ANSÉE
bre d'un conseil de conférence, conjointement avec plusieurs cardinaux et évoques.
Il put enfin, dans Tannée 1721, se livrer sérieusement aux fonctions pastorales; et il annonça, par un Mandement du 21 avril , sa première visite pastorale, qui dura plusieurs années, ainsi qu'on le voit par le compte qu'il rendit des résultats qu'il avait obtenus, en annonçant sa seconde visite clans un Mandement de 1730. Nous pouvons juger de l'application avec laquelle il gouvernait son troupeau par les discours synodaux qu'il prononçait annuellement, et qui sont un des plus beaux monuments de la sollicitude, de la fermeté et de la douceur, qui conviennent si bien aux premiers pasteurs. En général , toutes les pièces qu'on a jointes aux Conférences ecclésiastiques , et qui se rapportent à l'administration diocésaine, sont très- propres à faire parfaitement connaître le vertueux prélat. Il observait la résidence avec la plus grande exactitude, et l'on ne voit guère d'autre indice qu'il l'ait quitté que l'oraison funèbre de Madame la duchesse d'Orléans, qu'il prononça à Saint-Denis, en 1723.
Parmi les actes de son épiscopatj nous ferons remarquer en particulier ceux qui se rapportent aux missions et aux retraites ecclésiastiques. 11 appela, en 1740, dans son diocèse, le célèbre Père Bridayne; il annonça la mission par un Mandement, où il faisait un juste éloge des missionnaires, que l'esprit de parti cherchait alors à dénigrer ; et il assista assidûment aux exercices qui durèrent cinq à six semaines (1). Deux ans après, en 1742, il établit dans son diocèse une sorte de mission générale (2).
Relativement aux contestations qui troublaient l'Eglise vers ce temps, Massil ion resta toujours uni à l'autorité. Nous avons déjà donné ailleurs des preuves incontestables de son zèle pour la saine doctrine (3). Dès son premier sy-
(1) Nouvelles ecclésiastiques, Paris 1740, p. 93.
(2) Voyez son dernier Mandement, à la suite desDiscours synodaux.
(3) Voyez les détails que nous avons donnés, à l'occasion de ses rapports avec M. de Soanen, t. 11, p. 233, et avec M. de Tourouvre, p. 248.
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node, il renouvela l'ordonnance de son prédécesseur par l'acceptation de la huile Unigenitus. Il se félicitait clans une lettre du 29 novembre 1724 , d'avoir ramené à l'obéissance tous les appelants de son diocèse, et d'en avoir fait sortir tous les réappelants, de sotie que ce diocèse était devenu un des plus tranquilles du royaume. 11 ne recevait d'Oratoriens à l'ordination qu'après leur avoir l'ait signer le Formulaire et la Constitution.
Il se montra constamment lié avec la Congrégation de Saint-Sulpicc, qui dirigeait son Séminaire; et il lui donna des marques fréquentes de confiance (1).
Les pauvres eurent toujours en lui un protecteur et un père. Il plaida avec énergie auprès de la Cour les intérêts des habitants de l'Auvergne, qui ne portaient qu'avec peine les charges publiques (-2). 11 envoya, en 1740, une somme de 4000 livres à ï'Hotel-Dieu de Clermont; et, l'année suivante, une autre de 15,000 livres. Il lui procura, en 1742, un contrat de 52,000 livres sur les fonds du clergé. ïl fit le même établissement son légataire universel, en même temps qu'il donna sa bibliothèque au Séminaire.
Il fut frappé d'apoplexie dans sa ville épiscopalc, le 18 septembra 1742, étant dans sa quatre-vingtième année. Nous parlerons de ses ouvrages dans la Liste chronologique qui sera placée a la fin de ce volume.
— Le 13 novembre. Encyclique de Benoit XI\ aux Évêques d'Italie. Il s'était élevé à Créma, dans l'Etat de Venise, une controverse sur l'obligation des prêtres d'administrer la communion aux fidèles pendant la messe. Lin prêtre de cette ville, nommé Joseph Guerrtni, disait la messe à un autel particulier, ci y donnait la communion à beaucoup de ses pénitentes. Les autres prêtres, qui devaient dire la messe après lui au même autel, en étaient
Cl) Voyez Vu4midela Religion, t. Lsxxn,p.39.
(2) Dalembert dans l'Eloge de Sfassillon, cite à ce sujet mie lettre »-ga- Icmcnt forte et respectueuse cki'évèque de Cleriiioul ;iu cardinal de Fleury.
gènes pour remplir celte fonction. Les syndics de l'église en avertirent Guerrini, et l'engagèrent à ne pas attirer ainsi toutes ses pénitentes à sa messe, puisqu'elles pouvaient aussi bien satisfaire ailleurs leur piété. Guerrini mécontent, publia un écrit où il s'efforçait de prouver le droit rigoureux qu'avaient les fidèles de se nourrir de l'Eucharistie à la messe, ela recevoir des hosties consacrées à la même messe.
On réfuta cet écrit, il en composa un second qu'il adressa à M. Calui, évêque de Créma, depuis cardinal. Le prélat ayant examiné la chose, imposa silence à Guerrini sur cette controverse, et lui retira le pouvoir de confesser. Guerrini ne se rendit point, et présenta un nouveau mémoire qui lui lit retirer le pouvoir de prêcher. Il s'en alla à Milan, puis à Plaisance ; et il adressa au pape un mémoire rempli de plaintes contre son évèque. Le pontife engagea l'évêquede Plaisance à porter Guerrini à quelque acte de soumission. Celui-ci y consentit ; et il remit à l'évèque une déclaration fuite en présence de témoins, où il reconnaissait avoir désobéi obstinément à son évêque, et promettait de garder le silence sur la question agitée, et de retirer des mains des fidèles ses précédents écrits sur cette matière. On fit donc cesser les informations commencées à lîome; et le pape voulut bien envoyer à Guerrini une lettre favorable qu'il dut présenter à son évêque. On devait croire l'affaire terminée : mais Guerrini s'élant présenté à son évêque n'en fut pas accueilli comme il croyait devoir l'être, et il en fit au pape de vives plaintes. 11 envoya en même temps des certificats de vingt- deux témoins qui attestaient ne lui avoir jamais entendu dire que les messes où les fidèles ne communiaient pas fussent illicites^ et qu'ils fussent obligés de communier immédiatement après le prêtre. Ils assuraient lui avoir entendu dire le contraire. Le pape crut donc devoir user d'indulgence envers Guerrini, qui obtint un canonicatdans la collégialede Russetto, avec dispensede résidence. Cependant Benoît XIV voulut mettre la doctrine à couvert, et adressa aux évêques d'Italie l'ency-
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clique Cerliores (J). Le pontife n'y parlait de la controverse qu'en général et sans nommer Guerrini. Il disait d'abord qu'on ne pouvait regarder comme illicites les messes où le prêtre seul communiait. Il faisait voir ensuite que c'est le vœu de l'Eglise, exprimé par le Concile de Trente, que les fidèles communiassent fréquemment aux messes auxquelles ils assistent.
Quant à l'objet de la controverse il s'exprimait ainsi : « Et quoique ceux auxquels on donne la communion » avec des hosties précédemment réservées, participent au » sacrifice, aussi bien que ceux auxquels le prêtre cé- » lébranl donne dans la messe même une portion de l'hostie » qu'il a offerte, l'Eglise n'empêche pas qu'on ne satisfasse » au désir des fidèles qui demandent à être admis en partiti cipation du sacrifice auquel ils assistent, et qu'ils offrent » eux-mêmes en la manière qui peut leur convenir: 1 E- » glise désire qu'on ne l'omette pas; elle reprendrait les » prêtres qui le refuseraient par négligence. » Cependant il observait que c'est aux pasteurs à déterminer ce qui convient aux circonstances, et que les fidèles doivent se soumettre à ce qui sera réglé à cet égard. Celte encyclique ne mit cependant pas fin à toute discussion : Guerrini et ses partisans continuèrent à soutenir leur système. Benoît Yolvi, Jésuite, a fait l'histoire de cette controverse et y a joint une dissertation très bien faite sur le fonds de la question (1).
(1) Bùïlhiré de Benoît XIV, (. î, p. 04.
(2) Li discussion se ranima plus tard. Ue Père Nannaroni Dominicain, publia à Nantes en 1770, un Catéchisme en ferme de dialogue sur la <</«/munion du saint Sacrifice de la Messe, à l'usage des cures et des prêtres, 2 vol. in-8°. On en tira trente propositions qui turent déférées à Y Index par des ecclésiastiques de Toggia, sa patrie. Nannaroni défendit son catéchisme par deux opuscules cités dans les Nouvelles ecclésiastiques, du 11 juin 1772. Un autre Dominicain, le Père Eléfante, l'attaqua aussi: mais on reprocha aussi à celui-ci d'avoir avancé de son côté des propositions peu exactes.
[[L'auteur des Nouvelles ecclésiastiques, qui vend compte dans la feuille du :< novembre 1770 de celte controverse, dans laquelle il nous parait désintéresse, termine parées réliëxiôris'. « On ne peut disconvenir que le Père Nannaroni « n'eût raison de combattre connue abusive, la coutume de ne communier les
ANNKE 1742. 71
— Le 24 décembre. Bref de Benoit XIV au patriarche d'Antioche des grecs melchites et Aux évêques du même rit. Le patriarche avail été élu en 1724. Son nom véritable était Séraphin Taurs; il avait été élevé au collège de la propagande à Rome ; et lors de son élection il avait pris le nom de Cyrille. Il avail demandé au saint Siège la confirmation de cette élection : mais on voulut auparavant s'assurer de son union et de son obéissance au saint Siège. Cyrille donna à cet égard les témoignages les plus précis. Il adressa à Rome des doutes et des dillicultés sur plusieurs points relatifs à l'état et à la discipline des églises de son rit. Le bref du 24 décembre est une réponse aux doutes du patriarche. Le pape veut qu'on n'innove rien en général sur les rits des églises grecques. Il blâme entre autres des changements faits par Euthyme, ancien archevêque de Tyr et de Sidon, prélat d'ailleurs bien intentionné et même zélé. Ces changements avaient déjà été improuvés par le saint Siège en 1716. Benoît XIV recommande au patriarche de conserver fidèlement les usages de l'église grecque. Cyrille dans une réunion dévèques, tenue en 1736, au mont Liban, avait cru pouvoir suivre l'exemple d'Euthyme. Ce prélat ignorait un décret de la Propagande, du 22 janvier 1732, sur ces matières. Le pape règle plusieurs choses sur les jeûnes et les abstinences en usage dans l'église grecque, sur la célébration de la messe, sur les dislances pour la juridiction entre les Melchites et les Maronites. Il ordonne aux Maronites de ne point troubler
» fidèles qu'avec des hosties préconsacrées, et hors le temps de la Messe, » surtout lorsque cela est all'ecté, comme dans plusieurs églises d'Italie, ou » l'on dit que l'on veut exclure les fidèles de la participation à la Messe et » à f oblation.ee qui est intolérable : mais en applaudissant au zèle de ce sa- » vaut religieux, nous craignons qu'il ne représente comme trop essentiel de » communier les fidèles avec des hosties consacrées dans la Messe même. Ce » serait sans doute i'oit à souhaiter, parce que celle pratique serait plus con- » forme à l'institution du sacrifice eucharistique, à son objet, et aux prières » de l'Eglise. Mais il paraît que par cela seul qu'on participe ;i la victime on a participe aussi au sacrifice. Nonne qui edtint hostias, participes suiit allait ris, etc. » On ne saurait trop peser les paroles dont s'est servi BenoîtXIV, et que nous avons rapportées. J]
les Melchites dans leur juridiction, et de ne point chercher à les attirer à leur rit. Les missionnaires latins eux-mêmes ne doivent pas chercher à attirer les Grecs au rit latin (1). Le pape règle ensuite plusieurs choses sur les religieux, les religieuses et sur la discipline des couvents. Le 3 février suivant il envoya \e Palliiun a Cyrille. Dans l'allocution qu'il prononça à cette occasion, il parle avec éloge du patriarche qui avait eu beaucoup à souffrir des schismatiques, à cause de son zèle et qui avait été obligé de se retirerau mont Liban. Un patriarche schismatique, nommé Sylvestre, résidait à Antioche, mais Cyrille avait sous sa dépendance bon nombre de catholiques; et il était reconnu par dix évêques.
— [[ Le 29 janvier, Mort du cardinal de Fleury. Nous avons marqué précédemment l'entrée de ce prélat au ministère, et nousavons fait connaître ses principalesqualités, parce que ces remarques préliminaires nous avaient paru nécessaires pour mieux apprécier les faits que nous avions à raconter ensuite (-2).
Nous ne nous étendrons pas sur la partie politique du ministère du cardinal. Ce que nous avons dit suffit pour l'apprécier en général. 11 parut longtemps très-heureux; il est à regretter que, après avoir longtemps résisté aux sollicitations, il ait été entraîné, dans ses deux dernières années, dans la guerre de la succession de la maison d'Autriche. Mais il est vraisemblable qu'il en faut attribuer les revers à d'autres causes qu'à l'amour du ministre pour l'économie.
(1) Il y a, sur ce sujet, une longue instruction et dissertation de Benoît XIV, dans son Lullaire sous la date du 26juillet 17Î>5.
(2) [[ Voyez ce qui a été dit dans les Alémoires , t. n, p. 187. Plusieurs parties de l'article présent, sont prises dans la notice que M. Picot avait consacrée au prélat dans la Liste Chronologique. Ou les reconnaîtra aisément. ]1
ANNÉE 1743k "3
Ce qui doit cire l'objet de notre attention , ce sont les services qu'il a rendus à la religion. Les faits qu'on a rapportés depuis son entrée au ministère, en 1723 , montrent assez combien son influence a été utile, et justifient pleinement ce que dit le Père de Neuville, dans son Oraison funèbre: a Sous le ministère du cardinal de Fleury, les » plaies de l'Église ont commencé de se fermer; le calme » de renaître; l'épiscopat de se réunir; le clergé de « rentrer dans l'ordre et la subordination ; le troupeau » d'écouter la voix des pasteurs; les attraits de séduction » de s'affaiblir; les vains prodiges de disparaître; les » universités savantes de plier sous l'autorité; l'éducation )) de la jeunesse d'être confiée à des hommes de pures et » saines doctrines; les communautés distinguées par les » vertus et les talents de donner l'exemple de la soumis- )> sion ; les esprits de fuir les aigreurs , les animosités de » la dispute ; les cœurs de reprendre l'amour de la paix » et de l'unité (I). » Ce qui arriva après sa mort ne fit que confirmer ces éloges. A peine eut-il fermé l'œil qu'on fit courir le bruit que le roi avait donné des ordres pour qu'on ne refusât plus les sacrements et la sépulture aux appelants; et il fallut que les évéques de France démentissent expressément ces bruits (2); et les contestations sur ce point important reprirent bientôt avec une nouvelle aigreur.]]
Toutefois son amour pour la paix le porta quelquefois à l'acheter par des sacrifices. Il apprit à composer avec les parlements, et il favorisa ainsi les prétentions de ces corps.
On lui a reproché, dans quelques écrits, les nombreuses lettres de cachet données sous son administration ; mais onenaexagéré excessivement le nombre; et les circonstances où l'on se trouvait doivent être prises en con-
(1) Sermons de Neuville, t. vu, p. 332.
(2) On peut voir la lettre que publia, à ee sujet, M. de Belzunce évèque de Marseille, dans le supplément aux JVoni'elles de I7Î3, p. S7.
sidération. Le cardinal fut à la tête des affaires dans des temps d'intrigues : il vit le délire des convulsions, les folies des miracles, et toutes les cabales de ce parli, alors puissant, qui s'agitait en tout sens pour troubler l'Eglise et l'État: il y opposa non ces grands coups cjui abattent les factions, mais des mesures partielles qui divisaient les factieux; il fit exiler plusieurs de ces intrigants subalternes, des ces écrivains de parti, de ces petits agitateurs qui provoquaient à la résistance , et qui mettaient leur vertu à lutter contre l'autorité; il les contint en les dispersant , et les déjoua par les précautions de la prudence. Le cardinal rendit d'autres services à l'Eglise par la saçe distribution des bénéfices dont il était chargés Dans
les dernières années, il donna sur ce point toute sa confiance à Jean Cousturier, ecclésiastique pieux et estimable, qui devint peu après supérieur général de la Congrégation de Saint-Sulpice (1).
Peu de premiers ministres ont porté aussi loin que Fleury la modestie, la douceur, l'aménité, la modération et le désintéressement -, il était pieux , et il quittait souvent la cour pour aller vivre dans la retraite dans la maison du séminaire à îssy , où il s'était ménagé un appartement , et pour s'y occuper principalement de sa propre sanctification.
C'est là que, sentant sa fin approcher, il se prépara à la mort, en conservant jusqu'à ces derniers moments celte heureuse sérénité qui avait si bien protégé le long cours de sa vie. Louis XV, qui lui témoigna constamment une amitié sincère , vint deux fois le visiter, et eut avec lui de longs entretiens. Dans une de ces visites, il était ac-
(l) Le cardinal fut remplacé dans le département des affaires ecclésiastiques par Jean Francis Boyer, ancien tvèque de Mirepoix, qui avait été choisi en 17SG pour faire l'éducation du Dauphin, fils de Louis XV; et avait alors donné la démission de son siège. On connaît peu lis détails de cette éducation; mais les vertus du prince forment un préjuge en faveur du maître. L'ancien évêque de Mirepoix se montra sévère sur la classe des sujets qu'il présentait aux dignités de l'Eglise, est inaccessible à la faveur; il mourut le 20 août 17;j5. La feuille passa alors au cardinal de la Rochefoucauld.
compagne du Dan pli in , alors âgé d'environ quatorze ans. Comme le jeune prince montrait de la sensibilité , le roi le tenait éloigné du lit du malade; mais celui-ci demanda qu'on le laissât approcher, et saisit l'occasion de lui rappeller la vanité des choses humaines, et la nécessité de ne s'attacher qu'à ce qui est immortel (1). Louis XV regretta sincèrement son ministre; cette perle eut, par rapport au monarque, un effet bien malheureux. C'est depuis celte époque qu'il s'abandonna sans réserve à ces passions ignominieuses, qui ont couvert, de tant de taches le reste de sa vie et qui ont été si funestes à la France.
[V Oraiso/t j'unèbre deFleuvx , par le Père de Neuville, nous paraît propre à faire connaître les heureuses qualités qui avaient brillé dans le prélat; et elle ne nous paraît aucunement contenir ces flatteries que le parti janséniste lui a quelquefois reprochées. ]]
— Le 28 décembre, Décret de Philippe V, roi d'Espagne, slr les missions du Paraguay. Nous avons parlé de ces établissements formés par les Jésuites, du zèle qu'ils y montrèrent, des contradictions qu'on leur fit essuyer, et des hommes généreux qui périrent au milieu de leurs travaux. Ce zèle et ces travaux n'empêchèrent pas qn on ne peignît cette entreprise sous des couleurs défavorables. Quelques ennemis de la Société l'accusèrent d'ambition ou de cupidité. En vain les hommes équitables et droits rendirent justice à ses intentions et à sa conduite. On a une lettre écrite, le 20 mai 1721, au roi dEspagne, par D. Faxardo,évèque de Buenos-Ayres. Ce prélat, qui venait de faire une visite générale des réductions, disculpe les Jésuites des plaintes que l'on formait contre eux. Son successeur, don Joseph Peralta, Dominicain, ne leur fut pas moins favorable, et il écrivait à la cour en ce sens. A leur témoignage s'en joignit un autre. Philippe V, à qui l'on avait porté des plaintes, envoya un commissaire sur les
(1) [[Voyez Lacretelle, Histoire de France, livre vu. — DeNeuville, Orai~ sons funèbres, p. : 53.
lieux pour examiner ce qui en était, et ce fut sur son rapport, après avoir pris toutes les informations, et s'être assuré de l'état des choses, qu'il donna le 28 décembre 1743, un long décret par lequel il statuait sur les accusations dirigées contre les Jésuites. 11 y détaillait, et les reproches faits à ces religieux, et leurs défenses, et finissait par ordonner que tout restât à leur égard sur le même pied qu'auparavant, et que les Jésuites fussent maintenus dans la possession de régir ces établissements qu'ils avaient créés. On peut dire que ce décret était plus en faveur des Indiens que de la Société. Il y avait alors trente réductions peuplées d'environ trente mille Indiens sujets au tribut, sans compter ceux qui en étaient exempts. Les Jésuites y entretenaient la paix, l'ordre et la piété; et l'on sentit le prix de leurs travaux, quand sous un autre règne des ordres bien différents vinrent porter le trouble dans ces heureuses colonies, et préparèrent la destruction de ce gouvernement patriarcal et de ces établissements précieux, élevés à la voix de la religion, et maintenus par son esprit et ses maximes.
Ce décret de Philippe V ne précéda que de quelques années la mort de ce prince, qui finit ses jours, le 3 juillet 1746, dans sa 63 année. Il était l'élève de Fénelon, et montra toute sa vie la piété qu'un si excellent maître lui avait inspirée. Mais il tomba, dans ses dernières années, dans un élat de mélancolie fâcheuse pour son repos et pour ses affaires. Ce prince était juste, réglé dans ses mœurs, et ami du bien. Il s'était démis de la couronne, en 1724, en faveur de son fils, Don Louis Ier, auquel il adressa, en cette occasion, des conseils pleins de sagesse et de piété (l). Il ne jouit pas longtemps de la retraite qu'il avait choisie. La mort de ce fils, qui arriva la même année, le força de remonter sur le troue, ses autres enfants étant en bas âge. 11 avait épousé en secondes noces l'héritière des Farnèses, et procura aux deux aînés qu'il
1) Voyez ce qui a été <lil t. Il, ]>. 185.
ANNEE 1744. "il
avait eus d'elle, le royaume de Naples cl le duché de Parme. Il eut pour successeur, en 1746, Ferdinand VI, fils de sa première femme, qui mourut, en 1759, sans laisser de postérité. Alors la couronne d'Espagne passa à Don Carlos, second fils de Philippe V, et roi de Naples depuis 1 735 : ce prince laissa ce dernier royaume à son fils Ferdinand, et prit lui-même, par rapport à l'Espagne, le nom de Charles III. Nous avons déjà eu l'occasion de parler du caractère de ce prince : la suite de ces mémoires nous obligera à entrer dans d'autres détails.
— Le 28 février. Ordre dti conseil privé d'Irlande pour l'observation rigoureuse des anciens bills et statuts contre les catholiques. L'Eglise d'Irlande n'avait point éprouvé de persécution générale depuis l'avènement de Georges II au trône en 1727. On a dit que ce prince, comme son père, refusa de sanctionner quelques actes du parlement contre les catholiques irlandais. Cependant, deux lois passées en 1727 et en 1733 étaient fort hostiles. Par la première , il était statué que quiconque voulait être avocat , clerc de la chancellerie, procureur, etc. , devait prouver devant le grand chancelier qu'il était protestant depuis deux ans , et de plus , prêter le serment ordinaire. L'acte de 1733 portait que les avocats et autres gens de loi qui se marieraient avec des papistes et qui ne les convertiraient pas à la religion protestante dans l'espace d'une année, ou qui souffriraient que leurs enfants fussent élevés dans le papisme, seraient censés papistes par là même, et ne pourraient plus exercer leur emploi. Une autre loi établissait des écoles où tous les fils des catholiques pauvres étaient obligés d'aller étudier, afin de leur inculquer tous les préjugés des protestants. L'auteur de YHïbernia dominicana remarque que ces lois durent faire décroître le nombre des catholiques, l'une dans la classe si nom-
78 ANNÉÇ 17 il.
breuse des gens de loi , l'autre parmi les pauvres (l). Des enfants, pervertis dans les écoles, devinrent les plus mortels ennemis de la religion de leurs parents.
Cependant les magistrats, soit par esprit de tolérance, soit pour ne pas heurter l'opinion dominante, laissaient généralement le clergé catholique assez tranquille; ils se contentaient de le surveiller rigoureusement et de lui laisser entrevoir les anciennes lois comme des épées toujours suspendues sur sa tète 5 aussi les prêtres exerçaient leur ministère, quoique avec quelque précaution ; ils confessaient, prêchaient, faisaient le catéchisme. On bâtissait des chapelles , surtout dans les villes principales -, il se formait des couvents, particulièrement à Dublin, à Cork, à Limerick , à Drogheda , à Galloway ; à la campagne , on avait moins de liberté, parce qu'on était plus en vue. Les prêtres et les religieux faisaient souvent les fonctions de chapelains pour les seigneurs, ou vivaient pauvrement chez de simples paysans; les évoques ne pouvaient pas toujours résider au milieu de leurs troupeaux; et nous voyons que Benoît XIV, dans un bref du 15 août î 74 1 , se plaignait qu'ils voyageassent en Angleterre, en France, dans les Pays-Bas: il leur recommandait le devoir de la résidence, si ce n'est qu'ils fussent forcés de s'absenter pour peu de temps, oippour des causes très-graves, ainsi que cela ne s'était vu que trop fréquemment h des époques antérieures: c'est ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple, qu'en 1734, Camille O'Keett, évêque de Limmerick, dénoncé et poursuivi, fut obligé de se réfugier en France.
La guerre qui s'éleva entre la France et l'Angleterre, en 1740, réveilla les soupçons et les défiances des protestants d'Irlande à l'égard des catholiques. L'autorité crut devoir prendre des mesures contre ceux-ci. Le 17 février
(1) Suivant un recensement fait, dit-on, en Irlande en 1731, il y avait dans tout le royaume ] ,509,76s catholiques et 700, 45i protestants; en tout 2,010,:21 âmes. En 1751, la population totale s'élevait à 2,317,584. (Hib. Uom. p. 28.)
1744 , un alderman , ou commissaire de police à Dublin , s'introduisit par surprise dans la chapelle paroissiale de Saint-Paul de cette ville, au moment où un prêtre séculier, nommé M. Nicolas English était à l'autel et venait d'achever la préface ; on lui fit oter ses habits sacerdotaux, et on le conduisit en prison ; laiderman se transporta ensuite au couvent des religieuses dominicaines sur la même paroisse, et arrêta également deux chapelains du couvent, le père Dominique Kelly et Thomas Nolau , Dominicains, qui furent aussi menés en prison. Cet acte inattendu de sévérité répandit l'alarme dans le clergé , et tous les prêtres et religieuses de Dublin se hâtèrent de chausrer leur résidence et de se cacher. Un Franciscain , nommé Michel Lynch, qui délibérait sur la maison où il se retirerait, fut arrêté par le même alderman et envoyé en prison.
