CHAPITRE X
Union Germanique ; ses principaux acteurs , et les conquêtes que lui doit la Secte illuminée»
A-PRÈs avoir décrit tant de complots , dévoilé tant de ruses , tant de moyens d'illusion et de séduction , combinés dans les antres de l'impiété et de la scélératesse ; que ne m'est-il donné de reposer ma plume , de laisser dans leurs antres » couverts de leurs ténèbres , tous ces vils artisans du mensonge, pour tracer ou l'image de l'homme vertueux , ou celle d'une nation heureuse , jouissant des douceurs de la paix à l'ombre de ses, lois , sous un monarque chéri et révéré , le père plus encore que le Roi de son paisible P2mpire î Mais U u'est plus de peuple tranquille à i'ombxe
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 23 i de ses lois. Tous les Trônes s'ébranlent ou s'écroulent ; tous les Etats gémissent sur la ruine de leur Constitution et de leur Religion; ou luttent , ou s'épuisent pour échapper au désastre commun. Le danger est présent par-tout ; il ne faut plus parler de nos beaux jours , si ce n'est pour hâter leur retour , en continuant à dévoiler les causes trop long-temps inconnues de nos malheurs. Il faut encore que notre ame consente à être déchirée ; qu'elle suive à travers leurs menées ténébreuses ces enfans de VVeishaupt. Loin de nous reposer sur des objets plus doux , ce sont encore des trames , des complots , de nouveaux ar ifices à décrire. Ce sont tous ceux d'une nouvelle coalition , formée par les principaux adeptes de rilluminisme , et désastreusement fameuse en Allemagne , sous le nom à' Union Germanique» Pour connokre distinctement l'objet de cette union , il faut même que l'histoire remonte ici à des conspirations antérieures à celles de Weishaupt.
Nous avons vu Voltaire s'applaudir souvent Premièrd des progrès que l'incrédulité faisoit dans le Nord origine de de l'Empire. Ces progrès n'étoient pas tous dus à Germanises complots , comme à leur cause unique. Il ne l^* savoit pas lui-même tous les coopérateurs qu'il avoit.
Dans le sein même du Protestantisme et de ses écoles , il s'étoit formé contre la religion protestante et contre toute religion révélée , une conspiration qui avoit ses moyens et ses acteurs j^ropres , comme celle du club d'Holbach. Le club Parisien attaquoit hautement Jésus-Christ et tout le Christianisme ; les clubs , et pour mieux dire les écoles du nord de l'Allemagne , sous prétexte iy épurer le Protestantisme , et de le rappeler au vrai Christianisme , le débarrassoient de tous les
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mystères de l'Evangile , le rëduisoient à ce déisme décoré du nom de Religion naturelle , qui devoit bientôt conduire les adeptes à la nullité de toute religion. Leurs nouveaux maîtres ne proscrivoient pas encore la révélation ; mais toute révélation ii'étoit déjà pour eux que la doctrine de leur raison.
La conspiration anti-chrétienne , en France , étoit partie de ces hommes , sous le nom de philosophes , étrangers par état à toute émdiiion théologique ; en Allemagne , elle naquit dans le sein même des Universités et parmi leurs Docteurs Théologiens. En France , les Sophistes conjurés , sans vouloir ni de l'un ni de l'autre , cherchoient à détruire la foi Catholique , par la liberté du Protestantisme ; en Allemagne , les Docteurs même du Protestantisme usoient et abusoient de cette liberté , pour lui substituer enfin toute celle du Philosophisme.
