CHAPITRE XI
Quatrîi'me époque de la Secte ; députation des Illuminés de Weishaupt aux Franc - Maçons de Paris ; état de la Maçonnerie Française à V époque de cette députation ; travaux et succès des Députés ; coalition des Conjurés sophistes , Franc-Maçons et Illuminés ^formant les Jacobins.
„-^t Je JJès l'année i 782, Philon Knigge et Weishaupt wcis- avoient formé le projet d'agréger à leur Illiunihn.iptet jjisme la Nation Française ; mais son génie ardent, siiria impatient et dimcile a contenir , ollroit à ces deux irancc. Q\^^,^^ (jg puissans motifs pour ne pas trop hâter leurs conquêtes au delà de Strasbourg. L'explosion en France pouvoit être prématurée ; ce peuple trop actif, bouillant , impétueux pouvoit ne pas attendre que les autres fussent par-tout également prêts au grand objet ; et Weishaupt sur- tout n'étoit pas homme à se contenter d'une révolution partielle et locale, qui pouvoit ne servir qu'à mettre sur leurs gardes les divers Souverains de l'Europe. Nous l'avons vu au fond de son sanctuaire , préparant ses adeptes , disposant les rangs avec cet artifice , avec cette chaîne de correspondance , qui ne lui laissoient plus que le signal à donner quand le jour propice aux grands complots seroic arrivé. Cette chaîne formée , et les légions des Frères averties de sortir à l'heure convenue de leurs clubs , de leurs loges , de leurs académies , de leurs antres et de tous leurs repaires souterrains, du Midi au Septentrion, de l'Orient à l'Occident, l'Europe entière devoit au même instant se trouver en révolution. Tous les peuples avoient leur quatorze Juillet , l'avoient tous à la fois ; tous les
Kois,
DE l'Impiété et de l* Anarchie. ûS;
Bois 5 au même jour, se réveiiloient , comme Louis XVI 5 captifs de leurs sujets. Les Autels et les Trônes s'écrouloient par-tout au même instant. ( V. tome 2 de ces Mémoires , chap. 1 8. ) Les Français dans ce plan dévoient naturellement être le dernier des peuples illmuinisës , parce qu'on se tenoit assuré que leur activité n'atten- ^ droit pas pour éclater que Texplosion pût être instantanée et universelle.
Cependant il existoit déjà quelques adeptes Tons ee« dans le centre même de ce Royaume. Quelques- P^?i<^'^^a*
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uns avoient ete admis aux secrets de Knigge Mirabeau, lors de l'assemblée de Wilhelmsbad. Dès la même année , Diétrich , ce Maire de Strasbourg , qui devint en Alsace l'émule de Robespierre , se irouvoit déjà sur la liste des Frères. ( Welt un menschen hentniss, p. i3o ) Ils avoient un adepte bien plus important dans la personne de ce Marquis de Mirabeau , que la Révolution devoit rendre si fameux. Par quelle étrange fatalité les Ministres du plus honnête homme des Rois , avoient-ils cru devoir confier une partie de ses intérêts à cet homme dont toute la vie n'avoit été jusqu'alors qu'un tissu de trahisons domestiques , et de la plus monstrueuse immoralité ? Ce n'étoit pas assez que la clémence de Louis XVI l'eût ravi à ses Juges et à l'échafaud ; il falloit encore que sa scélératesse se crût récompensée par une mission secrète , qui supposoit en quelque sorte la confiance de son Prince. Envoyé à Berlin , Mirabeau y traita les affaires du Roi comme il avoit traité celles de son père et de sa mère. Prêt à servir et à trahir tous les partis , prêt sur-tout à se livrer à celui qui achèteroit les forfaits au plus haut prix , et qui lui en offriroit le plus à commettre , environné d'Illuminés en Prusse , il en fut bientôt recherché. Nicolaï , Biester , Ge-»
ÏOME IV. R
258 Conspiration des Sophistes dicke , Leiichsenring devinrent sa société favorite. A Brunswick , il trouva Mauçilloji , digne élève de Knigge , et alors Professeur au Collège Carolin. Il fut initié par lui aux derniers mystères de riUuminisme. ( Disc, d'un Maure de Loge sur le dernier sort de la Maçonnerie ; appendix à ce discours ; açis important d'Hoffmann , t. 2.,sect,
VU , etc. . .
