‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècleChapitre 1 sur 17 · PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Le t" mars, quatre évéques appellent de la. cowstitution Unigehitus àu futur cokcile. Dès la fin de l'année précédente, le régent, toujours porté aux voies de conciliation, malgré l'exemple du passé, avait rassemblé à Paris plusieurs évéques pour une nouvelle négociation. Elle traîna pendant trois mois, sans qu'on en vit aucun succès. Les opposants ne cherchaient, comme l'avoue Dorsanne (1), « qu'à allonger pour donner au second ordre le » temps de se déclarer. » On s'efforçait, à Paris surtout, d'accroître la fermentation par des écrits et des intrigues, lorsque quatre évéques firent un éclat qui eut de grandes suites. Le 1er mars, MM. de la Broue, Soanen, Colberl et de Langle, évéques de Mirepoix, de Senez, de Montpellier et de Boulogne, signèrent un acte d'appel de la constitution au concile général.

[[Il nous paraît utile de donner quelques détails sur les quatre évéques qui furent les premiers auteurs d'un acte qui eut pour la paix de l'Église des conséquences si funestes.

(1) Journal de l'abbé Dorsoiiho, janvier 1717.

, neveu du grand Colbert, avait annoncé dans sa jeunesse de bonnes disposi tions. Elevé sur le siège de Montpellier, il pqblia, pouf l'instruction de ses diocésains, le célèbre Catéchisme qui est contiu-sous le nom de Catéchisme de Montpellier, et que Ion attribue ordinairement au P. Pouget, de l'Oratoire. Ce livre, soit dans l'édition française, soit dans l'édition latine, enrichie (Je textes des Pères généralement bien choisis, répond a-«a réputation ; mais on doit reconnaître que des erreurs graves y avaient été mêlées, et qu'il a été nécessaire de le corriger. Le prélat fut un de ceux qui embrassèrent la cause du Jansénisme avec le plus de hardiesse, et jusqu'à sa mort, arrivée en 1738, il ne cessa de troubler l'Eglise, comme le prouvera la suite même de ces Mémoires.

Jean Soanen, neveu du célèbre jésuite Sir mond, entra très-jeune dans l'Oratoire, où il eut Quesnel pour directeur. Il prêcha avec succès à la cour, à Paris et en province. Les sermons qui ont paru sous son nom prouvent du talent, mais quelques-uns doutent qu'ils soient de lui. On récompensa ses succès par l'évêehé de Senez en 1693, et il acquit la réputation d'un prélat austère et charitable. Mais, surtout après que la bulle Unigenitus eut paru, il se montra toujours le défenseur du plus dur jansénisme. Nous n'aurons que trop l'occasion de parler de ce prélat.

Pierre de Langle, né à Evreux en 1644, docteur de Sorbonne, avait été choisi, à la sollicitation de Bossuet, pour servir de précepteur au comte de Toulouse, que Louis XIV avait eu de madame de Montespan, et qu'il avait légitimé. Plus tard, en récompense de ses soins, il fut élevé sur le siège de Boulogne. Le mandement qu'il publia en 1717 au sujet de son appel de la bulle Unigenitus, fit beaucoup de scandale, causa sa disgrâce à la cour, et souleva contre lui ses diocésains. On dit que dans une visite qu'il fit dans un village de l'Artois, H fut reçu à coups de pierre et de bâton. De concert avec Févêque de Montpellier, il s'opposa, en 1720, à l'accommodement que l'on tentait, et cette démarche irrita le régent, qui l'exila dans son dio-

çèse, ou il mourut peu après, âgé de quatre-vingt* aus (l).

Pierre de la Broue avait longtemps exercé avec talent le ministère de la chaire. Ce fut après l'avoir entendu le jour de la Purification, en 1679, que Louis XIV le nomma à levéché de Mirepoix. La conversion des prolestants fixa longtemps son attention , et les lettres qu'il publia à cette occasion sur la sainte Eucharistie sont justement estimées. On trouve dans le recueil des lettres de Bossuet, une correspondance entre de la Broue et ce grand homme, sur les moyens les plus propres à ramener les protestants. Sa vie était d'une régularité exemplaire. Son ardeur à soutenir le système de la grâce efficace par elle-même^ sur laquelle il écrivit contre Fénelon, l'entraîna vraisemblablement dans les fausses démarches qu'il fit après 1h publication.de la bulle Unigenitus. Il était un des prélats qui avaient d'abord demandé des explications au Pape, et ne les ayant pas obtenues, il se joignit aux précédents pour le premier acte d'appel ; il mourut quelques années après, âgé de soixanle-dix-sept ans (2).

Voici comment l'évêque Soanen raconte lui-même les circonstances qui amenèrent cet acte fameux et si déplorable. La conduite que tint dans la suite l'Eglise à l'égard de ce prélat a été si souvent jugée avec légèreté par les hommes du siècle, qu'il est important de bien connaître la position qu'il avait prise, et de mettre au grand jour l'esprit du parti dont il fut longtemps un des principaux chefs. « Lorsque, dit-il, la constitution Unigenitus fut ar- » rivée en France, nous nous rendîmes à l'Assemblée qui

(1) Dictionnaire historique At Peller; Article de Langte.

(2) On voit, dans ie Journal de l'abbé Dorsanne, plusieurs lettres de l'e* ycque de Mirepoix qui prouvent sqn emportement contre la bulle Unigeni tus. « Je ne saurais, dit-il, m'empêcher de la regarder comme une de ces portes de » l'enfer que Dieu avait promis qui ne prévaudraient pas contre son Église. » Et cela, parce que, scion lui, c'était une erreur contraire à la foi, de dire que Dieu ne peut faire de commandements aux hommes, sans leur donner le pouvoir d accomplir ou de ne pas accomplir ces commandements. Ahvàgc de l Histoire de l'Église, ptr Racine, tome xiv, page 374.

ÀNNLE 1717.

» avait été convoquée pour délibérer sur les moyens de la » recevoir. (Celait l'Assemblée de 1714.)

» La plupart des prélats avaient pris des engagements » pour l'acceptation... Dans des circonstances 'aussi fâ- » cheuses, nous prîmes le parti de nous adresser au Pape » pour lui proposer nos difficultés sur la Bulle. Ce parti, » tout faible qu'il était, ne fut soutenu que par huit pré- » lats, du nombre desquels nous étions. Tous les autres » évêques de l'Assemblée acceptèrent la constitution, de » la manière que tout le monde sait. Ce fut alors que nous » écrivîmes en commun avec les évêques opposants, une » lettre au feu roi, dans laquelle nous disions que, pour » remédier aux troubles présents, nous commencions par » nous unir au Chef de l'Église, en proscrivant le livre des » Réflexions. Celte condescendance nous parut bientôt » contraire à la justice. Nous fûmes persuadés, après de )> sérieuses réflexions, que le livre ne méritait pas plus » d'être proscrit que les cent et une propositions qui en » avaient été extraites. Nous le jugeâmes rempli de lu- » mièreet d'onction, etc.