Le premier de ces Docteurs Allemands , sous le masque de la Théologie , conspirateurs antichétiens , fut Semler , Professeur de Théologie dans l'Université de Halle en haute Saxe. Tout l'usage qu'il fit de ses connoissances , sembleroit démontrer qu'il les avoit prises dans Bayle , plus que dans les vraies sources de la Théologie. Répandant comme lui çà et là quelques vérités utiles, il avoit le même penchant pour les paradoxes et pour le scepticisme. Sans aucune élégance dans le style , mais aussi rapide que celle de Voltaire , sa plume ne soutient le parallèle que par la multitude et la variété des contradictions dans lesquelles il tombe à chaque instant. « // n'est pas » même rare de le s^oir commencer sa période par » un sentiment qu'il contredit en la finissant, ï> Son système dominant , et le seul qui résulte M de ses nombreuses productions , étoit que tous » les symboles du Christianisme et toutes ses
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 233 y> sectes sont un objet indifïérent ; que la Reli- » gion Chrétienne renferme un très-petit nombre » de vérités importantes; que ces vérités , chacuu » peut les choisir pour lui , les fixer à son gré. y> Jamais son scepticisme ne lui permit de choisir, » de fixer pour lui-même une seule opinion reli- » gieuse , si ce n'est celle qu'il affiche très-clai- » rement , que le Protestantisme n'est pas plus » vrai que toutes les autres sectes ; qu'il a besoin » encore d'une grande réforme ; et que cette » reforme , c'est à ses confrères les Docteurs des » Universités qu'il appartient de la faire. » ( ^oy» Nouvelles d'une coalition secrète contre la Religion et la Monarchie. Preui^es justijicatii>es y
Ce nouveau réformateur commença dès l'année 1754 à répandre sa doctrine ; il continua à la faire serpenter en Allemand et en latin , sous mille formes différentes , tantôt sous le titre de Recueil historique et critique , tantôt sous celui de Recherches libres sur les canons ou lois ecclésiastiques , tantôt encore sous celui A' Institution, à la doctrine Chrétienne , et sur-tout sous celui d'Essai sur l'art et sur l'école d'une théologie libre. Bientôt cette réforme , c'est-à-dire celte suppression qu'il demandoit , des mystères que Luther et Calvin n'avoient pas suppriuu^s , un nouveau Docteur essaya de la faire. Celui-ci est Guillaume- Jbraham Teller , d'abord Professeur à Helmstadt , Duché de Brunswich , ensuite Chef du Consistoire et Prévôt d'une Eglise à Berlin. Ses premiers essais pour supprimer tous les mystères du Christianisme, furent un Catéchisme^ qui bravant la divinité de Jésus-Christ, réduisoit toute la religion au Socinianisme. Bientôt son prétendu Dictionnaire de la Bible vint donner aux Allemands « des méthodes à suivre dans l'expUca-
234 Conspiration des Sophistes
» tion de rEcritiire, pour ne voir dans tout I3 Chris* » tianisme , d'autre doctrine que celle d'un vrai » naturalisme, couvert du manteau et des symbo- » les du Judaïsme. » (Id. Preuves justifie. N.^ i o.)
Vers le même temps parurent deux autres Docteurs Protestans , que l'on vit pousser encore plus loin les prétentions d'une théologie dégénérée en philosophisme anti- chrétien. C'étoient les Docteurs Daimn et Bahrdt , celui-là Recteur d'un Collège à Berlin, celui-ci Docteur en Théologie à Halle , mais si fameux par la dissolution de ses mœurs que Knigge rougissoit lui-même de trouver son nom parmi les élus deW^eishaupt, et n'osoit pas le prononcer. {Endliche erhlœrung^ p. 1 32. ) Lcpffler , Surintendant de l'Eglise de Golha , se distinguoit dans la même carrière , par le même genre d'impiété ; avec tous ces Docteurs bien d'autres encore s'étoient mis à donner des leçons que l'on auroit dit faites pour les Epoptes de l'Illuminisme. La manie de n'éludier la science de la Religion que pour en renverser tous les mystères , devint si commune dans ces Provinces Allemandes , que le Protestantisme sembloit devoir périr par la main de ses propres Docteurs , lorsqu'enfin ceux de ses Ministres qui conservoient du zèle pour leurs dogmes , ne purent s'empêcher d'élever la voix contre une conspiration de cette espèce.