Avant son inauguration , Mirabeau connoissoit toutes les ressources des Loges Maçonniques ; il sut apprécier celles que le génie de Weishaupt y avoit ajoutées pour les révolutions. De retour en France , il commença par introduire lui-même les nouveaux mystères dans sa Loge appelée des Philalètes. Son premier collègue fut ce monstrueux Abbé de Périgord , qui déjà se préparoit à jouer le rôle de Judas dans le premier Ordre de l'Eglise. C'étoit peu des mystères de Weishaupt introduits dans sa Loge ; Mirabeau crut devoir appeler en France des apôtres plus exercés que lui dans tous les artifices du code. Il coimoissoit les raisons qui avoient jusqu'alors empêché les chefs de l'illuminisme de travailler encore à la conquête de la France ; il sut leur persuader qu'il i^toit temps pour eux de se montrer chez une nation qui n'attendoit que leurs moyens pour une révolution à laquelle tant d'autres conjurés la disposoient depuis long-temps, et dont ses nouveaux confrères étoient sans doute les plus propres à fixer les succès. Les secrets échappés au commerce des lettres qui s'établit dès lors entre lui et Mauvillon (a) , ne suffiront pas à l'historien pour
(a) C'est à ce même Mauvillon que les Allemands font honneur d'avoir eu la principale part à deux ouvrages publies par Mirabeau, l'un sous le titre de Monarchie Prussienne , et l'autre sous celui d'^^^at sur les
DE l'Impiété et de l'Anarchie. zBg dévoiler tous les détails des conseils et des inirigiies qui suivirent cette correspondance ; mais au moins est-il sûr que la politique de Mirabeau prévalut dans l'Aréopage de Weishaupt. Les voix se De'pntaréunirent , et il fut décidé que la France seroit iiiit^ illuminisée. La commission étoit trop importante «"'^'"ynds pour être abandonnée à des adeptes ordinaires. mIjnX Celui-là même qui depuis la retraite de Weis- ^''"*haupt étoit censé le chef de l'Ordre illuminé, ce même Amèlius Bode , le digne successeur tout à la fois de Knigge et de Weishaupt , s'offrit et fut élu pour député auprès des Loges par lesquelles cet apostolat devoit commencer. On assigna à Bode pour adjoint cet autre élève de Knigge , que la Secte avoit nommé Boyard , et dont le vrai nom étoit Guillaume , Baron de Busche, Capitaine au service de la Hollande, héritier d'une grande fortune , adroit , plein de ces ruses et de ces artifices que les Frères insinuans appellent prudence et sagesse , ce Baron avoit eu pour première commission , celle de propager les complots de la Secte dans ces provinces même qui crojoient n'avoir acquis en lui qu'un officier
Illuminés. De Ih ces grands Eloges qu'on trouve de Weishaupt dans le premier, (^ 5, /. FIL) et tout 1 artitice qui règne dans le second. Celui-ci ne fut compose que pour donner le change au public , en paroissant trahir les secrets de la Secte sans dire un seul mot qui la tasse connoître , en détournant l'attention des lecteurs sur des objets tout differens. Cette ruse fit croire aux Français qu'ils connoissoieut l'Illuminisme; Ils en a voient une idée si fausse, que tous leurs auteurs confondent les Illuminés de Weishaupt avec ceux de Swedenborg. Cette ruse d'ailleurs servit à Mirabeau à introduire son Illuminisme en France , dans le temps même ou il sembloit écrire pour le dévoiler. Jusque au nom de Ph.lalète qu'il donnoit à sa Loge, tout étoit artihce j car ce nom de Philulète désignoit des Illuminé» ttune autre espèce.
