‹ Mémoires pour servir à lhistoire du Jacobinisme (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · Conspiration DES Sophistes · texte numérisé non relu

Conspiration DES Sophistes

une mort honteuse comme sa vie. Les Illuminés ont cru devoir l'abandonner au mépris que lui avoient valu ses infamies ; mais s'ils firent semblant d'en rougir eux-mêmes , ils ne cessèrent pas pour cela de poursuivre ses complots.

Contimia- Au moment en elFet où cette monstrueuse tionctsuc- XJnion fut découverte , elle avoit déjà fait trop de

ces de 1 U- r ^ 1 , j 1 1 1 . f • ^

miou Gci- progrès en Allemagne pour qu elle dut pern- avec maniçiue. son principal auteur. Et la Prusse et le reste de l'Allemagne n'avoient pas tardé à s'infecter de ces sociétés littéraires , qui n'étoient en quelque sorte qu'une nouvelle forme donnée aux Minervales de Weishaupt. Bientôt il n'y eut pas plus de ville , de bourg même , sans ces espèces de clubs , qu'il n'y en avoit sans Loges illuminées , et par-tout les adeptes de Weishaupt se trouvoient à la tête des unes et des autres.

Le grand objet de Bahrdt avoit été de diriger l'étude et les lectures de ses associés , de les mettre sur-tout , eux et tout le reste des lecteurs , dans une espèce d'impossibilité de nourrir leur esprit de toute autre doctrine que celle des adeptes; le soin qu'eurent ceux-ci d'initier à leur Secte une multitude de libraires , leur en fournit le plus puissant moyen. La forme des complots put varier encore , mais l'essence resta. Ce fut même après leur découverte que leurs effets devinrent plus sensibles. Ce fut alors qu'il fut plus spécialement impossible de se cacher qu'il devoit y avoir entre les libraires et les journalistes de la Secte , une vraie coalition pour étouffer et supprimer tous les livres contraires à son double esprit d'impiété et de sédition. Les auteurs honnêtes et religieux , zélés pour le maintien des lois, avoient beati chercher à éclairer le peuple ; tantôt ils ne trouvoient point de libraires qui consentissent à exposer leurs productions en vente , ou u se charger

DE l'Impiété et de l'Anarchie, 2^9 de l'impression ; tantôt ceux qui avoient fait semblant d'y consentir , ne cherchoient qu'à dégoûter l'auteur à force de délais et de prétextes. L'auteur se chargeoit-il lui-même des frais d'impression , les exemplaires restoient pour quelque temps au fond du magasin , sans être exposés en vente , sans qu'aucun libraire se mît en peine de les vendre ; et ils en étoient en^iuite renvoyés à l'auteur , comme si personne n'en eût voulu. Leur existence n'éloit pas même mentionnée dans ces foires plus spécialement destinées en Allemagne au commerce des livres. D'autres fois , l'auteur étoit trahi bien plus étrangement encore; son manuscrit étoit livré aux écrivains de la Secte ; et sa réfutation ( si pourtant on peut nommer ainsi des injures, des sarcasmes et des sophismes) se trouvoil annoncée sur le revers même de son livre dès la première édition qui en paroissoit. Plus d'un auteur eût pu intenter en ce genre le même procès que M. Starck se vit forcé de faire à son libraire , et démontrer la même connivence avec la Secte , le même abus de confiance , les mêmes perfidies. « Au moins est-ce un fait que » l'on peut constater par quantité de lettres » de plusieurs savans , qu'ils écriv oient fort » inutilement aux libraires de côté et d'autre » pour leur demander plusieurs de ces ou- » vrages , dont les Illuminés étoient seuls mé- » contens ; que toutes ces lettres restoient sans » réponse ; que les mêmes libraires auxquels » l'auteur même avoit envoyé des douzaines » d'exemplaires , au lieu de les livrer aux deman- » deurs, atlectoient d'en renvoyer la vente aux » foires suivantes , en disant qu'il ne se présen- » toit point d'acheteurs. » Il est encore certain que plusieurs livres de cette espèce étoient à peine arrivés chez les libraires , qu'ils les ren-