Le Docteur Desmares , Surintendant de l'Eglise de Dessau , Principauté d'Ânhalt , et le Docteur Stark , fameux par son érudition et par ses combats contre rilluminisme, firent les premiers entendre leurs réclamations ; celui-là dans ses lettres sur les noui^eaux Pasteurs de V Eglise Protestante , et celui-ci dans son appendice au prétendu Crypto-Catholicisme et Jésuitisme, Rien ne montre mieux à quel point étoit profonde la
DE L'Impiété et de L*ANARcmE. ^33
nouvelle plaie de l'Eglise Protestante , que le résumé de toute la doctrine de ses nouveaux Pasteurs , tels que le Surintendant de Dessau nous le donne en ces termes:
« Nos Théologiens Protestans attaquent sucï) cessivement tous les articles fo/idamentaux du y* Christianisme. Ils ne laissent pas subsister un. » seul des articles du symbole général de la Foi. » Depuis la création du Ciel et de la Terre » jusqu'à la résurrection de la chair , ils les » combattent tous. Protestantische Gottesgelehr-^ » ten greifen einen grund-artikel des Chrislen- » thums nach dcrn andern an ; lassen in ganzeti » allgemeinen Ghiuhenshehenntniss voinSchœp- » fer himmels und der erde , his ziir auferste- » hung des Jleisches nicht unangefodileii. » ( Uber die neuen Waechter der protestantischen kirche; erstes heft , S. lo. )
Tandis que ces adeptes théologues faisoient servir toute leur science à inonder l'Allemagne de leur astucieux philosophisme ,] il se formoit à Berlin une seconde confédération pour exalter leurs productions , comme les seules dignes de toute notre estime. A la tête de celte confédération étoit le libraire nommé Nicolai. Jusqu'à cet homme - là on avoit bien vu des libraires , guidés par l'avarice , vendre indifféremment les productions les plus impies , les plus séditieuses, comme les plus religieuses , on n'en avoit pas vu encore , chez qui l'impiété l'emportât sur l'amour du gain même, et qui aimassent mieux , autant qu'il est possible , bannir de leur commerce et de celui de leurs confrères , toute production religieuse , que tirer de leur débit les profits ordinaires. INicolaï est le premier de ces libraires, tels que les désiroit d'Alembert , tel que l'eût été d'Alembert lui-même, si les circonstances l'avoieat
236 Conspiration des Sophistes
appelé à cette profession. C'est à la propagation de toute impiété qu'il avoit très - spécialement voué et son commerce et ses talens littéraires, (a) Car c'est aussi de la plume qu'il servoit les Sophistes. Il n'étoit pas encore initié aux mystères de ^Veishaupt , déjà il avoit conçu le projet de détruire en Allemagne la Religion Chrétienne , par un de ces moyens dont jamais les chefs de la Société n'ont connu la puissance. A la tête d'un commerce immense, en fait de librairie , il s'éloit fuit lui-même rédacteur d'une espèce d'encyclopédie hebdomadaire , intitulée BihUothèque allemande universelle. Et marchand et auteur , il se donna bien des Sophistes pour coopérateurs. Il sut en même temps se lier à des hommes de mérite, à des savans dont les articles dévoient, dans son journel , servir de voile et de passe-port à tous ceux qui porloient aux lecteurs épars dans l'Empire tous les poisons de l'impiété. Les articles les phis dangereux en ce genre , étoient ceux qui soiioient de sa plume , de celle du fameux Juif Mendelsnhn ^ de B tester , bibliothécaire du Roi, et de Gédike, Conseiller du Consistoire de Berlin. On ne fut pas long-temps à reconnoître en Allemagne l'esprit qui dominoit dans ce journal. On y vil les éloges tomber précisément sur ces hommes dont la doctrine renversoit jusqu'aux derniers mystères du Christianisme, conservés clans l'Evan-
(a) J'ai cite son Essai sur les Templiers ^ et j'ai dû le faire , parce que j'ai trouve ses reclierches très-conformes à celles que j'avois faites moi-môme sur les accusations intente'es à ces Chevaliers , et sur les preuves qui re'sultoient des pièces les plus autheiiiiques de leur jugement. Mais je n'en ai pas moins déploré l'impiété dont cet Auteur a semé ses recherches. J'ai vu aussi tout le ridicule de l'érudition qu'il étale sur le Baffomet des Templiers ; mais je n'ai pas trouvé que ses citations eu fussent moins exactes.
