CHAPITRE II
Des principaux Adeptes de Weishaupt , sous la première époque de Vllluininisme*
JJans cette légion de conjurés ou du moins de Frères enrôlés , dont Weisaupt , dès la troisième année de sonllluminisme, portoit le nombre à plus de mille , ( Ecrits origin. lett. 25. ) le plus remarquable est sans doute ce Xavier Zvfacli^
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que nous avons vu appelé l'adepte incompnralle» Il fut toujours aussi l'adepte intime* C'est à lui que sont adressées la plupart des lettres imp; mées sous le titre à' Ecrits originaux ; c'est à lui surtx)ut que sont écrites celles où Weishaupt dévoile ses mystères avec plus de confiance ; c'est enfm lui qui mérita de s'entendre dire par le Fondateur de la Secte : « Vous voilà dans un poste où il » n'est que moi seul au-dessus de vous. Vous êtes 5> élevé sur tous les autres Frères. Un vaste » champ s'ouvre à votre puissance et à voire » influence , si nos systèmes se propagent. » ( Id. lett. 2.']^ t. I.) Tant de laveur et de distinctions supposent bien des titres ; pour apprécier ceux de cet adepte favori ; il est un monument qui dispensera l'historien de toute autre recherche. Ce monument se trouve à la fin du premier volume des Ecrits Originaux , sous le titre de Tablettes de Danaûs, tracées par Ajax , en date du dernier Décembre 1776. Danaûs est \ci\(i\iien\\e.ii:noxx\ caractéristique donné à Zwach , encore simple Candidat. On n'en saurait douter , puisque , dès la première colonne des Tablettes , le Frères Danaûs est indiqué par son vrai nom. Ajax est 3ïassenhausen, qui joue le rôle de Frère Scrutateur.Si le t<d)leau qu'il trace n'est rien moins que flatté , on peut croire au moins qu'il n'exagère pas les défauts et les vices du Candidat , puisque ce Frère Scrutateur dit lui-même devoir à l'amitié la conquête qu'il a faite ; puisque tout glorieux de cette conquête , il conclut son tableau en présentant le Candidat comme un sage , qui a précisément tout ce qu'il faut pour être admis dans rOrdre. Ce monument nous fait d'abord connoître à quel point Weishaupt, dans les premiers jours de son llluminisme , avoit déjà porté l'art de ses Scrutateurs j nous y voyons de plus , par le por-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 29 trait de son intime adepte, tout ce que nous pouvons augurer des conjurés qu'il jugeoit le plus dignes d^entrer dans ses confidences. Lisons donc ces tablettes; triomphons des dégoûts qu'éprouve l'ame honnête à tirer de leur obscurité de vils et méprisaliies conjurés , qui n'ont de remarquables que leurs vices et leurs prétentions au titre de sages. Copions ce portrait , le modèle de ceux que la Secte ex'\"e des Frères qui lui présentent des Candidats. Il suifiroit pour dire au peuple de quel tas de libertins , de vils bandits sans mœurs , il est dupe dans ses révolutions.
Les tablettes qui vont apprendre à Welshaupt Tablean ce que c'est que ce Candidat , dont il doit faire z^"}"" le Caton de l'Ordre , sont divisées en dix - sept tracé par colonnes , distinguées par autant de différens j^'^^^^^^^^ titres. Sous les unes se trouvent le nom, l'âge, la dignité civile , le signalement , le caractère phisique et moral du Candidat; sous les autres, le genre d'étude auquel il s'est adonné , les services que l'Ordre peut en attendre. D'autres encore sont destinées à marquer successivement les progrès qu'il aura faits , les grades qu'il aura reçus 5 les manuscrits ou livres secrets qu'on lui aura confiés , les contributions qu'il aura payées. D'autres enfin désignent ses amis , ses protecteurs, ses ennemis , les personnes avec qui il est en correspondance.
