier le décret de 1710, qui confirmait le Mandement du cardinal de Tournon ; la Constitution de Clément XI, du 19 mars 1715-, le Mandement du patriarche d'Antioche, avec les huit permissions qui y étaient accordées; et le bref de Clément XII, contre les deux lettres pastorales de l'évêque de Pékin. Il faisait ensuite mention des nouvelles informations ordonnées par son prédécesseur, qui avait fait interroger un grand nombre de missionnaires et plusieurs jeunes Chinois venus à Rome. Il rendait compte des mesures qu'il avait
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prises lui-même sur cet objet depuis son avènement au pontificat. Enfin , il annulait les permissions données par le légat, confirmait la bulle Ex illci die dans tous ses poinls, prescrivait une formule de serment à prêter pattous les missionnaires, leur ordonnait à tous, sous les peines les plus graves, de se conformer aux décisions du Saint-Siège, et les y exhortait en même temps par les motifs les plus pressants. Toutes ces précautions annonçaient assez l'importance que mettait le souverain Pontife à ramener tous les missionnaires à une discipline, uniforme. Il réussit , sans doute , pour le plus grand nombre; cependant il paraît que l'observation de ce jugement solennel souffrit encore quelques dilîicullés, et que plusieurs missionnaires conservèrent des préventions contraires, que le temps avait fortifiées (1).
— Le 28 juillet, Décret porté a Rome contre plusieurs ocvRAGESPHiLOsoPHiQUES.Cesouvragesétaient: VlesLettres sur la religion essentielle à l'homme , distinguée de ce (jid n'en est que l'accessoire ; 2° les Lettres cabalistiques , les Lettres Chinoises et les Lettres juives.
Le premier de ces ouvrages était de Marie Huber, Genevoise et protestante, morte à Lyon , le ] 3 juin 1753, à l'âge de cinquante-neuf ans, et connue par d'autres ouvrages qui ont presque tous mérité d'être censurés. Dans ces Lettres sur la religion essentielle à l'homme , elle se bornait au pur déisme, et ne voyait dans toutes les religions différentes qu'un accessoire dont on pouvait se passer. C'est le même système qui a été réchauffé depuis, et présenté sous des formes plus séduisantes. L'ouvrage de ÎUlle Huber n'était peut-être pas très-propre à lui donner beaucoup de crédit. Il est long et diffus. Elle donna dans la suite un Recueil de pièces pour servir de supplément à ses Lettres. Le supplément est encore moins connu que le premier ouvrage, et l'on y perd très-peu.
fl) Voyesela lellre de M. Fouquet, évêque d'Eïeutheropolis, au P. de Goville, du 30 niais 1736.
On a aussi du même auteur le Système des anciens et des modernes sur lètat des âmes séparées des corps, avecune suite du même ouvrage. L'un et l'autre ont été censurés.
Les Lettres cabalistiques , les Lettres chinoises et les Lettres juives, qui sont ausssi l'objet du décret du -28 juillet, étaient du marquis d'Argens , écrivain qui a joué un rôle dans les annales de la philosophie. 11 débuta par les Lettres juives. C'est une correspondance supposée entre un Juif voyageant en Europe et ses amis. L'auteur semblait y avoir pris pour modèles les Lettres persannes et X Espion turc , et il mêlait aussi à la satyre de nos mœurs des tirades sur des matières qu'il eût dû respecter. Fécond en anecdotes inventées à plaisir, il avait toujours au besoin, pour appuyer ses assertions, des historiettes, les unes ridicules, les autres licencieuses, destinées à tourner en ridicule les prêtres et tout ce qui tient à la religion. Il serait impossible de suivre l'auteur dans tous les écarts où l'entraîne son imagination impétueuse, et de donner l'analyse de ces lettres, où il effleure les objets, ne cherche qu'à divertir, sème les facéties, et n'appuie ses déclamations sur rien de solide. Son ouvrage dédié à Don Quichotte, à Sancho Pan ça et autres personnes de cette espèce, est digne de ces modèles par les folies et les bizarreries qui y abondent. Du reste , nous devons remarquer, pour remplir toute justice, que l'auteur combat lui-même l'athéisme, d'une manière qui étonne dans sa bouche (l).