260 Conspiration dès Sophistes prêt à donner sa vie pour Je maintien des ïoî^« ( Ecrits orig. Philos Berichte 6. ) Le zèle avec lequel il ayoit rempli sa première mission , fut sans doute le titre qui lui valut l'honneur d'accompagner le chef de l'Ordre dans celle de Paris. État de la ^^^ circonstances ne pouvoient pas alors être Waçon- plus favorablcs pour les députés et plus désas- "rTsienne" trcuscs pour la France. Le Philosophisme du à rarrivée' sièclc avoit fait dans les Loges , tout ce qu'on puu's/ pôuvoit attendre des disciples de Voltaire et de Jean-Jacques , pour préparer le règne de cette égalité et de cette liberté , dont les derniers mystères devenoient , par Weishaupt , ceux de l'impiété et de l'anarchie la plus absolue. Une ligne de démarcation avoit été fixée entre les anciens grades et ceux de la moderne Franc- Maçonnerie. Les premiers , avec tous leurs jeux enfantins et avec toute l*obscurité de leurs symboles , étoient abandonnés au commun des Frères. Les autres sous le titre de Grades philosophiques , étoient plus spécialement ceux que j'ai fait con^ tioître sous le titre de Chei>aliers du Soleil^ def derniers Rose-Croix , et de Chevaliers Kadosch. A la tête de toutes ces Loges bornées aux anciens, ou bien initiées aux nouveaux mystères, se trotivoient dans Paris trois Loges plus spécialement remarquables par l'autorité qu'elles exerçoient sur les autres , ou par leur influence sur l'opinion des Frères. Grand La première appelée le grand Orient , étoit Orient de j^oins Une Lo^e que la réunion de toutes les
Pans. o j
Loges régulières du Royaume , représentées par leurs députés. G'éloit en quelque sorte le grand Parlement maçonnique , ayant ses quatre chambres , dont la réunion formait la grande Loge du Conseil , où tout ce qui avoit rapport aux intérêts de l'Ordre se décidait en dernier ressort. Les quatre chambres étoient appelées d'Adme-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 2G1'
nistration , de Paris , des Provinces et des Grades, Celle-ci , par essence , la plus secrète de toutes , n'admettoit à ses séances aucun Frère visiteur. Mais tous les Vénérables pouvoient assister aux travaux ordinaires des autres chambres.
A ce Parlement maçonnique étoient attachés trois grands Officiers de l'Ordre, appelés le Grand- Maître , et l" Administrateur général , et le grand Conservateur, A l'arrivée des Députés illuminés, le premier de ces grands Officiers étoit le très-Sérénissime Frère Duc d'Orléans , premier Prince du Sang. Les deux autres étoient aussi des Frères de la plus haute distinction. Leur nom seul suffiroit pour nous dire qu'il étoit , jusque dans le dernier Conseil de l'Ordre , des grades purement honorifiques pour ceux de qui le rang servoit à protéger des complots , mais à qui on n'avoit pas même la jiensée de confier les secrets. ( F^oy, le Tableau alphabétique de la correspondance des Loges du G. 0, de France,
Il n'en est pas , à beaucoup près , de même de Philippe d'Orléans. Sa qualité de Grand-Maître , son impiété et ses vœux bien connus de tout sacrifier à la vengeance , disoient hautement aux Députés de l'illuminisme tout ce qu'il étoit prêt à faire en leur faveur , auprès de cette multitude de Loges qui le reconnoissoient pour Grand- Maître. En France seulement, dès l'année 1 787 , le tableau de sa correspondance ne nous montre pas moins de deux cent quatre-vingt-deux villes , ayant chacune des Loges régulières sous les ordres de ce Grand-Maître. Dans Paris seulement , il en comptoit dès lors quatre vingt-une. Il en avoit seize à Lyon, sept à Bordeaux, cinq à Nantes, six à Marseille, dix à Montpellier, dix à Toulouse,, et presque dans chaque ville un nombre proportionné à leur population. Ce n'est pas assez de cet
empire sur les Maçons Français ; le même tableau des correspondances , imprimé pour l'usage des Frères , nous montre dirigées par le même Grand- Maître, et recevant leurs instructions du Grand Orient de Paris, les Loges de Chambéry en Savoie , de Locle en Suisse , de Bruxelles dans le Brabant , de Cologne , de Liège , de Spa en Allemagne , de Léopold , de Varsovie en Pologne , de Saint - Pétersbourg , de Moscou en Russie , de Porlsmouth même en Virginie , du Fort-Royal à la Grenade, et dans toutes les Colonies Françaises. Ainsi Philippe d'Orléans et son Grand Orient , assuroient à la Secte presque autant de conquêtes qu'elle en avoit déjà fait en Allemagne sous Knigge et sous W^eishaupt. ( Id. art. Pays étrangers. ) loge des Sous ce Grand Orient, une Loge plus spécia- Réuais" ï^n^^"* chargée de la correspondance étrangère éloit , à Paris, la Loge appelée des Amis-Réunis. Dans celle - ci se distinguoit sur-tout le fameux révolutionnaire Saçalette de Lange. Cet adepte chargé (\e\dL garde du Trésor Royal, c'est-à-dire honoré de toute la confiance qu'auroit pu mériter le sujet le plus fidèle , étoit en même temps riiomme de tous les mystères , de toutes les Loges et de tous les complots. Pour les réunir tous , il avoit fait de sa Loge le mélange de tous les Systèmes sophistiques , martinistes et maçonniques. Mais , pour en imposer davantage au public , il en avoit fait en quelque sorte aussi la Loge des plaisirs et du luxe de l'Arislocralie. Une musique mélodieuse , les concerts et les bals y appeloient les Frères du haut parage : ils y accouroient en pompeux équipages. Les alentours étoient munis de gardes , pour que la multitude des voitures ne causât point de désordre. C'étoit en quelque sorte sous les auspices du Roi mcme
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 263 que ces fêtes se célébroient. La Loge é toit brillante 5 les CrésLis de la Maçonnerie fournissoient aux dépenses de roicliestre , des flambeaux , des rafraîcliissemens , et de tous les plaisirs qu'ils croyoient être le seul objet de leur réunion ; mais , tandis que ces Frères avec leurs adeptes femelles , ou dansoient , ou chantoient dans la salle commune les douceurs de leur égalité et de leur liberté, ils ignoroient qu'au-dessus d'eux étoit un comité secret , oii tout se préparoit pour étendre bientôt celte égalité au delà de la Loge , sur les rangs et les fortunes , sur les châteaux et les chaumières , sur les marquis et les bourgeois.