Le 28 février suivant, on aflicha clans les rues de Dublin, et on publia dans les gazettes un ordre du conseil privé qui rappelait la loi portée sous Guillaume III , et que nous avons citée dans le Tableau préliminaire; et comme malgré cette loi , était-il dit , il existe dans le royaume des couvents, et que les évêques et les religieux osent exercer leurs fonctions, on recommandait h tous les magistrats et ofliciers de justice de faire une recherche exacte des ecclésiastiques en contravention avec ces lois, comme de ceux qui les recevaient, lès cachaient, et de supprimer tous les couvents, tant d'hommes que de femmes. On augmentait les récompenses promises par les anciens actes du parlement aux délateurs des prêtres, et l'on promettait 1 50 livres st. à qui ferait prendre un archevêque ou un évêque, 50 livres st. pour qui ferait prendre un grandvicaire ou tout autre exerçant la juridiction ecclésiastique*, le tout indépendamment des récompenses promises. On promettait encore 200 livres st. pour quiconque découvrirait et prouverait qu'un riche propriétaire a reçu, caché ou soutenu un archevêque ou évêque-, on ordonnait de plus de désarmer tous les papistes ou soupçonnés de l'être, de
confisquer leurs armes, et de faire toules les recherches nécessaires clans les villes et dans les maisons pour prévenir les l roubles dont on se croyait menacé. Cet ordre était signé du duc de Devonshire, vice-roi, et de quinze membres du conseil privé, dont trois étaient prélats protestants, savoir : les archevêques d'Àrmagh et de Dublin et l'évéque de Mealh.
Un ordre si rigoureux et qui faisait revivre des lois que l'on croyait à peu près oubliées, jeta la consternation dans toute 1 Irlande. Ces dénonciations , ces recherches sévères, ces récompenses promises, ravivaient les mesures les plus vexaloires des temps les plus fâcheux : et cependant les catholiques n'avaient rien fait qui pût motiver celte nouvelle persécution. On vit alors se rendre à Dublin de presque toules les parties de l'Irlande grand nombre de prêtres qui n'auraient pu se cacher dans leurs propres résidences. Dublin, par sa population, par l'allluence des étrangers, par le mouvement de son commerce, offrait un asile plus sûr que de petites villes ou des campagnes où tout le monde se connaît- plusieurs évoques y vinrent également se mettre à l'abri des poursuites.
Pendant ces temps de crise , les fidèles, en beaucoup de lieux, étaient privés des secours de la religion : on ne disait plus de messe dans les chapelles , même les dimanches et fêtes-, et l'on était réduit à aller l'entendre dans des grottes, dans des lieux écartés , ou dans quelques maisons où Ion avait moins à craindre les recherches. Il arriva qu'un prêtre du diocèse de Meath , nommé Jean Gerald, disant la messe h Dublin , devant une réunion assez nombreuse de fidèles, et dans le haut d'une très-vieille maison , comme les assistants se.levaient après la bénédiction , à la fin de la messe, la maison s'écroula tout à coup, et ensevelit sous ses ruines le prêtre et neuf personnes, tant hommes que femmes , qu'on ne put retirer que mortes du milieu des décombres: plusieurs autres furent blessées mortellement. Cet affreux accident opéra une sorte de révolution dans les esprits, le vice-roi , les magistrats, la
partie protestante de la population , furent touchés de compassion ; on fit entendre qu'on aimait mieux laisser ouvrir les chapelles que de voir périr ainsi des personnes qui s'exposaient pour remplir leurs devoirs de religion : ainsi toutes les chapelles de Dublin furent ouvertes le 17 mars, jour de la fête de saint Patrice, apôtre de l'Irlande; et elles restèrent ouvertes même sur la fin de 1745 et au commencement de 1746, pendant que l'Angleterre était agitée par la guerre civile. On en fut redevable à la modération du célèbre comte de Cheslerfield alors vice-roi d Irlande.
Depuis cette époque l'Eglise d'Irlande fut généralement tranquille. La disposition des esprits repoussait ce qui portail le caractère de la persécution : une loi fut portée en 174G pour déclarer nul tout mariage entre protestants et catholiques, qui serait contracté devant un prêtre catholique-, mais cette loi ne portait point de pénalité contre le prêtre. Au commencement de 1756, Jacques Hamilton , vicomte de Linnemarck, puis comte de Combrassill, proposa dans la chambre haute du parlement d'Irlande un biil qui renouvelait les statuts de Guillaume et d'Anne, et y ajoutait de nouvelles clauses avec une nouvelle formule de serment; cependant son bill fut rejeté à la troisième lecture, le 29 janvier 1759, par dix-huit voix contre seize. On remarqua que douze prélats prolestants votèrent contre , entre autres les archevêques d'Armagh et de Dublin. Le comte de Combrassill revint à la charge dans la session suivante; le 11 octobre 1757 il obtint d'introduire un nouveau bill qu'il croyait un peu moins sévère que le premier, et qui pourtant eût constitué une véritable tyrannie; nous n'en détaillerons point les minutieuses et hostiles dispositions: il suffit de dire quelle fut 1 issue du bill ; il fut rejeté à la troisième lecture par 21 voix contre 19; mais l'auteur du bill produisit les procurations des six pairs absents, qui lui faisaient 25 voix pour son bill, tandis que l'archevêque protestant d'Armagh n'en produisit que 2 pour son opinion ; le bill fut donc
62 ANlNÉË 17 44.
lu pour la troisième fois : mais le conseil privé de Dublin qui devait l'approuver, le rejeta le 18 janvier 1748 par 14 voix contre 12, après une longue discussion. Le principal auteur du bill mourut très-peu de temps après, le 17 mars 1 758 5 et Robert Clayton , évëque anglican de Cloghes, qui avait aussi soutenu fortement le bill, mourut le 26 février de la même année.
En 1759, le bruit s'était répandu que les Français, avec qui l'Angleterre était alors en guerre, préparaient une descente en Irlande, les catholiques de Dublin signèrent, le Ie' décembre, une adresse au lord lieutenant pour l'assurer qu'ils étaient disposés à le seconder pour repousser toute invasion. La révolte de quelques paysans du Munster vers 1763 ne put être regardée comme provoquée par les catholiques; ceux-ci envoyèrent , au contraire, au gouverneur, alors lord Hallifax, des assurances de fidélité, l'évêque de Waterford donna au ministère des renseignements sur la conduite des mécontents, et l'évêque d Ossory exhorta son troupeau au bon ordre et à la soumission : ainsi devaient se dissiper peu à peu les ombrages des protestants.
— [[Le 7 août. Maladie de Louis XV, a Metz. La religion se trouve intéressée à ce que cet événement, qui a été si souvent défiguré dans les récits des hommes du siècle, et qui d'ailleurs fait bien connaître l'époque, soit présenté sous son véritable jour. La guerre continuant toujours avec des succès variés, Louis XV avait voulu suivre en personne les opérations de l'année; et après une triste campagne en Flandres, il marchait au secours de l'Alsace, lorsqu'il fut prisa Metz, le 8 août, d'une fièvre qui, en quelques jours, le mit à l'extrémité. Tous les mémoires s'accordent à faire la peinture la plus touchante dey marques d'amour pour son roi que donna dans cette circonstance le peuple français (l). La crainte et la désolation
(1) Voltaire a fait un tableau expressif de la douleur publique dans le Prévis du siècle de Lvuis XV; tbap. xu.
ANiNEE 1744, 83
se répandirent rapidement de ville en ville. Les habitants de Paris en particulier donnèrent les signes les moins équivoques de leur douleur et de leur anxiété. Les églises ne cessaient d'être remplies d'un peuple en larmes.
Une circonstance préoccupait le public : depuis la mort du Cardinal De Fleury, le roi ne gardait plus de ménagements: la duchesse de Chateauroux jouissait très publiquement d'une faveur scandaleuse; elle accompagnait le roi dans cette campagne -, et on prétend même que c'était elle qui l'avait porté à se montrer en personne à la tête de ses troupes. Quand il fut impossible de se dissimuler la gravité de sa situation, il fallut bien proposer au roi de s'occuper du salut de son âme. Nous empruntons le récit d'un historien, qui n'est pas toujours juste dans sesapprécialions. « Le comte de Clermont parvint à pénétrer jusqu'à Louis: il tenait à l'église quoiqu'il suivît la carrière des armes. Il se chargea de préparer le roi à recevoir les secours de la religion; mais il le fit avec une circonspection si craintive qu'il fut peu entendu (l). Le duc de Chartres qui vint après lui, et qui avait à cœur de remplir les instructions d'un père très-religieux, s'expliqua sans ambiguïté (2). Louis fut frappé de terreur : les excès auxquels il s'était abandonné n'avaient point altéré sa foi. Tout s'éloigna d'une favorite, qui avait été plus puissante qu'une reine; elle attendait en tremblant ce que le P. Pérusseau (confesseur du roi), et l'évêque de Soissons (premier aumônier), ordonneraient d'elle après la con-
(1) [[Louis de Bourbon Condé, comte île Clermont, né en 1709, reçut la tonsure à Va^e de neuf;uis, et fut pourvu des abbayes du Bac, de Sàint-Clnud, de Noirmoutier et de Sainl-Germain-des-Pres. Il obtint du Pape, en 1733, la dispense pour entrer dans la carrière militaire, sans renoncer à ses bénéfices, et l'on vit ainsi un spectacle assez étrange pour cette époque, un abbé commandant désarmées et prenant des villes. 11 fut d'abord heureux dans cette carrière; mais il y éprouva à la fin des revers fâcheux. Ayant quitté l'armée, il renonça en même temps à ses bénéfices, et passa le reste de sa vie dans la retraite, employant ses revenus à faire d'immenses aumônes. Voyez son arlicle dans la Biograi>hie universelle. ]]
(2) [[Ce prince de Chartres était fils du troisième duc d'Orléans, prince appliqué aux exercices de piété et l\ l'étude. ]]
SI AY\i:k 1744,
i'ession du roi (l). L'arrêt fut sévère: le roi lui fit signifier, ainsi qu'à sa sœur, la duchesse de Lauraguais, de se retirer; et il leur ôfait leur charge auprès de la reine. Le peuple les poursuivait d'imprécations; sans la fermeté du gouverneur de Metz, on les aurait lapidées; il fallut partir. Quel retour humiliant! on refusait à la poste de leur donner une chaise et des chevaux. Le duc de Richelieu leur prêta une voilure, et leur fit suivre une roule détournée, afin d'éviter la rencontre de la reine, qui arrivait auprès de son époux. Jamais plus de circonstances ne s'étaient trouvées réunies pour confondre un amour illégitime. Tous les vœux se portaient sur cette reine, auparavant solitaire h la cour; elle devança l'ordre qui l'appelait, et son empressement ne fut point blâmé ; la douleur la tenait immobile pendant que le roi lui demandait pardon de ses infidélités. Cette réconciliation enchanta le peuple, qui crut voir, dès ce moment, le ciel calmé. Bientôt en effet on eut la nouvelle certaine que le danger était passé, et cette nouvelle fut reçue avec plus d'ivresse que si l'on eût annoncé la plus éclatante victoire. Ce fut au milieu de ces transports que fut imaginé pour le roi le délicieux nom de Bien-aimé. La France le répéta tant qu'il fut possible de le répéter avec vérité (2). »
C'est à l'occasion de ces événements que Voltaire a porté ce jugement scandaleux, qui semble avoir servi de règle à une foule d'auteurs secondaires : « Les moments » de crise où le roi parut expirant furent ceux qu'on » choisit pour l'accabler par les démarches les plusindis- » crêtes, qu'on disait inspirées par des motifs religieux, v mais que la raison réprouvait, et que 1 humanité con- •» damnait; il échappa à la mort et à ces pièges (3). »
Rien ne nous paraît plus immoral qu'une semblable lo-
(1) L'évêqtic de Soissons était François de Fit/.-.Tames, fils du maréchal de Berwick ; nous aurons occasion de faire connaître ce prélat.
i Histoire de France pendant le XFIIIC siècle, par Lacretcllc, t. n, p. 294.
(3) Voltaire; Précis du siècle de Louis XV, cliap. su. M. Lacretcllc, quelques lignes avant l'endroit que nous citions tout il l'heure, dit qucl'cvêque de
lérance. Il s'agissait de la réparation d'un immense scandale, et les alarmes de l'opinion publique indiquaient assez la voie qu'il fallait suivre. Le malhecr de Louis XV et celui de la France entière, ce fut qu'il oubliabienlôl ses promesses. De retour à Versailles, il rappela la comtesse de Château roux avec les circonstances les plus propres à blesser toutes les convenances. Il punit par l'exil les serviteurs fidèles, dont les conseils avaient influé sur l'humiliation de sa favorite (l). Mais à peine celle-ci eut-elle recouvré son pouvoir, qu'atteinte elle-même d'une maladie mortelle, elle fut obligée de donner des signes de pénitence, qui contrastaient singulièrement avec l'espèce de triomphe qu'elle venait de remporter ; elle mourut le S décembre de la même année, et Louis XV retomba aussitôt dans un esclavage encore plus honteux. On sait assez quelle funeste influence un exemple aussi regrettable exerça vers celte époque sur les mœurs publiques. ]]
Soissons, prélat austère et emporté, semait l'alarme, etc. Nous pourrions citer d'autres auteurs qui s'expriment avec la même légèreté
(1) « Un grand seigneur donnait au roi un genre de conseils toujours écoulés, ceux qui flattent la passion. Il était chargé par le roi de calmer la duchesse, et par cette dame d'entraîner le roi à un éclat qui put conf'ondreet l'aire trembler tous les ennemis. L'éclat se fit: la reine, les princes, les piètres, le peuple, rien ne fut ménagé ; le roi traita avec la duchesse, comme avec une souveraine olFensee (pie la raison d'Etat, eût prescrit de satisfaire. On ne voulut pas qu'elle trouvât à la cour les témoins vils auteurs de son humiliation. Le duc de Chàtillon gouverneur du Dauphin) fut exilé: sa femme fut comprise dans la disgrâce : on avait intercepté une leltre de cette dame à la reine d'Espagne, et on y avait vu, dans un récit de la scène de Metz, l'horreur d'une femme pieuse pour un commerce adultère. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés dans leurs terres : le roi n'attendait, du dernier, que des paroles de soumission pour le rappeler : le duc de La Rochefoucauld ne voulut jamais témoigner du repentir îles conseilsqui lui nvaientété inspirés parla religion. L'cvêque de Soissons, Fitz-James, reçut l'ordre de rester dans son diocèse. Quatre ans après, Louis XV, le força de donner sa démission de la charge de premier aumônier. Fitz-James, issu de la maison de Stuart, avait reçu du Prétendant la promesse d'un chapeau de Cardinal à la nomination de ce prince. Louis XV refusa toujours d'y donner son consentement. On exila aussi Balleron, ancien gouverneur du duc de Chartres qui avait excité ce jeune prince à montrer tant de zèle pour amener le roi malade au pied du tribunal de la pénitence, etc. » (Lacretelle, Histoire de France au xvme siècle, livre vin.)
— Le 12 septembre. Bllle contre les rits malabares. La mission de l'Inde, comme celle de la Chine, avait eu ses épreuves et ses traverses, et la paix y avait été aussi troublée par des disputes sur des rils particuliers. Le cardinal de Tournon les avait proscrits par son Mandement du 23 juin 1704, dont nous avons parlé en son lieu, et qui essuya beaucoup de contradictions (i). L'archevêque de Goa et l'évêque de San-Thomé résistèrent à ce décret. Le conseil supérieur de Pondiehéry le déclara abusif, et les Jésuites n'y eurent point d'égard. II fallut que le Saint- Siège confirmât, à plusieurs reprises, le Mandement du légat. De longues altercations eurent lieu à Pondiehéry, entre les Jésuites et les Capucins. Chaque parti obtint des attestations de docteurs indiens, qui certifiaient, les uns que les rits controversés étaient purement civils, les autres qu'ils étaient religieux. M. de Yisdelou, évèque de Claudiopolis, qui résida longtemps à Pondiehéry, se déclara contre les rits, quoiqu'il fût Jésuite, et fut chargé, en conséquence, de diverses commissions par la Propagande. Ses différends avec ses anciens confrères ont été racontés fort longuement, et peut-être aussi fort peu exactement, dans une source suspecte, les Mémoires du Père Norbert.
Le 1 2 décembre 1 727, Benoît XIII, dans un bref aux évêques et missionnaires de la presqu'île de l'Inde, avait confirmé les décrets de ses prédécesseurs, et notamment il avait autorisé le mandement du cardinal de Tournon.
Un nouveau bref de Clément XII, du 25 août 1734, aux missionnaires de Maduré, de Mayssour et du Carnate, en ordonnait l'exécution, en y ajoutant seulement quelques modifications sur certains articles; et un autre bref du même Pontife, du 13 mai 1739, renfermait une formule de serment par laquelle les missionnaires promettaient d'exécuter le décret de 1734.
On sait assez que ces diverses mesures ne firent pas cesser
(1) Voyez Mémoires, 1. 1, p. 238 et suivantes.
ANNEE Hit-. 87
les désobéissances, et ce fut pour détruire tous les prétextes que Benoît XIV, qui déjà, n'étant que simple promoteur de la foi, avait pressé avec beaucoup de zèle l'exécution des décrets apostoliques, donna la bulle Omnium sollicitudinum, dans laquelle, comme clans celle sur les rits chinois, il rappelait tout ce qui s'était passé à cet égard. Il y satisfaisait à tous les doutes, expliquait et confirmait les modifications accordées par Clément XII.
Le point qui nous paraît le plus important concerne la communication avec les Parias. Les missionnaires trouvaient toujours que les préjugés invétérés de la nation s'opposaient à ce que les mêmes missionnaires rendissent des services spirituels et à cette classe si méprisée et aux autres classes d'Indiens. Le souverain Ponîife, après avoir fait comprendre la nécessité absolue de déraciner des préjugés si contraires à l'esprit de l'Evangile, et d'instruire sur ce point les nouveaux fidèles, acceptait ce qui était proposé parles missionnaires jésuites , qu'il y eût toujours un nombre suffisant d'entre eux, ou à leur défaut, d'autres missionnaires, consacrés spécialement à l'instruction et à la direction des Parias. En même temps il voulait que les Jésuites actuellement employés dans cette mission fussent rappelés. On peut voir dans la bulle elle-même les autres détails dans lesquels entre le Pontife. Il n'omettait rien de ce qui pouvait mettre fin aux différends relativement aux rits malabres.
Cependant il resta toujours un levain de discorde entre les Jésuites et les autres missionnaires. Ceux-ci reprochaient aux premiers de ne pas observer franchement la bulle. Cette désunion persista jusqu'après la dissolution de la société. Alors la mission du Malabar fut confiée à Tévêque de Tabraca et aux missionnaires du Séminaire de Paris. On consulta encore à cette époque le Saint-Siège sur les rits. La réponse fut qu'on pouvait permettre, au moins pour le présent, ce qui semblerait tolérable , et ce que l'on avait généralement accoutumé de pratiquer.
— Le 15 septembre. Mautyre du Père Castanarez ,
Jésuite espagnol et missionnaire au Paraguay. Il fut mis à mort par un cacique qui lavait invité à venir dans son pays pour l'instruire de la religion chrétienne. On le cite comme un des plus courageux prédicateurs de la foi dans ces contrées. Il avait cinquante-sept ans (l). Un pieux Espagnol, nommé François Atoca , qui avait voulu l'accompagner, périt avec lui.
— Le 22 janvier. Deux Missionnaires ont la tête tramchée dans le Tong-King. La persécution excitée dans ce royaume, et dont il a été parlé précédemment (2), n'était pas encore apaisée. La même année qu'on exécuta les Jésuites que nous avons nommés sous 1737, on arrêta un Dominicain espagnol, FrançoisGil de Tédérich. Un homme avide et méchant le dénonça pour tirer une rançon des
chrétiens. Le saint religieux fut mis en prison et livré au gouverneur. Il resta seul jusqu'à la fin de 1743, toujours malade et tourmenté de toutes manières par les païens, quand on se saisit aussi de Matthieu-Louis Lesiniana, autre Dominicain espagnol, qui fut mené au roi et conduit dans la même prison que son collègue. Au bout de quelque temps, ils apprirent le sort qui leur était réservé. Us dirent la messe,, remercièrent le chef de la prison, et furent conduits au lieu du supplice. Lesiniana avait craint d'abord de ne pas partager le glorieux trépasde Gilj mais on les réunit ensuite, et ils marchèrent à l'exécution avec joie, se recommandant aux prières des chrétiens et se félicitant de donner leur vie pour le nom du Fils. Après leur mort, le calme se rétablit peu à peu; et le roi du pays commença à montrer des sentiments moins défavorables pour le christianisme. On a une relation de l'emprisonnement et du martyre de ces deux missionnaires,
(1) Voyez l'Histoire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétineau Joly,
t. V, cil. II.
(2) Page I «lu p lèsent volume.
par le Père Hilaire de Jésus, Augustin déchaussé, évoque de Corico, et vicaire apostolique au Tong-King.
— Il Le 10 février. Ouverture de l'Assemblée générale du clergé. Nous réunissons dans cet article les principales opérations de cette assemblée. Chacun sait que le principal objet pour lequel la Cour convoquait ces réunions était d'obtenir des prestations de subsides que le clergé était censé offrir librement. Une assemblée extraordinaire, dont nous n'avons point parlé, avait été convoquée en 17 42, à l'occasion des frais de la guerre, et le clergé avait offert un don de douze millions de livres, en recourant, pour couvrir celte somme, à un emprunt sur la ville de Paris (1). Nous remarquons ce passage dans la harangue que fit au roi l'archevêque d'Arles : « Nous » nous présentons devant le trône auguste de Votre Ma- » jesté avec cette joie respectueuse qui naît dans les cœurs » à la vue du meilleur des rois-, elle n'est point altérée » par les nouveaux efforts que nous avons faits, malgré » notre épuisement pour aider l'Etat. Ce qui nous paraît » le plus précieux dans nos sacrées immunités, établies » sur de si solides fondements , est le pouvoir de marquer » plus de zèle, en donnant avec plus de liberté. »
Dans l'assemblée de 1745, on obtint du clergé un nouveau don de quinze millions de livres , demandés à raison des frais de la guerre, dont la France soutenait toujours le poids principal.
Le clergé profita de cette circonstance pour réclamer contre les mouvements que se donnaient dans plusieurs parties du royaume les ministres protestants , tenant des assemblées, donnant le baptême , faisant publiquement des mariages et des sépultures, etc.
lise plaignit aussi des entreprises de quelques communautés religieuses qui blessaient les droits des évêques.
(1) [[Afin de rendre moins onéreuses les charges qui pesaient sur le clergé, il avait été décidé dans cette assemblée qu'on s'opposerait absolument à ce qu'aucun diocèse se séparât de la Cuisse générale, pour acquitter sa quole part, soit dans les subsides, soit dans l'emprunt. |]
Déjà , clans l'assemblée précédente , on «avait réclamé contre l'extension que l'ordre de Malle donnait à ses privilèges. Dans celle-ci, on dénonça un Mandement qu'avait publié le grand prieur de France, et qui ordonnait des prières publiques pour la prospérité des armesdu roi dans le Temple à Paris et dans les églises dépendantes du grand prieuré. Sur les représentations de l'assemblée, le roi fit défendre au grand prieur de faire des actes de ce genre. ]1 Une autre affaire plus grave, concernant les doctrines, fut le rapport fait par l'archevêque de Tours, sur le livre des Pouvoirs légitii/ies du premier et du second ordre du clergé. L'auteur de ce livre était le même abbé Travers, qui avait déjà donné, sur ce sujet, un ouvrage, que nous avons vu flétri, en 1735, par deux archevêques et par la Sorbonne. Sa dernière production l'emportait encore sur la première en erreurs. 11 y établissait entre les prêtres et les évêques une parfaite égalité, et allait jusqu'à associer les premiers à toutes les fonctions de l'épiscopat , sans même en excepter l'ordination. Il renversait toute la hiérarchie, attaquait ouvertement la doctrine du concile de Trente sur la nécessité de l'approbation des confesseurs, et déclamait avec emportement contre les évêques et leur autorité la plus légitime(l). M. de Rastignac, archevêque de Tours, alors président de l'assemblée du clergé, déféra le livre à cette assemblée, et en exposa les principes
dangereux, o
Ce rapport imprimé fut rendu public et envoyé à tous les évêques. Au mois de décembre suivant, le syndic de la Faculté de théologie de Paris lui dénonça aussi les Pouvoirs légitimes. On nomma des députés pour l'examiner;
(1) [[Voici quelques-unes dés propositions dans les propres termes de Fauteur: « Le pouvoir des clefs est, radicalement et du cote de Dieu, aussi « grand dans le simple prêtre que dans l'cvêque, et les fonctions en sont « communes au premier et au second ordre, avec un pouvoir égal de les « faire, (l'art. 1, § I, p. 16.) Autrefois le prêtre commettait l'ordination h a de simples prêtres, pour la faire sous ses yeux, p. m, § 2(>, p. 73. Il o n'est pas de foi que les évêques soient de droit divin supérieurs aux » prêtres (V' partie, § 12). » ]]
on en tira des propositions, et on tint à ce sujet plusieurs séances; mais celte affaire traîna en longueur et ne fut point terminée. Nous avons donné d'ailleurs, sous la date du 1er septembre 1734, quelques déta 1s sur la condamnation qu'avait faite la Faculté de Paris, de plusieurs propositions extraites d'un autre ouvrage du même auteur (1).
La Faculté de Nantes fut plus heureuse, et donna, le 19 avril 1746, une censure détaillée en onze articles. Chaque article renferme un certain nombre de propositions, à chacune desquelles sont appliquées les qualifications qui lui conviennent. Les propositions censurées sont au nombre de quatre-vingt-dix-neuf. [[Nous en citerons deux pour donner une idée des excès de l'auteur. Cette proposition : « La juridiction prescrite par l'Eglise (pour le fort )> de la pénitence) et l'approbation ne sont qu'accessoires » et de discipline, » est déclarée fausse, erronée, insinuant Vhérésie, condamnée par le concile de Trente. >» Cette autre proposition : « Les curés qui ont la juridiction ordi- » naire dans leurs paroisses et sur leurs paroissiens, leur » peuvent donner des confesseurs point approuvés par 1 e- » vêque , quand les évêques refusent injustement d'en » approuver, ou n'en approuvent que de mauvais, » est déclarée fausse, renversant la discipline de V Eglise, et induisant au schisme (2). ]]
— Le 4 mai. Instruction de Benoit XIV en réponse a
DES DOUTES RELATIFS AUX RITS DE l'EgLISE ET DE LA NATION
Cophte. Celle Instruction est en forme de bref, adressée à Sulla-Maraghi, vicaire général dans toute l'Egypte, à Jacques de Cremisir, Franciscain de l'étroite observance , préfet de la mission apostolique en Egypte, et aux autres missionnaires chez les Cophtes. Le Pape commence par donner des éloges à la fidélité des Cophtes envers l'Eglise
(1) Voyez le lome n des Mémoire», p. 373.
