BAR GG OUVRE R
Lx mollusque nommé Zèvre marin par les anciens ct par les premiers modernes, est peut-être le plus anciennement connu de tous les êtres que la mer recèle: mais c’est peut-être aussi celui sur lequel on a débhité le plus de fables.
Les pêcheurs paroïissent avoir eu de tout temps la manie qu’ils conservent même de nos jours, d'attribuer des qualités malfaisantes anx animaux marins qui ne servent point à la nourriture de l’homme. On sait que les livres des naturalistes ne sont encore que trop remplis des rapports de ces hommes ignorans sur les orties de mer, sur les étoiles, et. sur d’autres productions semblables, quoique l’observation en ait depuis long - temps démontré la fausseté, Ces contes se multiplient, et augmentent en merveilleux lorsque la figure, la couleur ou l'odeur de l’animal ont quelque chose d’extraordinaire ou de rebutant, comme il arrive dans le lièvre marin ; aussi trouvonsnous une longue. liste des propriétés pernicieuses et étonnantes de cet animal : non seulement sa chair et l’eau dans
Are
laquelle on l’a fait infuser, sont venimeuses , et font mourir au bout d’un nombre de jours parfaitement égal à celui qu’a vécu l’individu dont on a mangé ou pris l’infusion ; mais sa vue seule peut empoisonner. Une femme qui auroit- voulu cacher sa grossesse ne peut résister à l’aspect d’un lièvre marin femelle ; des nausées et des vomissemens subits la trahissent, et elle ne tarde pas à avorter, à moins qu’elle ne place dans sa manche un lièvre marin mâle, desséché et salé; car c’est aussi là une des idées superstitieuses répandues de tout temps parmi le peuple, que chaque espèce malfaisante porte en elle-même le remède propre aux maux qu’elle cause. Il y a dans cette application-ci un embarras particulier, c’est que tous les individus des lièvres marins réunissent les deux sexes. Si les lièvres marins d’Italie sont si funestes à lPhomme, C’est tout le contraire pour ceux de la mer des Indes : c’est l’homme qui est funeste à ceux-ci, et il ne peut les prendre vivans , parce que son seul contact les fait périr.
On devine aisément que c’est Pline qui m'a fourni cetie longue série de propriétés, et l’on est tenté de les rejeter toutes sur la seule Considération d’une origine si suspecte. J'avoue que jy suis très-porté aussi d’après mes propres recherches, quoique le témoignage unanime des anciens semble confirmer celui de Pline.
T1 paroït cependant qu’en Italie, ce pays où Vart des empoisonnemens a été pratiqué et raffiné de tous les temps, on faisoit entrer le lièvre marin dans quelques-uns des breuvages si usités dans les temps de corruption. Locuste l’employoit, dit-on, pour Néron, et Domitien fut accusé d’en avoir donné à son frère.
DH 2 ST O TR ÆE VEN A I UIRITTNL E 289
Les médecins traitent au long des symptômes produits par le poison du lièvre marin: la peau devenoit livide, le corps s’enfloit, l’urine se supprimoit d’abord, et sortoit ensuite, tantôt pourpre, tantôt bleue , et souvent sanguinolente ; enfin le malade périssoit avec des coliques et des vomissemens affreux.
Les remèdes qu’on a proposés contre ce poison sont presque innombrables. Il ne paroît pas qu’on ait été guidé dans leur choix par des principes bien constans , car des substances de vertus bien contraires sont proposées avec une égale confiance. Tels sont la mauve, le lait de femme, celui d’ânesse et de jument , le suc de cèdre, les os d’âne, le raisin, l’alisma et le cyclamen.
Mais parmi tant de faits annoncés par les anciens tou- . chant les propriétés du lièvre marin, on ne trouve, comme il est trop ordinaire, presque rien sur sa forme et sur son organisation. Aristote, qui étoit bien fait pour porter la lumière sur un objet si curieux, n’en parle point du tout. Pline le compare à une pâte informe qui n’a du lièvre terrestre que la couleur; Dioscoride, à un petit calmar ; AElien, à un limaçon dont on auroit enlevé la coquille; et cette dernière comparaison est la seule qui commence à nous mettre sur la voie. Comment les auteurs auroient-ils examiné de près un tel animal? Ouire que son air et son odeur devoient inspirer de la répugnance, on se rendoit suspect seulement en le recherchant. Lorsque Apulée fut accusé de magie et d’empoisonnement, on rapporte , comme principale preuve, qu’il avoit engagé, à prix d'argent, des pêcheurs à lui procurer un lièvre marin. Aussi est-ce à Apulée que nous devons le seul trait vraiment caractéristique qui nous fasse reconnoître un animal si célèbre.