C'étoit réellement au-dessus de la Loge commune qu'étoit une autre Loge , appelée le Comité secret des Amis- Réunis, et dont les grands adeptes étoient deux hommes également fameux dans les mystères soit à Lyon , soit à Paris, l'un le grand TV**** y et l'autre Chappe de la Henrière. Aussi long-temps que la fête duroit , deux Frères Terribles , munis de leurs épées , l'un au bas de l'escalier , l'autre près de la porte , défendoieni l'entrée de ce nouveau sanctuaire. Là , étoient les archives de la correspondance secrète ; là , celui même à qui tous les paquets des Frères d'Allemagne ou d'Italie étoient adressés , n'avoit point permission de francliir le seuil de la porte. Il ignoroit le chiiFre de la correspondance ; il étoit simplement chargé de remettre les lettres ; Saçalette de Lange venoit les recevoir , et le secret restoit au comité. Le lecteur comprendra aisément la nature de cette correspondance et des conseils dont elle étoit l'objet , quand j'aurai dit que pour être admis à ces conseils , il ne suffisoit pas d'avoir été initié à tous les anciens grades; il falloit être aussi ce que les Frères appeloient Maître de tous les gracies philosophiques i c'csl-à-dire , avoir
dière.
264 Conspiration des Sophistes juré avec les Chevaliers du Soleil , haine à tout christianisme , et avec les Chevaliers Kadosch , haine à tout culte et à tout roi. (a) Losedc ^^^ antres moins connus, mais plus redoutables laSonr cncorc , étoicut ceux où les Frères d'Avignon, élèves de Swedenborg et de St-Martin, méloient leurs mystères à ceux des anciens Rose-Croix , des Maçons ordinaires et des Maçons sophistes. Au dehors, sous le masque de charlatans, de visionnaires, ces nouveaux adeptes ne parloient que de leur puissance d'évoquer les esprits, d'interroger les morts , de les faire apparoître , et d'oi)érer cent prodiges de cette espèce. Dans le fond de leurs Loges , ces nouveaux Thaumaturges nourrissoient des complots presqu'entièrement semblables à ceux de Weishaupt , mais plus attroces dans leurs formes. J'ai dit leurs mystères désorganisateurs , en exposant ceux de Swedenborg et de Saint-Martin ; Je n'osois pas encore ajouter foi à ces redoutables épreuves , à ces afïVeux sermens que je leur voyois attribuer par bien des écrivains. J'eusse voulu n'en parler que sous l'autorité de leur code même ou de leurs adeptes ; ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici n'ont pu con-
(a) J'ai su d'un de ces Frères mêmes , qui longtemps fut le simple porteur de cette correspondance , que tente de se faire initier h ces fçradcs , pour avoir lui-même entrée au comité , il en fut détourné par la promesse qu'on exigeolt d'un engagement pour la vie et d une rétribution annuelle de six cents livres tournois. J'ai su encore de lui que la rétribution ordinaire de chaque Frère, montoit annuellement à la même somme, et qu'on s'en reposoit , pour les comptes à rendre, sur le Frère Savalette, qui n'en rendit jamais. C'est encore une ressource à joindre à toutes celles des arrièreadeptes pour les frais de complot, t.h ! qui peut dird combien ces ressources s'augmentoient entre les mains d'un homme chargé de la garde du Trésor Hoyal ! Lçs conjurés savent choisir les hommes et les places.
DE l'Impiété et de l'Anarchte. 265 noître qu'une partie des mystères. Mais par ce qu'ils en ont su , il n'est que trop facile de deviner tout ce qui leur restoit à apprendre.