(2) [[ On peul consulter, sur cette matière, la solide réfutation qui a été faite des doctrines de Travers, par Coîtgne, chanoine de Soissons, dans sa Défense des droits des è\>êques, 2 vol. in-4°. ]]
romaine et au zèle des Franciscains, leurs missionnaires. On lui avait soumis quatre doutes : 1° les Cophtes catholiques ayant de l'éloignement pour le baptême, suivant le rit latin, parce qu'on ne donne pas en même temps la confirmation, on demandait si, dans le cas où on ne pouvait recourir commodément à un prêtre cophte , on devait permettre aux missionnaires de donner immédiatement la confirmation après le baptême; 2° si l'on voulait accorder aux curés cophtes, qui reviennent du schisme à l'unité, le pouvoir d'administrer les sacrements aux paroissiens, cette administration étant confiée aux missionnaires quand il n'existe point de curés catholiques 5 3° si les Cophtes qui, suivant leur usage , ont été ordonnés diacres dans leur enfance, peuvent contracter mariage avec une simple dispense des missionnaires, quand ils sont en âge de se marier; 4° si ces diacres sont tenus à la récitation de l'office. Le Pape discute ces difficultés avec son érudition et sa sagesse ordinaires. Sur le premier doute, il décide que les missionnaires peuvent, pour l'utilité des fidèles, demander au siège apostolique un induit, qui leur permette de donner la confirmation après le baptême, quand il y a une cause légitime : mais il veut qu'on instruise sur les motifs sages pour lesquels l'Eglise romaine sépare ces deux sacrements. Pour le deuxième doute, le vicaire général peut donner des pouvoirs aux pasteurs convertis, s'il les en juge dignes, et à certaines conditions. Quant à l'ordination des diacres encore enfants, cet abus existant, en effet, chez les Cophtes, le Pape déclare que ces ordinations sont valides , mais qu'elles ont besoin d'être ratifiées après seize ans révolus. 11 discute avec beaucoup d'étendue la question du mariage de ces diacres ordonnés ainsi ; et avant de rien décider, il pose six questions sur lesquelles il veut que le vicaire général en Egvpte, le préfet de la mission et les autres missionnaires donnent des éclaircissements. Ces questions sont relatives aux usages et aux dispositions des Cophtes, et aux espérances qu'on peut avoir de leur retour à l'unité.
— Le 22 mai. Décret donné a Rome contre le livre intiti'lé:Z« Fable des Abeilles. Détails Sun les progrès de l'impiété vers cette époque. La Fable des Abeilles avait été écrite originairement en anglais et publiée dès 1714. L'auteur, Bernard de Mandeville, médecin de Londres, supposait une ruche où tous les vices dominaient ; mais ces vices tournaient au bien général et à la prospérité nublique. On voulut les extirper, mais la vertu n'amena à la suite que la tristesse et la misère. Ainsi c'est l'apologie du vice que Mandeville présente dans son roman. Il excuse tous les désordres. Il regarde comme un sot celui qui prêche la morale et la vertu, et croit que la société ne saurait prospérer sans le secours des grands vices. Un système aussi destructif du bon ordre et de la religion parut absurde et monstrueux 5 et Mandevillesedéfenditassez mal, en disant que sa fable n'était qu'un jeu d'esprit. Ses éditeurs assuraient aussi que, dans son intention, elle n'était qu'une ironie, dont le but est de tourner le vice en ridicule ; explication qui n'est ni naturelle ni plausible. Aussi, quoique .Mandeville eût essayé, dans une seconde édition, laite en 1723 , de donner un tour moins défavorable à son svslèmc, les gens de bien en saisirent aisément les conséquences pernicieuses. Les grands -jurés de Middlesex dénoncèrent son livre à la cour du Banc du Roi, à Londres, avec plusieurs autres productions qui avaient paru en Angleterre. On ne sait ce qui empêcha que l'ouvrage ne fût condamné. On le traduisit en français en 1740; et c'est cette traduction qui fut notée à Rome, où l'on vit les graves inconvénients d'une théorie qui faisait du vice et de la vertu une affaire de mode et d'usage. Mandeville, d'ailleurs, ne sapait pas seulement la morale , il anéantissait la religion, ne découvrait dans les vrais chrétiens qu'enthousiasme et fanatisme, tournait en ridicule la constance des martyrs, et donnait les idées les plus fausses de la morale évangélique. Nous ne parlons pas de ses erreurs sur la société et ses fondements.
L'époque qui vit paraître en France la traduction de la
91 AN.NKL 174;;.
Fable des abeilles, est celle où l'esprit d'irréligion s'agitait en tout sens pour pénétrer et s'enraciner clans ce pavs, cherchant à obtenir chez nous les mêmes succès qu'il avait déjà eus en Angleterre, où il avait gagné de nombreux partisans. Il comptait dans cette ile d'ardents propagateurs. Plusieurs écrivains lui prêtaient le secours de leur plume. Aux Shaftesbury, aux Toiand, aux Collins, aux Woolson, aux Tindal,aux Mandeville, avaient succédé Chubb, Morgan , Dodwell, >liddleton, Bol'mgbrokc, Annet, et d'autres encore qui se couvrirent du voile de l'anonyme. Dans le court espace de quelques années, ils multiplièrent leurs attaques avec un zèle extrême.
Chubb, d'abord arien, puis déiste, se signala sous ces deux rapports. Avançant à grands pas dans son scepticisme, il combattit successivement la révélation, l'inspiration des livres saints, l'éternité des peines, et publia depuis 1780 plusieurs écrits, dont le plus hardi est Y si dieu à ses Lecteurs, où il jette même des nuages sur la vérité d'une vie future, et travestit la doctrine de Jésus-Christ. Ses amis conviennent qu'il avait plus d'imagination que de connaissances réelles. Des études tardives ne lui avaient donné que des notions superficielles \ et on l'accusait d'écrire pour avoir du pain, et d'accumuler les paradoxes, afin de piquer la curiosité et de faire mieux vendre ses livres.
Morgan, médecin, se rendit fameux par son Philosophe moral, publié à Londres en 1737. Tl y rejetait tout-à-fait l'ancien Testament, traitait fort mal les apôtres, et se permettait même de blasphémer Jésus-Christ. II nous appelait des Juifs chrétiens: selon lui nous n'avions qu'une foihislorique et une religion mécanique et politique. Hallet et Leland le réfutèrent; mais il n'en continua pas moins d'écrire avec confiance et hauteur.
Dodwell, fils du th 'ologien, donna lieu à une nouvelle controverse, par son Christianisme non fondé en preuves, qui vil le jour en 1742. Avec les dehors du zèle, il tendait néanmoins à faire croire que la foi chrétienne n'avait
point de fondement dans la raison, et n'était appuyée que sur un enthousiasme aveugle. Il se moquait de ceux qui voulaient allier la raison et la foi, ne voulait pas qu'on cherchât à rien prouver, et dépréciait les livres saints. Son livre, écrit avec art et malice, fit beaucoup de bruit, et fut loué par ses adhérents 5 mais la religion trouva dans le clergé anglican d'estimables apologistes.
Middleton peut être rangé dans la classe des déistes. Son sentiment sur les miracles mêmes de la primitive Eglise, qu'il regardait comme des fables, son mépris pour les Pères et les docteurs, ses erreurs sur les prophéties, sa hardiesse à ne voir qu'une allégorie dans le récit de Moïse sur la chute du premier homme, ses écrits contre Waterland et Sherlock, l'on fait regarder par plusieurs de ses confrères mêmes, comme un déserteur de la cause du clergé et comme un ennemi secret de la religion, et par les modernes comme un de ces chrétiens rationnels, si communs en Angleterre, et qui sapent, par des retranchements successifs, l'économie de la révélation.
Nous pourrions joindre à cet écrivain l'auteur du Déisme établi et vengé, qui parut en 1746, et où l'on trouve les mêmes objections que dans les écrits de Chubb. Nous parlerons plus tard de Bolingbroke et d'Annet.
Nous avons rassemblé ici ces écrivains, qui, à l'époque où nous sommes arrivés, réunirent leurs efforts contre le christianisme, et qui publièrent coup sur coup des ouvrages pour propager l'incrédulité. L'Angleterre a, sur ce point, le triste honneur d'avoir devancé la France: elle offrit, presque pendant la première moitié du siècle, le même spectacle que la France va nous présenter dans la dernière moitié. L'irréligion s'était déjà accréditée chez la première, tandis que chez la seconde elle osait à peine paraître: et la mort des principaux déistes anglais avait précédé les efforts de ceux qui chez nous suivirent les mêmes errements. Ces remarques autorisent donc à regarder l'incrédulité comme née spécialement en Angleterre, d'où elle fut transportée sur le continent par Yol-
90 ANNEL 17 Vô.
luire et d'autres littérateurs, qui naturalisèrent chez nous, vers cette époque, les productions anglaises. Qu'on ne soit donc plus étonné des nombreux écrits que nous allons voir se succéder en France en faveur de la philosophie naissante: celle-ci s'apprêtait, au temps oiinoussommes arrivés, à y faire les conquêtes par lesquelles elle s'était un peu plutôt signalée chez nos voisins, et elle joignait pour cet effet, aux armes de ses défenseurs actuels, celles de ses anciens partisans, double moyen de succès qui ne lui a (jue trop réussi.
— Le 10 juin et le lri novembre. Encycliques de Benoit XIV aux évèques. Ces deux encycliques sont sur des sujets différents, mais foutes deux sont remarquables sous le rapport de la doctrine.
La première qui est adressée à tous les évoques catholiques est sur l'obligation du jeûne. Il s'était élevé en Italie, en 173fi, une controverse sur la question de savoir si la dispense de L'abstinence du carême emportait aussi la dispense du jeûne. La controverse commença à Borgosan-Domino, dont l'évêque avait averti par une ordonnance ceux qui ne pouvaient faire maigre par répugnance pour cette nourriture de ne pas se croire dispensés de l'obligation du jeûne. Cet avis ayant excité quelques réclamations, Alexandre Mantegati, prêtre de Plaisance, en prit la défense par une dissertation, à laquelle un autre ecclésiastique de la même ville, Copelloti, opposa un écrit, que l'archiprêlre Casali confirma de son suffrage. -Mantegati répondit, et s'appuya de l'autorité du savant Mura lori qu'il avait consulté. Carbonara se déclara pour Mantegati et lePèreBrignole, Jésuite, pour son adversaire. Au bout de deux ans, Copelloti fit paraître une Dissertation théologico-morale, pour appuyer son sentiment ; et ce fut cequi provoqua l'ouvrage du Père Concilia, intitulé : Le Carême appelant, 1739. Il avait eu communication du manuscrit de Copelloti -, et les deux écrits parurent presqu'en même temps. Concilia, dans le sien, s'élevait avec force contre les Casuites modernes et leur relâchement ;
ANNEE 174o. 97
on sait quelle était à cet égard la vivacité de son zèle (1). Le Père Hercule Monti, Jésuite de Modène, professeur de théologie à Parme, combattit Concilia avec beaucoup de chaleur, et soutint la dissertation de Copelloti ou peutêtre la sienne; car plusieurs la lui attribuaient.
Benoît XIV ne crut pas pouvoir rester étranger à cette discussion, et publia successivement, en 1741, deux Encycliques sur le jeûne quadragésinial. Dans la première du 30 mai, il montrait l'antiquité et le but du jeûne, et déplorait les abus qui s'étaient introduits à cet égard; il exhortait les évèques à veiller à l'observation d'une discipline si respectable, et déclarait qu'on ne devait point donner de dispense sans cause légitime, et surtout de dispense générale à moins d'une grande nécessité; qu'il fallait conserver la pratique d'un seul repas, et qu'on ne devait pas mêler les mets permis et ceux qui ne l'étaient pas-, enfin qu'on devait suppléer au jeûne par d'autres oeuvres pies. Mais quelques-uns ayant prétendu que cette Encyclique ne prescrivait le repas unique et n'interdisait le mélange des mets que dans les cas de dispense générale, et non point pour les dispenses particulières accordées pour des causes légitimes, Benoit XIV adressa aux évèques catholiques une nouvelle Encyclique, du 22 août, pour expliquer la précédente. Il y déclare que le repas unique est de rigueur, soit que la dispense soit générale, soit qu'elle n'ait été accordée qu'isolément et pour des causes légitimes; que cette règle est pour le carême et pour les autres jours de jeûne dans l'année; qu'il en est de même pour le mélange des mets permis et non permis.
Mais de nouvelles difficultés s'étant élevées, et d'autres questions ayant été proposées au Saint-Siège, Benoît XIV crut devoir traiter la chose à fond. C'est le sujet de son Encvclique Libentissimè, du 10 juin 1745. Il y rappelle un mandement qu'il publia à Bologne, lorsqu'il prit possession de celte église, et dans lequel il insistait sur l'observance du
1 Voyez sou article dans la Liste chronologique a la (in de ce volume. T. III. 7
08 A.YNEL 17-io.
jeune quadragésimal. Elevé au souverain pontificat, il avait voulu examiner encore la question, et avait chargé des hommes éclairés de lui dire leur sentiment à cet égard. Ce n'était qu'après les avoir entendus qu'il avait publié les deux Encycliques de 1741, dont nous venons de parler. 11 rappelle ensuite que l'archevêque de Composlelle, premier inquisiteur en Espagne, lui avait exposé de nouvelles diilicultés dans une longue lettre, à laquelle il avait répondu par un bref du 8 juillet 17 44, et ii rapporte ce bref dans sa bulle du 10 juin. Il pose ensuite les règles à observer, pour accorder les dispenses et surtout les dispenses générales, de 1 abstinence quadragésimale. Il faut qu'il y ait des causes sérieuses, générales et non particulières, comme le manque d'huile ou de poisson, une épidémie, l'avis sérieux des médecins.
Le Pape cite à l'appui de ses décisions des exemples qui ne sont pas sans intérêt pour nous. L île de Saint-Domingue dans l'Amérique appartenait à la France, mais n'avait pas d'évêques. Les missionnaires Jésuites, qui desservaient l'île, avaient demandé, en 1742, pour tous les habitants une dispense générale de l'abstinence quadragésimale, dispense qui devait être renouvelée chaque année, parce que le poisson était de qualité pernicieuse, et de plus ne pouvait être facilement amené dans l'intérieur des terres, à cause de la chaleur, et parce qu'on ne pouvait également se procurer des légumes. Il y avait eu presque dans toute l'Europe, dans lesannées 1730, 1733 et 1740, une maladie de poitrine, vraiment épidémique qui atteignait tous les âges; et le pontife raconte, qu'étant alors archevêque de Bologne, il avait reçu des médecins l'assurance que l'abstinence pouvait beaucoup influer sur le développement de la maladie. Le Pape voulait qu'il eût des raisons semblables pour que les évêques demandassent au Saint-Siège la faculté d'accorder ces dispenses générales.
Benoît XIV fait, en terminant, deux remarques qu'il appuyé sur l'expérience : la première, c'est que les médecins ont une incroyable facilité pour exempter les parti-
culiers de l'abstinence, mais qu'ils sont beaucoup plus réservés quand il s'agit de prononcer sur les causes générales ; la seconde, c'est que l'abstinence quadragésimale ne porte point préjudice, même aux tempéraments mous et délicats, et que ce n'est pas son observation fidèle qui augmente le nombre des maladies ou des morts. Voilà comment raisonnait, il y a un siècle, le savant pontife(l).
L'autre Encyclique qui commence par ces mots : Vlx pe/venit, et qui est du 1" novembre, est célèbre parmi les théologiens; elle est adressée aux évêques d'Italie et elle roule sur l'usure et les gains illicites.
Nous avons déjà eu occasion de parler des controverses qui s'étaient élevées sur le prêt. Ainsi, nous avons remarqué la question cjui avait été agitée à Nantes vers 1712, sur le Placement des deniers piipillcdres (*2). Nous avons aussi donn é le précis des discussions très vives qui s'élevèrent parmi les Jansénistes d'Utrecht, au sujet du contrat de rente rachetable des deux côtés, vers 1730 (3). Plusieurs Français avaient pris part à ces discussions, entre autres Legros, Petitpied, Aubert, docteurs de Sorbonne. On disputait aussi, en Italie, sur la même matière. La ville de Vérone ayant fait 'un emprunt, à 4 pour 100, quelques docteurs écrivirent pour condamner cette manière de placer son argent. Le marquis Maffei, littérateur distingué, les réfuta en 1744, dans un livre italien, sous ce titre : De l'emploi de l argent; il cherchait à y établir qu'il n'y avait véritablement d'usure que quand on tirait profit
(1) [[>"ous rapprocherons de cette Encyclique de 1745, un autre bref donné vers le même temps, relatif à une matière analogue. Une coutume ancienne s'était introduite dans une partie des province* de l'Espagne (Castille, Léon et Indes; de manger, le samedi, les extrémités et certaines parties des animaux. La dilîieulte de discerner avec assez de précision dans quelles limites devait se lenfcnmr cet usage entraînait beaucoup de difficultés, pour lesquelles on avait déjà eu plusieurs lois recours au Saint-Siège. Benoit XIV, par un bref du 23 janvier J745, permet pour cet mêmes provinces seulement d'user le samedi de la chair des animaux, sans entrer dans des distinctions qui offraient l'inconvénient le plus réel. ]]
(2) Mémoires, t. i, p. 238.
(3) Mémoires, t, u; p. 165.
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du prêt fait aux pauvres, ou qu'on passait les limites fixées par les lois; mais qu'elle n'existait pas, quand un intérêt modéré était demandé à des riches qui veulent augmenter leur fortune. Maffei avait dédié son livre à Benoît XIV, ce qui n'empêcha pas que l'ouvrage ne fût déféré à Rome. Le Pape réunit plusieurs cardinaux versés dans la théologie et le droit canonique ; il leur adjoignit des religieux de divers ordres, des memhres de congrégation de clercs réguliers, et un prélat fort capable. 11 leur exposa toute l'affaire le 4 juillet 1745, et les chargea, non de donner leur avis sur le contrat qui avait été l'occasion de la controverse, mais de poser des principes constants sur l'usure en général. Ils firent connaître leurs sentiments dans deux congrégations tenues en présence du Pape, le 18 juillet et 1er août, et leurs opinions furent remises par écrit au secrétaire de la congrégation. Ils convinrent unanimement, de cinq points, que l'Encyclique rapporte.
Nous ne voulons présenter ici ces articles que par de courts extraits. 1° Tout lucre tiré du prêt, en raison du prêt, est illicite et usuraire. 2° L'usure ne dépend, ni du taux du profit, ni de ce qu'on prêle à un riche ou à un pauvre, à celui qui n'est pas dans le négoce ou à un négociant. 3° Il peut y avoir des titres étrangers au contrat, qui légitiment le profit que l'on tire au-delà du principal. 4° Il y a parmi tant d'espèces dejconlrats des manières 1 gitimes de gagner. 5° C'est une erreur de penser qu'il se trouve toujours, ou avec le prêt des titres légitimes, ou séparément du prêt des contrats, en vertu desquels il soit permis d'exiger un intérêt. Benoît XIV déclare dans son encyclique qu'il approuve et confirme ces principes. 11 engage les évêques à les enseigner et à les observer. Mais il ne veut rien décider sur le contrat particulier qui a donné lieu à la controverse et sur lequel, dit-il, on na pas tous les renseignements nécessaires (l), ni sur les au-
(I) f[ Beaucoup disent que le contrat particulier fait parla ville de Vérone, élait un contrat de rente vaehtlablc des deux côtés. Voyez M. Carrière, de Cunlractibiis, n° J:J70. Voyez, sur cet extrait, le même auteur u,. 12I8-
très contrais sur lesquels les théologiens sont partagés. Le pontife finit en donnant quelques avis. On doit se mettre en garde contre le bien de l'usure et les tentations de la cupidité; évitera la fois l'extrême sévérité et. le relâchement; ne pas injurier les partisans de l'opinion contraire ; bien se persuader enfin que la question de l'usure n'est pas seulement une question de mots, comme quelques-uns le prétendent (1).
Toutefois cette décision ne termina pas la controverse; les partisans du prêt ont prétendu que cette l'encyclique bien entendue ne condamnait pas leurs sentiments; et ils en ont présenté différentes interprétations. Ces disputes enfantèrent beaucoup d'écrits, soit en Italie, soit en Allemagne, soit en France.
En Italie, l'année qui suivit l'Encyclique, Maffei donna à Rome même, avec les permissions ordinaires, une nouvelle édition de son livre, et il mit en tête et l'Encyclique et une lettre que lui-même avait adressée au Pape. Mais presque aussitôt, il rencontra de formidables adversaires. M. Ballerini le réfuta dans son livre intitulé: La doctrine de F Eglise catholique sur l'usure, Bologne 1747. Ce fut
(I) Benoît XIV rappelle cette doctrine dans son traité de Synodo diocesa, 1. x, c. 4; «-lie est enseignée d'une manière plus précise encore dans une instruction adressée , par son ordre, au Père Charles-Félix, religieux capucin et missionnaire en Afrique; cette instruction est du 27 avril 1749, et a été rédigée clans la congrégation du Saint-Ollice, en présence du Pape. Il s'agissait de donner des règles pour diriger les esclaves chrétiens, qui étaient dans le cas d'avoir quelques fonds à placer. Après avoir renvoyé le Père à l'Encyclique Vix pervertit; après avoir rappelé qu'elle défend tout profit qui provient du prêt, quand même ce profit serait modéré, et demandé seulement à des riches, à moins qu'il n'y ait ou des titres extrinsèques, ou un contrat différent, comme de rente, de change, ou de société; voici l'application qu'on fait de ces règles: « Comme donc il ne peut exister un véritable » contrat de société entre un capitaliste et un négociant qui donne des ga- » ranties pour la rentrée des fonds et pour un profit certain, tout ce qui est » exigé au-delà du capital est injuste et illicite. Or quoiqu'un prêteur puisse » demander un certain profit à raison d'un danger extrinsèque, auquel scs » fonds sont exposés, cependant, comme dans la pratique il est très-difficile » d'apprécier ce péril, on pense que vous donnerez aux malheureux esclaves » chrétiens un conseil sage en les détournant de ce contrat, et en les enga- » sreant à avoir recours à d'autres movensnu à d'antres contrats. •
102 ANNÉE 17 i:;.
dans le même but que le P. Concilia, ce terrible adversaire de la morale relâchée, fit paraître son Commentaire sur F Eric) cliqué, et peu après son traité sur V Usure du tripla contrat (l).
Pour l'Allemagne, Concina avait attaqué plusieurs Jésuites de l'Université d'Ingoïstad, et en particulier le P. Pikler, comme éludant par divers sophismes les décisions de l'Eglise. Pour venger ses confrères, le P. Zecli, professeur de la même université, fit paraître l'ouvrage intitulé: Rigor moderatus duel rince pontijiciœ circa usuram, dans lequel il s'attache a démontrer que le P. Concina étend audelà de leursens naturel les défenses portées par l'Encyclique, en les appliquant à descontratsqu'elle laisse intacts.
En France aussi, la controverse se ranima vers le même temps, et elle se prolongea sous des formes diverses jusqu'à la fin du siècle. Nous croyons devoir citer les principaux ouvrages qu'elle enfanta pour ou contre.
L'abbé Mignot, docteur de Sorbonne et membre de l'Académie des inscriptions, écrivain capable, mais hardi, appartenant au parti de l'appel, s'empara d'un Traité des prêts de Commerce, composé par Aubert, curé de Chaînes, le refondit, et le fit paraître en 17f>9, en 4 vol. in-12. Déclaré pour la légitimité du prêt de commerce, il y traitait assez mal les scholastiques qu'il accusait d'avoir embrouillé ces matières. On trouve, à la fin de l'ouvrage, des consultations de docteurs et d'avocats, mais qui ne portent aucune signature, circonstances qui en diminuent beaucoup l'autorité. La même cause trouva vers le même temps bien d'autres partisans ; et ils se multiplièrent de jour en jour. L'abbé Laforest, curé de Sainte-Croix, à Lyon, publia en 17G9, un Traité de V usure et des intérêts, où il adoptait entièrement le sentiment de Mignot, et prétendait se prévaloir de l'Encyclique de Benoît XIV. Un ouvrage qui ne
(1) Benoît XIV, dans son traité (teSynodo, 1. x, c. 4, imlO, cite avecélo^e le Commentaire de Concina. Celui-ci avait d'ailleurs été un des consulteurs dont l'avis avait préparé l'Encyclique.
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fit pas moins de bruit fut celui qui parut sous le litre: Théorie de l intérêt de l'argent, tirée des principes du droit naturel de la théologie et de la politique, contre l'abus de l'imputation de V Usure, Paris, 1780, in- 12. On assure que le fond de l'ouvrage est de Rulié, curé de Saint- Pierre de Cahors, mais qu'il a été refait par Gouttes, alors curé d'Argelines, avec l'aide du célèbre économiste Turgot (l). L'article Usure du Dictionnaire de Théologie, que Bergier composa vers 1790, et qui entra dans l'Encyclopédie méthodique, ne fit pas moins de sensation : l'auteur, sans se prononcer nettement, y dit qu'aucun des arguments allégués par ceux qui condamnent le prêt de commerce ne lui a paru démonstratif et sans réplique, et il essaie de montrer que les passages des SS. Pères ne sont pas applicables au temps présent. La même année, Gratien, alors Lazariste et supérieur du séminaire de Chartres, et peu après évêqueconstilionnel, publia en latin un Traité scholastiquesur les contrats de prêt , dans lequel il se prononce également pour la légitimité de l'intérêt (2).
Parmi les écrits qu'on publia dans un sens opposé, nous remarquons les suivants. Barthélémy De la Porte, prêtre du diocèse de Montpellier, et théologien appelant, fit paraître ses Principes théologiques, canoniques et civils sur l'Usure, 3 vol. in-12; Paris, 1762. L'auteur ne se borne
(1) Tel est l'avis de l'auteur du Dictionnaire des Anonymes. On trouve dans les OEiwres de Turgot, un Mémoire sur le prêt, présenté au conseil d'Etat : le but est de prouver qu'on ne doit pas interdire de tirer un profit du prêt, et que la loi ne doit pas intervenir dans la fixation de l'intérêt.
(2) Parmi les autres ouvrages, qui parurent à la même époque en faveur du prêt intéressé, nous citerons une Dissertation sur la légitimité d' intérêt d'argent dans le commerce, par Gaslumeau*, audieneier de La Rochelle, 1756, in-12; — l'Examen théologique sur là soeiélè dit //relu rente, 1762; l'on trouve à la suite de cet ouvrage des approbations des Facultés de théologie ou de droit de Cologne, de la Faculté de théologie de Trêves, et de beaucoupde doctrines de diverses Facultés; mais ces approbations ne portent point de signature, à l'exception de celle que donna, en 1745, M. de Baiteustein, évêque de Baie; — La lettre à Monseigneur V Archevêque de Lyon, sur le prêt h intérêt, Avignon, 1763. Cette lettre fut attribuée à Prosper deRoyer; mais Barbier, dans le Dictionnaire des Anonymes, n° 9279, assure que Voltaire y eut la part principale.