» Après la mort de Louis XIV, nous retournâmes à Pa- » ris, pour l'affaire de la Constitution... On ne cessait » point de négocier, de tenir des conférences, de proposer » divers projets qui tous, supposant pour condition essen- » tielle que les évêques opposants accepteraient la Bulle, » ne roulaient que sur la manière de l'accepter. Pour nous, » nous ne prenions aucune part à ces mouvements, per- » suadés que la bulle n'était point une affaire à mettre en » négociation, et quavec quelque correctif que la Constituai tion pût être proposée, nous ne pourrions jamais l'accepter. » Mais nous comprîmes bientôt que ce n'est point assez » pour un évêque de ne prendre aucune part aux plaies » qu'on fait à la vérité, et qu'il doit employer les derniers » remèdes que Jésus-Christ a laissés à son Eglise.

» Ces réflexions nous déterminèrent à former notre ap- » pel au futur concile ) après en avoir mûrement délibéré » avec le seul de nos trois illustres collègues que Dieu a

» conservé jusqu'à ce jour (l evêque Colbert), pour soute- » nir une démarche à laquelle nous nous sommes portés » les premiers, avec un parfait concert de sentiments et » de pensées. Bientôt après deux autres de nos collègues » se joignirent à nous, et notre appel fut rendu public par » la notification que nous en fîmes dans l'Assemblée de Sor- » bonne, et par l'adhésion de cette Faculté de théologie. » Vous savez avec quels applaudissements cet appel fut » reçu, etc. (1). »

Ce qui précède ne suffit pas encore pour faire connaître jusqu'où allait l'obstination de Soanen; on pourrait croire qu'en s'élevant contre le Pape, il espérait au moins avoir l'Eglise pour lui. Or, voilà les propositions vraiment dignes d'un Luther ou d'un Calvin, qui sont extraites d'un autre de ses écrits : « Notre appel fut juste et légitime, quand » il serait vrai que V Eglise aurait parlé dans le jugement » rendu sur les cent et une propositions. » Après avoir cité de prétendus exemples de l'histoire ecclésiastique, qui lui paraissent justifier cette démarche : « Tant d'autorités, » dit-il, montrent avec tant d'évidence que notre appel est » légitime, qu'il faut contredire ouvertement la foi pour ne » se pas rendre. Il ne s'agit pas, dans ces exemples, des m Constitutions des Papes reçues et approuvées par un » grand nombre d'évéques ; mais il s'agit de Constitutions » reçues et approuvées par toute V Eglise et de jugements » rendus dans les Conciles généraux, dans la forme la plus » canonique, sur des livres, des écrits, ou des propositions * » des auteurs (2). »

On peut voir par là combien cet appel, dont on faisait tant de bruit, était illusoire, et que, quand un Concile général eût prononcé , on eût trouvé d'autres moyens

(1) Instruction pastorale de V Evêque tfeSenez, dans laquelle il rend son clergé et son peuple, dépositaires de ses derniers sentiments sur les conteslations qui agitent l'Eglise. 1727.

(2) Mémoire abrégé oh l'on montre l'incompétence du concile d'Embrun, page 3 et 7. Voyez ces passages cités dans le traité de Gratin, sous le nom de Tournely, 1 vol. in-lît tome i, page 461.

d'éluder la Condamnation. Au reste) tous les écrits du temps montrent avec évidence que Jes signataires de l'appel reconnaissaient qu'ils avaient contre eux presque tous les evêdues.

L acte d'appel ayant été résolu, la difficulté était de lui donner une sorte de caractère authentique. On s'adressa d'abord à un notaire royal, chez lequel 1 acte fut signé le 1er mars -, mais on sentait bien l'insuffisance de ce moyen. C'était l'usage, dans les actes d'appel en matière ecclésiastique, de prendre des lettres appelées Apostolo$s (par lesquelles l'appelant pût notifier son appel du juge à quo, au juge ad quem.) On aurait voulu aller demander ces lettres à Tollicialitéde M. de Noailles: les quatre évêques ne l'osaient pas encore (l). Ils pensèrent obtenir un accueil plus favorable de la Faculté de théologie qui, évidemment, n'avait aucun caractère pour les recevoir, mais dont ils connaissaient les dispositions.

Un exemple tout récent venait de prouver combien la licence était devenue extrême dans ce corps, sur lequel quelques brouillons exerçaient l'influence la plus malheureuse, depuis qu'on avait exclu des assemblées les esprits sages et soumis. Comme en ce temps on parlait des négociations qui avaient pour but d'amener l'acceptation de la Bulle, la Faculté, par une délibération du 12 janvier, avait résolu d'envoyer au cardinal de Noailles une adresse pour le supplier de ne pas accepter, et pour lui protester qu'elle avait pour lui un parfait attachement, mais avec cette ♦ clause expresse, tant que le prélat continuera à défendre la patrie, l'Église et la vérité (2). Ordinairement, ces sortes

(1) Abrégé de l'Histoire Ecclésiastique, par Racine, tome xiv.page 350.

(2) Voici les termes de cette conclusion, qui peut donner une idée de la disposition étrange des esprit*. «Sacra Facilitas censet à Magistris Sacri Ordi- » nis adeundutn esse ex tempore Em. Card. de Noailles, Arch. Parisiensem, » cui testificenlur et polliceantur Sacrum Ordinem ei nunquarn defecturum » esse, quandiu ipse Patrice, Peritali, Bcclesiœ pergel non déesse, quod « cerlo confidit ab ipso tempore prœstandum: praesenlis conclusionis decretum » deferatur ad ipsum Em. D. Cardinalem. Dalum in contitiis gçneralibus S» » Facultatif, die 12 jan. 1717.»

mais comme il avait été arrêté cjue la protestation se ferait sur-le-champ, tous ceux qui étaient assemblés, au nombre de près de cent, ayant le doyen à leur tête, se rendirent à l'archevêché, et emmenèrent avec eux d'autres docteurs qu'ils purent rallier dans la route. Le régent, ayant été instruit de cette démarche audacieuse, envoya, le 1er mars, une lettre de cachet enjoignant aux docteurs de biffer les conclusions prises le 12 janvier. La Faculté ayant été obligée de délibérer sur cet ordre, écrivit au ministre d'État de La Vrillière pour obtenir une audience du régent, à seule fin de maintenir ses conclusions dans leur entier.

On comprend après cela quelle fut la joie des docteurs quand, le 5 mars, ils virent arriver dans leur sein les quatre évoques. Après que, selon l'usage, ils eurent pris place immédiatement après le doyen, l'évêque de Mirepoix, comme le plus ancien des évoques, fit un discours sur le but de leur démarche : n'aydnt pas trouvé d'autre remède que rappel au futur concile général, ses collègues et lui étaient bien aises de prendre des témoins de cette démarche; et ils n'avaient pas cru pouvoir mieux s'adresser qu'à la Faculté de théologie de Paris.