Au-dessous de ces colonnes est un second tableau , ayant aussi ses divisions , que le Frère Scrutateur a remplies de ses observations sur la famille , et spécialement sur le caractère des père et mère du Candidat.
i.*^^® Colonne» « D'après ces deux tableaux , » François - Xavier Zwach , fds de Philippe » Zwach , Commissaire de la Chambre des » Comptes , est né à Ratisboime. Au moment
3o Conspiration des Sophistes » de son insinuation , c'est-à-dire , le 29 Mat » 1776 , il se trouve Agé de 20 ans , et a » terminé son cours de collège. »
2.,^ Colonne ; signalement du Candidat» « A » cet âge , la taille de Zwach est d'environ » cinq pieds. Tout son corps maigri par la » débauche , tourne au tempérament mélanco- » lique. ( Der ganze bau seines durch débauche » mager gewordenen hœrper inclinirt nun zum » melancholischen tempérament, ) l^es yeux » d'un gris sâ\e,Joibles et languissans ; le teint yt pâle et blême ; santé chancelante et altérée par 5> de fréquentes maladies — nez alongé, crochu , » nez d'aigle , — cheveux clair-bruns , -- marche » précipitée , — le regard habituellement penché w vers la terre , ■— au-dessous du nez , et de » chaque côté de la bouche , une verrue. »
3.® Colonne ; caractère moral , religion , conscience. Ici nous lisons : « Le cœur sensible, » extraordinairement philantropique ; stoïque » dans ses jours de mélancolie ; du reste ami » vrai , circonspect , réservé , extrêmement secret ; » — parlant souvent de lui - même avantageuse- » ment, — envieux à l'aspect des perfections des » autres ; — voluptueux ; cherchant à se per- » fectionner ; —très-peu fait pour la grande com- » pagnie ; colère et emporte , prompt à s'appaiser ; » — disant volontiers ses opinions secrètes , » quand on a la précaution de le louer en le » contredisant ; — aimant les nouveautés ; — » sur la religion et la conscience , bien éloigné » des opinions communes ; pensant précisément » comme il le faut pour notre Ordre. >>
4.® Colonne ; études Javorites , services qu'il peut rendre. « Plus spécialement adonné à la phij> losophie ; ayant cependant des connoissances ^ sur la jurisprudence j — parlant très-comam-
DE l'Impiété et Î)e l'Anarchie. 3i
» ment Français et Italien ; cherchant actuelle- « ment à entrer dans les bureaux de la corres-i î> pondance ; — niaitre parfait dans Vart de se » contrefaire et de dissimuler ; bon pour noire y> Ordre f comme spécialement jaloux d'apprendre » à connoître les hommes. »
5.® Colonne ; amis , correspondance , soictés. Ici le Frère Scrutateur nomme cinq à six personnes amies du Candidat ; de leur nombre sont un certain Sauer , et un nommé Berger , que l'on voit bientôt entrer dans la liste des Illuminés.
Sous les trois colonnes suivantes , sont simplement le nom du Frère Ajax , comme Enrôieur , le jour auquel le Candidat a été insinué , et celui de sa réception.
9.® Colonne ; manière de gagner et de conduire le Candidat y et s'il cotinoit d'autres Ordres secrets ? Ici on voit que « Zwach éloit déjà » lié à d'autres sociétés secrètes , ce qui a rendu » sa conquête un peu plus difficile. L'étroite » amitié qui règne entre nous , ajoute l'EnrôIeur, » et sur-tout l'attention que j'ai eue de prendre r l'air , le ton mystérieux , m'ont applani les » voies. A présent il montre une grande ardeur » et beaucoup de zèle pour l'Ordre. »
10.® Colonne ; passions dominantes. Celles du Frère Zwach, marquées par le Frère Scrutateur , » sont rendues en ces termes : « Orgueil , amour » de la gloire , probité , bile chaude , et un pen- » chant extraordinaire pour le mystère ; — grande » habitude à parler de lui-même et de ses per- » fections. «
La onzième Colonne nous dit que le Candidat avoit reçu un pensum, à remplir ou un discours à faire , et qui devoit être terminé le 26 Avril 1778. La douzième marquoil la fortune, 1("S revenus du Candidat ; l'éditeur a laissé ici le
Zz Conspiration des Sophistes chiffre en blanc. Par les deux suivantes on volt que le jour assigné à Zwacli , pour sa contribution , est le 2.cf Mai 1777, le i^'^ Avril pour l'année d'après ; que le 19 Juillet 1776 , il avoit déjà envoyé un ducat de Hollande , et ensuite deux livres de Chimie. Celle ou lEnrôleur écrit les progrès de son C.mdidat , marque par les numéros i , 2 , 4 ^t 9 , les livres secrets qu'on lui a fait lire '^ les ordres simplement numérotés aussi qu'il a reçus , aussi bien que la permission d'enrôler d'autres Frères. Comme cette colonne est réservée pour marquer les progrès successifs du Candidat , le Frère enrôleur arrive au moment oii Zwach a reçu toutes les connoissances nécessaires pour être admis dans l'Ordre ; et alors il décide qu'il est temps de lui en donner de plus essentielles , de l'civancer à d'autres grades. J'aurois moins insisté sur ces tablettes , si je n'avois cru devoir présenter une fois au moins, dans ces Mémoires , le modèle un peu détaillé de cette inquisition , dont riUuminisme fait dépendre si spécialement le choix de ces adeptes et le succès de ses complots, {a)