Les Lettres cabalistiques et les Lettres chinoises sont dans le même goût que les Lettres juives. C'est la même
(1) « On peut, dit l'auteur, (tom. lPr, p. 322, édition de 1754 en 8 vol. » in-12.) ranger les gens qui nient la divinité dans deux différentes classes. >> La, première est composée d'un nombre de philosophes qui se sont égarés » dans leurs raisonnements... Ils ont cru qu'ils étaient en droit de nier l'exis- » tence d'un Dieu, parce qu'ils ne pouvaient sonder son immense profon- » deur; comme si notre ignorance des opérations d'un être était une raison » pour nier son existence. Nous voyons tous les jours des effets et des pro- » ductions dans la nature, dont nous ne connaissons pas les causes.... La se- » conde classe des athées est la plus uoiuhrcu.se. Elle contient un ramas de » libertins et d'esprits forts, dont la débauche, au lieu de l'élude et de la
intempérance d'imagination , le même mauvais goût , la même prolixité. On a encore du marquis d'Argens la Philosophie du bon sens. C'était un écrivain très-fécond, mais en qui le jugement ne briilait pas autant que la mémoire. Il fut lié de bonne heure avec Voltaire, qui le louait démesurément dans les lettres qu'il lui écrivait. «Vous avez, » disait-il, l'esprit de Bayle et le style de Montaigne.» Dans plusieurs autres endroits il le caresse par des compliments où il entrait probablement plus de politique que de sincérité. Car il parait, par d'autres lettres, qu'il goûtait peu le style et les productions indigestes du jeune Provençal. «Ce petit drôle-là est libre, écrivait -il. C'est » déjà quelque chose. Mais malheureusement celte bonne » qualité, quand elle est seule, devient un furieux vice.» Ce vice domine dans les écrits du marquis d'Argens, qui sont de plus en plus tombés dans l'oubli, et qui n'ont plus aujourd'hui de lecteurs; sort ordinaire de ceux qui, comme d'Argens, n'écrivent que pour vivre , et songent plus aux petites passions du moment qu'à la postérité. Cet auteur passa les trente dernières années de sa vie à la cour du roi de Prusse , et il était de la société intime de ce prince. La même manière de voir, sur des objets importants, fit naître et entretint leur liaison. Cependant d'Argens, à la fin, revint à la religion qu'il avait longtemps méconnue.
— Le 18 septembre, Mort de Massillon, évêque de Clermont(I). Nous croyons devoir signaler comme un événement public et d'un intérêt général la mort d'un si
» méditation, décide de la croyance. Il en est peu qui, au milieu de leurs » égarements, n'aient malgré eux des retours vers la vérité. Il faut, pour » éviter les remords, qu'ils se résolvent à ne point faire usage de leurs yeux. » Dés qu'ils les ouvrent, tout leur annonce la gloire du Tout-puissant. .. La » crainte, les remords, les troubles ou les jette leur incertitude, vengent » sans cesse la divinité outragée dans leurs cœurs. » Ainsi parlait dans un moment de sagesse celui qui jette le ridicule le plus injuste et le plus amer sur les choses religieuses.
(1) La notice que nous donnons ici est l'abrégé de celle que M. Picot a insérée dans X Ami delà Religion, t. lxxvii, p. 1 et 33. L'auteur y indique les sources auxquelles il a puisé.
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grand orateur. Jean-Baptisie Massillon était ni* , en 1663 , à Frières, en Provence, d'un notaire du lieu. Après avoir fait ses premières études au collège que l'Oratoire avait dans sa ville natale, il entra dans cette même Congrégation. Il fut pendant quelque temps appliqué à l'enseignement dans divers collèges , à Pézenas, à Montbrison, à Juillv. Il est remarquable qu il n'eut pas d'abord le désir de se consacrer à la chaire; et, en 1689, il écrivait au général de sa Congrégation, le Père de Sainte-Marthe :
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« que son talent et. son inclination léloignaient de la » chaire, et qu'une philosophie ou une théologie lui con- » venaient mieux. » Heureusement ses supérieurs ne s'en rapportèrent pas à cet égard à sa modestie; et l'on voit par une lettre qu'Arnault écrivait à Boileau, le lOavril 1691, que déjà le jeune Oratorien avait acquis de la considération. Les Oraisons funèbres de l'archevêque de Vienne, deVillars (1693), et de l'archevêque de Lyon, de Yilleroi (1797), furent les deux premières productions qu'il ait laissé publier. Il paraît certain que l'amour de la retraite et d'une vie austère le portèrent à se présenter à Sept- Fonts, en 1696, pour y prendre l'habit religieux; mais quelles qu'aient été les causes du changement de résolution, il n'accomplit pas ce dessein ; il revint à Paris, et il fut placé comme troisième directeur au séminaire de Saint- Magloire ; et c'est alors qu'il fit ses premières Conférences ecclcsiaslù/ues, 'qui rivalisent avec ses plus beaux discours. C'est vers l'an 1698 qu'il fut définitivement appliqué à la prédication; il prêcha cette année à Montpellier, et, l'année suivante, à Paris, dans l'église de l'Oratoire; et c'est alors que sa réputation commença à jeter un grand éclat. Le genre qu'il adopta était nouveau dans la chaire. Sans négliger tout à fait les raisonnements, il cherchait plus à parler au cœur par des peintures où chacun était étonné de se reconnaître que de convaincre l'esprit par des arguments méthodiques ou des citations savantes. Un style toujours pur, toujours harmonieux , et toujours nourri de l'Ecriture, ravissait ses auditeurs.