D'abord , il est constant que ces Illuminés de Swedenborg, appelés Martinistes en France, se donnant aussi souvent le nom de Chevaliers bienfaisans , avoient leurs voyageurs , tout comme les Illuminés de Weishaupt. Il est constant aussi que ces prétendus Philalètes ou amateurs de la vérité , s'étoient donné des lois , avoient organisé leurs sociétés , s'étoient , comme Weishanpt , enfoncés dans les Loges maçonniques , pour y cfierclier des hommes disposés à leurs mystères et aux nouveaux grades qu'ils avoient à leur communiquer. Parmi ces grades , il en est un entre autres qu'ils appellent Cheçalier du Phénix. Un de ces Chevaliers se disant Saxon et Baron du Saint-Empire , muni de brillans certificats de plusieurs Princes Allemands ( a ) , exerçoit en. France son apostolat, très-peu d'années avant la Révolution. Après avoir résidé quelques jours dans une ville du centre , et visité les Loges et observé les Frères , il crut en reconnoîlre trois , dignes d'être élevés à de plus hautes connoissan-
(a) Cet f'trange Baron se donnoit le nom A'hlillmer. Il ne m'étoit pas donné de prévoir qu'une ressemblance de nom le feroit confondre avec un vrai monsieur Hill~ mer , on Hulmer , que l'on voit d'ailleurs jouer nn rôle si différent dans sa visite au gymnase de Hall. Il ne m'étoit pas plus aisé de prévoir que l'auteur d'une lettre que j'ai reçue pour sa justification , n'étant pas assez familier avec le français, prendroit pour une injure le mot s'aviser , dans une circonstance où il ne désigne autre chose que l'impertinence de quelques jeunes gens fort peu disposés à recevoir des conseils et prêts à insuller l'honnête homme qui s'ai'ise de leur en donner. Je me flatte que cette observation suffira pour satisfaire et le vrai M. Hulmer et soa digne apologiste.
266 Conspiration des Sophistes
ces. Le Vénérable ou le Maître de Loge , que je vais laisser lui-même raconter son histoire, se trouvoit du nombre de ses élus. « La partie » acceptée, me dit ce Vénérable, nous nous >> rendîmes tous les trois chez notre Illuminé , » pleins d'ardeur pour les grands mystères qu'il » nous annonçoit. Comme il ne ponvoit pas nous » faire passer par les épreuves ordinaires, il nous 5> en dispensa , autant qu'il éloit en lui de le faire. » Au milieu de son appartement , il avoit disposé » un réchaud et un brasier ardent. Sur une table » étoient divers symboles, entre autres un Phénix » entouré d'un serpent , qui formoit un cercle en » se mordant la queue. Les mystères s'ouvrirent » par l'explication du braisier et des autres sym- » boles. Ce brasier , nous dit-il entre autres , a » été préparé pour vous apprendre que le feu est » le principe de toute chose ; que c'est lui qui » fait tout dans la nature , qui met tout en ac- >> tion ; que l'homme même lui doit sa faculté de » vivre , de penser et d'agir. Ce fut là l'essence » de sa première leçon. — De là l'Illuminé passe >' aux autres symboles. Quanta ce serpent, ajoute- » t-il, le cercle qu'il forme est l'image de Véter- » nité du Monde , qui , ainsi que ce cercle , n^a y ni commencement ni fin. Le serpent encore 3> vous est connu comme changeant sa peau , et y> la renouvelant chaque année ; par-là vous ap- » prenez à connoître les révolutions de l'Lnivers, y^ celles d'une Nature qui semble s'afFoiblir et » périr à certaines époques , mais qui dans l'im- » mensilé des siècles , ne vieillit que pour rajeu- » nir de nouveau , et pour se disposer encore à » de nouvelles révolutions. — Ce Phénix vous » expose plus naturellejnent encore la succession » el la perpétuité de ces phénomènes. La fable » ne le fait renaître de ses cendres , que pour
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v> vous apprendre comment cet Univers renaît et' » renaîtra sans cesse des siennes.