(a) Bien des lecteurs ponrroient être curieux: du second tnbleau qui acconipague celui du Candidat j en \oici donc l'essentiel : 11 contient dix colonnes , sous lesquelles on trouve les noms et dignités des parens de ZAvach , l'e'tat de leurs enfans , de leurs fortune , leurs allies , leurs amis , ennemis , leurs sociétés ordinaires, sur-tout l'éducation qu'ils avoient eux-mêmes reçue , et leur caractère moral , appelé leur côté fort et leur côté foible. L'Editeur a encore jugé à propos de laisser ici quelques articles en blanc. Les deux moins morcelés sont, celui de V éducation ^ celui du côté fort et foible. Suivant le Frère Scrutateur, le père et la mère de Zwach n'ont eu qu'une éducation à la vieille mode , qui ne vaut pas grand' chose ; les passions du père, ou bien son côté fort et son côté foible , sont rendus de la manière suivante : « Jaloux de son honneur, honnête , zélé pour
Hepreïiuiis
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 33 Reprenons à présent les principaux traits de ce tableau. Que montre-t-il dans Zwach ? Débauche immodérée , fatuité extrême , jalousie , dissimulation , noire mélancolie. C'en est là bien plus qu'il n'en faudroit pour le bannir de toute société honnête ; mais il pense déjà comme il le faut à Weishaupt , en fait de religion et de conscience , c'est-à-dire , il n'est qu'un franc Athée ; il a de plus pour le secret et pour les nouveautés tout cet amour qu'il faut aux conjurés révolutionnaires. 11 est un de ces phi- Iqntropes qui ne disent aimer le genre humain , que pour détester les lois qui le gouvernent ; c'en est là plus qu'il n'en faut pour racheter auprès de la Secte tous les vices du Candidat : c'en fut assez pour faire de Xavier Zwach l'adepte favori.
Cependant les leçons du Frère Insinuant , jointes à cette noire mélancolie qui dominoit le nouveau Candidat , faillirent à priver l'Illuminisme de tous les services qu'il pouvoit en
» les devoirs de son emploi j en apparence dur envers » ses inférieurs, mais au fond les aimant à l'excès; » parlant à tout le monde en maître et en pédant j dans » sa conduite et ses discours , d'une franchise impolî- » tique ; secret et me'nager jusques à se laisser manquer » lui-même pour son Prince j le servant avec zèle, sans » e'gards pour les petits ou grands , même au danger de » perdre ses amis; sensible, compatissant, mystérieux, » officieux , fier de son expérience ; ayant l'oeil à toutes » ses affaires , etc. »
Quant h la mère , « c'est une bonne femme de ménage i » najant des jeux que pour son cher enfant Xavier » Zwach y etc.» Bien des choses encore ont été supprimées dails cette partie du tableau ; mais les parens de tout Illuminé y en verront assez , pour savoir comment ils sont dépeints par les Frères Scrutateurs , et à quel point la Secte a soin de pénétrer dans leur intérieur, de s'Instruire de toutes leurs affaires.
ToMJE IV. q
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attendre. Parmi ces leçons , il en est une dont l'objet spécial est d'apprendre aux Novices même à mépriser la mort , et à se la donner plutôt que de trahir leurs maîtres. Cette leçon est celle que Weishaupt réduisoit à ces mots : patet exilas , c'est-à-dire, la porte de la vie à la mort est ouverte , et peut sortir qui veut , sur-tout quiconque ne se trouve pas bien dans ce monde. C'est la même leçon que les décrets des Jacobins ont rendue en ces termes : La mort ïiest qu'un sommeil éternel. Plein de ce principe et fatigué de son existence , le novice Zwach se persuada qu'il mourroit en sage , s'il mouroit de sa propre main. Il rédigea ce qu'il appelle ses pensées sur le suicide. Ce sont les pensées d'un athée , que ses vices ont rendu malheureux, que son impiété a rendu fou. {V, écrits orig, t. i , sect. 20. ) Il fit son testament , et se mit à écrire au Frère Ajax la lettre suivante ;
o Munich, le 3o Octobre 1777. — Ami , je » m'en vais , c'est le meilleur parti que j'aie à » prendre. Porte-toi bien , ne doute pas de ma » probité , n'en laisse pas douter les autres. Con- » firme les sages dans le jugement qu'ils vont » porter de ma mort ; regarde avec pitié ceux » qui la blâmeront. Sois honnête homme ; souv> viens-toi de moi , et ne me laisse pas oublier » par le petit nombre de nos bons amis. Garde- » toi de me plaindre. » Si^né Zwach.