L'évêque de Senez lut ensuite l'acte d'appel (l). Cette pièce, longuement motivée, commençait par une peinture générale des maux de l'Église : puis on en venait à des motifs plus particuliers, qu'on réduisait à neuf chefs, lesquels, disait l'acte, les évéques soussignés disaient, mettaient en avant et offraient de prouver en temps et lieu. Ces neuf chefs, tirés dé la censure même des propositions de Quesnel , qui leur paraissaient autant de vérités, étaient « que la constitution donnait atteinte aux fondements de » la hiérarchie et aux droits des évêqueset aux libertés du

^ (t) M. Picot, dans l'édition précédente, a attribué cet acte à Boursier, célèbre docteur de ce temps, et chaud partisan de l'appel. Il est plus probable qu'il est l'auteur d'un Mémoin publié dans le même temps pour justifier

» royaume

appel.

Editeur.

» la pénitence -, qu'elle renversait les plus fermes fonde- » ments de la morale, et même le premier des comman- » déments , qu'elle tendait non-seulement à éteindre le » feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, » mais à enlever cette divine lumière que les fidèles de » tout âge, de tout sexe et de toute condition peuvent tirer » de TÈcriture sainte, dont la lecture est proposée généra- » lement à tous 5 qu'elle flétrissait des propositions ensei- » gnées par les apôtres, les pères, les papes, etc. » Enfin on incidentait sur les formes dans lesquelles le jugement avait été rendu ; sur ce que Quesnefn'avait pas été entendu, etc.

Telles étaient les conclusions : « Après avoir fait préa- » lablement des protestations expresses que nous n'enten- » dons jamais rien dire ou même penser de contraire à » l'Eglise romaine, ni à l'autorité du Saint-Siège aposto- » lique, auquel nous protestons de demeurer attachés par » une communion inébranlable jusqu'au dernier jour de » notre vie, et aussi que nous ne nous départirons jamais » de l'obéissance qui est due à notre Saint-Père le Pape, » pour la gloire de Dieu, pour l'exaltation de la foi catho- » lique et de l'ancienne doctrine, pour la paix de l'Église » et du royaume, pour la défense des droits de l'épiscopat » et des libertés de l'église gallicane, nous, tant pour nous » que pour tous ceux qui à nous adhèrent ou adhéreront » en cette partie, sommes appelants et appelons au fu*'ir » conoile général , qui sera assemblé en un lieu sûr, ou » nous ou nos députés puissent aller librement et avec » sûreté^.,., de la susdite constitution.... Nous appelons » également de tout ce qui s'en est suivi et s'ensuivra. » Et dans la crainte que notredit Saint-Père le Pape ne » procède contre nous, nos églises, nos curés et les fidèles, » qui nous sont soumis, par excommunication, suspense, » interdit, déposition, etc...., appelons également par cet » acte de tous et chacun des griefs susdits, qui sont ou » seront portés, etc. »

Combien n'est- on pas douloureusement affligé en parcourant ces protestations mensongères d'obéissance, de

soumission à l'Église et d'amour pour la paix, au moment même où Ton faisait un acte aussi public de révolte et de division : et cependant telle est, à certains jours, la force de l'entraînement que, pendant un assez long temps, le torrent entraîna une foule d'hommes instruits et parfaitement réguliers dans leurs mœurs.

La lecture de l'acte d'appel fut suivie par un discours violent du syndic Ravechet, qui déclama en particulier contre les brefs du Pape relatifs à la Sorbonne, brefs qu'il osa qualifier d'illicites (1), et il terminait en adhérant à l'appel. Aussitôt une multitude de voix firent entendre le même cri. L'affaire avant donc été mise en délibération, il se trouva quatre-vingt-dix-sept voix pour l'adhésion, et il n'y eut que huit docteurs, parmi ceux qui étaient présents à l'assemblée, qui s'y opposèrent. . • '

Le lendemain 6 mars , les quatre évêques allèrent à l'ofiicialité de Paris, l'audience tenant, et ils obtinrent sans peine les lettres Apostolos et l'enregistrement de leur appel; formalité vaine s'il en fut jamais, puisque le juge ad quem n'était pas prêt d'être trouvé, mais formalité à laquelle on tenait d'autant plus pour donner une ombre de légalité à ce qui violait tant de lois. ]]

Cette levée de boucliers obligea enfin le régent de sortir des voies de modération qu'il avait d'abord adoptées. LeA.qualre évêques eurent ordre de sortir de Paris et de se iwrer dans leurs diocèses. Le notaire qui avait reçu leur appel fut arrêté et mis à la Bastille. Les docteurs eurent défense de tenir leurs assemblées. Le syndic Ravechef, qui avait contribué plus qu'un autre à l'adhésion, futexiléàSaint-Brieux, et mourut en passant par Rennes. Mais ces mesures n'arrêtèrent pas la licence. En vain les évêques acceptants, qu'on avait réunis à Paris pour la négociation, et que tant d'écarts affligeaient sensiblement, écrivirent le 8 mars au régent, et signèrent, au nombre de trente-un, deux mémoires pour se plaindre de

(4) Voyei ce qui concerne ce» bref» dans le volnme précédent, page 3S1.

ANNÉE un.

quelques arrêts du parlement, et pour demander qu on mît un frein aux excès de la Faculté de théologie et de plusieurs ecclésiastiques : le déchaînement continua.

[[A peine l'appel des quatre éveques et de la Faculté futil rendu public, qu'on vit les appelants se multiplier sans nombre. Depuis une ou deux années surtout, il régnait à Paris une fermentation diHicile à décrire. Dès le 12 janvier 1717, à l'occasion même des négociations qui concernaient la Bulle, trente curés de Paris, a l'instigation de celui d'entre eux qu'ils appelaient leur doyen, Hideux, curé des Saints-Innocents , avaient écrit au cardinal de Noailles une lettre inconcevable, dans laquelle, non-seulement ils le suppliaient de déclarer que la constitution devait être regardée comme non avenue, parce que, disaientils, s'il acceptait la constitution, il faudrait donc qu'euxmêmes renonçassent aux instructions du Saint-Esprit, etc.? mais encore ils prenaient Notre-Seigneur à témoin quils croiraient trahir tout ce quils doivent à Dieu, en faisant aucune démarche quipût marquer qu ils acceptent. Cette lettre avait étéaussitôt suivie par une multitude d'autres adresses semblables des curés de la campagne, des simples vicaires et chapelains, enfin de plusieurs des supérieurs des communautés, parmi lesquels nous voyons avec douleur les noms d'hommes distingués, tels que Denys de Sainte- Marthe, prieur de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et supérieur général de la congrégation de Saint-Maur, du père Marcland, prieur de l'abbaye de Saint-Denis ; du père Lavalette, supérieur général de l'Oratoire, etc. (1). On ne s'étonnera pas après cela que ces mêmes hommes se soient empressés d'adhérer à l'appel. Le cardinal de Noailles, auquel les trente curés de Paris vinrent annoncer cette résolution, les reçut d'abord froidement et avec embarras. Mais presque aussitôt on admit facilement leurs actes au greffé de son ofhcialité, et on leur en délivra des expédi-