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pas à y poser des principes généraux; il en fait l'application à toutes les matières qui sont l'objet des contestations, aux billets à ternie, aux monls-de-piété, aux lettres de change, au cours des places de commerce, à l'emploi des deniers pupillaires, etc. Si sa doctrine peut paraître sévère, du moins on ne peut nier qu'il n'entende très bien les matières, et qu'il ne fût très au courant de tous les usages de la bourse. Il joint à son ouvrage des consultations de docteurs de Sorbonne, sur les divers objets qu'il a traités, et ces consultations sont signées de leurs auteurs. De la Porte continua à défendre la même doctrine dans diverses additions qu'il fit à cet ouvrage, et dans d'autres écrits qu'il publiait successivement pour réfuter les défenseurs du prêt intéressé. Lecocq, supérieur général des Eudistes; le P. Hyacinthe de Gasquet, capucin; Delaux, docteur de Sorbonne; le P. Carpuac, cordelier, et un assez grand nombre d'autres, soutinrent les mêmes doctrines avec plus ou moins de solidité (1).
[[On voit que ces débats théologiques continuèrent jusqu à la révolution française. Jusque-là la législation civile avait été en France en harmonie avec les sentiments plus communément reçus parmi les théologiens; et ces sentiments étaient d'ailleurs partagés par. les plus célèbres jurisconsultes, tels que Domat et Pothier (•>). Mais dans la seconde moitié du siècle les philosophes et les économistes s'efforcèrent de faire prévaloir d'autres opinions. Partant du principe, qu'ils soutenaient avec chaleur, que la seule usure oppressive est défendue par la loi naturelle, ils défi) Nous renvoyons pour de plus amples détails à trois articles insérés dans V./mi de la Religion, t. xxt, sous le titre d'Essai historique sur lu controverse touchant le prêt à intérêt. [[Voyez aussi dans les Prœlectiones majores de conlructibus, de M. Carrière, les notes savantes sur les nos 11 15 et 1116.]] (2) Voyez Domat, Lois civiles, 1. 1, titre VI j Pothier, Traité du prêt de conscription, no 13. M. Ambroise Rendu, dans les Considérations sur le prêt a intérêt, in-8°, Paris, 1R06, cite les arrêts du parlement de Paris qui sont conformes aux mêmes principes; et entier les autres l'arrêt rendu, le ■lljanvicr 1777. Peu d'années avant la révolution, l'avocat Maultrol publia sur la même matière un savant ouvrage intitulé: l'Usure considérée relativement au droit naturel, 4 vol. in-12.
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mandaient que toutes les entraves fussent levées par la loi eivile. Nous avons déjà nommé plus haut le ministre d'État Turgot, Jérémie Bentham publia en anglais, en 1787, ses Défenses de l'Usure, avec Lettres sur V inconvénient des lois qui forment le taux de V argent, ouvrage qui, plus tard, fut traduit en français. Ces théories nouvelles prévalurent sur l'esprit public. Dès le 3 octobre 1789, une loi déclara qu'on pouvait retirer du prêt un intérêt fixé par la loi : une autre loi du 16 avril 1793 déclara que l'argent était une marchandise. L'excès des usuriers obligea plus tard les auteurs du Code civil a établir un intérêt légal, en admettant cependant un intérêt conventionnel pour les cas où la loi ne le défendrait pas (art. 1907), et enfin la loi du 3 septembre 1807 statua (art. l)que » l'article conventionnel ne pourrait excéder en matière » civile cinq pour cent, et six en matière de commerce. » Cette législation nouvelle enfanta de nouveaux doutes, et donna naissance à beaucoup d'écrits où des opinions contraires sont enseignées. Nous n'avons pas à ranimer cesdiscussions, ni à parler des réponses de la cour de Rome auxquelles elles ont donné lieu. Les détails dans lesquels nous sommes entrés prouvent assez que l'Encyclique Vix pervenit n'a pas eu pour but de définir tous les points controversés; mais elle n'en a pas moins établi des principes incontestables, qu'on n'eût jamais dû perdre de vue, en traitant ces questions délicates, sur lesquelles le Saint- Siège s'est réservé de prononcer définitivement. ]
— Le 30 juin. Consécration de l'église Saint-Sulpice , A Paris, par les évéques de l'assemblée du clergé. Cette cérémonie fut très - pompeuse -, et l'achèvement de cette église, commencée depuis cent ans, fut un monument du zèle de plusieurs curés et de la générosité des paroissiens. Le faubourg Saint-Germain ayant pris de très-grands accroissements sous Louis XIV, l'ancienne église Saint-Sulpice ne suffisait plus pour la population. Jean-Jacques Olier, alors curé de la paroisse, et l'un des prêtres les plus recommaûdables de ce siècle, par ses vertus et son mérite,
entreprit de bàlir une nouvelle église. La première pierre fut posée le 20 février 16-16, par la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV. La reine promit une somme considérable pour elle et pour le roi son fils. Gaston, duc d'Orléans, oncle du roi, qui demeurait au Luxembourg, retint une chapelle pour lui dans la nouvelle église, et promit de donner chaque année 10,000 livres jusqu'à l'entier achèvement de I l'édifice. Le prince de Coudé, qui demeurait aussi sur la paroisse , retint également une chapelle ; et cet exemple fut suivi par plusieurs grandes familles du faubourg. On commença par bâtir la chapelle de la Sainte-Vierge, et par jeter les fondements du chœur. Les troubles de la Fronde firent interrompre les travaux , et M. Olicr donna la démission de sa cure, en 1652. Ses successeurs, Le Ragois de Brélonviliers et Rap-uier de Poussé , reprirent les constructions. La chapelle de la Sainte-Vierge fut bénite par ce dernier, en 1667 , et, le 20 décembre 1673 , François de Harlay , archevêque de Paris, assisté de trois évêques, bénit le nouveau chœur et les chapelles qui sont autour. L'année suivante , on commença les fondations des piliers de la croisée; mais on fut obligé de cesser les travaux en 1673, à cause des dettes que la fabrique avait été obligée de contracter. Ils ne furent repris que quarante ans après par les soins de M. Languet de Gergy, alors curé. Il ranima le zèle de ses paroissiens. Les prêtres de sa communauté et le Séminaire contribuèrent largement; et une communauté de pieux gentilshommes (1). formée sur la paroisse, donna 30,000
(I) Il s'était formé à Paris, vers la fin du xvnesièle, quelques communautés de pieux gentilshommes qui vivaient dans les pratiques de la piété et de la charité. C'était l'abbé Ërchier, fondateur du petit séminaire de baint-Sulpice, qui avait eu cette heureuse idée. Il réunit d'anciens militaires et d'autres qui avaient un rang dans le monde ; il s'y joignit des jeunes gens de fammes distinguées, qui venaient à Paris pour orner leur esprit de connais' sarees utiles. M. Brenier leur donna un règlement: ils passaient une partie de leur temps à visiter les hôpitaux, les prisons; et les curés de Saint Sulpice les employaient surtout à visiter les pauvres houleux. Leur supérieur était choisi parmi eux. Une de ces communautés acheta d'abord auprès de
livres. Le 4 décembre 1719 , le duc d'Orléans, régent , posa la première pierre du poriail latéral du midi. Il accorda une loterie, qui fut ouverte , en 1721, pour contribuer aux dépenses (1). Le 13 décembre 1723, après une messe du Saint-Esprit, le curé et son clergé allèrent en procession, en.cbantant des psaumes, ouvrir les tranchées pour les autres fondations. Les premières pierres des piliers restants furent posées par le comte de Clermont , de la maison de Coudé, par les cardinaux de Polignac et de Bissy, et par MM. de la Houssave e( Doson , l'un conseiller d'Etat, l'autre président aux requêtes. Le 21 août 1732, la première pierre du maître-autel fut posée par le nonce du Pape, Jacques d'Ilcio, archevêque de Rhodes, et; le 20 mai 1734, cet autel fut consacré par M. Languet, archevêque de Sens, frère du curé. Le 12 mai 1733, on commença à travailler au grand portail , et depuis on y travailla jusqu'en 1764.
En 1745, l'église étant suffisamment close pour être consacrée , on transporta , le 29 juin , dans la chapelle du
Saint-Sulpice le local occupé depuis par les sœurs de l'instruction, rue du Pot-de-Fer. Puis elle alla h biter l'hôtel de l'Enfant- Jésus, hors la barrière de Sèvres Elle revint ensuite rue du Pot-de-Fer. Elle avait pour supérieur en 1721, M. Balthazar de Raphaelix et ce fut lui qui donna à M. Languet trente mille livres pour la construction de l'église, à la condition d'avoir une chapelle et de pouvoir l'orner; ce qui fut accordé. M. de Raphœlix fut fait piètre et devint chanoine d'Angers; il quitta alors la communauté et fut remplacé comme supérieur par le président Annillot. La société vint à se dissoudre, malgré les efforts que fit pour la rétablir le comte de Cherbourg, mort le 24 avril 1706 après avoir laissé à la paroisse une somme d'argent pour commencer un hôpital pour les pauvres femmes, sur le modèle de celui de la Charité pour les hommes ; établissement qui n'eut pas lieu par l'opposition des habitants de la rue Ferou. Voyez Remarques historiques sur Sainl-Sulpice, p. 84.
Nous voyons qu'il existait en 16% deux autres communautés semblables, l'une rue de Vaugirard, dont fui eut supérieurs successivement MM. le Doyen et Moreau : et l'autre rue de Sèvres, dont était supérieur M. d'Aubusson. 11 paraîtrait que quelques-unes de ces sociétés se réunirent; mais on n'en voit plus de traces après la moitié de ce siècle.
(I ) [| Nous ne parlerons pas des anecdotes plus ou moins authentiques qui ont été souvent repétées sur les moyens ingénieux pour lesquels le pieux curé se procurait les fonds pour l'achèvement de son église. Nous croyons néanmoins ne devoir pas passer sons silence l'espère de controverse qui s'éleva à
Séminaire, les reliques des martyrs qui devaient être posées sous l'autel. Le lendemain , 30 juin , les archevêques et évèques de rassemblée du clergé, au nombre de vingt et un, allaient processionnellement chercher les reliques au Séminaire. On les porta à l'église en grande pompe. M. de Raslignac, archevêque de Tours, qui présidait rassemblée du clergé, consacra l'autel de la Sainte- Vierge, et y déposa des reliques des saints Maurice et Primitif. Ensuite six archevêques et six évêques se rendirent chacun vis-à-vis autant de piliers de chœur et de la nef, et y firent les onctions prescrites. Ou publia dans le temps une relation de la cérémonie, qui fut très-imposante. Celte relation ayant été envoyée au roi de Prusse , Frédéric II , ce prince l'en félicita par une lettre du 4 octobre 1748, qui fut rendue publique (1).
L'abbé Languet ne vit pas l'entier achèvement de son église. Epuisé de travaux, il résigna sa cure, en 1748, à I abbé Dulau d'ÀUemuns, son vicaire. Il fut nommé alors
l'occasion delà loterie qui fut établie dans ce luit en 1721. Les Nouvelles ecclésiastiques (Paris 1732, p. 172) attaquèrent d'abord ce moyen avec une àpreté extraordinaire. Plus tard l'abbé Coudrctte, du parti des appelants, (il paraître une Dissertation théologique sur les loteries, 1 vol in- 12, 17i2, dans laquelle il prétend que M. le curé de Saint-Sulpice avait tiré près de cinq millions de sa loterie, déduction faite des frais. Plusieurs des arguments par lesquels il prétend prouver que ce moyen est illicite sont exagérés: les autres roulent sur des inconvénients qui sont attachés trop ordinairement à cette sorte de contrat aléatoire, niais qui n'empêchent pas qu'il ne puisse être quelquefois autorisé sous différentes conditions. Voyez M. Carrière, Prœlectiones majores de Contraclibus, n"5948; Collet, de Contraclibus, etc. J
(1) [[Cette lettre du célèbre Frédéric II est trop honorable pour M. Languet pour que le lecteur ne la voie pas avec satisfaction :
« Monsieur, j'ai reçu avec plaisir le procès-verbal de la consécration de « votre église ; l'ordre et la magnificence des cérémonies ne peuvent que don- « ner une grande idée de la beauté du temple qui en a été l'objet, et sufli- « raient pour caractériser votre bon goût. Mais ce qui, je le sais, vous distin- « gue bien plus encore, c'est la pieté, la charité et le zèle que vous faites « éclater dans la conduite de votre église, qualités qui pour être de nécesu site dans un homme de votre état, ne lui méritent pas moins l'estime et l'af- « lection de tout le monde. C'est 'a elles que vous devez, monsieur, le té- « inoignage que je veux bien ici vous donner de la mienne, » Voyez Remarques historiques sur l'église Saint-Sulpice, pag. 195. V
à l'abbaye de Bernay 5 mais il ne cessa point de remplir lui-même des fonctions cnriales, de faire le prone dans la paroisse, etc. 11 donnait aussi ses soins à l'établissement de l'Enfant- Jésus, qu'il avait formé hors la barrière de Sèvres, pour de jeunes personnes de familles nobles, mais indigentes. 11 avait acheté pour cela un terrain qui avait été occupé par la communauté de gentilshommes, dont il a été parlé ci -dessus. Son premier dessein avait été d'y établir un hospice pour les pauvres filles ou femmes malades de sa paroisse; mais ensuite il préféra former une maison d'éducation pour les jeunes filles nobles. Seulement on recevait dans un quartier séparé de la maison de pauvres femmes que l'on occupait à de gros ouvrages et que Ton y nourrissait ; le soir elles retournaient chez elles. Leur nombre s'éleva successivement à plusieurs centaines. Le curé fut aidé dans cet établissement par les dons de la reine, de la marquise de Lassay et d'autres personnes pieuses. Il confia la direction de la maison aux dames hospitalières de Saint- Thomas de Villeneuve, dont la maison chef-lieu n'était pas éloignée.
M. Languet mourut dans son abbaye de Bernay, le 1 1 octobre 1750. Son corps fut rapporté à Paris et inhumé dans une chapelle de son église , où on lui érigea un mausolée qu'on y voit encore (l). Le pieux curé méritait un tel monument par son zèle pour la construction de son église. On ne saurait onblier que c'est à lui que l'on doit cet édifice religieux, l'un des ornements de la capitale. Déplus, la part qu'il prit à une foule de bonnes œuvres doit rendre sa mémoire chère à sa paroisse. Il favorisa l'établissement de plusieurs communautés. Plein de sollicitude pour les pauvres , il distribuait annuellement des sommes considérables que la confiance publique mettait entre ses mains. En 1725, le pain étant fort cher, il vendit, pour en procurer aux malheureux , ses tableaux et tout ce qu'il avait de rare et de précieux. Il fit passer des sommes à Mar-
1 Le Mausolée de M. Languet est dû au ciseau tle Slodls, sculpteur estimé, mort eu l7t>4. Les connaisseurs ont beaucoup loué la figure rie M. Languet.
HO ANNÉE 17 i>.
seille lors de la peste de 1720. On dit que Mll,(i de Cavoye, femme pieuse el riche , qui le secondait dans ses largesses , lui ayant fait un legs de plus de 600,000 livres, il ne prit que 30,000 livres pour les pauvres, et abandonna le reste à la famille. Il avait refusé répiscopat. Celait d'ailleurs un homme non moins distingué par son esprit, ses réparties ingénieuses, sa sagesse et son habileté dans les affaires que recommandable par ses vertus pastorales.
Le portail et les tours de Saint - Sulpice ne furent terminés qu'après la mort de l'abbé Languet. On suivit d'abord les plans de Servandoni et le portail qu'il exécuta est un des plus beaux monuments de l'architecture moderne-, maison lui retira la direction des travaux à la suite d'un procèsqu'il eut avec la fabrique. Une des tours, celle du midi, fut élevée par Maclaurin; on la trouva trop simple et trop peu en harmonie avec l'ensemble; et l'autre tour fut exécutée sur les plans de Chalgrin et dans un style plus orné. On se proposait d'abattre la tour du midi pour la rendre semblable à l'autre : la révolution a fait ajourner ce projet (1).
— Le 15 septembre. Le prince Charles- Edouard Stuart, fils de Jacques III, le fait proclamer roi a Pekth , puis a Edimbourg (2). Nous avons vu plus haut que
(1) L'extrême étendue de la paroisse Saint-Sulpice qui embrassait tout le faubourg Saint-Germain, jusque par delà les Invalides, avait l'ait songer plus d'une l'ois à établir une suceurs île pour la partie la plus éloignée. En 1737 le curé et la fabrique donnèrent leurconsenlemenl à l'érection d'une succursale. Le 19 mars l":i8 on posa la première pierre d'une église qui fut en état d'être bénite le 11 août suivant. Le curé de Saint-Sulpice y établit des prêtres, il lit élever a ses frais des bâtiments pour les frères des écoles chrétiennes et pour les catéchismes, et acheta une maison pour les dames de Saint-1 bornas de Villeneuve qui y faisaient l'école. L;: population ayant augmenté dans ce quarlier, appelé le Gros-Ciillou, M. Dnlau, successeur de M. Langue! a Saint- Sulpice, entreprit en 17(i3 d'agrandir l'cglisc. La première pierre fut posée par le comte de Croismare au nom de P. iris Duverncy, gouverneur de l'Ecole Militaire. M. Dulau donna plus de 50,000 livres pour ces travaux. En l'an 1777, la succursale fut ergée en paroisse indépendante de Saint-Sulpice.
(2) Si nous faisons ici mention de cet événement, c'est moins pour entrer dans des détails politiques qui sont étrangers à notre plan, qu'afin d'avoir occasion de présenter des faits qui se lient avec ce même événement, et qui rentrent dans l'objet de ces mémoires.
ANNEE 17io. Jii
le prétendant s'était retiré dans l'État de l'Eglise, où les Papes avaient pourvu généreusement à ses besoins. Il y épousa une princesse Sobieski, dont il eut deux fils, Charles- Edouard et Henri-Benoit. Celui-ci , titré duc d'Yorck, embrassa depuis l'état ecclésiastique et fut revêtu de la pourpre sous Benoît XIV. L'aîné se signala, en 1745, par un effort courageux pour le maintien de ses droits. Regardant la guerre qui existait entre l'Angleterre et la France comme une circonstance favorable à sa cause, il s'embarque à Nantes , le 12 juin , et arrive en Ecosse , où il se voit bientôt à la tête d'une petite armée. Les Sluarts avaient toujours des partisans dans ce pays, ancien domaine de leurs ancêtres. Les montagnards accourent se ranger autour du fils de leurs rois. Le prince Charles fait proclamer son père, et se fait reconnaître régent des trois royaumes. Le gouvernement anglais met sa tête à prix, et promet 30,000 livres à quiconque le livrera. Le jeune prince se montra plus généreux. Il défendit, par un manifeste , d'attenter à la vie de Georges II ou des personnes de sa famille.
Il fallait soutenir ce langage par quelque victoire. Charles en remporta une, le 2 octobre, à Preston-Law, pénétra bientôt après en Angleterre , et y répandit la terreur parmi les amis du gouvernement. Ces succès portèrent le gouvernement à prendre des mesures contre les catholiques. Il ne paraît pas cependant qu'ils se fussent déclarés en grand nombre , et quoiqu'il soit permis de croire qu'ils faisaient des vœux pour un prince de leur communion, on ne voit point qu'ils aient beaucoup grossi ses drapeaux. L'historien Smolelt remarque qu'à peine deux cents Anglais se joignirent à lui , et encore il ne dit pas si ce faible renfort était composé de catholiques ou de Jacobites-protestants. Quoi qu'il en soit, l'animosilé nationale se renouvela. Le cri ordinaire : point de papisme l se fit entendre. Plusieurs piètres furent arrêtés. Le clergé prolestant montra un zèle fort vif, et profita de ce prétexte pour recommencer ses clameurs contre l'Église ro-
maine. Anglicans et non-conformistes rivalisèrent de dévouement. Les prédicateurs tonnèrent en chaire contre les catholiques : Herring , archevêque d'Yorck, le savant Warburton , depuis évoque de Glocester, et une foule d'autres, se signalèrent en cette occasion. Les presbytériens montrèrent peut-être plus d'ardeur encore , eux qui avaient établi à Londres, peu d'années auparavant, un cours de sermons pour réprimer ce qu'ils appelaient les progrès du papisme.
Tant d'efforts ne furent pas perdus. Le prince Charles ne gagna que peu de partisans en Angleterre, et il n'y eut que des succès éphémères. Il s'était avancé jusqu'à vingtcinq lieues de Londres; mais bientôt ne se trouvant nullement appuyé, il fut obligé de regagner l'Ecosse; il éprouva une défaite complète à Culloden, le 27 avril 1746. Il erra longtemps dans les bois et les montagnes, toujours poursuivi, mais protégé par la fidélité des montagnards, dont aucun ne se laissa tenter par l'appât de la récompense promise à celui qui livrerait le prince. Après avoir couru pendant cinq mois les plus grands dangers, il réussit à s'embarquer pour la France , où il aborda heureusement.
Telle fut la dernière tentative des Sluarts pour recouvrer le patrimoine de leurs ancêtres. Les tristes suites qu'eut cette expédition pour l'Ecosse, contribuèrent à y éteindre le parti jacobite. Le gouvernement anglais déploya une grande sévérité dans ce pays. Plusieurs lords, et un grand nombre d'officiers qui avaient pris les armes en faveur du Prétendant, furent mis à mort. On fusilla beaucoup de montagnards, on dévasta leur pays, on y mit des garnisons. Les vexations, les recherches, les emprisonnements signalèrent l'entrée des vainqueurs. Les catholiques surtout fuient en proie aux plus grandes rigueurs. On abattit leurs églises; on détruisit un séminaire qu'ils avaient établi à Scalan ; on chercha avec ardeur les missionnaires. Les uns furent obligés de se cacher; les autres furent pris. M. Colin Campbell mourut des suites des
ANNÉE i74;i. 113
mauvais traitements qu'il avait reçus. Les PP„ Gordon et Cameron, Jésuites, finirent leurs jours en prison. Huit autres, après avoir langui longtemps dans les cachots, furent bannis à perpétuité. On envoyait des soldats pour chercher les prêtres, et on assurait des récompenses à ceux cjui en découvraient.
Au milieu de cette terreur générale, M. Hugues Mac'donald, évêque de Dia, et vicaire apostolique pour le pays des montagnes (1), passa en France. Il était spécialement désigné aux soldats, et il resta plusieurs années en exil, avant de pouvoir retourner près de son troupeau. M. Jacques Gordon, évêque de Nicopolis, et vicaire apostolique du midi de l'Ecosse, mourut au milieu de ces traverses. M. Alexandre Smith, évêque de Misinople, son coadjuteur et son successeur, se tenait caché à Edimbourg. Il fut plus dune fois dénoncé et poursuivi.
Cet état de choses dura même, sans aucun prétexte, lorsque tous les ressentiments devaient être effacés, et les mémoires que nous avons consultés déplorent les rigueurs que l'on exerçait sur les catholiques, et particulièrement sur le clergé. En 1751, on prit deux prêtres, MM. Grant et Gordon. Ce dernier fut banni. M. Robert Maitlant fut proscrit par un jugement solennel. On décernait des récompenses à qui trouvait un prêtre. L'évêque de Dia étant retourné dans son vicariat, y fut poursuivi et se retira a Edimbourg, où il fut dénoncé et mis en prison en 1755. On donna huit cents écus à celui qui l'avait pris. Tel était encore à cette époque l'état de troubles de cette mission. Les catholiques d Ecosse intercédaient en vain
(I) En 1726, on avait divisé l'Ecosse en deux vicariats apostoliques. Il n'y en avait eu qu'un jusque-là, qui avait été rempli d'abord par M. Nicolson, évêque de Peristacliium. On lui donna pour coadjuteur, en 1706, Jacques Gordon, qui fut sacré à Rome en qualité d'évêque de Nicopolis. 11 se rendit, secrètement en Ecosse, et succéda, en 1719, à M. Nicolson, qui mourut cette année. Ce fut sous lui qu'on divisa l'Ecosse en deux vicariats, l'un de la plaine, l'auiredes montagnes. L'évêque de îVicopolis retint le premier de ces districts. Il avaitpour coadjuteur, Jean Wallacc, évêque de Cvrrha, qui fut mis eu prison, en 1722, a\ec d'autres calho'iqucs, et qui mourut en 1734.
ili ANNEE 1746.
pour obtenir d'être plus tranquilles. Ils faisaient agir les vicaires apostoliques en Angleterre, et les ambassadeurs des puissances catboliques à Londres. Ils n'obtinrent justice que lentement et imparfaitement. La rigueur dont on usait envers eux était d'autant plus étonnante, qu'on suivait un tout autre système à l'égard des catholiques en Angleterre même. Ceux-ci obtenaient de jour en jour plus de liberté, et le gouvernement s'accoutumait de plus en plus envers eux à une tolérance plus marquée.
— Le 29 juin. Canonisation de cinq bienheureux. [[Nous croyons devoir donner quelques détails sur les circonstances de. celte solennité. Chacun sait que le principal ouvrage qui avait établi la réputation de Benoît XIV, c'était son Traité de la Béatification et de la Canonisation des saints. On désirait voir celui qui avait retracé avec tant d'érudition et de prudence les règles à suivre dans des affaires si importantes, les mettre lui-même à exécution (1).]] Déjà le pontife avait procédé, le 23 avril 1741, à la béatification d'Alexandre Sauli, Barnabite, évêque d'Aléria, en Corse, mort en 1592 ; et le 7 avril de l'année suivante, à celle de Camille de Lellis, le même dont il va être parlé : il avait, par d'autres décrets rendus en 1743 et 1744, approuvé le culte rendu de temps immémorial à Nicolas Albergai, chartreux, puis évêque de Bologne, et cardinal, mort en 1443 (2); et à Benoît de Philadelphie, simple frère laïque de l'ordre des Franciscains réformés, mort en 1589 (3).
(1) C'est l'observation du Père Azevedo, qui publia en 1749 tous les actes relatifs a la canonisation «les cinq bienheureux et auquel nous empruntons les détails suivants.
(2) On a dans l'appendice de l'ouvrage de Benoît XIV, sur la Canonisalion des Saints, un recueil fait avec beaucoup de soin parles ordres du l'ontife de tout ce qui se rapporte à la cause du bienheureux Àlbergati.
(3) Nons avons marqué également sous le 2S avril 1742, deuxautres actes «lu iJiOnic genre.