Le Post scriptum léguoit un anneau , pour souvenir, au Frère Ajax, et le prioit défaire parvenir aux Frères une seconde lettre , adressée à tout l'Ordre Illuminé. « Et vous aussi , Frères , )i je vous salue pour la dernière fois , . disoit yt ici Zwach , je vous remercie de vos intentions ?>, sur moi. Je vous jure que j'en élois digne ;
DE lImpiété et de l'Anarchie. 3S » je vous lô jtire sur mon honneur , le seul « bien que je possède , le seul sacré pour moi* » Honorez ma cendre de votre souvenir ; bé^ » nissez-la , tandis que la superstition me mau^ »> dira. Eclairez-vous mutuellement ; travaillez » à rendre le genre humain heureux ; estimes » la vertu , et récompensez-la ; punissez le » crime ; voyez avec pitié les fautes de l'hu- » manité. Sur le bord de sa fosse , y descen- » dant avec réflexion , et choisissant la mort » par conviction , par démonstraiion , la choisi sissant pour son bonheur ; c'est ainsi que » vous fait ses adieux votre Frère et ami , » Zwach. » ( Ibid. )
C'en étoit fait pour rilluminisme de l'adepte favori , si cette résolution avoit été aussi constante qu'elle étoit sérieuse. On ne sait ce qui vint la changer ; mais Zwach choisit de vivre et aujourd'hui encore , poursuivant les complots de la Secte , il a trouvé son protecteur. Comme Weishaupt auprès de son A. S. le Duc de Saxe-Gotha , il vit sous les auspices et Conseiller intime du Sérénissime Prince de Salm-Kyrbourg ; et il est son agent ordinaire à AVetzlar , auprès de la Chambre Impériale. Au moment oii j'écris , il joue un rôle plus important encore pour son Prince et pour ceux de l'Empire. Au milieu de tous leurs Députés , et Député lui - même pour la maison de Salm-Kyrbonrg , ayant pour Secrétaire et pour confrère de* son Illuminisme , le Sieur d'Ambmann , citoyen de Darmstadt , il traite au Congrès de Rastadt de la paix à conclure avec les adeptes de son Illuminisme triomplvmt dans Paris. L'histoire aura sans doute un jour à dire avec quel art il sut y combiner les intéiéts de sa Secte avec ceux des puissances , et avec ses seiHiens de les détruire toutes. Reve-
36 CoNSl^lRAtlÔN DES SOPHISTES
nons au moment où Xavier Zwach ne croyoh pas encoce que le crédit des Frères lui préparât ces hautes destinées , et lui valût l'honueur de décider celles des Souverains.
Les pensées sur le suicide ne furent pas perdues , au moins pour la belle-sœur du Candidat. Pleine de ces pensées , elle chercha la mort, et se précipita du haut d'une tour. ( Ibid» note» ) Quant à lui , en choisissant de vivre , oliensé du long noviciat que lui faisoit subir le Frère Ajax , il s'adressa directement à yV eishaupt, qui, le prenant alors sous sa direction , commença par lui dire qu'Ajax l'avoit trompé , en laissant ignorer aux Frères la lettre qu'il leur avoit écrite. Puisquil vous a trompé , ajoutoit l'instruction , trompez-le vous-même*
En doimant le précepte , Weishaupt indiquoit la manière. Il établissoit Zwach inspecteur de celui-là même qui croyoit encore l'inspecter. ( Letl» I . à Philip. Strozzi. ) Zwach sut prouver alors que son Insinuant ne s'étoit pas trompé en le donnant pour maître parfait dans Vart de se contrefaire ; car , devenu dès-lors le premier confident de Spartacus , et bientôt admis aux mystères de l'Ordre , il n'en continua pas moins à jouer auprès de son premier Enroleur le rôle de Novice. Il étoit déjà au plus haut des grades ; il étoit non-seulement Aréopagile, mais Supérieur même des Aréopagites ; il étoit dans une continuelle correspondance avec \'Veishaupt ; et Ajax continuoit à le regarder comme son écolier ; il imaginoit même lui faire ime grande faveur , en lui montrant des lettres de "Weishaupt , que le prétendu Novice avoit déjà lues avant de les lui faire parvenir , comme il en avoit la commission de "Weishaupt même.