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 237 glle de Luther et de Calvin. L'homme qui secondoit si bien les vues de Welshaupt , sans le connoître encore , ne pouvoit pas échapper longtemps aux recherches des Frères Scrutateurs. La Secte en avoit un dont le nom devoit un jour devenir fameux , dans ce Frère Les>cller-Leuchsenring , jadis Instituteur des Princes de Hesse- Darmstadt, jadis même Instituteur des Princes à Berlin. Fanatique enrôleur , mais réservé sur les mystères, malgré toute sa loquacité, ce Leuchsenring voyageoit alors comme Frère insinuant. Hanovre et Neuwied avoient été le théâtre de son zèle; il l'avoit vainement exercé auprès du Chevalier Zimmermann ; Nicolaï s'ofï'rit à lui comme une conquête plus facile. Elle fut bientôt faite ; Gédike et Biester , en le suivant , ne firent qu'ajouter leur conspiration à celle de \Veishaupt. Le Docteur Bahrdt avoit été pour l'Assesseur Dittfurth , une proie tout aussi aisée ; mais ce fut peu pour ce Docteur , d'apprendre tout cef que ses nouveaux confrères avoient déjà fait pour seconder ses vœux et ses écrits contre le Christianisme. Il crut que l'on pourroit ajouter encore à tous les artifices de ^Veishaupt , de Knigge , de Nicolaï ; et son mauvais génie lui en fournit les moyens.
Dans le plan qu'il forma , il ne s'agissoit de Pian de rien moins que de réduire d'abord toute l'Aile- J ^"'""î magne , et dans la suite , et par les mêmes riuc moyens , tous les autres peuples à l'impuissance de recevoir d'autres leçons , de lire d'autres productions que celles qui leur seroient fournies par les Tlluminés.Les moyens de réduire le monde littéraire à cette nouvelle espèce d'esclavage , étoient tous dans les lois que cet étrange adepte avoit imaginées , pour en former une coalition cle venue fameuse en Allemagne , sous le nom
238 Conspiration des Sophistes d'Union Germanique. (Die deutsche Union, ) («) A la tête de celte confédération dévoient se trouver vingt -deux adeptes choisis dans celte espèce d'hommes qui , soit par leurs fonctions ,
(a) Le sieur Bœttiger écrit du fond de l'Allemagne , et fait inse'rer dans les journaux Anglais , ( Monthly magazine ^ Januarj 1798) que ce projet , et toute la confédération du Docteur Balirdt , ne sont connus à M. Robison que par le journal de Giessen , production obscure et méprisable. Ce journal de Giessen ne fut méprisable qu'aux yeux des Illuminés et de leurs partisans- Ils avoient leurs raisons pour le décréditer j mais ces mêmes raisons le rendirent plus précieux aux honnêtes gens. Comment ce même Bœttiger peut-il dire ensuite , que c'est là toute la source oh. M. Robison a puisé ses instructions ? La quantité d'ouvrages cités par ]V1. Kobison ne montre-t-elle pas au contraire une véritable abondance de documens ? Moi, j'avoue franchement qu'il étoit diflicile de s'en procurer davantage. N'eût-il eu que ce fameux ouvrage , connu en Allemagne sous le titre, Mehr noten als text , oder , die deutsche union der zwej- und Zwanziger , etc. ( plus de notes que de texte , ou bien l'union des vingt- deux. ) Cette production qui , suivant le sieur Bœttiger , a suffi pour ouvrir les yeux du public , n'est-elle aussi connue que par le journal de Giessen ! — C'est avec la même confiance que le même champion des Illuminés nous donne cet ouvrage pour la production de Bode , comme s'il y avoit la moindre vraisemblance que Bode eût été fort zélé h dévoiler une conspiration dans laquelle il jouoit lui-même un si grand rôle , et qu'il eût exposé à la risée dupublic cette Baronne de Recke , Comtesse de Medem, née de J'Vandcrn , (c'est-à-dire , la coureuse., ) dont les cbarmcs lui étoient si peu indifférens et les ouvrages si peu étrangers. Si Bode avoit fait celui qvii dévoile; si bien l'Union Germanique , pourquoi en laisse-t-on l'honneur au sieur Gœschen , libraire à Leipsig , qui s'en est lui-même déclaré l'auteur ? — (3n sent bien que je ne fais ces observations que pour tenir le public cm garde contre tout ce que les Illuminés continuent k écrire , pour faire regarder leurs projets comme chimériques , tandis (lu'ils mettent encore toute l'ardeur possible à les poursuivre.
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 289
soît par leurs connoissances et leurs travaux , avoieiit acquis plus d'aptitude à diriger l'opiuion publique vers toutes les erreurs de la Secte. Tout le reste des Frères coalisés , répandus et multipliés de côté et d'autre , épars dans chaque ville , dévoient tous tendre au même objet , sous la direction de ces vingt-deux Chefs , ayant chacun , ainsi que les Aréopagites de "Weishaupt , leur département assigné pour la correspondance ù entretenir et les comptes à rendre.