(1) Témoignage de MM. les Ctu es de Paris, au sujet de la constitution Unigenitus, avec cette épigraphe singulière : In trecentis viris, qui lambuerunl aquas, libet abo vos. 1717.

tionsen forme. Bientôt la contagion gagna, non-seulement les prêtres de paroisse et les chapelains, mais une foule de communautés ecclésiastiques et religieuses : l'Oratoire, les Génovéfains, les Bénédictins de la congrégation de Saint- Maur, les Dominicains du couvent de la rue Saint- Jacques (ces derniers appelaient non-seulement de la Bulle, mais des ordres de leurs supérieurs réguliers) etc. (1). Comment après cela s'étonner que les religieuses et les simples laïques cédassent à l'exemple. Nous serons obligés de parler de l'appel de l'Uuiversité en corps, sous l'année 1718. Tel fut donc le premier moment d'effervescence, qui, heureusement, ne tarda pas à se refroidir et à faire place, pour un grand nombre , a un retour sincère à la vérité, mais qui cependant offre une grande leçon sur les effets de l'indocilité et de l'entraînement de la mode. ]] Toutefois, à cette époque-là même, il se trouva un assez grand nombre d'hommes sages et éminemment pieu*, qui soutinrent avec constance les droits de la vérité et l'obéissance a l'Église. Sans parler des Jésuites, les Sulpiciens,presaue tous les Lazaristes, les différentes familles de l'ordre de Saint- François, et d'autres communautés résistèrent tout entières ou presque tout entières au mouvement ; et dans celles même qui étaient le plus agi-

(1) «On trouve, dit l'historien Racine, dans le recueil qui en a été fait, qu'il » y eut entre autres un acte d'appel signé par 40 chanoines, tant de la Mé* » tropole, que des collégiales de Saint-Germain l'Auxerrois et deSaint-Honoré; » 80 prêtres de l'Oratoire du Diocèse de Paris, qui adhérèrent dans le cours

• de 1717; les père* de la Doctrine ayant à leur tête le provincial et les supé- » rieurs des trois maisons, au nombre de 38 ; le proviseur et les professeurs

• d'iiarcourt; 10 chanoines réguliers de Saint-Victor; 18 de Sainle-Gctoe- » viève; 17 de la maison de Navarre; 68 bénédictin», de la congrégation de » Saint-Maur, des maisons de 8alht-Germain-dcs-Prés, de Saint-Denis et » des Blancs- Manteaux; et outre cela, un acte particulier de Ï4 députés à la » diète provinciale qui se tenait à Saint-Denis: ils étaient la plupart prieurs) u 34 Feuillants; 32 Dominicains du couvent de larue Saint-Jacques. »Le même auteur porte à plus de 700 le nombre des ecclésiastiques appelants à Paris, Jbrégé de VUittoire de l'Ègliie, xvirr* siècle, lect. iv, art. î et u.

Nous croyons que cet auteur contemporain, quoique très-ardent janséniste, n'exagère pas en cette matière : il cite et copie le Journal de l'abbé Dorsanne, xrand-vicair* de M. de Noailles, qui, sur ce fait matériel, devait être bi«tt renseigne. Editeur.

tées, il se trouva un certain nombre d'hommes fidèles $ et en somme, comme nous le dirons plus bas, les appelants ne formèrent jamais qu'une faible minorité.

— [[3 avril. Appel du cardinal de Noailles , l'appel propagé en province. Il est aisé de comprendre que ce qui avait favorisé le plus ce développement rapide de l'appel, c'était la conduite incertaine et flottante de M. de Noailles : en laissant attaquer l'autorité de l'Église, il avait évidemment ruiné sa propre autorité, comme le prouvent les actes que nousavons rapportés.]] Bientôt il ne se borna plus à favoriser Tappel : dès le 13 mars, il avait réuni chez lui cinq évéques qui, pour avoir accepté en 1714, n'en étaient pas moins attachés à ses intérêts : ils convinrent de suspendre, dans leurs diocèses, l'effet de l'acceptation de la Bulle, Le 3 avril, il fit inscrire son appel sur les registres de son secrétariat, mais il ne le rendit public que dix-huit mois après, par un mandement du 18 septembre 1718.

[[ Cet acte d'appel est assez semblable à ceux qui se faisaient dans le même temps. On y voit clairement que les explications qu'on demandait au Pape n'avaient pas véritablement pour but d'empêcher qu'on n'abusât de la constitution Vnigenitus pour soutenir la morale relâchée ou des opinions mauvaises, mais qu'elles tendaient principalement à faire croire que les propositions de Quesnel n'étaient pas répréhensibles dans leur sens propre et naturel. Car, après s'être beaucoup plaint de ne pouvoir obtenir du Pape les explications demandées, le cardinal ajoute : p Les disciples » de saint Augustin et de saint Thomas d'un côté, et de » l'autre ceux de Molina, concluent que l'intention du » Pape a été de condamner les cent-une propositions dans » leur sens propre et naturel, qui se présente à V esprit : ce » qui fait la douleur des uns et le triomphe des autres. » Ce qui faisait alors illusion à tant de personnes, c'est qu'en effet le sens naturel et propre des propositions doit se prendre selon le sens de l'auteur, et non dans un sens abstrait, qu'elles pourraient présenter, si elles étaient exprimées dans d'autres circonstances. C'était en vain qu'on

alléguait divers passages des Pères tout semblables : il s'a- • gissait du sens propre de Quesnel; et le rapprochement seul des propositions, tel que le faisait la bulle Unigenitus, suffisait pour le déterminer : mais c'était précisément le sens de î auteur que le parti voulait sauver à tout prix. ]]

Peu après, plusieurs évéques joignirent leur acte d'appel à celui du cardinal ; plusieurs même n'attendirent pas qu'il eût publié son Mandement pour publier le leur. Il s'en trouva en tout seize qui firent cette démarche : ce furent Gaston de Noailles, évêque de Châlons, frère du cardinal-, De Béthune, évêque de Verdun ; De Verlhamon, évêque de Pamiers ; Dreuillet, deBayonne-, de Caylus, d'Auxerre; de Rezai, d'Angoulême ; Desmarets, de Saint- Malo ; Hébert, d'Agen ; Chilon, de Condom ; D'Arbocave, d'Acqs; De Clermont, de Laon. Ce dernier avait été un des prélats de l'assemblée de 1714; il avait publié l'Instruction pastorale donnée par cette assemblée ; mais il se laissa ensuite entraîner dans le parti de l'appel. Quelques-uns y ajoutent De Polastron, évêque de Lectoure, qui mourut sur ces entrefaites, et Tilladet, de Maçon (1).