» Pour exposer toute cette doctrine , notre Ba- » ron illuminé n'avoit exigé de nous que la proy> messe ordinaire du secret ; tout-à-coiip il s'arrête, » et nous prévient qu'il ne peut nous en dire da- » vantage , sans exiger de nous un serment dont » il se met à lire la formule , pour voir si nous » étions disposés à le prêter. Ce serment nous faisoit » tous frémir intérieurement. J'en ai peu retenu » les paroles ; mais c'étoit la promesse , sous les » plus exécrables expressions , d'obéir aux chefs y> de son Illuminisme. Nous tâchions de contenir » notre indignation pour arriver à ses derniers » secrets ; mais il en vint à la promesse d'abjurer » jusqu'aux liens les plus sacî'és , tous ceux de » citoyen , de sujet , de famille , de père, de f> mère , d'amis , d'en/ans , d'époux. A ces pa- » rôles , un de nous trois ne pouvant plus se cony> tenir, sort précipitamment , rentre ensuite, une » épée nue à la main , s'élance sur le Baron illu- >i miné avec le transport d'un homme qui ne se » possède plus. Nous fûmes assez heureux pour « l'arrêter , jusqu'à ce qu'il reprît un peu son » sens froid. Mais alors il ne prit la parole , que » pour traiter notre. Illuminé de scélérat , et » l'avertir que- , s'il étoit encore vingt - quatre » heures dans la ville, il le feroit juger et pendre. « On devine aisément que le Baron se hâta de prévenir la menace.
Ce qui me reste à raconter , pour jeter encore quelque jour sur cette monstrueuse secte , ne s'est point passé en France , mais à Vienne en Autriche. Un jeune homme d'une famille très-distinguée, et qui dans la guerre actuelle s'est signalé par son courage , avoit eu aussi la fantaisie, commune à tant d'autres , de se faire Franc-Maçon. Sa Loge
26S Conspiration des Sophistes
çtoit, sans qu'il le sût, une de celles où dominoit le même lUuminisme. Bien des fois il reçut la commission de porter des lettres qui lui étoient suspectes. Il lui arriva même de les rapporter sans les avoir remises à leur adresse , sous prétexte qu'il ii'avoit pas trouvé la personne à qui elles étoient écrites ; et dans le fond, parce qu'il avoit peur de servir d'instrument à quelque trahison. Cependant la curiosité l'emportant, il continuoit à solliciter l'admission aux Grades supérieurs. Son initiation devoit avoir lieu le lendemain ; une lettre extrêmement pressante l'appelle à un rendez-vous. Il y trouve un adepte , ancien ami de son père : « Je fais , lui dit cet ami , je fais pour vous une » démarche qui très-certainement me coûtera la » vie, si vous êtes tant soit peu indiscret. Mais » j'ai cru la devoir à l'amitié dont votre père » m'honoroit , et à celle que j'ai pour vous. Je y> suis perdu, si vous ne me gardez le plus pro- » fond secret ; mais, je vous en préviens, vous » êtes perdu vous-même si vous vous présentez à » la Loge pour le Grade que vous sollicitez. Je » vous connois , vous ne ferez pas le serment » qu'on vous proposera ; vous n'êtes pas capable » de dissimulation , encore moins le serez-vous 5> de penser et d'agir comme on l'exigera de vous. » L'honneur vous trahira ; et c'en est fait de vous y » déjà vous êtes sur la liste noire, comme suspect, » Tel que je vous connois^ vous passerez bientôt » à la liste rouge , liste de sang , blœde-Jist ; » et alors n'espérez pas échapper à leurs poisons » ou à leurs émissaires. » Ce n'étoit pas la peur qui devoit décider le jeune homme. Avant que de se rendre , il voulut au moins savoir quels étoient ces terribles engagemens , qu'il ne seroit pas capa})le de tenir. Son ami lui fit alors connoître le serment qu'on lui prescriroit j il j trouva encore
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tette renoncialion à tous les liens les plus sacrés tle la Religion , de la société, de la nature, pour ne plus reconnoître d'autre loi que les ordres de ses Supérieurs illuminés. L'horreur de ces engagemens le saisit en efïet : il trouva des défaites ; et au lieu de se présenter pour être initié , il renonça , tandis qu'il en étoit encore temps, à rentrer dans les Loges. Les circonstances de la Pié- Volution l'ont amené du service Autrichien à celui d'Angleterre, mais c'est de lui-même que j'ai appris combien il craignoit que son ami ne fût passé sur la liste rouge , pour le service qu'il en avoit reçu. Au moins apprit-il bientôt la nouvelle de sa mort.