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voyoient à l'aiiteiir , sous les prétextes les plus flétrissans. — Ce qu'il y a même ici de plus étonnant, c'est que les écrivains les plus assurés de ces refus , étoient précisément ceux qui prenoient plus hautement la défense du Prince. Dans les Ktats mêmes du Roi de Prusse , on ne put pas venir à bout de faire annoncer , et de vendre par les voies ordinaires , l'apologie de ce Souverain et de son Edit sur la Religion. Les libraires avoient à peine reçu quelques exemplaires de cette apologie, qu'ils les renvoyèrent tous à l'auteur. — Les écrivains de la Secte vouloient-ils au contraire publier leurs diatribes , leurs sarcasmes , leurs grossières invectives contre la Religion et les Souverains , contre les personnes constituées en dignité et les plus respectables , les libraires , s'empressoient de les vendre , les écrivains périodiques de les annoncer , et d'appeler par les plus grands éloges la foule des lecteurs. ( Foy, Nachrichten çon einen grossen aher unsichtbaren Blinde. {Vièces justitic. N.°^ 8 et 1 3, et le journal de \ienne par Hofïmann. )

D'un côté , le commerce que la Secte faisoit en ce genre , la multitude de ses productions et de ses presses , la certitude du débit dans ses clubs littéraires ; et d'un autre côté , les contri*butions des Frères opulens fournirent à la coalition de grandes ressources pécuniaires. Qu'on ajoute à cela celles qui lui venoient de tant d'autres Frères placés dans le^ Cours , dans l'Eglise, dans les Dicastères , et partageant tantôt leurs appointemens , tantôt les revenus du Prince ou de l'Eglise , avec l'Aréopage administrateur ; on concevra comment tous ces fonds suffîsoienl aux dédommagemens que pouvoient exiger ceux des libraires à qui la restriction de leur commerce aux œuvres approuvées par cet Aréopage, poiivoit être

^DE l'Impiété Et ce l'Anarchie. aSi

miisible. Il fut établi une caisse destinée à ces dédommagemens. Dans le temps convenu , le libraire n'avoit qu'à produire la liste des ouvrages qu'il avoil supprimés ou refusé de vendre; sur les preuves qu'il en fournissoit , une somme tout au moins suliisanle pour réparer sa perte , lui étoit assurée. Mes mémoires et diverses lettres m'assurent que cette caisse et ces dispositions subsistent encore en Allemagne , et que la révolution Française n'a fait qu'y ajouter bien d'autres ressources.

Le grand effet d'une coalition si bien concertée, fut d'abord d'empêcher la plus grande partie du bien que se proposoient les auteurs honnêtes , en dévoilant les artifices de l'Illuminisme ; de donner ensuite à la Secte tous ces écrivains plus affamés qu'instruits , toujours disposés à vendre au plus o tirant la vérité et le mensonge ; et eniîn d'enhardir cette multitude de sophistes, dont la littérature allemande abonde encore plus que la littérature française. Poètes , Historiens , Dramaturges , presque tous prirent le (on qu'ils savoient devoir leur assurer les éloges des Frères-Unis. Le plus grand mal venoit du soin que prenoient les adeptes d'initier à leurs mystères les Professeurs des TTniversiiés protestantes ^ les Maîtres d'écoles , les Instituteurs des Princes. On le dit à regret , mais on le dit sur l'autorité de ceux qui ont le plus étudié l'histoire et les progrès de TlUuminisme ; on le dit , parce qu'aujourd'hui d'ailleurs il n'est plus possible de se le cacher ; la plupart des Universités du Nord de l'Allemagne se trouvèrent alors , et sont trop malheureusement encore les repaires d'oii s'exhale tout Iç poison de l'IUuraiuisme , dans des écrits et des leçons pareilles à celles des Professeurs Frédéric Cramer , Ehlers ou Koppe. ( V. sur-tout T cwertissemcnt d'OJf^ maim , sect. i6 , i"] et iS. ) .