Ce rôle de Zwach ^ dupant son Enroleur, et
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 5/ inspectant celui qui croyoit l'inspecter , explique seul la différence qui se trouve entre les tablettes tracées par Ajax , et la liste des premiers adeptes que l'on trouve dans les Ecrits originaux. ( T.pr. s. 4.) Là , Ajax croit Xavier Zwach encore simple aspirant , jusques au 29 Mai 1 778; et ici, le prétendu Novice est déjà Aréopagite sous le nom de Caton , le 22 Février de la même année ; et peu de mois après il n'a plus au-dessus de lui que Spartacus. {Idem. lett. 27. ) Jamais Frère Enrôleur ne fut mieux supplanté par son Novice.
Les divers noms sous lesquels se montre ce Novice dans les Ecrits originaux , ont fait naître une difficulté qui déjà embarrasse certains Lecteurs ; mais la prédilection toujours croissante de Weishaupt suffit encore pour résoudre l'énigme.
Weisliaupt avoit d'abord donné à Zwach le nom insignifiant de Z)a?zaiZ5; dè^ qu'il connut sa haine pour les Rois , il changea ce nom en celui de Philippe Strozzi ; de ce fameux conjuré Florentin , qui avoit assassiné Alexandre Médicis , et qui 5 pris ensuite les armes à la main contre son Souverain, s'enfonça un poignard dans le sein, en prononçant ce vers dicté par toutes les fureurs de la vengeance :
Exoriare allquis nostils ex ossibas ultor.
Le suicide manqué de Zwach n'en parut pas moins honorable à Weishaupt; il crut alors devoir en faire le Caton de la Secte. C'est sous ce dernier nom que Zwach devint à Munich le principal agent des Illuminés , l'adepte favori du Fondateur. Ce qui favorisa toujours leur intimité , fut cette espèce de sympathie qui se trouve entre les méchans comme entre les démons , et qui les fait toujours concoiurir au même but , quand il s'agit de nuire.
38 Conspiration dks Sophistes
Sans avoir pour le mal le génie de YV'eishaiipt, ÎZwach en avoit au moins toute la volonté. Dès son entrée dans l'Ordre , pour son premier essai , il se donna pour un parfait athée. ( V, dise, sur les Sociétés , Ecrits orig. t. i , sect, 22. ) Dèslors il annonce toute sa haine contre les Souverains et tonte son admiration pour le peuple qui brise le joug de ses prétendus tyrans. ( V, ses pensées sur le suicide. ) On voit bien quelques-uns des premiers adeptes de rilluminisme s'étonner de l'immensité des forfaits et des désastres que Weishaupt prépare à l'univers ; il lui faut quelquefois auprès de ceux-là des ménagemens ; il faut qu'il les prépare, qu'il les dispose, qu'il réponde à leurs réclamations ; son Caton est toujours prêt à tout ; il est toujours au niveau des mystères , à mesure que Weishaupt en déroule le code, il ne lui laisse jamais que l'invention,
A cette sympathie d'impiété et de scélératesse s'unit encore la profonde politique de AVeishaupt. Il lui faut un sénat de conjurés ; mais dans ce sénat , ce sont des agens et non pas des égaux qu'il voudroit se donner. Pour régner plus efficacement sur cet Aréopage , il ne veut pas l'avoir auprès de sa personne ; il sait trop bien que dans les sociétés secrètes, plus le despote s'enfonce dans son mystérieux sanctuaire , plus ses ordres sont révérés des Frères. Si malgré cette espèce d'invisibilité 011 il se tient , l'empire qu'il exerce sur ses Aréopagites doit encore exciter leur jalousie , il aura du moins auprès d'eux et à leur tête , ce Caton qui lui doit tout ce qu*il est dans l'Ordre, et dont tout l'intérêt sera de maintenir celui dont il tient lui-même toute son autorité. C'est pour cela qu'on voit Weishaupt faire tant d'ellorts pour le maintenir dans son parti , et descendre avec lui jusqu'à ces prières : Soutenez-moi donc ,
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 39 disposez donc les choses et les esprits , pour que mes dispositions soient reçues. ( Voyez sur-tout t* I , lett» 55. )