H tarde à mon Lecteur de se voir ramené aux ,,f"^® Députes de 1 lliumnusme Bavarois , mais pour nonviiie. dire et rendre plus sensible quel devoit être , quel fut l'efï'et de leur mission , j'ai à dire comment s'étoit composée la Loge où nous les verrons arriver; et il faut pour cela insister encore sur cette autre espèce d'Illuminés , se disant Théosophes,([\\\ les avoient précédés en France. Rapprochons d'abord ce que l'on vient de lire sur cette liste noire et cette liste de sang , d'un fait auquel j'avois long- temps refusé d'ajouter foi, jusqu'à ce qu'enfin j'en appris les circonstances des personnes qui en avoient été le plus exactement instruites. On sait que le Château d'Ermenonville , appartenant au sieur Girardin , à dix lieues de Paris , étoit un fameux repaire de cet Illuminisme. « Là , auprès du tombeau de Jean- Jacques , le fameux Chevalier appelé Saint- Germain présidoit aux mystères ; » il en étoit le Dieu ; et il avoit aussi sa liste rouge» (a) Le
(a) Ce vil charlatan plus adroit que Cagliostro , avoit réellement persuadé à ses adeptes qu'il étoit en pos-
270 Conspiration des Sophistes
Chevalier de Lescure en fit la triste expérience. Il vouloit renoncer à cette atïreuse association , peut-être même aussi la dévoiler. Un poison mortel fut bientôt versé dans son breuvage et il n'ignora pas la cause de sa mort. Avant d'expirer, il dit positivement au Marquis de Montroi , Officier Général , qu'il mouroit victime de cette infâme horde d'Illuminés.
Assuré de ces faits, je ne crains plus de mettre désormais au nombre des vérités historiques , d'abord tous ces vœux destructeurs des Empires et des Autels, toute cette doctrine si conforme à celle que j'ai extraite des œuvres de la Secte , et ensuite tous ces sermens , toutes ces atroces épreuves dont une foule d'auteurs nous donnent les détails. Je dirai donc, sans crainte de calomnier celte espèce d'illuminés , qu'entre leur secte et celle de Weishaupt , il n'y a de difterence que dans le mode. L'athéisme est au fond de leur prétendue théosophie , comme au fond des mystères de Weishaupt. Pour eux comme pour lui, l'homme de la nature n'est point destiné à vivre sous les lois de la société ; pour eux comme pour lui , les Sousession de l'elixir de l'iinniortallté ; que cependant il avoit subi divers changemens par la métempsycose ; qu'il éloit mort jusqu'à trois fois, mais qu'il ne mouiroit plusj que depuis sou dernier changement il avoit déjà vécu quinze cents ans. Il se trouvoit des imbecilles oui refusoient de croire aux preuves de l'Evangile, et qui croyoient h cette métempsycose , à ces quinze cents ans de leur Saint-Germain ! Ils ne savoient pas que tout cela n'est qu'une fiction des grades maçonniques. Suivant cette fiction , le Maçon Apprenti a trois ans , le Compagnon en a cinq , le Maître sept. Cet âge va tellement croissant dans certains grades , qu'enfin le Chevalier Ecossais se trouve avoir cinq cents ans. Lors donc qu'un Maçon vous dit : j'ai tant d'années , cela veut dire simplement , je suis de tel grade. ( J^. gesehickte der unbekanten , grades Ecossais.
DE l'Impiété et de l'Anarchie. sy i veralns ne sont que des tyrans ; tout moyen qui tend à délivrer la terre des Prêtres et des Rois , des Autels et des Lois , tout crime atroce commis dans cette intention est une action sublime. Mais bien plus que Weishaupt encore , ils ont l'art dé former leurs Seydes , d'enflammer leur ardeur dans la carrière des assassins et des parricides. Ici même , les mystères de Weishaupt ne soutiennent plus la comparaison avec ceux de cei Illuminés théosophes. Qu'on en juge par l'exposé suivant ;
Lorsqu'un de ces hommes que la Secte a su entraîner dans toute l'illusion des visionnaires, espère enfin trouver l'art de prodiges , la science des sciences , dans les derniers secrets des adeptes, on lui propose de consommer son dévouement aux Supérieurs qui tiennent cette science dans leurs mains. C'est un pacte nouveau , qui ne doit plus en faire que l'aveugle instrument de tous les complots dans lesquels on l'entraîne. Au jour marqué pour l'initiation , à travers un sentier ténébreux , il est conduit à l'antre des épreuves. Dans cet antre, l'image de la mort, le jeu des spectres , les breuvages de sang , les lampes sépulcrales , les voix souterraines , tout ce qui peut effrayer l'imagination , et la faire passw successivement de la terreur à l'enthousiasme, est mis en usage, jusqu'à ce qu'enfin tour à tour effrayé, fatigué , exalté et privé de l'empire de sa raison , il ne peut plus que suivre l'impulsion qui lui sera donnée. La voix d'un invisible Hiérophante perce alors dans cet abîme , fait retentir la voûte de sons menaçans , et prescrit la formule de cet exécrable serment , que l'initié répète :
« Je brise les liens charnels qui m'attachent à
«père, mère, frères, sœurs, époux, parens ,
»> amis, maîtresses , rois , chefs, bienfaiteurs , à
z'jD, - Conspiration des Sophistes
» tout homme quelconque à qui j'ai promis foi ,
» obéissance, gratitude ou service.