Les adeptes à rechercher plus spécialement ëtoient tous les écrivains , les maîtres de Poste et les libraires. Il n'y avoit d'exclusion formelle que pour les Princes et leurs Ministres. Elle ne s'étendoit nullement aux personnes en faveur, ou dans les bureaux de la Cour.
Tous ces confédérés étoient divisés en simples associés et en Frères actifs. Le secret de la coalition, de son objet et de ses moyens , étoit réservé à ces derniers. Leurs instructions sur le vrai but des Frères , étoient calquées sur la tournure que Bahrdt lui-même et tarit d'autres apostats des Universités protestantes , prenoient depuis longtemps pour réduire le Christianisme à leur prétendue Religion naturelle , en faisant de Moïse , des Prophètes, et de Jésus-Christ même , des hommes
Au reste , je suivrai ici à peu près les mêmes autorite's que M. Robison , parce que je les trouve d'ailleurs conformes à mes Mémoires. Ce que je dirai dans ce Chapitre sera sur-tout extrait des ouvrages suivans écrits en Allemand : Noui'elles d'une grande et invisible confédération contre la Religion Chrétienne et la Monarchie. — Sj-stème des Cosmopolitains dévoilé. — Journal de Vienne par M. Hoffmann. — Avertissement donné tandis qiiil en est temps , par le même. — Plus de notes que de texte , etc. Connaissance du monde et des hommes , etc. Mémoires et lettres sur les Illuminés, etc.
24o Conspiration des Sophistes
distingués , il est vrai , par leur sagesse, mais da reste n'ayant rien de divin ni dans leur doctrine , ni dans leurs œuvres. La superstition à déraciner, la liberté à rendre aux hommes en les éclairant, les vues du Fondateur même du Christianisme à remplir sans moyens violens ; voilà notre objet, étoit-il dit aux Frères. C'est pour cela que nous avons formé une société secrète , à laquelle nous invitons tous ceux qui sont pénétrés des mêmes vœux et qui en ont senti l'importance.
Pour les remplir , ces vœux , pour répandre par - tout ces prétendues lumières , les Frères actifs dévoient dans chaque ville établir des sociétés littéraires , de ces sortes de clubs de lecture , ( lesegeschctften ) le rendez -vous et la ressource de ceux qui n'en ont pas de suffisantes pour se procurer tous les livres du jour. Les mêmes Frères dévoient attirer dans les clubs le plus grand nombre possible d'associés , diriger leurs lectures , épier leurs opinions , insinuer insensiblement celles de l'Ordre , laisser dans le nombre des Frères ordinaires , ceux dont le zèle ou les talens ne donneroient aucun espoir ; mais initier , après les sermens convenables , ceux dont on attendroit des services réels , ceux que l'on verroit entrer dans les vues et le système de l'Ordre.
La société devoit avoir ses gazettes et ses journaux , dirigés par les adeptes dont les talens seroient le plus connus ; et l'on ne devoit rien épargner pour faire tomber tous les autres écrits périodiques.
Toutes les bibliothèques de ces sociétés littéraires , dévoient être composées de livres conformes au but. Le choix de ces livres , et le soin de les fournir aux associés , étoit confié à des
secrétaiies ,
DE l'Impiété et de l'Anarchie, z^v
secrétaires , siir-toiit à des libraires initiés aux mystères de la coalition.
L'espoir qii'avoit fondé sur ces sociétés celuilà même qui en avoit conçu et projeté l'étaLlissèment , étoit présenté aux élus comme le grand motif de leur zèle pour les multiplier. Que ne devons-nous pas gagner sur la superstition , leur disoit-il , en dirigeant ainsi nous-mêmes toutes les lectures de ces Musées ? Que ne feront pas pour nous des hommes pleins de nos projets, dispersés de côté et d'autre , répandant par-tout et jusque dans les chaumières , les productions de notre choix ? Avons - nous une fois pour nous l'opinion publique , il nous sera facile de couvrir de mépris, et d'ensevelir dans un profond oubli, tout écrit fanatique annoncé dans les autres journaux ; de recommander au contraire et de faire valoir par-tout les productions conformes à' nos vœux. Peu à peu nous pourrons attirer dans nos mains tout le commerce de la librairie. Alors les fanatiques auront beau écrire en faveur de la superstition et des despotes , ils ne trouveront plus ni vendeurs, ni lecteurs ou acheteurs.