ïl fut appelé à prêchera la cour L'AVent de 1699, et il y obtint tous les suffrages. C'est alors, si Ton en croit ce que rapporte son neveu , dans la Préface du pelit Carême, que Louis XIV dit au prédicateur: «Mon Père, » j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans celte cha- » pelle; j'en ai été très content : pour vous, quand je vous ai » entendu, j'ai été très-mécontent de moi-même. » Massillon prêcha également devant le roi, les Carêmes de 1701 et de 1704 (1); on voit par le Journal de Ledieu que Bossuet, ayant entendu, le A mars 1701, le sermon sur la Samaritaine , en fut très -satisfait. Massillon eut occasion de payer à Bossuet son tribut d'admiration dans X Oraison funèbre du Dauphin, fils de Louis XIV; et l'on aime à voir ce brillant morceau suivi d'un hommage éclatant rendu à Fénelon (-2).
Louis XIV, étant mort le 1er septembre 1715, Massillon prononça l'oraison funèbre du monarque dans la Sainte- Chapelle. On remarqua la circonspection avec laquelle il parla des troubles de 1 Eglise, et les éloges qu'il donna au zèle du roi pour les faire cesser. Il y avait alors dans la Congrégation de l'Oratoire une vive opposition aux dernières décisions de 1 Eglise; mais l'illustre orateur ne céda pas à l'influence de ses confrères, et resta toujours le même, au milieu du mouvement qui entraînait tant d'hommes d'ailleurs instruits et réguliers dans leurs mœurs. Cette conduite honorable détermina le régent à le nommer, le 6 novembre 1717, à l'évêché de Clermont, sur le refus de l'abbé de Louvois. Mais les bulles du nouveau prélat éprouvèrent du relard, non pour aucune dilïiculté qui lui fût personnelle, mais parce que sa nomination *e trouvait jointe à celles de quelques autres ecclésiastiques, au sujet
(1) Dans la péroraison du sermon po:tr le jour de Pâques, Massillon exprime les vœux les plus touchants pour la famille royale, et en particulier pour la duchesse deBourgogne, qui , alors enceinte , accoucha le Yo juin i70i .
(2) On peut encore rappeler ici la manière honorable dont Massillon parle de Fénelon, à l'occasion de l'affaire du Quictisme, dans 1' 'Oraison funèbre de Louis XlJ^.
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desquels la cour de Rome avait conçu de justes alarmes (l). Mais enfin les diflicultés furent levées, et Massillon fut sacré, le 21 décembre 1718, dans la chapelle des Tuileries, en présence du jeune roi, par M. de Flcury, précepteur du prince.
11 avait donné dans cette même année 1718 une nouvelle preuve de la flexibilité de son talent. Chargé pour prêcher le Carême devant Louis XV enfant, et devant une cour déjà bien éloignée de la gravité de celle qui avait précédé, il donna cette suite de discours qui forment comme un corps de morale pour les grands; chacun sait qu'on y trouve toute la brillante facilité de l'orateur, qui composa ces dix sermons en quelques semaines. Nous sommes bien éloignés de dire, comme quelques-uns, que Massillon fut, dans le Petit Carême, le précurseur des idées philosophiques. 11 semble que ceux qui pensent ainsi n'ont pas sérieusement considéré le plan et l'ensemble de ces discours.
L'année suivante, le 23 février 1719 , il fut reçu à l'Académie française, en succédant à ce même abbé de Louvois, qu'il avait remplacé sur le siège de Clermont; et ce fut l'abbé Claude Fleury qui le complimenta en qualité de directeur(2). L'évêque de Clermont fut retenu loin de son troupeau beaucoup plus longtemps qu'il ne l'eût désiré. Sa sagesse, son esprit conciliant , son éloignement de tout excès, le firent juger propre à réussir dans les négociations qui avaient pour objet la paix de l'Église. 11 travailla de concert avec le Père de la Tour, général de FOratbire, l'abbé Dubois, l'abbé Couet, à préparer l'accommodement de 1720, et il eut part à la rédaction du Corps de doctrine, qu'adoptèrent à cette époque un assez grand nombre d'évcques(3). Il fut nommé peu après mem-
(1) On peut voir le précis <lc l'affaire concernant les evêqiies nommés, par le ragent, sous tes dates des 2 et 15 mai 1718, Mémoires, t. n, p. 39.
(2j Ou trouvera le discours de réception de Massillon, à la suite des discours synodaupe,
(3) Nous avons donné des détails, sur toute cette négociation, dans le tome précédent, vers l'année 1720. Nous avons aussi parlé delà part qu'eut Massillon dans la promotion de Dubois à L'épiscopat.