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Mais il s'en faut bien que les littérateurs des provinces catholiques fussent exempts de l'infection. Vienne sur-tout se reniplissoit de ces Frères ardens à répandrepar-tout les principes de la Secte, Le Chevalier de Born , fait pour se contenter d'une autre gloire , comme fameux Chimiste , semble dans celte ville avoir donné le ton aux autres adeptes. Quand la Secte fut découverte en Bavière, il étoit déjà si zélé pour elle, qu'il renvo}^^a ses lettres d'associé à l'Académie de Munich , déclarant hautement qu'il rougissoit d'avoir rien de commun avec des hommes qui avoient si peu connu le mérite de "W'eishaupt.

Après cet adepte Viennois , le sieur de Sonnenfcld , l'un de ces écrivains appelés beaux esprits , parce qu'on ne peut pas leur donner du bon sens , fut un des plus ardens propagateurs de rUliirainisme , caché sous le voile des sociétés littéraires. J'ai su par ceux même qu'il invjtoit à SCS clubs , et qu'il eût bien voulu y agréger , que ces assemblées commençoient en eflet et se teiioient d'abord comme celles des Académies ordinaires , mais le moment venoit , où l'on faisoit semblant de terminer la séance : alors il ne restoit que les adeptes, et l'académie n'étoit pins que ce conseil secret des ïniiiés , où tout se méditoit et se préparoit suivant les lois des Frères-Unis.

Un honmie dont le nom eût donné à ces Frères -Unis plus d'importance , s'il avoit été plus sensible aux éloges que les Tlluminés faisoient encore de lui , (a) est ce même Professeur HofF-

(a) Il est plaisant de voir et de comparer le mépris que les Illumines affectent aujourd'hui pour ce M. Hoffmann , et les éloges qu'ils en faisoient avant qu'il eût écrit contre eux, et même les lettres pleines des mêmes e'lof];es sur son esprit , sou style , ses lalcns, qu'ils lui ëcrlvoient encore en 1790 , ppur l'attirer dans leux parti. {^Vojez id. sec t. 19. )

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mann , qui s'est dans la suite attiré tant d'outrages de leur part, pour s'être joint au célèbre Zimmer-» mann , dans le projet de dévoiler leurs artifices. Par le compte que nous rend ce M. Hoiï'manu , les Enrôleurs des Illuminés allèrent le chercher jusqu'à Pest en Hongrie. Le 26 Juin 1788, il reçut des vinîrt - deux chefs de l'Union , une invitation à se faire agréger à la société littéraire , qu'ils avoientdès lors en cette ville. Ma réponse, dit-il , fut « que je me flattois que Ton me don- » neroit sur ces sociétés des notions plus précises , » et qu'alors mon devoir et la prudence décide- « roient ma résolution. — On me fit en elFet de » temps à autre des ouvertures ultérieures sur » l'esprit du système. On m'envoya diverses fois » les listes des nouveaux membres. La signature » des vingt-deux me garantissoit l'authenticité f> de ces diverses pièces ; mais c'est précisément » cette authenticité qui me fit concevoir quel » horrible complot se trouvoit au fond de toute » cette association. »

On sent bien qu'il n'en fallut pas davantage à un homme de sa probité et de son mérite , pour rejeter bien loin de pareils confrères. Ils avoient déjà mîs son nom sur leur liste, il fallut l'effacer. La preuve qu'il les avoit bien jugés, c'est la lettre qu'il cite d'un homme d'Etal , plein de vertu et d'un génie pénétrant , qui avoit pris sur lui d'examiner officiellement tout le plan de cette Union Germanique , et d'en approfondir les secrets ; « ce sont des horreurs qui font dresser les che- « çeuj:: ! » Telles étoient les expressions de cet homme d'Etat.