» Je jure de révéler au nouveau chef que je » reconnois , tout ce que j'aurai vu , fait , lu , » entendu , appris ou deviné , et même de ré- » chercher et épier ce qui ne s'olTriroit pas à mes » yeux. Je jure d'iionorer VAqua toffana , comme » nn moyen sûr, prompt et nécessaire de purger » la terre par la mort ou par l'hébétation de ceux » qui cherchent à avilir la vérité ou à l'arracher » de mes mains. » ( V. la Loge Rouge dévoilée , p. 1 1 , et V Histoire de l'assassinat de Gustaçe III , Roi de Suède , sect. 4. )
A peine ce serment est-il prononcé , la même voix annonce à l'Initié , que dès ce moment il est aflranchi de tous ceux qu'il a faits jusqu'alors à la patrie et aux lois, « Fuyez , ajoute-t-elle, la » tentation de révéler ce que vous avez entendu ; » car le tonnerre n'est pas plus prompt que le » couteau qui vous atteindra , quelque part que » vous soyez. »
i.oRcde Ainsi se modeloient les adeptes de cette Secte Sourdîère ^^^occ , née des délires de Swedenborg , et transportée successivement d'Angleterre , d'Avignon , de Lyon, à Paris. Dès l'année 1781 , il s'étoit formé dans cette dernière ville, rue de la Sonr* dière , un club tout composé de cette espèce d'Illuminés, au nombre i25 à i3o. Leur chef étoit encore ce Saçah-.tte de Lange , que nous avons vu si occupé de sa correspondance au comité des Amis- Réunis. Le fameux Comte de Saint-^Germain avoit aussi ses rendez-vous dans cette même Loge. Une dépuiation spéciale y appela Cagliostro. Ses mystères n'avoient été jusqu'alors que ceux d'un charlatan ; c'est ici qu'ils devinrent ceux d'un vrai conjuré. C'est dans cette Loge qu'il apprit à connoître la révolution , dout
i)E l'Impiété et de l*Anarchié. 27^ îl menaçoit la France avec son ton et totis ses jeux prophétiques, lorsque, sorti delà Bastille^ il reparut à Londres. C'est de là qu'il reçut sa mission , pour aller préparer sa révolution à Rome même. Un des adeptes , que la Loge de laSourdière lui avoit député , jadis directeur de la poste aux lettres à Besançon , étoit M. de Raymond ^ véritable enthousiaste , ayant la tête pleine de Swedenborg et de ses visions» C'est de lui qu'ont a su que cette Loge avoit dès lors près de 1 3o membres résidans à Paris , et plus de 1 5o voyageurs ou correspondans ; répandus sur la surface du globe ; qu'à l'instar du club d'Holbach , elle avoit aussi ses auteurs et ses imprimeurs , occupés à composer et à répandre par-tout ses productions révolutionnaires. ( a ) Secrétaire de cette même Loge , Diélrich y avoit réuni en sa personne toutes les espèces d'IUuminisme. Il avoit avec lui ce Concordet à qui il ne manquoit plus que les complots de Weishaupt à connoître , pour les embrasser tous j si pourtant il est Vrai que Diétrich n'en eût pas déjà fait le confrère de 'Weishaupt même. -~ Que le lecteur observe bien de quels membres se composoit cette Loge ! Nous aurons à y revenir un jour, pour expliquer de grandes horreurs^ Mais pénétrons encore dans de nouveaux antres maçonniques essentiels à connoître , pour voir toutes les sectes , causes de ces horreurs , se réunir en une seule , et ne plus former bientôt
(a) Toutes ers circonstances me sont connues par un Iiomme très-lie avec le directeur Raymond , mais que tous les efforts de celui-ci n'avoient pu entraîner dans ses mystères. Ce même homme dont l'honnêteté m'est bien connue , m'assure avoir vu les procès-verbaux de cette Loge , imprimés habituellement chez Clousier , rue de Sorbonne, mais en caractères si charii;és de signes eiàe figures hiéroglyphiques ^ que les, adeptes seul» pouvoient les lire.