[[ Il avait aussi donné une constitution pour rétablir l'ancien usage, d'après lequel la solennité des canonisations et béatifications ne devait avoir lieu que dans la basilique vaticane. Ses prédécesseurs, Benoît XIII et Clément XII, y avaient dérogé à l'occasion de plusieurs canonisations qu'ils avaient accomplies dans l'église patriarcale de saint Jean-de-Latran. Le Pontife, après avoir rappelé les motifs qui doivent faire préférer la basilique de Saint-Pierre, décrète que c'est elle où se feront à l'avenir ces actes solennels, qui sont le plus beau triompbe de l'Eglise (l). Dès l'année 1744, il avait travaillé lui-même avec application à l'examen des miracles des cinq bienbeureux, Fidèle de Sigmaringen, Camille de Lellis, Pierre Regalada de Léonissa, et Catherine de Ricci : ces causes ayant donc été jugées avec toute la maturité désirable, il tint, le 18 avril 1745, un consistoire secret pour demander l'avis définitif des cardinaux. Il y fit une belle allocution, dont nous rapporterons quelques traits. Il y donne d'abord des détails pleins d'intérêt et très-instructifs sur ce qui le concerne lui-même. «Arrivé, dit-il, à l'âge de soixante-onze » ans, nous pouvons allirmer que nous en avons employé » cinquante à des éludes ecclésiastiques, et principalement » à celles qui concernent la béatification et la canonisation » des saints. Admis d'abord dans la familiarité du prélat » Caprara, l'un des consulteurs de la congrégation des » Rits, nous avons été ensuite placé par Clément XI » parmi les avocats consistoriaux ; et par l'ordre du même » Pontife nous avons été chargé spécialement de pour- » suivre la cause de la canonisation des bienbeureux » Pie V et Catherine de Bologne ; et nous avons fait éga- » lement d'autres travaux pour un grand nombre d'autres » causes. Ensuite la charge très-honorifique de promoteur » nous ayant été confiée, nous l'avons remplie pendant » vingt-deux ans, avec tout Je soin possible, et nous pouvons » amplement allirmer que nous avons toujours pris sur
(1) Bulle Ad seputcra apostolorum, t. i du bullairc de Benoit XIV.
lin AiNNÉE 1746.
nous-mème ce que ce travail avait de plus lourd. Il ne nous a pas sulli de donner notre application aux affaires qui se présentaient- nous avons entièrement parcouru tous les actes de la congrégation des Rils, toutes ses archives et ses monuments 5 prenant des notes cxaclessur tout ce qui pouvait avoir de l'importance. Nous le dirons avec vérité, toutes les béatifications et toutes les canonisations qui ont été faites sous les pontificats de Clément XI et Benoît XIII, ont été accomplies par nos labeurs et nos veilles ; et nous pourrions également nous attribuer celles qui ont été faites par Clément XII, puisque toutes ces causes avaient été non-seulement introduites, mais discutées et examinées par nos soins. Admis dans le Sacré-Collège par Benoît XIII, et placé parmi les cardinaux consulteurs de la même congrégation, nous avons continué, tant que nous l'avons pu, à assister à ses séances. Peu après l'église d'Ancone d'abord, et ensuite celle de Bologne, nous ont été confiées, et nous les avons administrées pendant douze ans: quoique la sollicitude pastorale nous ait grandement occupé, nous avons cependant tellement économisé nos instants, en prenant même quelques heures sur le repos de la nuit, qu'enfin nous avons pu rassembler, mettre en ordre, et peser avec soin les matériaux sans nombre que nous avions recueillis, quand nous remplissions la
> charge de promoteur de la foi 5 nous y avons ajouté beau- ) coup d'observations et d'explications propres à éclaircir
> tout ce qui tient aux miracles; en quoi nous avons été
> grandement aidé par les livres anciens et modernes,
> qui traitaient de la médecine et de la physique, et sur-
> tout par les conseils des hommes savants que nous avons
> trouvés à Bologne. C'est ainsi que nous sommes arrivé
> à publier nos quatre volumes sur la Béatification et la ) Canonisation des serviteurs de Dieu. Enfin promu ,
malgré notre peu de mérite, au suprême pontificat, nous avons encore ajouté d'importantes additions qui ont rendu la seconde édition plus exacte et plus abondante.
» Les assemblées de la congrégation des Rits se sont fré- » quemment tenues en notre présence, et non-seulement » nous y donnions notre avis, mais nous en faisions connaître » les raisons; et en oulrede ce qui concernait chaque cause, » nous avons publié divers décrets généraux qui nous ont » paru importants pour l'examen et la solution des causes )> de cette nature. Enfin, nous avons placé quelques ser- » viteurs de Dieu au nombre des bienheureux. Afin donc » que rien ne nous manquât en ce genre, il ne nous » restait qu'à accomplir une canonisation. Déjà après un » mûr examen, qui a duré plusieurs années, la congré- » gation a rendu son jugement sur les cinq causes qui sont » proposées. Déjà, d'après son conseil, nous avons porté w le décret quon pouvait procéder à la canonisation ; et » toutefois ce décret ne termine pas cette affaire, parce )> que, suivant les traces de nos prédécesseurs, nous » voulons dans ce consistoire secret prendre votre avis sur » l'opportunité de cette canonisation, avant que nous vous » le demandions de nouveau, ainsi qu'aux évèques qui » seront convoqués dans un autre consistoire. >; ]]
Après ces préliminaires, le Pontife expose ce qui concernait chacune de ces causes en particulier. 11 atteste qu'il n'a rien négligé pour que la discussion fût parfaitement complète , et qu'il n'a accordé la dispense d'aucune des règles prescrites. Il fait un précis de la vie du B. Fidèle de Sigmaringen, missionnaire capucin, qui avait ete martyrisé par les prolestants en 1622. Venant au B. Camille de Lellis, fondateur des clercs réguliers servant les infirmes, qui était mort à Rome en 1614, « les anciens Pères, » dit-il, ont donné le nom de martyrs, non-seulement à » ceux qui ont souffert une mort violente pour la foi, mais » aussi à ceux qui ont pratiqué jusqu'à la fin de leur vie m des œuvres de charité non ordinaires, mais héroïques; » ils les ont appelés martyrs de la charité. Si nous n'avions w pas embrassé le sentiment contraire, comme plus con- » forme aux règles de la théologie, on ne pourrait pas » trouver d'exemple plus éclatant de ce martyre de cha-
» rite que clans le bienheureux Camille. » Ici Benoit peint avec énergie le dévouement du saint fondateur dans les pestes et les horribles famines qui arrivèrent de son temps. Pierre Rcgalada, mort en 1456, avait été le principal associé du fondateur de l'observance régulière des Franciscains espagnols. Joseph de Léonissa , capucin du royaume de Naples, aurait pu aussi, selon l'observation du savant Pontife, recevoir le titre de martyr plutôt que celui de confesseur, si l'ancienne discipline n'avait pas été changée. « Tombé dans les mains des infidèles, il avait en- » duré les plus cruels supplices ; il était resté pendant trois » jours suspendu à un clou de fer, par le pied droit et la )> main droite liés ensemble -, et parce qu'il ne cessait de » rendre hommage à la foi , ses bourreaux avaient allumé )) du feu au-dessous de lui pour l'étouffer par la fumée, en » sorte qu'il n'avait pu échapper à la mort que par une » sorte de miracle. On sait que dans les premiers siècles on » donnait le nom de martyrs à ceux qui n'avaient survécu w queparun miracle à des tourments qui devaient donner « la mort. Mais présentement nous ne leur donnons que le » titre de confesseurs. Enfin, Catherine de Ricci appar- )) tenait à cet ordre illustre de Saint-Dominique, qui avait » donné tant de saints et de saintes à l'Eglise (l). »
Quelques jours après, il tint deux consistoires publics, dans lesquels les avocats consistoriaux firent devant le Saeré-Collége, tous les évèques qui pouvaient y assister, et une multitude de prélats et d'hommes distingués de toutes les classes, l'éloge des bienheureux. Puis on distribua un précis de leur vie à chacun des cardinaux et évèques, afin qu'ils pussent donner avec connaissance leur avis motivé sur chaque cause; ce qui se fit quelques jours après dans cinq consistoires demi-publics (2). Dans l'intervalle, onavait
(1) Saint Joseph de Léonissa était mort à Rieti en 1G12. Sainte Catherine de Ricci était morte à Prato, en 15S9.
(2) On avait invité à ees solennités tous les évèques qui se trouvaient à Rome, et eeux qui étaient dans un rayon de vingt-cinq lieues. Les cardinaux et Évèques qui ne pouvaient assister aux consistoires envoyaient leurs avis motives. On trouve ees avis réunis dans le recueil que nous avons cité.
ANNEE 1748. lié
indiqué des prières publiques, sans rien négliger des moyens les plus propres à exciter la pieté des fidèles. Enfin le 19 juin, la solennité de la canonisation se fit avec la plus grande pompe et au milieu d'un concours immense : Benoît XIV prononça lui-même une homélie, dans laquelle, il s'attacha à faire remarquer les circonstances de la vie des cinq serviteurs de Dieu, qui avaient quelque rapport avec celles de la vie des apôtres saint Pierre et saint Paul, dont on célébrait aussi la fête.
— Le 7 juillet. Arrêt du parlement de Paris condamnant Au feu l' Histoire philosophique de rame et des Pensées. Nous sommes parvenus à l'époque où les efforts de la philosophie se multiplièrent, et où la religion reçut successivement de vives atteintes (1). Il se formait insensiblement un parti d'incrédules. Jusque-là la France en avait peu vu. Bayle était presque le seul que l'on pût ranger dans cette classe. Mais ses écrits avaient essuyé de nombreuses réfutations ; et les protestants avaient disputé aux catholiques l'honneur de défendre le christianisme contre les objections du professeur de Boterdam. On avait vu paraître plusieurs ouvrages contre Spinosa et les sociniens. Le cardinal de Polignac avait confondu les rêveries de Lucrèce avec autant de force que de goût. Duguet, dans son Traité des principes sur la foi chrétienne, 1736, 3 vol. in-1 2, avait fait voir les preuves de la religion par l'examen de ses écritures. L'abbé Houteville avait établi la vérité du christianisme par les faits. Divers auteurs avaient démontré, l'un l'authenticité des livres saints, l'autre la divinité des prophéties, celui-ci la venue du Fils de Dieu, celui-là. un autre point de notre croyance. La logique, la critique et l'érudition avaient été appelées au secours de la foi dans des productions solides. Ce n'était donc pas
(1) [Tout le monde s'accorde à présenter l'époque à laquelle nous sommes arrivés, comme celle où l'incrédulité lève plus ostensiblement le masque. € C'est surtout après que la paix d'Aix-la-Chapelle eut été conclue en 174S » que tous les esprits fermentèrent. » Lacretelle, Histoire de France au XV Ille siècle, t.m.l]
faute de lumière qu'on remettait de nouveau en question des vérités qui avaient été portées jusqu'à l'évidence. Des hommes qui eussent cherché de honne foi à éclaircir leurs doutes, auraient trouvé aisément des preuves capables de les satisfaire. Maison commençait à se lasser d'une croyance qui blessait encore moins par la hauteur de ses dogmes des esprits prévenus, qu'elle ne révoltait par la sévérité de sa morale des cœurs corrompus. On courait après de nouveaux systèmes pour étayer de nouvelles mœurs. On regardait l'autorité comme un joug, et la foi comme une entrave. On affectait dans la manière de penser une indépendance que l'on regardait comme la preuve d'une grande force d'esprit. Tant d'écrits contre l'Eglise et ses décisions, tant de satires, d'intrigues et de disputes avaient jeté des nuages dans l'esprit de plusieurs, avaient ébranlé les faibles et enhardi les mal intentionnés. Des querelles, malheureusement trop vives et trop longues, avaient servi de prétexte à la dérision. 11 se manifestait dans les esprits une tendance à l'irréligion, et l'assemblée du clergé de 1745 avait confié, à cet égard, ses alarmes au Roi. Il se répandait des écrits dont le but n'était pas équivoque. Nous en avons déjà indiqué quelques-uns qui furent notés à Rome, et l'on a pu remarquer que c'était du Siège apostolique et de la chaire de celui qui est chargé de la sollicitude de toutes les églises, qu'étaient partis les premiers traits contre l'irréligion. Cette année, deux nouveaux écrits portèrent encore plus loin la hardiesse et la licence. C'étaient ï Histoire naturelle de L dîne et les Pensées philosophiques.
Le premier, qui a été imprimé aussi sous le titre de Traité de l'âme, était de La Métrie, médecin, qui y soutenait le matérialisme le plus déclaré. Il finissait ainsi : V cime dépend essentiellement des organes du corps. Ergo participent lethi quoque convenu esse. On voit que l'auteur ne cherchait pas à déguiser la grossièreté de sa doctrine. L'arrêt du Parlement lui fit prendre la fuite. Il se retira d abord en Hollande, où son livre fut aussi brûlé, puis en
ANNÉE 1746. I?t
Prusse, où il se fixa. Il donna depuis, à Berlin, une édition complète de sesœuvres irréligieuses. Elle a été condamnée par un décret de Clément XIV, du lei mars 1770. La Mélrie mit en tète un discours préliminaire, où il commence par dire, que la philosophie est contraire à la violai e et à religion. Il y avance sans détour que Vaine est matérielle, que la religion et la morale sont l'ouvrage de la politique, que les remords sont des préjugés de ï éducation, que l'intérêt de la société décide du bien et du mal moral, etc. Les différents écrits qui composent ce recueil répondent à un début si sensé. Dans le S) stème d' Epicure, on lit que tout S est fait tout seul, et que lamatière, à force de s'agiter, est parvenue à faire des y eux. V Homme machine, l'Homme plante, sont pleins d'absurdités de cette nature. La Métrie écrivait très-sérieusement, que les hommes avaient, dans l'origine, poussé comme des champignons, et que la terre n'en produit plus par la même raison qu'une vieille poule ne pond plus d'oeufs. G était, suivant Voltaire, un fou qui n'écrivait que dans l'ivresse. Le même écrivain parle de ce fou, dans sa Correspondance, avec beaucoup de mépris. Il l'avait beaucoup vu à Berlin, où La Métrie mourut, laissant, dit encore Voltaire, une mémoire exécrable.
Le second ouvrage condamné au feu par le Parlement,
était les Pensées philosophiques, qui furent dans le temps
attribuées à Voltaire, mais qui étaient de Diderot; et ce
fut par là qu'il commença à se signaler dans une carrière
où il devait bientôt faire les plus grands pas. Son Essai
sur le mérite et la vertu, imité de Sbaftesbury, n'annonçait
pas des opinions aussi tranchantes. Il y répète plusieurs
fois qu'il n'y a point de vertu sans religion, et y combat
l'athéisme comme laissant la probité sans appui, et poussant
indirectement à la dépravation. Il changea bien d'avis
depuis. Ses Pensées n'ont déjà plus la même couleur. Il
y en a de très-hardies. Elles n'annoncent pas des opinions
bien fixes, et l'on dirait que Diderot n'avait pas encore
pris son parti; car s'il fait des objections contre le chris-
tianisme, il blâme ceux qui s'élèvent contre la religion dominante, II déteste les athées fanfarons, parce qu'ils soûl faux. Il plaint les vrais, pour lesquels toute conso~ lotion lui semble morte; et il prie Dieu pour les sceptiques : ils manquent de lunnérts. Diderot est néanmoins sceptique dans cet écrit , tant il se piquait peu d'être conséquent. Il dit formellement qu'tz/z scepticisme général est le premier pas vers la vérité, et qu il serait à souhaiter quun douteuniversel se répandit sur la face de la terre, et que tous les peuples voulussent mettre en question la vérité de leur religion .
Diderot donna depuis une Addition à ces Pensées, L Addition est bien autrement forte, et fut imprimée beaucoup plus tard. La Lettre sur les aveugles, qui est de 1749, attira à fauteur quelques disgrâces. Il fui enfermé à Vincennes, où il resta trois mois et demi. Avait-il lieu de se plaindre beaucoup de ce traitement, après avoir reconnu que l'autorité était en droit de sévir contre quiconque portait atteinte à la religion dominante? Dans son Interprétation delà nature, en 1754, il réfute un prétendu docteur Bauman, sous prétexte des dangereuses conséquences de son opinion ; mais, dans !e fait, il pousse celte opinion jusqu'où elle pouvait aller. Sa physique y est quelquefois fort étrange, et ses principes très-bizarres.
Diderot fut un des principaux rédacteurs de l'Encyclopédie, et il mit beaucoup de zèle à terminer cette grande entreprise, et surtout à y faire prévaloir ses idées irréligieuses. Son zèle, à cet égard, augmentait avec l'âge, et il finit même par professer l'athéisme, tantdans ses écrits que dans ses conversations (l). Il est, sous ce rapport, le chef d'une école particulière, qui s'honorait de marcher sous ses drapeaux, et qui l'a loué avec enthousiasme. Ardent,
(1) Dans ces derniers temps, on a quelquefois voulu éloigner de Diderot cette accusation d'athéisme, sous prétexte que son système était plutôt une aspiration vers le panthéisme. « Insensés, s'écriait Diderot, détruisez ces en- « ceintes, qui rétrécissent vos idées: élargissez Dieu: voyez-le partout ou « il est, ou dites qu'il n'est pas! » Mais qu'est-ce que le panthéisme, si ce n'est un pur athéisme '.'
impétueux, Diderot a eu plus de part que personne à la guerre faite au christianisme, et nous le retrouverons plus d'une fois dans le récit des attaques portées à la religion.
[[Le 17 février. Arrêt du Parlement de Paris au sujet d'un Réquisitoire de M. d'Ormesson , avocat général. Il pourrait paraître superflu de parler de cet arrêt, s'il ne s'agissait que d'apporter une nouvelle preuve de l'opposition obstinée du parlement de Paris à la constitution Unigenilus : mais cette affaire fut précédée et suivie de circonstances singulières et utiles à connaître.
M. de la Motte, évèque d'Amiens, avait envoyé à ses curés , sous la date du 19 décembre 17 46 , un Avis au sujet de ceux qui, n'étant pas soumis à la bulle Unigenilus , demandent les sacrements. Après avoir posé en principe que la Constitution «était un jugement dogmatique de l'E- » glise universelle, aussi irréfo/ niable que l'est un concile » général en matière de doctrine, » le prélat traçait des règles par rapport à la confession, à la communion et à la sépulture. Il défendait au prêlrede refuser la communion en public à ceux qui se présentaient à la sainte table avec un extérieur décent, sans V avoir auparavant consulté , et à moins que ce ne fût de son avis. « Car, dit-il, le pre- » tre, n'ayant pas le droit d'interroger celui qui se pré- » sente à la sainte table , n'a pas le droit de l'en exclure. » Mais par rapport au viatique et à l'extrème-onction , il voulait qu'on tînt une autre conduite : si un malade avait la réputation de n'être pas soumis à la bulle, on devait Y interroger, et, s'il ne répondait pas d'une manière satisfaisante, on devait consulter lévêque , et, si on ne le pouvait , il fallait se souvenir que le corps de Jésus-Christ n'est pas moins profané par ceux qui manquent de soumission à V Église que par les mœurs les plus dépravées. La raison de la différence cuire la communion et le viatique,
« c'est, disait le prélat, que le refus du viatique et de » L' extrême-onction n'ont rien de public, puisqu'une in- « fini té de chrétiens meurent privés de ces deux sacre- » ments, sans qu'on sache pourquoi. » Enfin , le prélat voulait que, par rapport à la sépulture ecclésiastique, les curés se conduisissent comme par rapport à la communion , parce qu'on ne refuse pas la sépulture à un chrétien , s'il n'est dénoncé, et qu'il faut pour cela une sentence, ou un usage constant et universel , qui soit V équivalent d'une sentence (l). Mais il observait en même temps que si, dans ces cas, les pasteurs ne pouvaient refuser leur ministère, il était plus libre à ceux qui n'avaient pas la charge des âmes de montrer leur horreur pour la nouveauté.
L'Avis fut dénoncé au parlement; et, sur les conclusions des Gens du roi, la Grand'-Chambre rendit, le 7 janvier 1747, un arrêt qui supprimait cet Avis, sans le qualifier toutefois, et qui en défendait la distribution.
Lévêque d'Amiens ne manqua pas de se plaindre d'un arrêt qui paraissait si contraire aux principes que le gouvernement lui-même avait plusieurs fois fait profession de reconnaître (v2) : il était appuyé par le cardinal de Tencin , alors ministre d'Etat, et par l'ancien évêque de Mi repoix, chargé des affaires ecclésiastiques. Il y eut à celle occasion enlre la Cour et le premier président (de Maupeou) et les Gens du roi une négociation singulière. Pour mellre l'arrêt de la Grand'-Chambre à l'abri de la cassation, on convint qu'il serait rendu par le même corps un autre arrêt qui mettrai là couvert les principes que le Roi ne voulait pas laisser attaquer. En conséquence, le 1er lévrier, l'avocat général d'Ormesson (neveu du chancelier d'Aguesseau), dénonça à la Grand'-Chambre les deux premières feuilles des Nouvelles ecclésiastiques pour l'année 1747. Le réquisitoire, qui fut ensuite imprimé en tête de l'arrêt, après avoir rappelé ce qui s'était passé le mois pré-
(1) |f Nous engageons le lecteur à comparer avec ces règles l'extrait que nous présenterons du Bref de Benoît XIV, sous la date du 1G octobre 1756.]]
(2) Voyez plus haut j>. 46, l'arrêt du Conseil d'Etat, du G septembre 1740.
cèdent, au sujet d'un écrit où l'on émettait quelques maximes capables de renouveler les disputes, principalement sur les refus qui, étant, faits à la sainte table, pourraient causer des troubles, ajoutait «qu'il serait affligeant que » par de fausses interprétations de cet arrêt, on crût la » doctrine contenue dans l'écrit de l'évéque d'Amiens )> en quelque manière condamnée. » On s'y plaignait ensuite de la violence avec laquelle les feuilles dénoncées •attaquaient la Constitution Unigeriitus , «en s'élevant » ainsi avec une hardiesse sans mesure contre la sou- » mission même qui est due à un jugement de V Eglise uni- » verselle en matière de doctrine. » La même Constitution V était appelée loi de V Eglise et de l'Etat. On y reprochait encore au nouvelliste séditieux d'avoir parlé d'une façon injurieuse d'un prélat dont le Parlement chérissait la mémoire (M. de Vinlimille) (l). En conséquence, les deux feuilles furent condamnées, par arrêt de la Grand'- Chambre, à être brûlées par la main du bourreau (2).
L'émotion fut grande, au sein du parlement , quand on vit paraître et l'arrêt et le réquisitoire. Dans une première assemblée générale , qui eut lieu quelques jours après, Tliomé, doyen des Enquêtes, dénonça le réquisitoire ; une délibération tumultueuse suivit. Un grand nombre de conseillers(environ soixante-dix), voulaient que les Gens du Roi fussent mandés et réprimandés-, d'autres, à peu près aussi nombreux, voulaient, sans les humilier, qu'on se contentât de prendre un arrêté qui maintint les maximes du Parlement. Quelques-uns, en très- petit nombre, et entre autres le président Mole, opinaient qu'on écartât
(1) [[M. de Vintimille, archevêque de Paris, était mort le 13 mars 17'iG, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Deux jours après, le roi avait nommé pour lui succéder M. Gigault de Belleiont, précédemment archevêque d'Arles; mais le prélat ne tint le siège de Paris que quarante-huit jours, et fut enlevé le 20 juillet 174G. On appela pour lui succéder Chr. de Beaumont, évèquc deBayonne, dont nous aurons souvent occasion de parler. 1
(-2) [[Il est superflu d'examiner si les circonstances que rapportent les Nouvelles ecclésiastiques pour 1747, p. o7 et suiv. pour expliquer comment cet arrêt l'ut surpris à la Grand'-Chamhrc, ont quelque réalité. ]]
l'affaire, attendu qu'on ne pouvait attribuer à la Cour ce qui était dans le réquisitoire. Le 17 février l'assemblée prit un arrêté, portant que : « la Cour, pour prévenir l'abus » qu'on pourrait faire de certaines expressions, portées dans
» le réquisitoire des Gens du Roi, continuera de veiller
)> plus exactement que jamais à empêcher tout ce qui pour- » rait occasionner un schisme, et à ce qu'il ne soit donné » à la bulle iJnigenitus aucune qualification qui puisse » donner directement ou indirectement atteinte aux mo- » difieations portées dans l'arrêt du 15 février 1714 , mo- » difieations tant de fois approuvées par le seigneur-roi(l), » et qu'au surplus la compagnie persiste dans les arrêtés » et arrêts rendus jusqu'à ce jour. »
On n'eût pu passer sous silence un acte de cette nature sans autoriser la résistance ouverte aux lois de l'Eglise et même à celles de 1 Etat. Quatre jours après, le roi manda à Versailles le premier président, et un certain nombre de conseillers des diverses Chambres du parlement, les réprimanda vivement sur l'arrêté précédent, leur déclara qu'il était cassé, et leur ordonna d'en faire mention sur les registres, avec défense de faire à ce sujet aucunes remontrances. En effet, peu après, fut rendu public un arrêt du conseil d'Etat, du 21 février, dans lequel , après
(1) 11 a été parlé de l'enregistrement de la bulle Unigeniius, mais on n'a pas assez clairement parlé des réserves contenues dans l'arrêt du 15 février 1714; nous croyonsdevoir y suppléer. Cette affaire prouve assez les inconvénients de certaines formules générales : « La Cour a arrêté que lesdites » lettres patentes et ladite Constitution seront enregistrées, pour être exécu- » tées selon sa forme et teneur: 1° sans approbation des décrets non reçus «dans le royaume, énoncés dans ladite constitution; 20 comme aussi sans • préjudice des libertés de l'Eglise gallicane, droits et prééminences delà » Couronne, pouvoir et juridiction des évêqucs du royaume; 3° et sans que la » condamnation des propositions, qui regardent la matière de l'excommuni- >. cation puisse donner atteinte aux maximes et usages du royaume; 4° ni » que sous prétexte de ladite condamnation, on puisse prétendre, que lors- » qu'il s'agit de la fidélité et de l'obéissance dues au Roi, de l'observation » des lois de l'Etat et autres devoirs réels et véritables, la crainte d'une ex- » communication injuste puisse empêcher les sujets du Roi de l'accomplir. » (.'interprétation que les magistrats donnèrent par la suite aux clauses de cet arrêtes! facile à saisir. Oh n'aurait vraisemblablement pas osé l'expliques ainsi du vivant de Louis XIV.
avoir rappelé «que le roi s'était fait une loi inviolable de » ne s'expliquer sur les matières de doctrine qu'après- » ceux que Dieu en a établi les juges ; » après avoir montré combien était déplacé dans l'affaire présente le mérite que le parlement s'attribuait de veiller pour empêcher le schisme; « comme si c'était la soumission à l'Église qui pût » ouvrir la porte au schisme, et que la désobéissance fût » le moyen de la fermer,» il était dit que le roi cassait l'arrêté du 17; (« ordonnant que la déclaration de 1730, au » sujet de l'autorité de la Constitution Unigenitus , fût » exécutée dans sa forme et teneur; et, en conséquence, » que ladite Constitution fût observée dans tous ses Etats, » avec le respect et la soumission qui sont dus à un juge- )) ment de l Eglise universelle en matière de doctrine. » On délibéra dans le Parlement si l'on ne ferait pas des remontrances, au moins sur la défense d'en faire ; mais on ne prit aucune résolution à ce sujet. L'issue de cette affaire fut alors regardée comme une sorte de triomphe pour la saine doctrine (l); on verra bientôt que dans la disposition des esprits elle ne pouvait sullire pour amener la paix. — Le 26 mai, M. Sanz , évêque de Mauricastre , et
VICAIRE APOSTOLIQUE DU Fo-KlEN , EN ChINE, EST DÉCAPITÉ.