Weishaupt fut peu trompé dans cet espoir. Lors des dissensions que son despotisme fit naître entre lui et ses Aréopagites , ce fut presque toujours par Zwach qu'il vint à bout de les gagner, de ranimer leur zèle pour ses complots et leur respect pour sa personne. Ce fut sur-tout à lui que l'Illuminisme dut tout ses succès dans Munich; Galon y jouoit si bien , si efficacement le personnage d'Enrôleur , que Weishaupt fut obligé , plus d'une fois , de réprimer cette ardeur. Il a voit besoin de lui pour le gouvernement de l'Ordre ; il s'en fit même aider pour la rédaction de diverses parties de son code. En un mot , le résultat de leur correspondance est que Weishaupt n'eut pas un seul Aréopagite , qui entrât mieux que Zwach dans toutes ses vues, et qui jouit.plus justement de toute sa confiance. ( Voyez toutes les lett» à Caton dans les Ecrits orig, )
11 n'en eut pas un seul qui, tout en conspirant contre son Prince , sa patrie et toute société , aiîectât et prît mieux tous les airs d'un serviteur zélé pour son Prince , pour sa patrie et la société. Au milieu de tout ce qu'il faisoit pour les complots de son Illuminisme , Xavier Zwach réussit à se faire nommer Conseiller de la Cour , Conseiller de la Régence, aux appointemens de çingt mille florins. Enchanté de la promotion de son adepte, Weishaupt se hâta de lui écrire : « Recevez mes » félicitations sur la nouvelle dignité. Je voudrois » que tous mes Aréopagites fussent aussi Con^ » selliers intimes avec vingt mille livres d'appoin- » temens ; mais je voudrois encore plus , que leur » emploi exigeât peii de temps et de travail. Il » leur en resteioit davantage pour le grand objet. »,
'4o Conspiration des Sophistes
(^Idem, t. 2, lett. 2.) La lettre qui portoit ce compliment est précisément une de celles où "Weishaupt donnoit à ses Aréopagites le plus de détails sur la marche et le succès de sa conspiration.
Marias ^^ sccond personnage de cet Aréopage fut un 011 certain Hertel , Prêtre Catholique, appelé Marins
VLcvLïT P'^ï" ^^s Illuminés. C'est de lui que Weishaupt écrivoit à Xavier Zwach : « Notre Marius est » réservé au suprême degré. Dans la plupart des » affaires , il marche en tutioriste. Sur les objets » religieux , jncnageons safoiblesse. Son esto- '» mac IL est pas encore capable de digérer des » morceaux un peu durs. Sur tout le reste fiez- » vous à lui. Ne le chargez pas de travail , jus- » qu'à ce que l'usage lui donne de la facilité et » qu'il prenne du goût pour la chose. S'il est une y> fois bien stylé, il pourra nous rendre de grands » services. » ( Ecrits orig. t. 1 , lett, 7 à Caton , du 2.-1 Mars 1778. )
Malgré ce prétendu tuliorisme , Hertel , s'étoit laissé entraîner dans tous les dangers des sociétés occultes , et il y succomba. Pour tirer parti de cette conscience qu'il apportoit dans l'Ordre , Weishaupt le fit d'abord caissier, en le chargeant de réparer par son économie les larcins d'Ajax. Le Marius Illuminé remplit constamment cette commission , à la satisfaction du Fondateur. Les Frères conjurés le recompensèrent de sa fidélité , en lui procurant à Munich un Canonicat , par des intrigues qu'il admire lui-même et dont il promet de divertir Calon , mais dont il n'ose confier le récit au papier. ( Foyez lett. de Marius à Caton , 3 A'op'. 1780.) Au moment où il prit possession de son Canonicat, ces idées religieuses qu'il avoit d'abord fallu tant ménager , s'étoient évanouies. Il se dépeint alors lui-même passant de ses fonc-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 4i lions religieuses aux Clubs illuminés , se faisant investir publiquement d'un bénéfice ecclésiastique , et s'applaudissant en secret des services qu'il vient de rendre aux Frères conjurés contre l'Eglise ; services qu'il appelle encore trop irïiportans pour oser les dévoiler par écrit ; ( ihid. ) services cependant qu'il est aisé de deviner, quand on le voit plus qu'aucun autre adepte , partager avec Zwach les confidences de \Veisliaupt. Dans la correspondance de celui-ci , il est une foule de lettres qui leur sont adressées en commun. Il est sur-tout des instructions spéciales et provisoires, adressées aux Aréopagites ; et dans ces instructions , ce n'est plus le consciencieux, c'est l'apostat Hertelqui doit, après Zwach, tenir le premier rang , jouer le premier rôle. ( f^oyez sur-tout les instructions pour Gaton , Marins et Scipion. Id, t. I , sect. IX. ) C'est lui sur-tout , c'est ce malheureux Prêtre , qui semble avoir été chargé plus spécialement du soin de fournir aux bibliothèques secrètes de l'Ordre , d'acheter ou de voler pour elles tout ce qui devoit en faire des arsenaux d'impiété, de corruption et de révolte. ( ^oy. idem. t. I , lett. 46 , /. 