Ces horreurs étoient loin d'inspirer aux apôtres et aux élèves de l'Union Germanique , les mêmes sentimens. Cependant , tranquille spectateur des progrès de son Illuminisme , Weishaupt ne sem-

2^4 Conspiration bes Sophistes bloit plus y prendre aucune part; les plus aclîfâ de ses adeptes vivoient autour de lui , à Gotha , à Weymar , à léna et à Berlin ; on eût dit qu'il ëtoit devenu indifiérent à leurs succès. A part les visites qu'il recevoit des Frères , à part quelques voyages, et ceux-là sur-tout qu'il avoit faits auprès du grand acteur de l'Union Germanique , rien ne montroit en lui le Fondateur, le Chef qui continue ù surveiller , à diriger la secte des complots. Mais qu'on n'oublie pas ses préceptes sur l'art de paroUre absolument oisif au milieu de la plus grande activité ; qu'on se souvienne sur - tout de ces menaces consignées dans ses lettres , six mois encore après sa fuite de Munich : Laissez nos ennemis se réjouir» Cette joie un jour se changera en larmes. — Gardez - i^ons bien de croire que dans Véloignement même je reste sans rien faire ; ( lett. à l'adopte Fischer , 9 Août 1 785 ) et il sera aisé de conclure à quoi se réduis soit toute sa prétendue nullité dans les progrès de sa conspiration. Quelque secret que fût le rôle qu'il jouoit , au moins voyoit-il se vérifier trop à la lettre ce que , dès la seconde année de soqi lUuminisme , il écrivoit à ses premiers adeptes î Les grands obstacles sont vaincus ; désormais cous allez nous voir faire des pas de géans. Tl n'y avoit pas douze ans que la Secte existoit ; le nombre des adeptes et des demi-adeptes étoil prOf digieux en Allemagne. Il devenoit menaçant en Hollande , en Hongrie , en Italie. Un de ces adeptes nommé Zimmermann , d'abord Chef des Frères aux Loges de Manheiip , bientôt aussi zélé pour la propagation de leurs complots , que le célèbre Zimmermann le fut pour en dévoiler toute la trame , se vantoit d'avoir établi , à lui seul , plus de cent de ces clubs conspirateurs , sous le titre de Sociétés littéraires ou de Loges maçon-

DE l'Impiété et de l'Anarchie. 255 niques , dans ses courses en Italie , ou en Suisse et en Hongrie. Pour ouvrir en Europe la carrière des révolutions , pour donner l'impulsion à celle multitude d'initiés désorganisateurs , la Secte n'avoit plus besoin que de porter ses vœux et ses mystères chez une nation active et puissante , mais hélas ! souvent plus susceptible de cette etïervescence qui prévient la pensée , que de la réflexion qui prévoit les désastres ; chez une nation qui, dans l'ardeur de ses transports, oublie trop aisément que pour la vraie grandeur ce n'est pas assez de ce courage qui brave les obstacles ; que les Vandales mêmes et les Barbares ont aussi leurs héros; chez une nation enfin que l'illusion ne domina jamais en vain ; qui , avant d'appeler la sagesse à ses conseils, pouvoit, dans ses premiers accès , briser les Trônes , renverser les Autels, et ne sortir d'un funeste délire qu'au moment oii il ne reste plus qu'à pleurer sur des ruines.

Elle existoit dans toute l'étendue de la France^ cette nation , la première peut-être à bien des titres , des nations de l'Europe , mais malheureusement trop accessible aux grandes illusions. L'Aréopage scrutateur avoit les yeux sur elle. Il crut voir le moment arrivé d'envoyer ses apôtres sur les bords de la Seine. A ce moment commencé la quatrième époque de l'Illuminisme Bavarois. Que l'esprit du lecteur se dispose à la voir devenir celle des grandes convulsions , celle de tous les crimes et de tous les désastres révolutionnaires.

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