Autres Martyrs dans la même région. Une persécution violente s'était élevée dans cet empire, l'année précédente, contre les chrétiens. Elle commença par le Fo- Rien , dont le vice-roi était fort prévenu contre le christianisme. Il paraît même que c'est d'après les instigations de ce vice-roi que l'empereur Kien-Long pousuivit les chrétiens avec tant de rigueur (-2). Il fit rechercher les missionnaires et les chrétiens avec une ardeur qu'on n'a-
(1) [[M. delà Moite, évêque d'Amiens, en envoyant à ses enrés l'arrêté de la Grand'Chambre du 1er février, et l'arrêt du Conseil d'Etat du 21 février leur disait: « Vous y verrez la conviction que le sacerdoce et l'empire sont « parfaitement d'accord sur la bulle Unigenitus, eîc »
On peut voir sur cette affaire le Journal de l'avocat Barbier, t. m, p. 7 et suivantes. ]]
(2) [' Voyez la Notice sur les martyrs de la Chine qui se trouve, dans l'édition des Fiesdç Saints de Butler, douuéc par Godescavd au 5 lévrier. ]]
US ANNEE 17i7.
vait pas encore vue. Il s'empara, entre aulres,de M. Pierre- Martyr Sanz , Dominicain espagnol, évêque de Mauricastre, et de quatre religieux Dominicains, de la même nation , les PP. Royo, Alcober, Serrano et Diaz. On les mit en prison, et on les conduisit, chargés de chaînes, à la capitale de la province. Là, ils furent interrogés, mis à la question , tourmentés de toutes les manières , déclarés absous par un tribunal , mais condamnés par un autre sur les instances du vice-roi.
Ces rigueurs s'étendirent bientôt à plusieurs provinces. On prit des chrétiens, on démolit leurs églises, on brûla leurs livres, et la rigueur des tourments en fit aposlasier plusieurs. Mais la foi trouva aussi des athlètes courageux, qui persévérèrent à l'aspect des supplices. Un grand nombre de missionnaires furent dispersés, et la terreur obligea les uns à se retirer à Macao , et les autres à gagner les solitudes. M. Enjobert de Marfillat , évoque d'Ecrinée, et vicaire apostolique de Yun-Nan ; M. de Yerihamon , les Pères Baborin et de Neuviall , Jésuites; Fchifoni et Machioni, Dominicains, passèrent à Macao. Baurh , Jésuite français, maltraité par un mandarin, et renvoyé à Macao, y mourut au bout de deux mois. Abormio , Franciscain italien , traîné de prison en prison , fut aussi renvoyé h Macao. Cependant , l'empereur Kien-Long ayant confirmé la sentence portée contre les cinq missionnaires, M. de Miuiricastre fut décapité. En mourant, il pria pour ses bourreaux et pour la conversion de la Chine. Le calme avec lequel il subit la mort frappa tellement d'admiration les Chinois idolâtres , qu'eux - mêmes s'empressaient de recueillir son sang avee autant de respect que l'eussent pu faire les chrétiens (1) Le 28 octobre suivant, les quatre Dominicains subirent le même supplice dans leur prison, et un catéchiste chinois, pris avec eux, et nommé Ko- Jfoeitgm, fut étranglé,
(l) Benoît XIV fil une allocution aux cardinaux le 1G septembre 1748 sur la mort de l'éveque de Mauricastre ; et une autre eu 1 7o2, sur la mort de ses compagnons.
Ces exécutions n'arrêtèrent point les recherches. Plusieurs missionnaires furent pris et traduits devant les tribunaux. Deux Jésuites, les PP. Tristan de Attemis et Antoine Henriquez, le premier italien, et le second portugais, arrêtés dans le Kiang-Nan, furent tenus neuf mois en prison, et étranglés le 12 septembre 1748. Beaucoup de Chinois souffrirent la question et les tortures, furent condamnés à l'exil , aux coup de bâtons, à la cangue , et confessèrent le nom de Jésus -Christ devant les juges. Leur courage consola la faiblesse de ceux que la crainte avait portés à renoncer à leur foi. Mais la plupart de ces derniers, lorsque l'orage fut passé, témoignèrent leur douleur, et se soumirent à la pénitence qu'on leur imposa. Le calme revint de nouveau , et les missionnaires reprirent peu à peu leurs pénibles fonctions. Il y avait bien encore de temps en temps quelques moments d'alarmes, qui obligeaient les chrétiens à de plus grandes précautions. Mais au milieu de ces alternatives d inquiétude et de repos, la foi continua de fleurir dans cet empire. 11 y avait des provinces où elle se professait en toute liberté. Plusieurs mandarins la favorisaient, et quelquesuns étaient même chrétiens ; ce qui n'étonnera pas, quand on se rappellera qu'une branche presque entière de la famille impériale avait embrassé le christianisme plusieurs années auparavant , et avait été , pour cela même , exposée à une persécution, au milieu de laquelle sa fidélité ne se démentit point.
— Le 13 juin. Pose de la première pieutie u'cjne église catholique a Beulin. Frédéric II, né en 1712, régnait en Prusse depuis 1740. Ce prince se rendit célèbre dans ce siècle par ses talents militaires et par sa politique habile. Dès le commencement de son règne, il profita de la mort de Charles VI pour envahir et conqu rir la Silésie. Il s'empara en peu de jours de Glogau, de Brieget de Breslau, la capitale. Cette province était catholique et fort attachée à l'Autriche. Frédéric montra d'abord une grande rigueur ; il fit arrêter plusieurs personnes soupçonnées d'intelli-
; cncc avec le gouvernement autrichien, entre autres le cardinal de Zinzendorf, évêque de Breslau. Ce prélat, sujet autrichien, avait été d'abord évêque de Savarin en Hongrie, et avait été transféré h Breslau en 1/32. Il avait été fait cardinal, en 1727, sur la présentation du roi de Pologne. Il fut arrêté dans sa ville épiscopale, à la vue de tout le peuple. Frédéric publia les motifs de cette mesure, et ne trouva autre chose à reprocher au cardinal que son attachement à la cause de Marie-Thérèse, à laquelle on prétendait qu'il avait fait passer des avis et des secours. A Rome on s'émut beaucoup de ce traitement fait à un prince de l'Eglise. Le Pape et le Sacré-Collège se disposaient à réclamer auprès des cours catholiques 5 ce qui, dans la situation des choses, n'eût eu que des résultats lents ou incertains. Mais le roi de Prusse, après avoir tenu quelques jours le cardinal prisonnier, le fit mettre en liberté. Podeville, secrétaire du prince, avait ordre de lui conseiller de quitter Breslau et de se retirer à Vienne, tant que durerait la guerre. Le cardinal en donna sur-lechamp avis au Pape ; et on dit que dans sa lettre il se louait des procédés des ofîiciers prussiens à son égard pendant son arrestation.
On raconte (l) que le prince étant venu à Breslau après la conquête et ayant voulu donner, dans le carnaval, un bal à la noblesse du pays, fut frappé du refus que firent les religieuses de s'y rendre. Beaucoup d'entre elles étaient nobles, et Frédéric, qui n'avait aucune idée des pratiques et des vertus du cloître, les avait fait inviter à sa fête. Il n'y en eut qu'une qui accepta; les autres répondirent qu'elles remerciaient beaucoup le Roi de l'honneur qu'il leur faisait, mais qu'elles le priaient de ne pas trouver mauvais qu'elles préférassent l'observation de leurs règles à des divertissements profanes.
Après avoir fait sa paix avec Marie-Thérèse, il revint à Breslau, et chercha à s'assurer les cœurs de ses nouveaux
(I) Continuation italienne de Dcrault-Bctcailçl, t. xxv, p. ] iO.
ANiNÉE 1747. 131
sujets en confirmant leurs privilèges. Il déclara que Breslau tiendrait le troisième rang parmi les villesde son royaume, après Berlin et Konigsberg. Il fit savoir au cardinal de Zinzendorf qu'il pouvait revenir dans son diocèse. Le prélat s'y rendit en effet de suite. Le Roi alla à la cathédrale, à la porte de laquelle il fut reçu par le clergé (1). Il assista à la messe pontificale, célébrée par le cardinal, et voulut entendre le discours que celui-ci prononça sur la paix. Le prélat se concilia l'estime du prince par sa prudence, et Frédéric le traita avec beaucoup d'égards pendant son séjour à Breslau ; et quelques mois après il le nomma vicaire général pour les matières ecclésiastiques, non-seulement en Silésie, mais dans les autres parties du royaume où il y avait des catholiques. Benoit XIV, qui en fut instruit, régularisa ce que cette nomination avait d'insolite, en adressant au cardinal un bref où il lui donnait des pouvoirs et des avis pour bien remplir cette mission.
Cependant, comme on pouvait le prévoir, la conquête de la Silésie, par un prince protestant, fut funeste aux intérêts de l'Église catholique. Frédéric, en entrant dans celte province, fut bientôt suivi de ministres luthériens qui profitèrent des circonstances pour se répandre de tout coté, et obtenir des églises aux dépens des catholiques. Le Roi, qui ne faisait aucun acte de religion, et qui affichait l'incrédulité, croyait peut-être par politique devoir favoriser le zèle des ministres. Il prit plusieurs mesures qui affligèrent les catholiques, défendit les pèlerinages, supprima des fêtes, et conféra des bénéfices, à Breslau, à des ecclésiastiques réfugiés dans ses états et fort suspects sur l'article de la religion. Il força la main au chapitre de Breslau, pour la nomination d'un évêque après la mort du cardinal de Zinzendorf, et donna des places, dansée même chapitre, à l'abbé de Prades et à l'abbé Bastiari.
Ces sujets de plainte ne furent pas sans quelque compensation. Jusque-là les catholiques n'avaient à Berlin qu'une
(1) Continuation italienne de Bel ault-Beicastel, t. xxv, p. 146.
petite chapelle qui ne convenait ni à leur nombre ni à la dignité du culte divin; ils demandèrent la permission d'en bâtir une plus grande. Frédéric les y autorisa (1) et leur permit de recueillir à cet effet des aumônes dans ses Etats. 11 confia la direction de l'entreprise à un religieux carme de la congrégation de Mantoue. La première pierre fut posée au nom du Roi, par le comte de Hacka, lieutenant général et grand écuyer. On y mit nue inscription qui commençait ainsi : Super liane petram œdijicabo ecclesiam meam. Il était marqué ensuite que la pierre était posée sous le pontificat de Benoit XIV et sous le règne de Frédéric II, et que l'église était dédiée à sainte Hedwige (2). Le marquis Belloni, agent pour le clergé catholique des États prussiens à Rome, distribua dans celte ville une lettre de six ecclésiastiques qui priaient ie Pape de permettre qu'il fût fait, pour cet objet, une quête dans l'État romain. Benoît XIV se prêta avec zèle à ce pieux désir; il prononça, sur ce sujet, une allocution devant le Sacré-Collège : adressa une circulaire, aux évoques (3), et recommanda instamment l'entreprise aux prolecteurs des ordres réguliers. Ces exhortations furent efficaces; tous les cardinaux firent leur offrande. Plusieurs évèques et les ordres religieux suivirent cet exemple. Le Pape fournit une assez bonne somme, tant de la chambre apostolique que de sa cassette privée. En peu de mois on expédia à Berlin une collecte abondante qui était un démenti éclatant donné aux préjugés des protestants, sur l'avarice et l'égoïsme du clergé romain. Les catholiques de Berlin quêtèrent pour le même objet en Pologne et y obtinrent des secours. Le cardinal de Zinzendorf contribua aussi à la bonne œuvre avant sa mort, arrivée le 26 septembre 1747. Le cardinal Quirini se distingua surtout par sa générosité : il envoya un premier envoi en 1748 : en 1749, il fit un
(1) Continuation italienne de Bernult-Bercastcl, l.xvi. p. 83.
(2) Hedwige ou Havois, duchesse de Pologne, morle en 1243, fut canonisée par Clément IV en 12G6.
(3) Ces pièces ne se trouvent pas dans le Lullaire de Benoît XIV.
second envoi de mille pièces d'or de Venise; et il commanda deux statues de marbre de Carrare pour orner l'autel. Le cardinal voulait même aller à Berlin, mais ses travaux et les soins de son diocèse l'empêchèrent de réaliser son projet.
— Le 1(3 septembre. Bulle de Benoit XIV sur le mariage des Juifs convertis. Cette bulle concerne une question fort aeitée dans ce siècle : et l'histoire de cette controverse ne pouvait être omise dans ces Mémoires. Ce n'est pas une seule fois et en passant que Benoît XIV a énoncé son sentiment sur le mariage des Juifs convertis. Dans un bref du 1 6 janvier 1745, adressé à l'archevêque de Chalcédoine, son nonce à Venise, il l'autorise à remarier les Juifs, les Turcs et les autres infidèles reçus dans l'hospice des catéchumènes à Venise, lorsqu'ils se seraient convertis, si l'épouse infidèle ne pouvait se réunir à eux. Dans un autre bref du 28 février 1747, adressé à l'archevêque de Tarse, vice-gérant à Rome, le Pape déclare, comme une chose notoire, que, si la femme d'un Juif converti refuse le baptême, le mariage contracté pendant le judaïsme est tout à fait dissous : il cite, à ce sujet, la première épîlre de saint Paul aux Corinthiens, chap. 7, la décrétale d'Innocent III, et une dissertation qu'il avait faite lui-même en 1726, lorsqu'il était secrétaire de la Congrégation du concile. Il s'explique plus nettement encore dans la bulle du 16 septembre 1747, qui commence ainsi : slpostolici nrinisterii. ((Nous voulons et nous ordonnons, dit-il, qu'un Juif converti à la foi, s'il a une femme juive, l'interpelle à la manière accoutumée, si elle veut se convertir et habiter avec lui sans offenser le Créateur -, si elle refuse, il lui sera permis de contracter un autre mariage, suivant ces paroles de saint Paul, première épîlre aux Cor., chap. 7 : que si l'infidèle se sépare, quil se sépare aussi, car un frère et une sœur ne sont plus assujétis en cette rencontre ; et Dieu nous a appelés pour vivre en paix; comme l'a déjà remarqué, il y a longtemps, notre illustre prédécesseur Innocent III, dans le décret qui commence: Quanti, de Divortiis. »
Le Pape ajoute à la fin de sa bulle que ce qu'il a dit du mari envers la femme se doit entendre également de la femme envers le mari. Il faut remarquer que cette bulle est dans la forme la plus solennelle et qu'elle renferme la clause, ad perpétuant rei memoriam et les autres qu'il est d'usage d'insérer dans les constitutions qui sont pour toute l'Eglise.
Enfin dans un bref du 3 février 1749, adressé au cardinal duc d'York, le savant Pontife dit que tout le monde convient que certains mariages sont nuls par la disparité du culte, non à la vérité par les anciens canons, mais par la coutume générale de l'Eglise qui est en vigueur depuis des siècles et qui a force de loi. Benoît XIV renvoie ici au cardinal Bellarmin, à Eslius, à Noël-Alexandre, à Lhermimier et aux Conférences ecclésiastiques de Paris, tenues sous le cardinal de Noailles. Il ordonne donc de remarier un Juif converti, dont la femme née protestante allait faire abjuration.
Telle était donc sur une question fort grave la doctrine de Benoît XIV, et l'on trouvera sans doute que les connaissances du tbéologien et du canoniste ajoutent encore ici à l'autorité du Pontife. Cependant la question vint à s'agiter en France très peu de temps après que le Pape se fut si nettement expliqué. Un Juif, nommé Borach-Levi, ayant reçu le baptême le 10 août 1752, fit inutilement à sa femme plusieurs sommations de revenir avec lui. Une sentence de l'oflicialité de Strasbourg le déclara libre de tout engagement ; il présenta requête à l'ollîcial de Soissons, diocèse de son domicile, pour être autorisé à épouser une chrétienne. Mais l'évêque de Soissons, qui était alors M. de Fitz-James, s'était entouré d'appelants, et leur accordait toute sa confiance. II piutà ses théologiens de ne pas tenir compte de l'autorité d'Innocent III et de Benoît XIV. Ainsi, quoique M. de Fitz-Jnmes eût adopté l'opinion commune dans son rituel, publié en 1753, deux sentences consécutives de l'oflicial, en date du 5 septembre 1755 et du 17 janvier 1756, déclarèrent Levi non-
ANNÉE 1747, ISS
recevabledanssa demande. Il interjeta appel comme d'abus
au Parlement de Paris, où ses adversaires n'étaient pas moins en faveur qu'à Soissons (1). Un arrêt, du 2 janvier 1758 confirma les sentences ci-dessus (-2). Cet arrêt fut imprimé dans le temps avec un recueil de mémoires et de consultations sur la même affaire. Tout le parti janséniste prit la chose fort à cœur , et présenta l'arrêt comme un jugement en dernier ressort, qui terminait la controverse. On pourrait s'en étonner d'autant plus que les écrivains les plus chers à ce parti avaient, dans la première moitié de ce siècle, adopté tous l'interprétation commune du texte de saint Paul (3).
(t) Voyez, sur M. de Fitz-James, la note de la page 137.
(2) Il est dit dans l'Histoire littéraire de la Congrégation de saint Maur, à l'article de Prudent Marant, que ce bénédictin fit remettre àl'évêque de Soissons un mémoire contre le mariage de P.orach-Levi et qu'ayant été consulté par l'avocat-général Seguier, sur cette affaire, il fut d'avis de l'indissolubilité du mariage. Le magistrat avait consulté les docteurs de Surbonne le plus en réputation; et il les avait trouvés dans l'opinion commune. Hist. Ult„ p. 74S.
(3) Duguet, Mesenguv, de Sacy, Mauduit, Henri, Lfgros, dans les traductions ou les commentaires qu'ils ont donnés sur l'Ecriture, avaient suivi l'interprétation reçue dans l'école. Le Père de Carrière, la Bible de Vence dans la première édition, Fleury dans X Institution du droit ecclésiastique, suivent le même sentiment. Mais renseignement changea depuis 17C0. Un appelant fort connu, Alexis Des Essarts, publia une Dissertation ou l'on prouve que saint Paul n'enseigne pas que le mariage puisse être rompu lorsqu'une des parties embrasse la religion chrétien ne. Sesamis n'approuvèrent pas toutes les idées de cet ouvrage et il leur répondit dans une deuxième édition en 1765. Cette dissertation a été mise à Y Index, par décret du G septembre 1759 ainsi qu'une Consultation sur le mariage. En 17G8, un autre appelant, l'abbé Pilé, publia une Traduction des deux livres de saint Augustin sur les mariages adultérins, avec un avertissement et des notes assez hostiles sur les décrétâtes et sur les Papes. Pilé était d'ailleurs un de ceux qui blâmaient l'interprétation de Des Essarts. Sa traduction des deux livres de saint Augustin fut mise à l'Index par décret du 7 janvier 1765. On a du même auteur une Dissertation sur l'indissolubilité absolue du lien conjugal, publiée bien après sa mort, 17S8, en 2 vol. in-12.
De France, la controverse s'étendit en pays étrangers. En 1770 le Plat, professeur en droit à Louvain, y fit soutenir des thèses où il se déclarait contre la dissolubilité du mariage de l'infidèle converti. Mangis, religieux augustin, et professeur de théologie dans la même université,, réfuta ces thèses dans une Dissertation iheologicu-canoniquc où il se déclarait pour l'ensci gnement et la pratique admis à Rome.
Le Plat, le même qui joua depuis un rôle si actif dans les innovations de
I3fi ANNÉE 1718.
— Le 24 janvier. Rétkàctation du P. Pichon, Jésuite. Cette rétraclalion était relative au livre De V Esprit de Jésus- ( 7/rist et de ï Eglise sur la fréquente communion. Ce livre avait paru en 1745. L'auteur, frappé des inconvénients de la doctrine nouvelle contre la communion fréquente, et affligé de voir combien quelques-uns avaient à cœur d'éloigner les fidèles de la table sainte, voulut combattre cet excès, et donna dans un autre. On s'aperçut que les maximes de son ouvrage tendaient à permettre la communion aux pécheurs sans les précautions et les purifications nécessaires, et favorisaient un relâchement dan-
Joseph II, répondit à Mangisen 1771 par une Dissertation Iiistorico-cannnique, et fit imprimer, la mêmeannéeune autre dissertation sur le même sujet, extraite du Traité des Sacrements publié à Vienne en l'GGpar Gervasio, religieux augustin et professeur de théologie dans cette capitale, depuis évêque de Gallipoli dans le royaume de Naples. Celui-ci s'autorisait de l'arrêt «lu Parlement du 2 janvier 1758 et du sentiment de plusieurs éi'éques de France qui avaient pris part a cette affaire ; en quoi il s'était gravement trompé, puisque M. de Filx.-James seul était intervenu. Il se prévalait aussi du suffrage de M. de Stock, président de la Faculté de théologie de Vienne, et un des promoteurs des changements opérés en Autriche.
Au mois d'août 1771, Mangis donna une suite a sa dissertation pour réfuter le Plat et Gervasio ; il y défiait de citer une seule province ou un seul diocèse où la pratique qu'il combattait fût en usage.
En 1772 il parut sous le faux nom du jurisconsulte Urbin un Essai théoloçico-juridique en faveur de l'indissolubilité dans le cas marqué patsaint Paul. Ces divers écrits furent réunis dans un recueil (Collectio dissertationum) imprimé à Liège en 1779. On y a joint un extrait de ['introduction au droit ecclésiastique, d'Eybel, qui cite en sa faveur une dissertation latine d'Engelbert Klupfel, augustin, professeur de théologie à Frihourg, Mens Tertulliani de indissolubilitate, et une autre d'Hilairc Robeck, religieux du même ordre et professeur de théologie à Prague, De malrimanii in injidelitate contracti indissolubilitate. La collection se termine par les écrits français du Père Richard, dominicain, qui périt depuis victime de la terreur, le 1G août 1794 ; ces écrits sont des observations sur l'arrêt du Parlement de Puis, sur le traité de Gervasio, sur une consultation de Linguet en 1772, et sur les dissertations de Le Plat et Mangis.
Klupfel, cité plus haut, indique dans ses Institutions de théologie dogmatique, Vienne, 1^03, 2e partie, p. 474, quelques auteurs qui soutiennent l'indissolubilité dans le cas ci-dessus, savoir : Riegger dans ses Institutions du ilroil ecclésiastique.' Vienne 177't; et lui-même dans une autre dissertation
gereux. L'auteur enseigne, 1° que lorsque l'apotre dit : « Probet autem seipsum homo, c'est comme s'il vous disait : » Avant de communier tous les jours, à quoi il exhorte, » examinez bien si vous êtes exempt de péché mortel, et » si vous Tètes, communiez. Si vous ne l'êtes pas, puri- » fiez-vous au plus lot, afin de ne pas manquer à la com- » mnnion quotidienne(Entret. n, pag. 212). » 11 prétend, 2° que la coutume de l'Eglise déclare que cette épreuve consiste uniquement à être exemptde péché mortel, et qu'il n'en faut pas davantage. Il paraît que le P. Pichon avait puisé cette maxime dans le livre de Molinos, sur la fréquente communion. 3° Ce Jésuite dislingue deux sortes de saintetés, la sainteté commandée, et la sainteté conseillée ou de perfection. La première consiste dans l'exemption
à Fribourg en 1780. Il nomme aussi quelques écrivains en faveur de l'opi nion contraire, François Mazzei, jurisconsulte romain, dans un opuscule contre Gervasio, home, 1771 ; Emilien Petrascli, cistercien, dans une dissertation contre Robeck, Prague, 17765 Martin Prouat, bénédictin de Priflir.geim ; enfin Chrétien de Sainte-Ursule, carme.
Nous ferons seulement ici la remarque (pie Riegger et Klupfel étaient dans les nouvelles opinions qui prévalaient alors dans les Etats autrichiens. Klupfel fut depuis un des signataires de la consultation de la Faculté de théologie de Fribourg, dn 20 mars 179S, en faveur du clergé constitutionnel.
Rondet qui dans la première édition de la Bible de Vence avait suivi le sentiment commun, a inséré dans les éditions suivantes une dissertation pour expliquer le texte de saint Paul dans un sens tout opposé.
Plus récemment encore, différents auteurs ont adopté en France le sentiment de l'indissolubilité. La théologie de Rouen, publiée avant la révolution, par MM. Tuvacbe et Raton penche beaucoup pour cette opinion. M. de la Luzerne, évèque de Langrcs, l'adopte pleinement dans ses Instructions sur le Rituel et ne parle même pas des décisions de Renoît XIV sur ce sujet.
L'abbé Tabaraud dans ses principes sur la distinction du contrat et du sacrement de mariage applaudit à l'arrêt du Parlement de Paris; il dit que cet anêt a fixé la jurisprudence du royaume, que c'est alors que Yillusion s'est dissipée et qu'on est revenu aux anciens principes. Dans ce système l'Eglise aurait été dans l'illusion jusqu'à la moitié du xvie siècle. Cela n'estil pas bien respectueux pour elle? d'ailleurs Tabaraud ne daigne pas non plus faire mention de l'autorité de Renoît XIV.
Enfin on fut assez étonné, il y a quelques années, de voir les Conférences de Digne pour 1831, approuver le sentiment de la Bible de f'ence, sans faire aucune mention des autorités contraires.
On peut voir cette question discutée et résolue, dans le savant et solide Traité du mariage publié en 1831, par M. l'abbé Carrière, deSaint-Sulpice, tome i, p. l^O et suiv.
de pécha mortel, et il n'y a que celle-là de nécessaire. L'autre est de surérogation, elle est bonne et louable : niais c'est la communion même qui la donne. Telle est la clef de son système. 4° La fréquente communion est le meilleur moyen de conversion et de sanctification. C'est la pénitence la plus salutaire, la plus facile pour les gens du monde. 5° Il dit, page 355, qu'/7 en est de V Eucharistie comme du Baptême, qui agit sur les enfants, et donne la grâce sans aucune autre disposition. 6" 11 parle peu convenablement de la pénitence publique usitée autrefois dans l'Eglise, et il l'appelle (page 323) une pénitence de cérémonie. 7° Il altère des passages pour s'en faire des preuves. 8° Il imagine ou allègue des histoires apocryphes pour en tirer des conséquences favoiables à son système.