2 , lett. 3 , etc. ) Enfin c'est lui que Spartacus trouva parmi les Frères , le plus digne d'entrer dans la confidence du monstrueux infanticide que nous l'avons vu méditer , et c'est lui qui le sert dans cet affreux secret de manière à mériter ses remercîmens. ( /^Z. t. 2, lett. 3 et 4- )
Mieux encore que cet infâme Prêtre , le mé- Troîsièdecin Baader nous montre de quels hommes se '^l'i^ir" composoit cet étrange Aréopage. Il n'est pas aise Baa. encore dans l'Ordre , et on le voit offrir les plus '^''''' atroces services de son art ; il est ce trop fameux adepte que "Weishaupt désignoit sous le nom de Celse , en parlant à Hertel de l'homme qui lui avoit promis de l'aider à conserver son Uoruieur par le
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plus révoltant des forfaits. ( Voy. t. 3 de ces Mém» chap. I. ) C'est sans doute à ses offres que sont dus Tempressement avec lequel on voit Weishaupt le rechercher , et les dispenses qu'il lui prépare, lorsqu'il écrit à Zwach : « Si je réussissois » à enrôler le médecin Baader , dites-moi d'avance » quel droit nous pourrions lui donner parmi nos » Aréopagites. Car , sans cela , sans quelque dis- » pense particulière , nous ne le mettrions pas en » activité. » ( T. i , lett. 29, 3o Dec. 1 778.) Cette lettre fut bientôt suivie d'une autre , par laquelle on voit encore mieux le prix que VYeishauplattachoit à cette conquête, et toutes les intrigues qu'il mil en jeu pour se l'assurer. « Pour venir à bout » de mon plan dans Athènes ( dans Munich ) , » écrit-il à ses Athéniens Bavarois , j'ai encore » besoin de deux hommes , l'un Noble et Faiirre » Médecin, Le zèle de Caton nous sert pour l'uu » et l'autre, et va nous procurer ainsi ce qui nous » manque. Le Comte S. . . . (Saviolijque ce Caton » vient d'enrôler ) s'appellera Brutus. C'est une » des plus importantes prises que nous puissions » faire dans Athènes. Voici la manière de pro- » céder que vous aurez à suivre à son égard. Que » Caton continue avec lui comme il a commencé , » et qu'il cherche à s'assurer de son silence. Cela » fait , qu'il lise nos statuts réformés , et lui de- « mande s'il croit la chose utile et bonne. Brutus » a-t-il dit oui ? Caton demandera encore au » Comte s'il veut nous seconder dans nos travaux. » Ensuite il lui dira que , vu les importans ser- » vices qu'il peut rendre à notre société , en nous » prêtant son nom, nous serons moins sévères à » son égard pour les épreuves ; que nous nous » hâterons de l'admettre aux plus profonds de nos » secrets ; que seulement on exigera , pour préli- » minaire , qu'il nous livre Baader ou bien quel-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 43 » qu'autre ; que nous savons très-bien qu'il ne » faut pas le surcharger de travaux ; que c'est » pour cela qu'on le dispense des exercices près- » crits par nos statuts ; qu'il n'en fera que ce qu'il » voudra bien ; que nous l'avons choisi spéciale- » ment pour nous aider dans le goui^ernement » de l'Ordre. S'il nous livre Bander , celui-ci » jouira de la même dispense , qui ne sera plus » accordée à personne dans Athènes. Vous lirez » au Comte le Grade Minerçal et tout ce qui » précède. S'il montre pour la chose du goût » et de l'activité, vous lui lirez aussi les statuts » du Grade Illuminé; et lorsqu'enlin il vous aura » assuré de son zèle , lorsqu'à force de nous eu- » rôler du monde , il sera absolument lié à nous , » vous pourrez lui dévoiler le tout , ainsi qu'à » Baader. » ( Tom. i , lett. 33, 1 1 Dec. 1778.)