Crainte que les libraires ne réclamassent contre une institution de cette nature , ils dévoient euxmêmes y être attirés par les avantages qu'on leur proposeroit , et par la crainte de voir leur commerce réduit à rien s'ils ri'entroient pas dans les vues de la coalition. Ils étoient assurés que les Frères employeroient tous les moyens possibles pour faciliter le débit des oeuvres conformes au but de l'Union ; mais ils l'étoieut aussi que tout livre contraire à ses projets seroit décrié dans ses journaux et par tous ses adeptes. Ils n'avoient pas d''ailleurs à craindre de voir diminuer le nombre des livres à vendre. La société savoit intéresser ses écrivains à multiplier leurs production^ j Tome IY. Q
242 Conspiration dt:s Sophistes par la partie du gain qu'elle leur assuroit. Il devoît enfin y avoir des fonds ëtablis pour dédommager tout libraire qui , au lieu de vendre les œuvres composées dans un esprit contraire à la coalition, les auroit supprimées ou laissées dans le fond de son magasin , en refusant de les exposer en vente, ou bien en faisant semblant de les ignorer , de n'en point avoir d'exemplaires ; en abusant , de toutes les manières possibles , de la confiance des auteurs et de celle du public, (a)
Tel éloit le plan de cette Union Germanique ^ le grand œuvre de Bahrdt. Jamais le vœu de régner en tyran sur l'opinion publique n'avoit diclé un projet plus perfide. On croit lire le rêve d'un démon , qui a Juré d'anéantir dans l'esprit des peuples jusqu'aux dernières traces de toute doctrine religieuse et sociale. Mais il est des forfaits qu'une espèce d'impossibilité rend chimériques aux yeux de l'honnête homme , et qui présentent à peine quelques obstacles au méchant. Celui qui âvoit conçu tout ce projet , fut lui-même mis à la tête des Frères coalisés. La dissolution et l'infamie de ses mœurs ne lui avoient pas laissé de quoi vivre honnêtement ; on ne l'en vit pas moins acquérir subitement auprès de Halle , une maisoii spacieuse , qu'il appela de son nom Bahrdtsruhe. Cette maison fut le clief-lieu de la nouvelle Union. Mais l'homme sans lequel tout ce projet n'auroit eu que des succès bien foibles , fut ce même INicolaï qui suivoit déjà depuis long-temps et l'esprit et les lois de Bahrdt. Les relations que lui donnoit son commerce avec les libraires de toute l'Allemagne , cette espèce d'empire qu'il s'étoit déjà formé dans le monde littéraire par sa Bibliothè^ que universell e , la cour que lui faisoient tous
(rt) Extrait des divers livres et mémoires cites dans la note précédente.
DE l'Impiété et de L^^NAtlCHIE. 243 les auteurs dont la fortune dépendolt du rang qu'il daigneroit leur assigner parmi les génies , dans sa bibliothèque ou dans le journal de Berlin , appelé Monatschrist , et par dessus tout , les artifices qu'il sut employer pour gagner un grand nombre de libraires , lui rendirent facile ce dont le Souveraui le plus despote auroit à peine osé se flatter. Ses confrères en lUuminisme, liiester, Gedike Leuchsenring , redoublèrent d'ardeur , d'audace et d'impiété , dans les journaux qu'ils rédigeoient avec lui. Bode voulut avoir le sien à Weymar , sous le titre de Gazette unwerselle de littérature. Une nouvelle gazette du même genre fut encore rédigée à Saltzbourg , par Hubner , adepte illuminé comme tous ces autres journalistes. Les enfans de AVeishaupt étoient tous avertis de l'importance qu'il falloit donner à ces productions de la Secte ; elles furent le plus terrible fléau de tout écrivain attaché aux vrais principes. La fable des Jésuites Franc-Maçons fut alors augmentée d'une nouvelle fiction , qui porta l'épouvante dans l'esprit de tout auteur tenté de s'opposer aux progrès de ritluminisme.