Le livre était encore peu connu, quand M. Languet, archevêque de Sens, denna, en juin 1747, des remarques où il relevait les écarts et les faux principes du P. Pichon. Le lei juillet suivant, M. de Brancas, archevêque d'Aix, déclara dans un Mandement qu'il n'approuvait point le livre. Bientôt les ennemis de la société, avertis des fautes de l'auteur, lurent et épluchèrent son ouvrage. M. de Caylus, le seul évêque appelant qu'il y eut alors dans le monde, condamna le livre, et n'épargna ni l'auteur ni ses confrères. L'ancien évêque de Saint-Papoul(l) rompit son silence pour tomber sur un Jésuite. MM. de Rastignac, archevêque de Tours -, de Souillac, évêque de Lodève ; de Bezons, évêque de Carcassonne, et de Filz-James, évêque de Soissons, s'élevèrent aussi avec chaleur, non-seulement contre le livre, c'était une matière légitime de leur zèle, mais encore contre le P. Pichon, et même contre tous les Jésuites (2). Les autres prélats qui condamnèrent l'ouvrage
(1) C'était Jean-Cliarics de Ségur, le même qui avait donné, le 2G février !73.r), un Mandement pour rétracter son acceptation de la bulle Unigenihis. Voyez t. n, des Mémoires, p. 391.
(2) On n'en sera pas étonné, quand on saura que les deux derniers de ces prélats avaient confié le soin de rédiger les mandements qu'ils donnèrent alors nu P. la Horde, oratorien, dont il a été question en 1715 et 1710.
du P. Pichon, y mirent plus de modération et d'équité. Il y en eut quinze, sans compter ceux que nous venons de nommer, qui donnèrent des Mandements sur ce sujet, et détournèrent leurs diocésains de la lecture du livre. Mais ils s'abstinrent de flétrir l'auteur. Cette retenue était d'autant plus convenable, que le P. Pichon n'avait pas attendu ces censures pour revenir sur ses pas. Le 24 janvier, c'est-à-dire, à une époque où à peine cinq ou six évéques s'étaient déclarés, il écrivit de Strasbourg, à M. de Beaumont, archevêque de Paris, une lettre où il témoignait désavouer, rétracter et condamner son ouvrage. L'archevêque envoya cette lettre à ses collègues, mais elle ne désarma point l'envie. Des gens qui n'étaient point accoutumés à rétracter leurs erreurs, prétendaient que le P. Pichon ne s'était point condamné de bonne foi. Ils continuèrent donc à crier contre lui et contre la société ; car il était clair que, puisque le P. Pichon pensait ainsi, tous les Jésuites pensaient de même. On fit de ses sentiments une hérésie affreuse, que l'on désigna sous le nom harmonieux de Pichonisme , et le gazetier janséniste se chargea d'en inspirer de l'horreur. Ce fut principalement à cette époque qu'il s'appliqua de toutes ses forces à rendre les Jésuites odieux, et à préparer leurdestruction.
— Le 6 mai. Arrêt du Paulemekt de Paris, condamnant
Quant à M. de Rastignac, on a lieu de croire que ses écrits contre le livre, car il en donna plusieurs, venaient aussi de la main d'un appelant nommé Gourlin. Voyez ce nom dans la Liste chronologique, 1775.
[Nous sommes étonnés que M Picot attribue au P. de la Borde, qui mourut dès les premiers mois de cette même année, l'instruction de M. de Fitz- Jaines. A cette époque le prélat ne paraissait pas déclaré pour l'appel. Nous ferons même remarquer que l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques, Paris, 17iS , p. 47, après avoir rendu compte de ['instruction de M. de Fitz-James, se plaint amèrement d'y trouver des taches, en particulier dans ce qui est dit de la Balle: « Le prélat se félicile (pag. 20), de n'avoir personne dans son «diocèse, qui ne lui rende le respect et l'obéissance qui lui sont dus, il » lait un crime au P. Piclion de s'appuyer sur la condamnation de la propo- » sition 87 du P.Quesnel, et de s'accorder avec les ennemis de la Conslilu- » tion Unigenilu*, dans le sens qu'il donne à la bulle. »
Nous savons en ellétpar le témoignage d'hommes contemporains, que M. de Fitz-James, prélat de mœurs austères, ne se laissa circonvenir que par degrés, et qu'il écarta pendant quelque temps des docteurs suspects, !1
i 10 ANNEE 1748.
au peu le livre INTITULÉ, les Mœurs. — Publication nu Telliamed. — Plaintes du Clergé au sujet des progrès de l'impiété. Le livre sur les mœurs venait de paraître et faisait du bruit. L'auteur était un a vocal de Paris, nommé Toussaint, qui avait commencé, dit-on, pardes hymnes en l'honneur du diacre Paris. Ce premier enthousiasme le jeta ensuite daus un autre. Lié avec Diderot, il voulut suivre l'exemple que celui-ci venait de lui donner. Il se proposa de tracer un plan de morale naturelle, indépendant de toute croyance religieuse et de tout culte extérieur. C'était le plan d'un déiste, et Toussaint se montre tel dans tout l'ouvrage. La révélation, les dogmes, les miracles y sont combattus. Tous les cultes y sont présentés comme indifférents, et les pratiques du christianisme y sont tournées en ridicule. Enfin, ce livre sur les mœurs n'est pas même moral (1). On y trouve fréquemment des tableaux indignes d'un ami des mœurs ; comme si l'auteur eût voulu prouver, par son exemple, que la religion naturelle, dont il se faisait le champion, ne suflit guère pour inspirer une morale saine. Diverses critiques de l'ouvrage parurent dans le temps. M. d'Ormesson, avocat-général, en déférant l'ouvrage, le représenta comme révoltant par l'irréligion, l'immoralité et la satire; et l'arrêt le condamna comme contraire aux bonnes mœurs, scandaleux et impie.
Toussaint ne parut pas d'abord s'embarrasser beaucoup des atteintes portées à son livre. Ce ne fut qu'en 1762 qu'il publia des Eclaircissements sur les Mœurs. Il s'y défend de l'accusation de déisme, et proteste de son attachement pour la religion, dont il remplit, dit-il, notoirement les devoirs, et dans laquelle il élève ses enfants. Il prétend justifier son livre contre l'arrêt et contre les critiques. Il abandonne quelques passages, demande grâce pour quelques plaisanteries, révoque en partie ce qui est ouvertement contraire à la foi, et explique ou adoucit
(1) Le ii est, dit Grimm dans sa Correspondance, (ju'un recueil de lieux communs qu'on trouve partout. Première partie.
plusieurs autres endroits. Il convient de ses torts par rapport aux détails licencieux. Il se plaint qu'on l'a mal entendu, qu'on Ta jugé précipitamment, se soumet cependant à la décision de l'autorité, et présente ses Eclaircissements, qu'// donne librement et de lui-même comme un gage de sa bonne foi. Cependant ce dernier ouvrage renferme encore bien des choses dignes de censure, et l'auteur y laisse subsister des erreurs graves. Aussi les incrédules comme les gens religieux l'ont regardé comme un déiste : les premiers l'appelaient, dit-on, déiste dévot. Il finit ses jours à Berlin, où il s'était retiré, et fut du petit nombre de ceux qui reconnurent à la mort combien ils s'étaient égarés. Il demanda pardon à ses enfants des exemples qu'il leur avait donnés, et les conjura de rester attachés à une croyance et à une religion, qui seules pouvaient les rendre heureux et contents d'eux-mêmes(l). Ce fut cette même année 1748 que parut, pour la première fois, le Telliamed, ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français , sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l'origine de l'homme , mis en ordre sur les mémoires de feu 31. de Maillet , par J. A. G... (Telliamed était l'anagramme de de Maillet). L'ouvrage est dédié à Cyrano de Bergerac, comme au plus digne protecteur de toutes les folies qu'il renferme. Extravaguer pour cxtravaguer, est-il dit dans celte épître , on peut extravaguer dans la mer comme dans le soleil et dans la lune. De Maillet convient que son système est fabuleux , qu'il donne des rêveries , et qu'il est un très-fidèle imitateur de Cyrano. Tel est le langage qu'on lui fait tenir. 11 est étonnant après cela qu'on ait voulu nous faire croire sérieusement ces fables et ces rêveries, et que, dans une longue préface , ont ait. épuisé tous les sophismes pour
(1) [[ C'est aussi à Toussaint qu'est attribué l'article AuloriU dans l'Encyclopédie: c'est c< t article qui a principalement donne lieu à l'arrêt du conseil d'Etat, qui supprima le Dictiotinaire comme contenant des maximes tendant à détruire l'autorité royale, et à établir l'esprit d' indépendance. XowcUes ecclésiastiques, Paris. 17 j4 , p. i08. ]
donner quelque vraisemblance à ces folies. L'éditeur aurait dû èlre plus conséquent; et puisqu'il prenait Cyrano pour son patron, il eût dû, ce semble, ne présenter le nouveau système que sous des couleurs ridicules ou enjouées. Tout le livre, au contraire, est d'un sérieux glaçant. On s'efforce d'y prouver que tout noire globe, jusqu'aux plus hautes montagnes , est sorti du sein des eaux, et qu'il est l'ouvrage de la mer, qui se retire successivement pour laisser de nouveaux terrains à découvert. L'auteur, qui avait étudié l'histoire naturelle et la géologie, appuie son opinion de plusieurs faits, qui prouvent bien que la mer s'est retirée en quelques endroits, mais d'où l'on ne peut inférer une diminution générale, telle qu'il la suppose. Il avait voyagé en homme prévenu, qui n'aperçoit qu'un coté des objets. Pour bien voir la nature, il faut ne point avoir de système(l). Ce que l'on remarquedans les six entretiens, et surtout dans le dernier, c'est un amas de contes et d'historiettes ramassées au hasard dans les récits de tous les voyageurs, et qu'on nous donne pour des faits incontestables. Cela montre que ces hommes, qui croiraient se déshonorer d'avoir la foi aux Ecritures, prostituent leur créance à des fables ridicules, et qu'en refusant d'adopter des principes fondé sur les motifs les
(1) L'ouvrage contient bien d'autres rêveries. Telliamed croit qu'on pourrait calculer depuis combien de siècles la terre a commence à être habitable, et dans combien de siècles elle cessera de l'être par l'épuisement des mers. Il prétend qu'il répugne à la raison d'assigner un commencement à la matière et au mouvement, que celle-ci est éternelle; que le soleil, dont la chaleur est alimentée par des mers de feu , s'éteindra lorsqu'il en aura été consumé ; que la terre est entrée après la lune dans le tourbillon dusoleil; que notre globe, lorsqu'il aura été consumé par le feu, renaîtra de ses propres cendres, et passera à un autre état; que les oiseaux et les quadrupèdes sont sortis du fond de la mer, et n'étaient dans l'origine que des poissons, ce que l'auteur prouve pat des motifs non moins ridicules que la chose même; que l'homme, entre autres, est originaire de la mer, ce qui est évident: car au. microscope sa peau est toute couverte de petites écailles connue celles d'une carpe ; que l'air est rempli des semences de tout ce qui peut avoir vit; que ces semences originelles des créatures vivantes sont petites, déliées, indivisibles, et par conséquent Impérissables dans leur essence (idée que nous verrons bientôt reproduite par un autre écrivain) ; que, etc.
plus raisonnables, ils bâtissent des hypothèses ridicules sur des fondements absurdes et ruineux. Cette réflexion s'applique très-bien au Telliamed.
[Le clergé ne pouvait voir avec indifférence l'audace avec laquelle l'impiété se propageai*, depuis quelques années. Une assemblée extraordinaire ayant été tenue en 1748, à l'occasion d'une nouvelle demande de subsides, tous les prélats en firent la remarque avec douleur : les paroles suivantes montrent combien la plaie était déjà profonde: « Une affreuse philosophie, est-il dit dans ses ac- » tes, s'est répandue comme un venin mortel , et a séché » la racine de la foi dans presque tous les cœurs. Le scan- « dale de l'impiété enhardie par le nombre et la qualité » de ses partisans, ne garde plus de mesures: des écrits » pleins de blasphèmes se multiplient tous les jours, et » bravent la vigilance des magistrats et le zèle des pas- » teurs. La religion n'a jamais été plus vivement at- » taquée{\).)) Dans la harangue declôture, qui fut adressée au roi le 4 juin, au nom de cette même assemblée, M. deRastignac, archevêque de Tours, s'exprimait ainsi: « En vous portant, sire, tous les trésors de nos églises, que » désirons-nous? que sous le règned'un prince qui aime la » religion, nous voyions pour jamais disparaître cet esprit » d'incrédulité, qui, sans prudence, sans ménagement, » s'élève avec insolence contre la noble simplicité de nos » mystères; que l'on aiten horreur, à la Cour et à la ville, » cette vaine et fausse philosophie, qui ne porte sur d'au- » très principes que sur celui de n'en connaître aucun, » qui n'est appuyée que sur des doutes usés , proposés .» d'abord par les premiers ennemis de la religion, dissi- » pés par les plus grands génies de l'antiquité, et depuis » cent fois renouvelés et cent fois confondus. »
— Le 14 mai. Délibération de l'université de Got-
TINGUE EN l'hONNEUR DU CARDINAL QuiRINI. C'est U11C
chose assez remarquable qu'un hommage rendu à un car-
;i) Xouvelles ecclésiastiques, 1731, p. 40.
dinal par une université protestante. Il s'était établi depuis quelque temps des rapports entre le cardinal Quirini et quelques théologiens protestants d'Allemagne. Ces rapports avaient commencé sur des objets d'érudition ; il s'y était mêlé ensuite de la controverse, mais elle avait toujours été traitée par le cardinal avec celte parfaite mesure qui convenait à sa dignité et à son caractère personnel. En publiant le recueil des Lettres du cardinal Polusen 1743, il avait invité quelques théologiens protestants d'Allemagne à lui envoyer leurs observations sur ce sujet. Schelhorn, ministre et bibliothécaire, lui répondit par des remarques critiques assez subtiles, le cardinal fit imprimer ces remarques et les réfuta avec modération. Reimat, professeur à Hambourg, lui écrivit aussi à ce sujet, mais sans toucher les points de controverse, parce que, disaitil, il n'était attaché à aucune des sociélés chrétiennes. C'est alors que commença entre le cardinal, Scholhorn et Reimat une correspondance qui continua jusqu'à la mort du premier.
En 1744, il parut dans un journal de Hollande un article injurieux pour le cardinal. Il ne crut pas devoir le laisser sans réponse, et publia sur ce sujet cinq lettres qui lejustifièrent suffisamment des accusations d'un critique téméraire. C'est le jugement qu'on en porta en Hollande même, et les étals-généraux défendirent à celte occasion d'attaquer des personnes en dignité.
Le cardinal avait fait répandre en Allemagne son Portrait de Paul III, pour montrer combien les protestants avaient été peu fondés à se séparer de l'Eglise sous un Pape si attentif à s'entourer d'hommes pieux et sages, et à les élever aux premières dignités de l'Eglise. Il avait invité entre autres Schelhorn à lui faire savoir ce qu'il pensait à cet égard. Schelhorn s'en étant excusé, ce fut Kinsling, professeur d'hébreu à Leipsick, qui s'offrit à soutenir le combat. 11 l'annonça au cardinal, qui l'engagea à se renfermer dans ce qui faisait l'objet de la question. Il ne s'agissait pas eu effet de discuter le dogme, mais de
constater s'il était vrai que Paul III eût fait choix d'hommes pieux et capables, soit pour l'assister de leurs conseils, soit pour gouverner les églises. Mais Riesling ne put se renfermer dans ces limites; et il mêla beaucoup de choses dans la longue lettre à laquelle le cardinal fit une réponse , il y réfutait l'une après l'autre toutes les objectionsde Riesling.
En 1747 le cardinal fit un voyage en Suisse, et y vit plusieurs théologiens prolestants, entre autres Breitenger, professeur d'hébreu à Zurich. On imprimait alors à Zurich une lettre de Schelhorn où il prétendait montrer que le Conseil pour la réforme de ï Eglise, imprimé par ordre de Paul III, avait été mis à l'index sous Paul IV. Le cardinal Quirini, dans sa réponse, se plaint d'abord que Schelhorn ait changé l'état de la question , et qu'il parle de Paul IV, au lieu de Paul III. Il s'étonne ensuite que Schelhorn aille réchauffer une vieille calomnie de l'apostat Vergerio, calomnie dont ni Sleidan, ni Fra-Paolo, ni le Courrayer, ni Seckendock n'auraient pas manqué de faire usage, s'ils ne l'avaient jugée trop absurde.
Au commencement de 1748,, le cardinal et Breilenger s'écrivaientsurdessujets d'érudition. Le premierchargeait le professeur de Zurich de saluer de sa part d'autres littérateurs protestants. Il répondait à une nouvelle dissertation de Riesling sur Paul III. 11 était, à cette même époque, en relation de lettres avec Feuerlein, professeur de l'université de Gottingue, qui avait parlé de lui honorablement dans un de ses écrits. Il envoyait à la bibliothèque publique de Gottingue les ouvrages qu'il avait publiés jusque-là. Il voulait montrer que l'Eglise catholique n'était pas infectée de superstitions, comme les protestants le prétendent ; à cette occasion il citait des remarques de Feuerlein lui-même sur les articles de la confession d'Augsbouig; et il reprochait à ce professeur d'avoir critiqué légèrement et injustement la doctrine des prédicateurs catholiques sur le mérite des bonnes œuvres. Des lettres de Paul III auraient prouvé la fausseté de celte accusation;
•r. ni. 10
el c'est pourquoi il se plaignait de nouveau de Schelhorn, qui, dans la controverse sur Paul IIÏ, avait beaucoup divagué sur différents sujets étrangers à la question.
On voit que dans cette correspondance le cardinal soutenait dignement l'honneur de l'Eglise romaine, el ne manquait pas l'occasion de réfuter les préjugés des protestants. Il usait d'ailleurs envers les savants prolestants des meilleurs procédés. Hagenbach, professeur de Zurich, l'ayant consulté sur divers points d'érudition, le cardinal lui envoya les matériaux d'une dissertation qu'il avait préparée sur d'anciens Dyptiques, et Hagenbach la publia. Quelque temps après, il envoya à Gesner de Gottingue un opuscule qui pouvait l'intéresser. Ayant fait au printemps de 1748 un voyage enSouabe, il écrivit h Schelhorn pour lui témoigner le désir de le voir : et ils se rencontrèrent en effet à l'abbaye d'Oltenbellern , ou ils s'entretinrent plusieurs heures ensemble sur des sujets de littérature. On était convenu de ne point parler des controverses précédentes. Tous deux se montrèrent satisfaits l'un de l'autre. A son retour de ses voyages, le cardinal publia à Brescia un recueil de vingt-une lettres qu'il avait reçues de protestants distingués d'Allemagne. Il raconte dans la préface un trait singulier. Un religieux bénédictin, qui était missionnaire catholique à Gottingue, ne recevant rien de son troupeau et ayant épuisé ses ressources, se voyait forcé de se retirer. Il recourut à la générosité du cardinal Quirini, et lui demanda quelques secours, en attendant que la congrégation de la Propagande lui accordât une pension. 11 pria le professeur Feuerlein d'appuyer sa demande ; et celui-ci en écrivit en effet au cardinal, qui envoya 200 florins au missionnaire, et promit de s'intéresser pour lui auprès de la Propagande. 11 peut paraître étonnant qu'un professeur luthérien intervienne pour soutenir une mission catholique : cela ne prouve pas un attachement bien vif aux doctrines prolestantes. Le cardinal en donne un autre exemple dans la même préface : il avait, disait-il, des lettres d'un savant protestant
AJNNÉE 1748. 1 47
qu'il ne nomme point et qui blâmait les réformateurs de s'être séparés de l'Eglise romaine, et traitait nettement Luther, Calvin, Zuingle, de transfuges, d'ambitieux, de rebelles, d'hommes violents et passionnés.
C'est dansées circonstances que l'université de Gotlingue prit la délibération dont nous avons parlé en tête de cet article. Cette délibération, conçue dansles termes les plus honorables, fut provoquée par les professeurs Feuerlein, Kœleret Gesner qui firent l éloge du savoir et des procédés du cardinal. Il fut décidé dans une assemblée générale où présidait le recteur et où siégeaient le chancelier, l'historien Mosheim, les doyens et les professeurs de l'université, il fut résolu, dis-je, de le remercier de l'honneur qu'il avait fait à l'université en parlant d'elle dans les termes les plus flatteurs, de. le féliciter d'avoir célébré ses vingt ans révolus d'épiscopat, de lui offrir les vœux de l'université pour un si illustre protecteur des lettres, de déposer les livres qu'il avait envoyés dans une place convenable de la bibliothèque, et d'inscrire son nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'établissement (1).
Les relations du cardinal Quirini avec les savants protestants de ce pays continuèrent, et devinrent même plus fréquentes. Nous n'en citerons que ce qui a un rapport plus direct avec notre objet. Le cardinal entra en correspondance avec Formey, le célèbre secrétaire de l'académie des sciences et des lettres de Berlin. Il venait d'être nommé lui-même membre de cette académie, à laquelle il envoya plusieurs de ses ouvrages. II écrivit de plus à Formey, pour lui prouver qu'au temps de Luther il y avait des prélats et catholiques fort versés dans l'étude de la langue sainte-, et il lui en cita plusieurs. Il revint encore sur ce
(1) Cet hommage rendu au cardinal fut imprimé sous le titre de Vicennalia Brixiensia, cclebrnla in academia Gnlliiigetni. On y trouve une lettre du cardinal et d'autres pièces relatives à l'illustre et savant personnage. Il nous a semblé que cet acte et cette publication d'une université si accréditée en Allemagne ne devaient pas être omis dans nos Mémoires. C'était pour nous d'ailleurs une occasion de montrer un coin du tableau de la controverse protestante eu Allemagne.
lis ANNEE 1748.
sujet, en 1749, clans une autre lettre a Formey. Dans une lettre à Mencken, professeur à Leipsick, il se plaint du ton de critique a mère que Riesling mettait à sa discussion. Ce ton , disait-il, était d'autant plus déplacé que Riesling ne répondait pas du tout aux arguments du cardinal. Quirini , dans sa controverse avec Formey sur les catholiques versés dans la langue sainte, avait cité le cardinal Polus, Contarenus, Sadolet, etc. ; or, Riesling ne contestait rien ladessus ; il ne nommait aucun de ces savants, il battait la campagne, et se jettait sur des lieux communs.
En 1750, le cardinal fit paraître à Rome un clioix de lettres pour montrer l'injustice des prolestants de s'être séparés de l'Eglise romaine. Il réfuta encore Riesling dans des lettres à Iselin de Bàle et à Mencken de Leipsick. Peu après, Rirchmaier, professeur à Witteinberg , lui envoya une dissertation historique sur Luther, dans laquelle il soutenait la même thèse que Formey, exaltant outre mesure les bases de la réforme. Comme ce professeur ne connaissait pas les réponses du cardinal à Formey, l'illustre auteur les lui adressa avec le traité déjà cité de l'injuste séparation des protestants. Il lui reproche en même temps d'avoir altéré un texte de Cochlée , pour faire croire que celui-ci avait approuvé la version de la Bible de Luther, tandis que tout le monde sait qu'il fut un des plus constants et des plus capables adversaires du réformateur.
En 1752, le cardinal montra beaucoup de zèle pour ramener deux Bénédictins qui avaient apostasie en Allemagne; il leur écrivit à l'un et à l'autre des lettres pleines de bonté et de sages avis. Un d'eux , nommé Jordan , fut touché et retourna dans son monastère de Huisbourg ; l'autre ne paraît pas être rentré en lui-même.
En 1753 , Rirchmaier essaya de se justifier sur l'altération d'un passage de Cochlée , et cita en faveur de Luther un témoignage d'Erasme. Mais le cardinal lui prouva qu'il s'est encore ici totalement mépris; caria lettre alléguée d'Erasme se rapporte à un temps où Luther n'avait pas encore jeté le masque. Le cardinal lui fait voir par un pas-
sage décisif dune lettre d'Erasme, en 1526 , quelle était l'opinion de ce célèbre littérateur sur les bouffonneries, les violences et les injures de Luther.
Nous en restons là sur les lettres et écrits de Quirini relatifs à ses controverses avec les protestants. Ce que nous avons dit suflit pour montrer que le savant cardinal fut toujours digne dans ses discussions, et que si sa polémique fut toujours sage et modérée dans la forme , cette modération, qui lui faisait tant d'honneur, n'ôtait rien à la force de ses raisons en faveur de l'Eglise romaine , de ses croyances, de ses pratiques et de ses défenseurs.
— Le 25 février. Approbation de la Congrégation des Missionnaires du très-saint Rédempteur , fondée par S. Alphonse-Marie de Liguori. Ce vertueux personnage était né, le 27 septembre 1696., à Marianclla, près Naples, et fut baptisé à Naples méme(l). Son père, Joseph Liguori, était capitaine des soldats de marine, et sa mère, Anna Cavalieri, était de Brindes, tous deux de familles nobles. Un frère de sa mère, Jacques Cavalieri, fut évêque de Troja, et se distingua par sa piété. Alphonse- Marie montra dès sa jeunesse les plus heureuses dispositions pour la piété; il se mit sous la direction du Père Pagani , de l'Oratoire, et entra dans une Congrégation de jeunes gens, formée par ces Pères. Il approchait souvent des sacrements, visitait les hôpitaux, et assistait aux exercices spirituels chez les Jésuites. Ses progrès dans les études furent remarquables, et ayant choisi d'abord la carrière du barreau, il plaida, avant 1 âge de vingt-cinq ans, avec beaucoup de succès; mais il s'arrêta tout à coup au milieu de ces applaudissements et des espérances que pouvait lui donner un mariage honorable qui lui était offert. Ayant fait une re-
(1) Voyez la vie de saint Liguori, par M. Francard, et le précis des pièces publiées pour sa béatification dans Y Ami delà Religion, t. xxi, p. 81.
i;jO ANNÉE 1719.
tfàite, il résolut de se consacrer entièrement à Dieu. Le 23 septembre 1724, il reçut la tonsure. Il s'attacha à une association de prêtres pieux, pour se former sous eux à l'exercice du ministère. Ordonné sous-diacre, le 27 décembre 1726, il accompagnait les missionnaires , faisait des catéchismes et des instructions familières, et préludait aux fonctions importantes qu'il devait remplir bientôt.