« Il a, dit-il , une propriété bien extraordinaire , et qui a été ignorée de mes prédécesseurs : c’est qu’étant d'ailleurs dépourvu d'os , il en a cependant dans son ventre douze petits, pareils à des osselets ou astragales de cochon, attachés et liés ensemble», Nous verrons, en décrivant l’estomac des Laplysies, ce qu'Apulée a voulu dire. Bohatsch, à la vérité, conteste que cela puisse s'appliquer à notre espèce ; mais je crois pouvoir montrer qu’il s’est trompé.
Aussi Rondelet n'a fait nulle difficulté d’appliquer aux Laplysies le nom de lièvre marin. Il a donné les figures de deux espèces assez exactes, quoique grossières, copies dans Gesner et Aldroyande.
Rondelet en propose une troisième, le /nbria de Bohatsch, ou le #kethys fimbria de Linnæus ; Fabins Columna , le seul auteur qui ait jusqu’ici bien décrit ce #Lethys, le regarde également comme un lièvre marin, et en propose de plus un quatrième, qui est un doris. Nous pensons que ni l’un ni l’autre ne peuvent être regardés comme tels, puisque le caractère indiqué par Apulée ne leur convient pas.
Il est d’ailleurs facile de voir qu’on trouve dans la forme des Laplysies la raison du nom de lièvre marin , comme o11 trouve dans leur odeur et dans la liqueur qu’elles répandent l’origine des propriétés pernicieuses qu’on leur a attribuées. Leurs tentacules supérieurs représentent très - bien, sur-tout dans l’espèce tachetée dont je parlerai, les oreilles d’un lièvre ; leur museau est presque fendu comme celui de ce qua: drupède, et leur figure générale rappelle assez celle du lièvre, lorsqu'il est ramassé sur ses quatre pieds rapprochés,
Linnæus paroît m'avoir connu d’abord le lièvre marin que par les figures de Rondelet et de Columna. Il faut qu’il
s’en soit fait une bien fausse idée , puisque dans ses éditions 4e et 6e il le rangea dans le genre parasite des lerraea. C’est sous ce dernier nom que Bohatsch le décrivit: mais , pendant que ce dernier faisoit imprimer son ouvrage, Linnæus avoit publié sa 10° édition, où les lièvres marins de Rondelet et de Columna formoient un genre à part sous le nom de zhethys. «Je voulus d’abord adopter cé nom , dit Bohatsch ; » mais comme je remarquai que ni le caractère attribué aux » lernaea , ni celui des #hethys, ne convenoient réellement à » mon animal, j'ai préféré laisser les choses telles qu’elles » étoient, pour procurer à M. Linnæus loccasion qu'il aime » tant de faire encore un nom nouveau. ».
Tinnæus ne la manqua pas: le lièvre marin de Rondelet parut seul dans sa nouvelle édition , et fut appelé /ap/ysia ; celui de Columna resta seul sous le genre #hethys ; et comme Bohatsch les avoit bien décrits l’un et l’autre, leurs caractères génériques furent très-bons.
Quoique ce nom de /aplysia ait une tournure grecque, je ne vois pas d’étymologie raisonnable à lui donner; et il faut bien que M. Gmelin ait regardé ce nom comme arbitraire, puisqu'il lui a Ôté, sans dire pourquoi, son initiale , et en a fait aplysia, qui n’est pas plus significatif.
Quoi qu'il en soit, c’estau voyage que Bohatsch fit en Italie lors de l'invasion des Prussiens en Bohème, sa patrie, que nous devons la première connoissance un peu-exacte de ce curieux animal ; il en a fort bien décrit l’extérieur et la plupart des principaux viscères; et son travail auroïit presque rendu le mien inutile, si ses procédés anatomiques avoient été assez délicats, sur-tout s’il avoit eu, lorsqu'il se livra à ces recherches , des connoïissances comparées de l’organisation cles
genres voisins. Ce dernier défaut l’a fait errer en différens points , et lui a fait négliger quelques objets essentiels : j'ai d’ailleurs à décrire des espèces dont il n’a point parlé.