Ces mêmes Jésuites que la Secte avoit d'abord donnés pour des impies rusés , qui présidoient secrètement aux mystères des Loges maçonniques^ ne furent plus alors que des Catholiques zélés, secrètement mêlés parmi les Protestans , pour ramener toutes leurs Provinces à l'Eglise Catholique et sous la domination des Papes. Tout homme qui osoit défendre un seul de ces dogmes , que les Protestans comme les Catholiques n'ont pu connoître que par la révélation ; tout homme qui préchoit la soumission aux Souverains et aux lois de l'Etat, étoit sûr de se voir traité de Jésuite ou bien de vil esclave du Jésuitisme. On eût dit que les Provinces protestantes étoient remplies de ces
^i4 CONSPIHATION DÈS SOPHISTÈS
Jésuites conspirateurs secrets contre la religion protestante ; et l'on sent aisément l'impression que cette imputation seule devoit faire dans ces Provinces 5 soit contre l'ouvrage , soit contre l'écrivain sur qui elle tomboit. Ni la qualité de Ministre protestant , ni celle de Surintendant ne mettoient à l'abri de cette terrible accusation. Celui - là même n'en étoit pas exempt, qui, par zèle pour Luther ou Calvin , avoit manifesté sa haine et tous ses préjugés contre les Jésuites. Ce même M. Starck , qui avoit imprimé dans ses anciens et nouveaux mystères , que les Souverains , par la suppression des Jésuites , avoient rendu un service à jamais mémorable à la religion , à la vertu et à Vhumanité ; ce même M. Starck , alors 5 et aujourd'hui encore , Prédicateur et Docteur protestant , Conseiller d'un Consistoire protestant à Darmstadt , ne s'en vit pas moins obligé d'employer bien des pages de son apologie , à prouver qu'il n'étoit ni Jésuite , ni Catholique ; qu'il n'étoit pas sur-tout un de ces Jésuites , profès des quatre vœux , et jurant d'aller dans les missions , sur les ordres du. Pape , prêcher la Religion Catholique. ( V. son apologie , pag. 62 , 89 , etc. )
Le Chevalier de Zirnmermann ne fut pas traité avec plus de ménagement , pour avoir , précisément dans ce temps-là, dévoilé les mêmes complots de rilluminisme , et osé tourner en ridicule l'adepte Niveleur Leuchsenring , venu pour lui proposer de s'agréger aussi aux Frères unis , qui dévoient réformer et bientôt gouverner le monde. ( Vie de Zimmermann par Tissot. ) Cet homme si célèbre et si digne d'être membre de la Société royale de Londres , ne fut dès lors pour tous les journalistes de la Secte qu'un ignorant , rampant dans la superstition , et un ennemi de la lumière. ( Id. )
itE l'Impiété et de l'Anarchie. 2^5 Le Professeur Hofimann , malgré tous les éloges <jue faisoient de lui les mêmes journaux, avant qu'il n'eût donné contre la Secte les preuves de son zèle pour la religion et la société , n'eut pas un autre sort. Jamais les enfans de "Weisjiaupt n'a-, voient suivi si exactement cette loi de leur père : Décriez et perdez dans l'estime publique , tout homme de mérite que vous ne pourrez pas attirer à vous. Nicolaï donnoit le ton et le signal dans sa Bibliothèque Germanique ^ ou dans le Journal de Berlin , arrivant chaque mois ; les Frères de léna , de Weymar , de Gotha , d'Erfort , de Brunswick , du Slewick , suivoient de près dans leurs journaux et répéloient les mêmes calomnies. « Bientôt il n'y eut plus de moyen de se cacher » qu'une foule d'auteurs périodiques étoient d'in- >> telligence avec le Lucien moderne. Ils louoient » tous ce qu'il avoit loué ; ils blâmoient tous ce » qu'il avoit blâmé. G'étoit les mêmes tournures, » souvent les mêmes mots , ou d'éloge ou de » blâme , sur-tout les mêmes sarcasmes ou la même » grossièreté d'injures. » ( V. le dernier sort de la Maçonnerie^ /?. 3o ; et nouvelles d'une association invisible ; pièces justijic, N° 1 1 . ) A peine resta- t-il en Allemagne un ou deux journaux qui ne fussent pas rédigés par les Frères unis , ou dans le même esprit.