On comprend aisément que de semblables exemples propagèrent facilement l'appel dans les provinces. .

[[ Deux universités, celle de Reims et celle de Nantes se prononcèrent avec des circonstances qui firent beaucoup de bruit.

M. de Mailly, archevêque de Reims, l'un des prélats de l'assemblée de 1714, avait publié dans son diocèse la bulle Unigenitus; et, par son Mandement du 18 avril 1715, il avait ordonné de l'accepter, sous peine d'excommunication encourue par le seul fait. Dans l'année suivante, il avait déjà prononcé la suspense contre plusieurs curés, chanoines et autres ecclésiastiques récalcitrants. Le parlement de Paris, à qui la mort de Louis XIV et les

(1) M. Picot dit qu'il croit que c'est par erreur, qu'on a placé les évéques de Lectoure et de Maçon dans la liste des appelants. Nous trouvons ces noms dans le Mémoire joint à l'acte d'appel de l'Université de Paris, du 13 décembre 1818, pièce qui paraît soignée dans l'exécution. Éditeur.

U ANNÉK 1717.

concussions du récent avaient rendu toutes ses prétentions, avait déclare, par arrêt du 28 niai 1716, l'ordon-^ nance do l'archevêque abusive; et même, à cette occasion» il avait fait défense aux évêques d'exiger aucune signature ou souscription, à moins que leurs ordonnances ne fussent appuyées de lettres-patentes enregistrées à la cour, M. de Mailly avait cru avec raison qu'un arrêt de cette nature ne pouvait mettre obstacle à l'exercice de la juridiction. On avait vu en conséquence pendant près d'un an se succéder une suite de procédures, puis d1 appels comme d'abus. L'appel des quatre évêques et de la Faculté de théologie de Paris, fait le 6 mars, augmenta l'au- (Jaee du parti janséniste. Aussitôt que la nouvelle en fut arrivée à Reims, le 8 mars, la Faculté de théologie de Reims y adhéra de l'avis de tous les membres présents à Tassecpblée, à l'exception d'un seul; et quelques jours après, le chapitre de Reims (un seul chanoine faisant opposiiion) y adhéra; puis l'université de Reims en corps, plus de cent curés et divers monastères firent des actes du même genre (1).

te prélat ne pouvait voir avec indifférence des actes de celte nature. Une nouvelle Ordonnance du 24 mars frappait de nouveau d'excommunication encourue par le se.ul fait, tous les curés et tous les chanoines qui ne seraient pas venus lui déclarer leur acceptation dans les Junt jours pour ceux qui habitaient Reims, et dans les trois semaines pour ceux qui habitaient au dehors. Il s'était attendu qu'on appellerait comme dubus de son Ordonnance, et on lui signifia en effet cet appel. Mais il pe laissa pas de faire ses monitions canoniques aux curés et aux chanoines, annonçant qu'il allait les dénoncer publiquement et nommément excommuniés. Déjà cette sentence était prête, lorsque, le 13 avril, un premier arrêt du Parlement lui enjoignit la défense de passer outre ; et peu

r (1) Àbrégé de V Histoire Ecclésiastique* par ttacine, xvm« siècle, lect. iv, art. —Mémoire pour le Chapitré de Reimi. 1717.

après, le 13 mai, après de longs débats, un nouvel arrêt déclara son Ordonnance abusive, et condamna Tarchevêque aux dépens.

Le parlement de Metz rendit un arrêt dans le même sens, à l'occasion de l*appel comme d'abus d'un doyen rural du même diocèse de Reims, qui avait été puni pour avoir assemblé les curés de son canton, afin de rétracter la publication qu'ils avaient faite de la Bulle. On remarqua dans le réquisitoire qui précède l'arrêt ces paroles, que louèrent beaucoup les jansénistes, et qui expliquent toute la conduite de la magistrature: « S'il s'agit d'une décision » contestée et sujette à révision (telle qu'on voulait faire » envisager la bulle U"igeniius)1 le pr-emier Ordre seul » (savoir les évêques) n'a pas assez d'autorité pour impo- » ser au second la nécessité d'un acte extérieur qui ma- » nifesté sa soumission. Il faut alors le concours de l'au- » torité souveraine : il faut des lettres-patentes que nous » accordons, a l'exemple de nos prédécesseurs, non à la » vérité comme juges de la doctrine, mais comme les pre- » miers et les plus augustes témoins de la foi et les pi*otec- » teurs de la discipline du royaume (l). » On ne verra que trop, dans les annéessuivantes, combien ces idées absurdes avaient jeté de profondes racines dans la magistrature. C'est à partir de cette époque que se multiplièrent des arrêts qui portaient atteinte aux droits les plus sacrés de l'Eglise.

Pour M. de Mailly, s'il ne jugea pas à propos de passer outre, dans la crainte de plus grands maux , le zèle qu'il avait montre dans cette affaire n'en fut pas moins univerversellement applaudi ; le régent lui-même lui rendit justice, et il fut élevé en 1720 au cardinalat.

L'appel de la Faculté de théologie de Nantes eut lieu à la même époque, le 10 mars; et, comme l'évêque de Nantes, de Beauveau, avait publié la constitution,, on eut soin de notifier l'appel au parlement de Bretagne. On vit

(1) Abrégé de l'ffistoire Ecclcsiasliqui, par Racine, (om« xiv, p. 44U.

aussitôt arriver dans le sein de la Faculté un grand nombre de curés et de pères de l'Oratoire, et autres ecclésiastiques, qui venaient adhérer à l'appel, et qui avaient à ce dessein amené des notaires royaux pour recevoir leurs actes.

Parmi ces ecclésiastiques, on remarqua surtout la démarche d'un ecclésiastique, de la réputation duquel le parti s'efforça de profiter : c'était de la Noe-Ménard, prêtre de l'Oratoire. Cet homme, qui avait d'abord été avocat, s'était tout entier consacré aux bonnes œuvres. Pieux , austère, charitable, il faisait des conférences dans une communauté de Nantes, dite de Saint-Charles : il avait fondé dans celte ville une maison de refuge. Il était déjà atteint de la maladie qui l'enleva, lorsqu'eut lieu tout ce mouvement contre la bulle Unigenitus. Il se fit porter au lieu de l'assemblée de la Faculté, et adhéra à l'appel. Comme il mourut un mois après sans l'avoir rétracté, malgré les instances qu'on assura lui avoir été faites par l'évêque de Nantes, M. de Beau veau, on s'attacha adonner à ses funérailles tout l'éclat possible, et à le présenter comme un saint à miracles (1).

Les diocèses dans lesquels l'appel se propagea à cette époque avec plus d'éclat furent naturellement, d'abord

(1) De la Noë-Ménard est auteur du catéchisme de Nantes. On a publié en 1734 sa vie, sous ce titre : Fie de if. de la Noë-Ménard, prêtre du diocèse de Nantes, avec l'exposé de son culte, et les relations des miracles opérés h son tombeau. Bruxelles 1734. L'auteur n'avait pu obtenir de la publier en France.