Dès qu'il eut reçu le sacerdoce, le 21 décembre 1726, on vit Alphonse se livrer à la prédication et à la direction des consciences, donner des missions, et attirer les peuples par l'exemple de sa vie non moins que par fonction et la force de ses discours. Le 8 novembre 1732 , il jeta à Scala les fondements de sa Congrégation de missionnaires; le nombre en était encore assez petit, et leur vie était fort pauvre et fort dure. Les traverses qu'essuya l'institut naissant ne l'empêchèrent pas de s'étendre. Le 21 juillet 1742, tous les membres s'engagèrent par des vœux simples. Le pieux Liguori fut élu d'une voix unanime supérieur de la Congrégation, sous le titre de recteur-majeur.
Le 25 février 1749, Benoît XIV approuva l'institut par des lettres en forme de bref. Le Pontife y donnait des éloges au zèle du fondateur, approuvait l'institut et ses règles, confirmait le recteur- majeur dans sa place, lui accordait à lui et à ses confrères des grâces et des privilèges, et statuait que la Congrégation porterait le nom du trcs-saiut Rédempteur.
Les zélés missionnaires étaient, demandés dans plusieurs diocèses du royaume de Naplcs, et leurs travaux y étaient couronnés de succès. Leur digne chef ne se distinguait parmi eux que par sa charité , sa ferveur, son esprit de pauvreté et sa mortification. Sa réputation de vertu était déjà bien établie, et il avait été question de le faire évèqiu--, mais il avait réussi à détourner le coup. Mais, en 1762, Clément XIII le nomma évêque de Sainte- Agathe dos Goths, siège suffragant de Bénevent. Liguori adressa des représentations au Pape, et le supplia de faire un autre choix; il écrivit pour le même sujet au cardinal Spinelli
ANNÉE 1749. 15 i
et à quelques amis. Ses réclamations ne furent point écoutées, et il eut ordre de se soumettre. Il se rendit à Rome, visita Lorelte, et fut institué évêque le 14 juin 1762, et sacré le 20 du même mois par le cardinal Rossi. Les membres de sa Congrégation ne voulurent point avoir d'autre supérieur, et leur vœu fut approuvé par un resent de la Congrégation des évêques et des réguliers. Le nouvel évêque se rendit sur-le-champ dans son diocèse, et commença par donner des missions. Il augmenta son Séminaire, où il allait lui-même faire des instructions. En 1766, il établit dans sa ville épiscopale des religieuses du Saint- Rédempteur, institution formée à Scala, à l'instar de sa Congrégation de prêtres. Le prélat visitait fréquemment son diocèse , catéchisait les ignorants, élevait des églises, établissait des paroisses, et veillait à la régularité du clergé. Son exemple était déjà un puissant encouragement pour les prêtres. Pauvre, humble, austère, on citait bien des traits de sa charité. Dans une disette, en 1764, il avait donné tout ce qu'il avait pour assister les pauvres.
L'évêque de Sainte-Agathe prenait un grand intérêt aux maux de l'Eglise. 11 déplorait les progrès de l'incrédulité, et écrivit aussi plusieurs fois au roi de Naples et à des personnes puissantes en ce pays, pour demander qu'on empêchât l'introduction des livres philosophiques dans le royaume. Il écrivit contre les incrédules et les protestants , réfuta le Fébronius , et fut un des plus zélés propagateurs de la dévotion au Sacré-Cœur. Son estime pour les Jésuites ne lui permet pas de voir sans une extrême douleur les coups qui leur furent portés. Ses ouvrages sont nombreux \ le plus célèbre est sa Théologie morale, qui a été souvent réimprimé, et dont Benoit XIV lui-même témoigna de l'estime. Il publia un très-grand nombre de livres de piété, dont plusieurs ont été traduits en français. Le délabrement de sa santé lui avait fait demander de se démettre de l'épiscopat ; mais Clément XIV n'y voulut point consentir. Il renouvela ses instances auprès de Pie VI, qui céda enfin à ses désirs. Il donna donc sa démission en juillet 1775, sans
152 ANNÉE 17 if).
même se réserver de pension ; et il se relira à Nocéra de Pagani, où sa Congrégation avait une maison. Sa retraite ne lut point oisive. Il prêchait encore malgré son âge avancé. C'est alors qu'il composa de petits livres de piété, qui sont fort répandus en Italie. Dans ses dernières années , la Congrégation essuya des orages, qui l'affligèrent sensiblement, et que nous aurons l'occasion de rapporter ailleurs. De~ venu infirme, il abandonna la conduite de ses missionnaires au Père André Billani, qui était déjà procureurgénéral de l'ordre. A quatre-vingt-cinq ans, il commença à ne pouvoir plus sortir de sa chambre et ensuite de son lit: ne pouvant plus dire la messe, il communiait du moins tous les jours. Il recevait encore bien des personnes qui souhaitaient prendre les avis d'un guide si sage et si expérimenté. Il s'affaiblit successivement, sans cesser de s'occuper de Dieu et de l'éternité, et mourut le 1er août 1787, âgé de quatre-vingt-dix ans et dix mois. Ses obsèques furent marquées par plusieurs guérisons miraculeuses.
La Congrégation du Rédempteur était déjà fort répandue du vivant du pieux fondateur, et s'est étendue encore depuis. Elle a aujourd'hui des maisons dans le royaume de Naples, en Sicile, dans l'Etat de l'Eglise, à Modène , en Autriche, en Styrie , dans le Tyrol , en Moravie, en Pologne, en Valachie, en Suisse, en Belgique, etc.; elle envoyé des missionnaires en Amérique. Les membres de la Congrégation portent le nom de Rédemptoristes, et quelquefois de Liguoriens. Le but de l'institut est d'aider les pasteurs dans leur ministère , de donner des exercices spirituels, des neuvaines et des retraites, d'instruire les paroisses les plus délaissées. Il y a aussi des maisons de femmes de cet institut , entre autres à Vienne, en Autriche; leur but est l'éducation des jeunes filles, de celles surtout qui sont délaissées de leurs familles.
Le bruit de la sainteté de l'évêque de Sainte-Agathe fit que l'on commença des informations sur ses vertus, très-peu de temps après sa mort. On entendit un grand nombre de témoins. Les troubles de l'Italie, à la fin du
dernier siècle, apportèrent quelque lenteur dans les enquêtes; elles furent reprises sous Pie VII. Sa canonisation se fit par Grégoire XVI, en 1839.
— Le 22 juillet. Dénonciation faite au Parlement de Patus, au sujet des Billets de Confession. Nous avons déjà eu occasion de signaler plusieurs contestations élevées au sujet du refus de sacrements fait aux appelants. Plus d'une fois les magistrats avaient tenté de s'immiscer dans cette matière délicate, mais la plupart de ces affaires n'avaient point fait d'éclat. Dans les commencements, les appelants ne prétendaient pas arracher les sacrements parla force; ils s'en tenaient à l'enseignement commun, et à celui même de leurs théologiens, qui ne refusent pas à l'Eglise le droit de priver de ses grâces ceux qu'elle en juge indignes. Ils n'avaient pas encore oublié ce qu'avait dit Quesnel, que faire violence pour extorquer les sacrements, c'est assez pour s'en rendre indigne : mais lorsqu'ils crurent que les parlements seraient disposés à les soutenir, ils abandonnèrent la décision de Quesnel lui-même, et s'empressèrent de porter leurs plaintes aux tribunaux, comme si cette affaire eût pu regarder des juges laïques. En 1731, le Roi avait fait écrire par le chancelier d'Aguesseau au Parlement de Guienne, « que cette cour » aurait dû rejeter unerequêteoùl'on demandait à desjuges » séculiers d'enjoindre à un curé d'administrer les sacre- » ments à un malade, et que la Grand-Chambre aurait dû » sentir son incompétence en pareille matière. » Le même M. d'Aguesseau, écrivant depuis à ce Parlement, louait les juges d'Acqs de s'être regardés comme incompétents dans une cause semblable , puisque, disait-il, c est, sans difficulté, à Vévéque qu'il faut s'adresser, comme au seul juge compétent. Tels sont, en effet, les vrais principes que l'on aime a retrouver sous la plume d'un magistrat aussi illustre et aussi instruit. En 1745, le Roi avait cassé quelques sentences rendues, sur cette matière, par le présidial de Reims, et il avait réprimé d'autres entreprises du même genre faites à Rayonne, à Angers, à Tours et à
loi ÀfiNË'E 1749.
Troyes. Nous avons vu plus haut, sous la date du G septembre 1740, et plus tard, sous celle du 17 février 1748, comment !e Conseil d'étal, en annulant l'arrêt du Parlement sur cette matière, avait reconnu le pouvoir de l'Eglise. Les contestations prirent comme une nouvelle forme en 1749, à l'occasion des Billets de Confession. Il est d'autant plus nécessaire d'entrer ici dans des détails précis, que des écrivains légers ont souvent présenté celle pratique comme une odieuse tyrannie : elle consistait à exiger d'un malade, qui demandait le viatique et l'extrème-onclion, un billet qui constatât qu'il avait été confessé par un prêtre approuvé, Cet usage n'était pas nouveau. M. de Beaumont, qui avait été placé en 1748 sur le siège de Paris, affirma constamment qu'il l'avait trouvé établi avant son entrée dans le diocèse. Cette précaution paraissait comme indispensable, à Paris surtout, au milieu d'une immense population, et parmi tant de gens suspects et totalement inconnus à leurs pasteurs. Elle est expressément établie dans les avis de Saint-Charles, à un des conciles de Milan. L'assemblée du clergé de 1654 l'avait adoptée, et avait recommandé aux curés de s'y conformer. Le cardinal de Noailles, lui-même, en avait ordonné de nouveau l'observation. Les circonstances avaient fait naître des raisons plus particulières de l'exiger. Plusieurs appelants voulaient que tout prêtre, quoique sans pouvoirs et sans juridiction, eût le droit de confesser et d'absoudre partout. Celte doctrine avait élé consignée dans des écrits (l). On prétendait qu'en conséquence, des ecclésiastiques du parti, déguisés en laïques, couraient de paroisse en paroisse, et de monastère en monastère pour y distribuer à leurs adhérents des absolutions sacrilèges. L'autorité ecclésiastique, sans pouvoir entrer dans le détail de ce qui se passait entre le confesseur et le pénitent, n était-elle pas néanmoins intéressée à connaître quels
(1) On peut voir le précis qui a élé donné des erreurs de l'abbé Traders, dans les Mémoires, t. 11, |>. 373, cl plus liant, p. 110.
ANNKE 1710. 135
étaient les confesseurs qu'appelaient de préférence les hommes entièrement connus par leur opposition aux décisions de l'Eglise ? Dans la supposition qu'un complot eût été tramé contre l'Etat, et qu'il y eût eu des dangers à craindre de la part des confesseurs, les magistrats n'auraient pas blâmé sans doute l'usage des billets de confession. Ils n'auraient pas trouvé mauvais que des évéques, instruits qu'il se trouvait dans leurs diocèses des prêtres ennemis du gouvernement, et qui s'ingéraient sans mission dans l'administration du sacrement de pénitence, eussent cherché à connaître les confesseurs auxquels s'étaient adressés ceux qui demandaient les sacrements. Pourquoi donc blâmer, lorsqu'il s'agit du bien de l'Eglise, ce qu'on aurait loué comme conforme au bien de l'Etat?
Ce fut le refus des sacrements, fait à Colïin, qui commença à donner beaucoup de publicité aux contestations qui eurent lieu au sujet de ces billets. |[ Charles Colïin, principal du collège de Dormans-Beauvais, à Paris, ancien recteur de l'Université et doyen de la tribu de Reims, dans la faculté des lettres, jouissait d'une grande considération, à cause de son talent et de son zèle pour l'instruction de la jeunesse; mais il était connu par son attachement au parti de l'appel (1). Atteint d'une fluxion de poitrine qui le conduisit rapidement au tombeau, il fit demander l'extrême-onclion et le viatique au curé de Sainl- Élienne-du-Mont, sa paroisse. Celui-ci était le P. Bouettin, religieux génovéfain, contre lequel était fort prévenu tout le parti janséniste, parce qu'il avait remplacé un autre religieux de la même congrégation, qu'on avait obligé de quitter cette cure, à cause de son attachement au parti. Il fit demander au malade un billet de confession : celui-ci assura qu'il s'était confessé à un prêtre approuvé ,• mais il refusa de le nommer. Le curé ne voulant point accorder
(1) On a pu remarquer dans ces Mémoires, t. n, p. 4G, 7, la part que prit Coffinà l'appel de l'Université en 1718; et nous avons fait remarquer son opposition à la rétractation de l'appel, lait par la faculté des Arts eu 17 9.
les sacrements, la famille s'adressa à l'archevêque, qui exigea la même condition. On lui disait qu'on ne pouvait obtenir le billet, parce que la crainte de l'interdit ou de l'exil empêchait le confesseur de le donner ; et on lui citait à ce sujet ce qui était arrivé récemment à un chanoine de la métropole, d'ailleurs soumis à la constitution, maisà qui, disait-on on avaitretiré les pouvoirs pour avoir cou fessé dans sa dernière maladie un de ses confrères appelant; comme si l'archevêque eût été obligé d'expliquer les motifs qui l'avaient fait agir. Pendant qu'on se donnait ces mouvements, le malade mourut sans viatique. On ne lui refusa pas la sépulture ; et même il y eut à ses obsèques, qui se firent à sa paroisse, un très-grand concours, soit à cause de sa réputation, soit aussi à cause de l'intérêt que le parti prenait à cette affaire, ainsi qu'il est vraisemblable (j). ] Cette petite satisfaction ne suilisait pas aux appelants : le 21 juillet, Collin, conseiller au Cbàtelet, et neveu du défunt, fit présenter au Parlement, toutes les Chambres assemblées, une requête en forme de plainte sur la conduite du curé de Saint-Étienne, à l'égard de son oncle. On eut soin d'y joindre des faits du même genre qui s'étaient renouvelés depuis quelque temps. Quelques magistrats eussent voulu qu'on écartât ces questions, « parce qu'il » fallait laisser aux ministres de l'Eglise toute l'autorité qui » leur appartenait dans des choses qui, par leur nature, » ne peuvent être soumises au pouvoir des juges sécu- » liers (2). » Les avis contraires prévalurent, et on chargea les Gens du Roi de prendre connaissance des faits et de donner leurs conclusions dans la huitaine. Mais clans l'intervalle, ils furent mandés à Compiègne avec le premier
(1) [[ Les obsèques de Coffin se firent à Saint-Etienne, d'où il fut porté à la chapelle de Saint-Jean-de-Beauvais, dans laquelle on l'enterra. Nouvelles ecclésiastiques Paris, 1749; p. 113.]]
Nous pensons que le lecteur nous pardonnera aisément d'être entré ici (luis un si long détail au sujet d'affaires particulières, que M. Picot n'avait presque fait qu'indiquer. Ce récit nous parait peindre la situation d'une manière aussi curieuse qu'instructive.]]
(2) Nouvelles eccl., p. 150.
ANNÉE 1749, ib7
président, et le Roi, après s'être fait rendre un compte exact de ce qui s'était passé dans l'assemblée du Parlement, leur remit par écrit, le 27 juillet, ['ordre de suspendre toutes poursuites sur cette matière.
[ Comme déjà il avait paru quatre consultations signées par un très-grand nombre d'avocats, sur le fait en question, dans le but de prouver que le neveu de Coflin était bien fondé à se pourvoir devant les juges séculiers, pour obtenir la réparation de l injure résultant du refus des sacrements, on publia un arrêt du conseil, daté de Compiègne : « Sa >; majesté, était-il dit, voulant donner des preuves de son )> attention à maintenir le respect dû aux supérieurs ecclé- » siastiques, a ordonné que les quatre consultations seraient » supprimées, comme renfermant des questions et des pro- » positions dangereuses, et capables de troubler la tran- » quillité publique, etc.»]]
Les plaintes ne tardèrent pas à se renouveler. Le 20 mars 1750, on dénonce de nouveau au Parlement, dans une assemblée générale, de semblables refus de sacrements et un entre les autres fait par le P. Boueltin, à un clerc tonsuré de sa paroisse : sur quoi on mande les Gens du Roi , et on les charge de se transporter auprès du Roi, à l'effet de l'informer de ces nouveaux faits, et de lui représenter qu'il était d'une importance extrême que le Parlement agit pour réprimer la suite d'abus aussi dangereux. [[ La réponse qu'ils rapportèrent était loin d'avoir la netteté désirable dans les circonstances : elle rappelait d'abord ce qui avait été répondu le 27 juillet de l'année précédente 5 elle déclarait que le Roi emploierait son autorité pour éloigner tout ce qui pourrait troubler en pareille matière Tordre et la tranquillité publique; qu'il prendrait les mesures nécessaires pour se faire informer exactement des faits -, qu'en attendant, « son intention était qu'il fût sursis à » toutes procédures à ce sujet-, que néanmoins il n'en- » tendait pas que, s'il se faisait quelques refus de com- » munion à ceux qui se présentaient dans l'Eglise, à la s) sainte table, les juges royaux ne pussent en prendre
Iu8 ANNÉE 1740.
» connaissance comme par le passé, suivant les règles » établies par l'édit de 1695. » JJ
La suite ne tarda pas à prouver les inconvénients de ce langage un peu équivoque. Le 29 décembre, dans une réunion de toutes les Chambres, un conseiller des enquêtes dénonça un nouveau refus fait à l'occasion des billets de confession. C'était encore le P. Bouettin qui l'avait fait; mais celte fois il s'agissait de ce même Collin, conseiller au Chàtelel, qui avait dénoncé l'année précédente le refus fait à son oncle, et qui alors élait très- dangereusement malade. Quoiqu'il eût eu précédemment un autre confesseur, il avait demandé d'être entendu en confession, ou administré par le curé de Saint-Etienne , ce que celui-ci avait refusé, quoiqu'on eût déjà employé trois sommations pour l'y contraindre par ordre du lieutenant civil. Le cas était urgent, puisque, si l'on différait, le malade était exposé à mourir sans sacrements. On mande par huissier le P. Bouettin, et devant les Chambres assemblées le premier président lui demande compte de sa conduite, et veut qu'il explique les motifs pour lesquels il a refusé d'administrerCotlin. Le curé répond qu'il a rendu compte de sa conduite à son évêque, et qu'il exécutera ses ordres. Les magistrats s'irritent de ce qu'il ne répond pas plus catégoriquement ; on le fait retirer un instant ,-on demande les conclusions des Gens du Roi; et on arrête que d'une part le P. Bouettin sera constitué prisonnier dans la conciergerie du palais et mis au secret, pour y subir un interrogatoire; et que d'un autre côté on enverra chez l'archevêque de Paris, pour l'inviter à pourvoir à l'administration du malade (l).
Il était décidé que le Parlement resterait assemblé, sans
(1) Quelques difficultés s'élevaient sur l'exécution de la seconde partie de l'arrêté. On voulait en charger les Gens du Roi, puisque c'était sur leur proposition qu'était pris l'arrêt: mais ils prétendaient ne pouvoir être envoyés que vers le Roi, Cependant attendu l'importance de lu matière, et sans tirera conséquence, ainsi que la Cour le déclara, ils acceptèrent cette mission. Nouvelles ecclésiastiques, pour 1751, p. 55. Joui nul de l'avocat Barbier, t. ni, p. 20(5.
s'occuper d'aucune autre affaire , jusqu'à conclusion. Tout Paris était curieux de savoir comment se terminerait ce conflit, dans lequel le Parlement, l'archevêque et un de ses curés semblaient aux prises, à l'occasion d'un malade qui était à l'extrémité (l). Le lendemain, les Gens du Roi rendirent compte de leur mission auprès de l'archevêque (2) : il les avait accueillis avec beaucoup d'égards: « il priait la cour d'être persuadée qu'il désirait )> que tous ses diocésains pussent recevoir tous les secours » spirituels dont ils avaient besoin dans leurs derniers mo- » ments: que dès qu'il avait appris l'emprisonnement du » P. Boueîtin, il avait mandé les vicaires, pour les char- » ger de visiter le malade, et de lui administrer les sa- » crements, aussitôt qu'ils seraient assurés par la décla- )) ration du confesseur, ou par un billet de lui, que le ma- » lade avait été conjessé par un prêtre approuvé ; qu'il » était impossible de se dissimuler l'affectation avec la- » quelle on avait omis dans les trois sommations d'énon- » cer que le confesseur du sieurCoiîin était approuvé, qu'il » devait s'opposer à ce que les malades s'adressassent à des
(!) « Tout le monde, dit l'avocat Barbier, dans son Journal, p. 203, est cu- » rieux de la suite de cet événement, qui compromet le Parlement d'un côté, » et d'un autre l'archevêque de Paris, l'abbaye de Sainte-Geneviève et les » curés de Paris: en voilà un dans les prisons. »
« Toute cette affaire, ajoute l'avocat, est suscitée par les jansénistes pour » faire un coup d'Etat : car le petit Coffin n'est dans le fond, ni janséniste, ni » molini«te. On l'avait fait agir dans l'affaire de son oncle : il a deux tantes, qui • sont jansénistes, et dont il attend la succession. Ce n'est pas 1a confession » qui les embarrasse; car entre eux ils se confessent et s'administrent, (Jit- » on, les sacrements secrètement, sans s'embarrasser autrement des pouvoirs » de l'archevêque; ce qui devient un manque de discipline très-dangereux, » etc. » Ainsi parlait un homme du monde, un avocat.
(2) « Les Gens du Roi s'étaient rendus immédiatement chez Mgr. l'archevê- » que; ils revinrent dire apvès un quart-d'heure qu'ils ne l'avaient pas trouvé. » 11 était huit heures du soir: il y eut plusieurs voix pour les renvoyer à » l'archevêché, avec ordre de faire chercher l'archevêque et de l'attendre, » la Cour restant en place jusqu'il leur retour. Mais on convint, sur leur » demande, qu'ils ne rendraient leur réponse que le lendemain. Ils ne lais- » sèrent pas d'aller dès le soir même chez Mgr. l'archevêque, avec lequel ils » restèrent depuis neuf heures jusqu'à onze, et le lendemain depuis sept » heures et demie jusqu'à dix, qu'ils se rendirent à l'assemblée des Chain- » bres. » Nouvelles eccl pour 1751, p. 53.
» prêtres non approuvés (1); qu'il avait trouvé l'usage » des billets de confession établi dans son diocèse-, et qu'il » ne pouvait s'en départir: que la crainte de voir interdit » celui qui confesserait Collin était vaine. »
D'un autre côté on se fit rendre compte de l'interrogatoire de Bouettin: il avait été plus explicite que dans la séance publique: on disait que l'emprisonnement l'avait radouci, et même qu'il avait pleuré en descendant à la Conciergerie (2). Il avait déclaré « qu'il n'avait pas cru » manquer au respect dû au Parlement; et que, quant à » Colïin, s'il ne lui avait pas administré le viatique et l'ex- » trême-onction, c'est parce qu'on ne lui avait pas présenté » de billet de confession ; ce qui lui avait fait croire que » le malade ne s'était pas confessé à un prêtre approuvé. » Quant au refus de le confesser lui-même, les propos que. » Coffin lui avait tenus en avaient été la cause. » Nouvelle rumeur à l'occasion de cette réponse: le Parlement veut absolument savoir quels sont les propos que Collin a tenus à son curé: on décide que Bouettin sera soumis à un second interrogatoire. Le résultat fut que le curé avait dit à son paroissien, que, puisqu'il était « aussi allicbé sur les » matières du temps, il ne pouvait pas le confesser, s'il ne » changeait sa façon de penser sur la constitution Lnige- » nitus (3) ; et que Collin ayant répondu ne pouvoir l'ac- » cepter, il l'avait engagé à se confesser à tel prêtre ap- » prouvé qu'il jugerait à propos ; parce que dès qu il au- » rait un certificat, verbal ou parécrit, il l'administrerait 5 m et qu'il l'avait rassuré par rapport à la crainte qu'il » avait que le confesseur fût interdit. » Aprèsavoir délibéré sur ce qu'il y avait à faire à l'égard du curé, on le fit de nouveau comparaître; on le réprimanda 5 et après
(1) Les Nouvelles ecclésiastiques font ici cette observation édifiante: « H faudra bien qu'on s'adresse a des prêtres non approuvés, quand le « prélat aura réduità cette nécessité. » Nouvelles ceci. p. 1751, p. 55.
(2) Journal de l'avocat Barbier, t. m, p. 208.
(3) La voila donc enfin nommée (la lïullc ) ! s'écrie le fanatique gaaelier. 11 aurait fallu qu'on sommai les cures d'absoudre les appelants.
lui avoir enjoint de porter plus d'honneur à la Cour (l), on le condamna à trois livres d'amende applicables aux prisonniers-, et on lelaissa enfin se retirer versdix heures du soir.
On en était au troisièmejour, et l'affaire n'avançait pas. On avait ordonné qu'un commissaire serait envoyé chez Collin , pour l'interroger sur ses propos, pour voir si sa déposition serait conforme à celle du curé, etc. : cette déposition se trouva nulle, parce que legreflier y avait omis une ligne : on envoya la recommencer ; mais en attendant on arrêta que cette lois un simple secrétaire de la Cour se transporterait chez l'archevêque, à l'effet de l'inviter de nouveau à faire administrer Collin, et de lui dire que les Chambres restaient assemblées pour attendre la réponse. Le secrétaire rapporta que l'archevêque l'avait reçu avec distinction, mais que le prélat n'avaii pas voulu lui remettre par écrit la réponse 5 que tout ce que lui secrétaire en avait retenu, c'est qu'il n'y avait rien à ajouter à ce qui avait été dit précédemment aux Gens du Roi.
Les Chambres assemblées étaient loin d'être satisfaites. On parlait déjà de saisir le temporel de l'archevêque: mais on crut alors plus prudentdeprendre un autre parti : le président Mole observait qu'on était sur les confins de deux puissances; il ouvrit l'avis, qui fut transformé en arrêté « que les Gens du Roi iraient dans le jour même don- » ner au Roi avis du scandale causé par le refus des sa- )> crements fait à maître Collin, actuellement en danger » de mort; le supplier d'y mettre ordre; et lui représenter » de quelle importance il était que la Cour du Parlement •» employât toute l'autorité qu'elle exerce en son nom,
(1) Le petit dialogue suivant est rapporté par les Nvuf. Ecclésiastiques.
« Le premier président : Qui vous a induit à manquer hier de respect? » — Boucttin : Je n'aijamais entendu manquer à une compagnies! respectable; » mais attendu que l'administration des sacrements est une matière pure- » ment spirituelle, laquelle dépend de l'autorité ecclésiastique, j'ai cru que » la Cour se contenterait de la déclaration que je lui faisais que j'avais » rendu compte de ma conduite à Mgr. l'archevêque. — Le premier présin dent: Vous paraissez vous repentir de votre faute! — A cette interroga- » tion, point de réponse. — Le premier président : Retirez-vous.