Cependant les écrivains adeptes , et Bahrdt , et Schulz , et Riem , et Philon Knigge lui-même qui , en quittant les Frères , n'avoit pas renoncé à servir leurs complots , et cent autres écrivains de la Secte , inoudoient le public de leurs productions, de leurs libelles , et en vers et en prose, en comédies, en romans j en chansons , en dissertations : tous les fondemens de la société , de la Pieligion , soit catholique , soit protestante , étoient attaqués avec une impudeur que rien
'246 Conspiration des Sophistes
n'égale. Il ne s'agissoit plus alors de venger les Protestans des Catholiques ; le projet de détruire la religion et des uns et des autres , se montroit ouvertement. Cependant les éloges les plus pompeux étoient réservés aux productions des Frères , qui prêclioient avec le moins de réserve l'impiété ou la sédition. ( Id, ) Par une contradiction plus étonnante encore , mais toujours dans l'esprit de la Secte , ces mêmes hommes exerçant le plus terrible despotisme sur tous ceux qui osoient ne pas penser et ne pas écrire comme eux , sem- Lloient ne demander aux Souverains , pour eux et pour les autres , d'autre droit que celui qu'ils disoient tenir de la nature , celui de publier , sans contrainte et sans gêne , leurs opinions et leurs systèmes. Bahrdt sollicitoit sur-tout ce prétendu droit 5 dans sa production sur la liberté de la presse. C'éloit le livre d'un véritable athée, iqui verse à pleines mains sur le public tous les poisons de l'anarchie et de l'impiété ; l'auteur n'en fut pas moins loué par les adeptes périodiques ; et malgré sa requête sur la liberté de la presse , les Frères unis n'en continuèrent pas moins leurs eiïbrts pour étouifer et les écrits et la pensée de quiconque ne pensoit pas comme eux.
Décon- I/usage que les Frères unis faisoient de cette T'Jni m liberté , réveilla enfin, pour un instant au moins, Gecui.iu- l'attenlian de quelques Souverains , Frédéric-
^'^'^' GuiHaume , Roi de Prusse , alarmé par les productions impies et séditieuses qui se succédoient chaque jour dans ses Etats , crut devoir mettre un frein à la licence. Il fit à cette occasion de nouveaux règlemens , appelés l'Edit de religion. Cet Edit fut reçu par les Illuminés avec une audace qui déjà sembloit dire qu'ils étoient assez forts pour se jouer des Souverains. Et le Prince et lu nouvelle loi devinrent l'objet continuel dfe
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 247 leurs sarcasmes et des plus violentes déclamations. Leur insolence mit le comble à l'outrage , par un écrit sorti de l'antre de Bahrdt même , et que la dérision avoit intitulé Edit de religion. Des Magistrats , chargés de venger cette injure , eurent ordre de s'emparer de la personne et des papiers de Bahrdt. Cet ordre fut exécuté. Tout ce que l'on pouvoit attendre de preuves relatives à la coalition et à son objet , fut constaté. Il semble que la Cour de Berlin auroit dû imiter celle de Bavière , en rendant publiques toutes ces preuves ; mais les adeptes avoient dès lors trop d'influence sur les alentours du Ministère. Les prétextes ne manquèrent pas pour condamner à l'oubli les archives de celte nouvelle espèce de complots. Tout ce que l'on en sut , c'est que rien n'étoil plus réel que le plan des conjurés ; c'est qu'une foule d'auteurs , de libraires , de personnes même que l'on en eût le moins soupçonnées , étoient entrés dans cette confédération. On ne sauroit trop dire à quel point A^'eishaupt l'avoit secondée personnellement. On sait seulement qu'il s'étoit transporté deux fois dans le chef-lieu des Frères unis, qu'il y avoit passé plusieurs jours avec Bahrdt , que les Frères unis de l'un , les plus zélés au moins et les plus actifs , étoient aussi les adeptes de l'autre : Si l'on en croit Bahrdt lui-même , son secret fut trahi par deux hommes dignes de lui. C'éloient deux jeunes débauchés , l'un et l'autre approchant de la classe des mendians , mais qu'il avoit trouvés assez instruits , assez vils sur-tout , et assez impies pour lui servir de copistes. Quelque constaté que fût son délit , il en fut quitte pour quelque temps de prison. Le reste de ses jours se passa dans la détresse , sans corriger ses vices. Réduit à tenir , à Bassendorf , auprès de Halle , un Café public , il finit sa carrière par