M. de Beauvcau, évêque de Nantes, prélat zélé pour la soumission à la Bulle, mourut quelques mois après de la Noë-Ménard. Il n'avait pu recevoir le Saint-Viatique, à cause du genre de sa maladie. Des scènes déplorables eurent lieu à ses obsèques : on avait été oblige de l'enterrer secrètement, parce que l'embaumement n'avait pas réussi, et qu'on avait trop différé la cérémonie des funérailles. Au milieu de l'office, il survint dans la cathédrale une contestalion entre les curés qui voulaient y assister avec leurs étoles, et les chanoines qui voulaient qu'ils les déposassent. On se disputa vivement ; on fit venir des notaires, pour dresser procès-verbal; et quand le tumulte fut apaisé, le Doyen du chapitre, qui devait officier, dit qu'il était trop ému pour monter à l'autel. Les appelants ne manquèrent pas d'opposer ces circonstances à l'espèce de culte rendu par eux à de la Noe-Ménard. Editeur.

ceux dont les évêques avaient donné ce funeste exemple; ensuite ceux de Rouen, où, dès le 10 mars, trente-neuf curés adhérèrent à l'appel des quatre évéques, et appelèrent également du Mandement que leur archevêque avait publié pour l'acceptation ; celui de Troyes, où tous les chanoines réguliers de l'abbaye de Saint-Martin et quelques curés, firent le même acte -, de Metz et de Toulon. Le chapitre de Tours, le siège vacant, appela aussi l'année suivante. Malgré les efforts que l'on fit alors pour propager l'appel, on croitque le nombre des ecclésiastiques appelants n'alla guère au delà de deux mille. ]]

Si donc aux seize ou dix-huit évéques appelants on joint trois universités, deux ou trois mille ecclésiastiques, plus même si l'on veut, quoique les listes d'appel n'en contiennent pas davantage, et une troupe assez peu imposante de laïques sans autorité, et même de femmes, on aura une idée assez exacte des forces des appelants. Que sera-ce si l'on oppose à cette faible ligue plus de cent évêques en France, tous ceux des pays élrangers, dont nous rapporterons les témoignages, tant d'universités fidèles, plus de cent mille ecclésiastiques français qui se tinrent attachés au corps épiscopal, et toute l'Église enfin qui réclama contre le scandale donné par les appelants? Et comment pouvaient-ils justifier cet appel ? Il n'était, même d'après leurs principes, ni légitime ni nécessaire. Car, pour qu'il le fût, il aurait fallu que la constitution et l'acceptation des évêques renversassent la foi et la tradition. Or, c'est ce qui n'était pas, même selon eux , puisque les évêques opposants convenaient que leurs collègues avaient pu accepter sans ruiner la foi. Si la foi n'était pas en danger, l'appel était donc inutile et illégitime.

[[ Quelles étaient donc les causes qui avaient pu entraîner dans une démarche aussi audacieuse tant d'hommes parmi lesquels plusieurs étaient incontestablement doctes et austères ? Nous croyons qu'une des principales a été leur rivalité secrète contre ceux qu'ils appelaient molinistes, et dont la Constitution paraissait assurer la victoire. Indé-

pendamment de rattachement secret au jansénisme proprement dit, dont un certain nombre d'esprits avaient été infectés, plusieurs autres étaient remplis de préventions qui les entraînèrent dans les plus fausses démarches. Ils croyaient voir la morale relâchée triompher par la condamnation de propositions qui ne paraissaient recommander que la foi, la charité, la pénitence, et qui semblaient quelquefois textuellement empruntées aux saints Pères; et ils ne voulaient pas voir que, dans le sens qu'y attachait l'auteur, sens que le rapprochement même des passages condamnés par la Bulle rendait sensible, il s'agissait d une doctrine non-seulement systématiquement outrée, mais hérétique. C'est que, selon la remarque que faisait saint Augustin à l'occasion des Pélagiens, « les mêmes u choses qu'on avait dites avec vérité et dans un sens très- » catholique, bien plus, qui ont été écrites avec vérité » dans les écritures, n'étaient plus dites catholiquement, » parce qu'elles partaient de l'intention d'un cœur non j> catholique (J). »

Il y eut aussi alors beaucoup d'obscurcissement sur des principes importants que ces disputes elles-mêmes servaient à éclaircir. Selon quelques-uns, la bulle Unigenilus n'était pas une Constitution dogmatique ; mais elle n'avait qu'un caractère de loi disciplinaire. On n'osait refuser aux évêques, et surtout au Pape, le titre de Juges de la Foi} mais on insistait beaucoup sur ce que les prêtres du second ordre étaient les conseillers des évêques , et c'était sous ce prétexte qu'on cherchait à multiplier les appels, surtout dans les chapitres et parmi les curés. On avançait que, pour qu'une décision dogmatique fût irréformable, il fallait, sinon un concile, au moins l'assentiment unanime des évêques. L'appel des quatre évêques, suivi bientôt après d'une douzaine d'autres appels semblables, faisait penser

(1) « Quse cqm veritate et calholicè dicta tant, imô que in divinis litteris » cuqi veritate diefa sunt, non ab istis calhulicè dicta sunl, quia non in- » tentione caiholici pectoris dicta sunt. » S. Augustin, t. u, de Nu/JUis et Coneupisc. Gap. iv. Editeur.

ÀÎSNÉE 1717. 19

que les réclamations allaient devenir plus nombreuses. Aussi quand on put constater que, non-seulement la majorité, mais la totalité morale des évéques, acceptait la Bulle, il ne resta plus dans le parti de l'appel que des hommes obstinés, qui ne craignaient pas d'attaquer l'infaillibilité de l'Église elle-même, comme nous le dirons ailleurs. ]]

Enfin il parait que, avec mille intrigues, on employait aussi de honteux moyens de séduction pour grossir le nombre des appelants, et que des sommes d'argent assez importantes furent distribuées à cet effet. C'est ainsi que l'archevêque de Reims, de Mailly, assurait publiquement, dans une lettre adressée aux cardinaux, archevêques et évéques, que V infâme trafic des appels était un fait constant; et il en apportait en preuve les faits passés dans son propre diocèse (1).

— Le 1? juin. Mémoire présektr au czar Pierrb I*? par quelques docteues de Sorbonhe (a). Pierre 1er, empereur de Russie, étant venu à Paris, en 1717, visita tout ce que cette ville renferme de curieux. ]| alla en Sorhonne, et comme il en parcourait la bibliothèque avec quelques docteurs qui lut faisaient remarquer ce qu'elle renfermait de plus intéressant, ils firent tomber la con-f versation sur la réunion de l'Eglise de Russie à l'Eglise latine, et l'assurèrent que cette réunion n'était pas aussi difficile qu'elle pouvait le paraître; d'abord, parce que l'Eglise grecque aurait la liberté de conserver la plupart de ses pratiques, et que, quant aux choses de foi, la question ramenée à son véritable état seela ire irait aisément.

Sur l'invitation de l'Empereur, les docteurs rédigèrent un Mémoire, qu'ils devaient lui remettre avant son dé-

(1) On peut voir les détails précis et curieux qui se trouvent sur ces honteux moyens dans VHisloire Ecclésiastique de Berraut-Bercastel, liv. xxxv,

Éditeur.

(2) On trouve ces faits à la suite de YJIisto'ue et Analyse du livre de l'açtion de Dieu mr la créafurc, « |« fin du sf« (orne de YMutoim dttfie.

part, qui était très-prochain. Ils se hâtèrent de le dresser. Après avoir établi les points de croyance convenus de part et d'autre, ils en venaient aux articles qui séparaient les deux Eglises. Rien n'empêcherait, disaient-ils, que les Russes ne retinssent leur discipline de consacrer avec du pain levé, pourvu qu'ils reconnussent la validité de la consécration qui se fait avec du pain sans levain. Ils établissaient la primauté du Pape comme de droit divin, et cherchaient à tranquilliser les Russes sur la crainte qu'ils pourraient avoir, qu'en reconnaissant cette primauté, ils ne perdissent les droits et les privilèges de leur Église. D'ailleurs, les docteurs s'expliquaient à ce sujet suivant les principes de l'Eglise gallicane. Sur la procession du Saint-Esprit, ils observaient que ce n'était, pour ainsi dire, qu'une dispute de mots. Leur écrit finissait par des réflexions sur le malheur des schismes, et sur l'avantage qui résulterait de part et d'autre d'une réunion sincère. Ce Mémoire fut signé de dix-neuf docteurs. L'auteur en était Boursier, un des arcs-boutants de la Sorbonne de ce tempslà, et qui, engagé malheureusement dans de tristes querelles, consacra à ces misérables controverses les talents qu'il eût pu rendre utiles à l'Église. Les autres signataires étaient aussi tous des appelants.

Le Czar, ayant reçu le Mémoire, leur fit répondre des choses obligeantes. De retour dans ses Etats, il communiqua l'écrit aux évoques qui se trouvèrent à la cour à son arrivée, et les chargea d'y répondre. Ces évêques, qui étaient au nombre de trois, firent en effet une réponse datée de Saint-Pétersbourg, le 15 juin 1718 (vieux style), ou 5 du même mois, suivant notre manière de compter(l). Ils n'abordent point dans cet écrit le fond de la question* Ils se contentent de montrer quelque désir de la réunion, et observent qu'ils ne peuvent rien faire sans consulter les évêques grecs, et principalement les quatre patriarches

(1) Les Russes n'ont pas encore adopté la réforme do calendrier, faite par Grégoire XIII. Éditeur.

d'Orient. Il semble que celte réponse était dictée plutôt par leur déférence pour les intentions du prince, que par l'envie d'opérer la réunion. Elle fut envoyée au Roi de France, qui en fit remettre une copie aux docteurs.

Quelques années après, et vers 1721, à ce qu'on croit, il parut une autre réponse faite à Saint-Pétersbourg, et signée des évéques de la Grande, Petite et Blanche Russie. Ils n'entraient point encore dans le fond de la question, et disaient seulement qu'ils ne pouvaient rien faire, n'ayant point de patriarche. C'est que le Czar venait d abolir cette dignité, et avait créé à la place un synode chargé de toutes les affaires de l'église de Russie, et composé d evêques et d'archimandrites. Mais ce n'était probablement là qu'un prétexte. On présume que les évéques russes étaient peu disposés à la réunion. Un d'entre eux, qui fut depuis archevêque de Novogorod et président du synode, la traversait, dit-on, principalement. On a même cru qu'il était l'auteur d'un écrit publié à Iéna, en 1719, sous le nom de Buddce, théologien protestant; écrit où l'on voulait prouver que l'union des deux églises était impossible. Quoi qu'il en soit, l'affaire en resta là. Dieu ne permit pas qu'elle réussit par le canal de gens qui n'avaient pas trèsbonne grâce à parler de paix et d'union. Le Czar, occupé d'objets politiques, perdit ce projet de vue (1). D'ailleurs, Javorski, archevêque de Kesan, en qui il avait confiance pour les matières de religion, composa un ouvrage intitulé : Petra fideî, où il représentait la réunion comme impossible, en réfutant cependant plusieurs des assertions de Buddée contre l'Eglise russe.

De son coté, Clément XI avait fait aussi quelques tentatives pour cette réunion si désirée, Il voulait envoyer des

(1) Peut-être même ne le voulut-il jamais bien sérieusement. Levesque, dans son Histoire de Russie, rapporte que Pierre, à son retour dans ses États, loin de favoriser la réunion, voulut tourner le saint Siège en ridicule, créa pape un fou, nommé Zotof, lui donna des cardinaux, le fit marcher en procession grotesquement habillé, et divertit ses sujets par cette mascarade aussi peu ingénieuse que peu déccnlr.

%t année nn.

missionnaires en Russie pour ramener au moi lis à l'unité les particuliers qui pourraient y être disposés \ mais il ne paraît pas que ce projet ait eu des suites.

Les docteurs de Sorbonne, qui avaient longtemps attend du une réponse à leur Mémoire de 1717, crurent trouver depuis, sous Pierre II, une occasion pour renouer cette affaire; Jubé, curé d'Asnièrfcs, partait pour la Russie en qualité d'aumônier et de préeepteur des enfants de la prin~ eesse Dolgorouki, née Gallilzin. DoUee docteurs, presque » tous du nombre de ceux qui avaient signé le Mémoire de 1717, signèrent un autre acte, daté du 24 juin 1728. Ce* (aient comme des lettres de créance qu'ils adressèrent à Jubé, en le chargeant de négocier cette affaire avéc lés évêques de Russie. Ils donnaient de nouvelles raisons pour la réunion. Ges nouvelles démarches ne furent pas plus heureuses que les précédentes. En vain Jubé, pour attirer la bénédiction de Dieu sur son apostolat, avait renouvelé son appel à Pilau, en Prusse. Eii Vain, dans la relation manuscrite de son voyage, dit-il qu'il était nécessaire de rendre les Grecs appelants. En vain avait-il eu soin de prendre des pouvoirs fort amples de l'archevêque Barchman, qu'il jugeait apparemment meilleurs que eeux de la Cour de Rome, c'est-à-dire, qu'il s'adressait à un schismatique pour convertir d'autres scliismatiques; Sa mission n'eut aucun succès. Arrivé en Russie, il trouva, dit-On, dé grands seeours dans le crédit des Dolgoroukl, et dans l'affeetionque lui témoignait l'ambassadeur d'Espagne. Quelques évêques même se montraient bien intentionnés : mai» l'archevêque de Novogorod, président du synode, et fort accrédité à la cour, était dans des dispositions toutes contraires.

Tel était l'état des choses, lorsqu'arriva une grande révolution qui fit évanouir tous ces projets. Le czar Pierre II étant mort, Anne lui succéda comme impératrice, les Dolgorouki furent disgrâciés; La protectrice de Jubé} après bièn des mauvais traitements, reprit la religion du pays. Les évêques sur lesquels on comptait, furent exilés ou dé-

posés* et f «bé lui-même fut dbïîgé de prendrè W fliltè et de revenir eti France. Tel fui le résultat dé sa tentative; Il est douteux même qu'elle eût éié aUssi avdntagéusé & l'Eglise qu'on l'eût désiré; et sort historieil, qui se J)làiht que la cour de Home n'ait pas assez favorisé ces efforts, n'aurait pas dû le trouter étonnant. Il était naturel que le Saint-Siège prît peu de part aux démarches de gens qui étaient en révolte contre lui, qui, avant de réussir, sé proposaient déjà d'attirer lés Russes à leur pàrti ; dé géris qui, loin de s'adressèr aU Pape pour dès pouvoirs; h'éti prenaient que d'un évéquë schistttâttqUè; et qtii commençaient leur mission par Un appel proscrit. Les souverains Pontifes ont fait d'ailleurs, plus d'une fois, dans ce sièclé même, des tentatives pour la réunion des deux Eglises. Outre le projet de Clément XI, Benoît XIV, au corrimericementde son pontificat* écrivit à ce sujet à l'impératricë Elisabeth. Il fert fut encore question sous Pie VI, et loti S dit que le succès tint alors a peu dé Chose. Enfin, pluâ récemment encore* l'affaire à été reprisé sous t>aul 1er. Ces différentes négociations n'ont plas encorë été Couronnées du succès.

~ Le 26 juillet; BttL feu ÀfrotE-rÉRiu! cOhtre lis catho^ liQUES. Ce serait urt tableëù Curieux qu'une nomenclature exacte de toutes les lois pénales portées successivement ebntrë les catholiques anglais défuïs la réformation. Il n'est point dé régné qui tf ait Vu ajouter à leur êgdrd dë nouvelles rigueurs aux anciennes. Afrne elle-même avait cédé, sur Cé point, à l'esprit général de sa natioti. ÀU fond i les catholiques né devaient point lui être odieux ; et elle ne pouvait qu'adtnïrer leur attachement pour sa famille (1)* Cependant il est peii d'années dé sdn régné ou il n'ait été pris quelques mesures Contre eux. En 1702,

(i) On a VU plus haut qu'Anne était la seconde fille de Jacques IF, mariée au prince George de Danemark. Ldrsquc la révolulion de 16^8 était irritée, elle, s'était réunie à Guillaume et à sa sœur contre son père; et cettë défection honteuse avait été un des principaux sujets d'amertume du roi détrôné par tel propres enfants. Ktliimr.

un bill de haute trahison fut rendu contre le prétendant, et l'on prescrivit une formule d'abjuration. À la fin de la session de 1706, Strattford, évêque de Chester, avait fait dans la chambre des pairs de vives plaintes sur les progrès du papisme. Cetait le refrain ordinaire quand on voulait provoquer des actes de sévérité. Un bill fut porté avec des clauses qui rendaient l'acte de 1699 plus rigoureux encore.

La douzième année du règne d'Anne , il y eut encore de nouvelles plaintes qui n'étaient pas plus fondées que les précédentes. Un nouveau bill déclara les catholiques incapables de présenter aux bénéfices, et leurs droits, à cet égard, furent transférés aux universités.

En 1710, l'Angleterre triomphait de tous cotés. L'occasion parut favorable pour porter les derniers coups aux catholiques. On inventa le serment d'abjuration, qui consistait à jurer, non-seulement de maintenir la nouvelle forme de gouvernement, mais de plus que les descendants de Jacques II n'ont aucun droit ni prétention légitime à la couronne. Cette dernière clause révolta même d'honnêtes prolestants, qui ne pouvaient se dissimuler que les enfants de Jacques n'eussent, dans le fond, de justes prétentions. Ils disaient qu'il fallait laisser ces prétentions s'évanouir par le laps de temps, et ne pas contredire un fait si notoire. Le serment n'en fut pas moius prescrit. Il devait être prêté par le clergé catholique sous peine de bannissement, et par les laïques de la même communion, sous peine de grosses amendes , d'emprisonnement et de confiscation de leurs biens, après un refus opiniâtre. Il avait déjà été défendu aux catholiques d'envoyer leurs enfants en pays étranger pour leur éducation. L'acte de 1710 leur ota la liberté d'avoir des maîtres ou maîtresses d'école de leur religion. Toute contravention à ces articles était punie d'amendes et de confiscations. On encourageait les délateurs par d'amples récompenses assignées sur les biens de l'accusé. On voulut même prévenir la modération des juges qui auraient été tentés d'adoucir la

rigueur dè ces dispositions. Le même acte infligeait des amendes et la perte de leurs biens aux magistrats accusés d'avoir agi mollement à cet égard.

, C'est donc au dix-huitième siècle , à une époque et chez une nation dont on vante la tolérance, qu'on a vu tant d'acharnement et de tyrannie ! Ceux qui ont tant crié contre la révocation de l'édit de Nantes, auraient bien dû s'élever aussi contre un système de persécution et d'injustice si persévérant et si odieux. Ne blâmeraientils donc que les rigueurs exercées sur les protestants, et seraient-ils disposés à excuser les vexations lorsqu'elles n'ont que des catholiques pour objet? Peut-être dira-t-on que ceux-ci avaient donné lieu par leur conduite à cette extrême sévérité ? L'histoire dépose le contraire -, et le trône d'Anne était trop bien affermi pour avoir rien à redouter de leur part. Le prétendant, connu sous le nom de Jacques 111 , ne devait pas lui donner beaucoup d'ombrages. Ce prince ne pouvait attendre de secours de la France épuisée par une guerre malheureuse. Il fit pourtant une tentative en 1708, et parut cette année devant Édimbourg; mais il n'avait avec lui aucune force, et il fut obligé de revenir en France. Une proclamation de la reine le déclara coupable de haute trahison , et mit sa tête à prix. Bientôt la paix d'Utrecht vint l'arracher de l'asile que Louis XIV fui avait accordé. Il se retira dans les États du duc de Lorraine, sous le titre de chevalier de Saint-Georges. Il ne tint pas aux ennemis de sa maison et de sa religion que cet asile ne lui fût encore fermé. On répandait en Angleterre des craintes imaginaires sur son compte. On feignait de redouter ce prince fugitif et malheureux. Les whigs surtout , zélés partisans de la succession protestante, poursuivaient le fils de Jacques II par des plaintes assidues. Ils demandaient qu'on obligeât le duc de Lorraine à le renvoyer de ses États. Ils sollicitaient de la reine quelque nouvelle mesure contre un frère proscrit. Ils l'accusaient elle-même de favoriser les préten-

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