Soit que les Frères de Munich eussent déjà prévenu toute cette marche , soit qu'ils y eussent suppléé par tout autre moyen , les vœux de "\Veishaupt sur Baader se trouvèrent remplis en peu de temps. Car on le voit inscrit sur la liste des Aréopagites , dès le i3 Décembre 1778, trois jours après la lettre que nous venons de lire. Dans le reste de la correspondance illuminée , son nom est toujours mis au nombre des adeptes les plus actifs , le plus profondément entrés dans les mystères. ( Voyez sur-tout t. 2, , lett. 1 3 de Spartacus à Celse. )
Un nouveau motif de cet empressement pour enrôler Baader , étoit que celui-ci , donnant à Munich des leçons publiques, y pouvoit aisément jouer auprès des jeunes étudians en Médecine, le rôle que Weishaupt jouoit si efficacement auprès ^ des eieves du même âge , étudiant le Droit a In- ^^ /^y^^^ golstadt. Le même motif l'avoit rendu également P='c'l'' ardent à enrôler Berger , Professeur à Munich , Berge"?
44 Conspiration des Sophistes
mais Je ne sais de quelle faculté. Celui-ci est connu dans l'Ordre sous le nom de Scipion ; il fut inscrit au nombre des Aréopagites , le 8 Juillet de la même année. Franc-Maçon avant que d'être Illuminé , il conserva quelque temps pour ses premières Loges une prédilection qui lui fit désirer son congé. Cette préférence outrageoit "W^eisliaupt ; sans paroître vouloir retenir le Frère dégoûté , et ne pouvant encore user de menaces , il ordonna à Zwach de lui déclarer , au nom de V Ordre ^ toute la liberté qu'on lui laissoit de suivre son penchant ; mais dans la même lettre , il réunit tout ce qu'il falloit lui faire entendre sous maia , tout ce qu'il falloit sur-tout lui dire de la prééminence et des avantages de l'Illuminisme sur la simple Franc-Maçonnerie. Le Professeur Berger fut si bien persuadé , que pour lui donner la préférence sur tous les autres Aréopagites ; "Weishaupt , dans la suite , n'exigeoit de sa part quun peu plus d'acliviié. ( Voyez t. i , lett. 46 et 58. ) CSnquîè- l[ s'en faut bien que l'Illuminisme eût jamais Mgite , ce défaut d'activité à reprocher à son Coriolan , CoMoian c'est-à-dire, à un marchand Hambourgeois retiré "^q' à Munich , sous le nom de Troponero, Lorsque celui-ci fut enrôlé parmi les Frères , il n'occupoit point encore ce poste , dans lequel "Weishaupt trouvoit tant d'avantage pour la propagation de ses complots. L'idée d'en faire aussi un professeur de son métier , étoit venue à Zwach ; il l'écrivit à Spartacus ; celui-ci répondit : « C'est une chose » très-bien vue, et pour lui et pour nous , que » de faire de Coriolan un professeur de finance» y> Faites seulement tous vos eflbrts pour lui pro- » curer des élèves. Cest une bonne occasion de » gagner les jeunes gens. Vous ne feriez pas » mal vous-même de vous mettre au nombre de » ses écoliers pour en attirer d'autres. » ( Idem,
Iflt* 3 à Caton, ) Je ne sais pas si Zwach fut bien jaloux de quitter son Aréopage pour aller se remettre sur les bancs , mais ce que les archives d« rilluminisme ne laissent pas douteux , ce sont les grands services qu'il reçut de ce Coriolan* W^eisliaupt fait bien des fois 1 eloge de cet adepte. On voit sur-tout qu'il se servoit de lui pour rendre les réceptions plus imposantes. Coriolan apportoit dans ces cérémonies tou le la gravité du Vénérable de la Loge ; les jeunes élèves sous cette gravité , ne soupçonnoient pas même les arrières-mystères de Rose-Croix , bien moins encore ceux du nouvel Illuminisme.
Vers cette même époque , se trouvent parmi ^.^ s^pti^. les Aréopagites les deux premiers Illuminés titrés "le Areoqae "W'eishaupt ait admis dans ses derniers secrets, Annibâi L'un étoit le Baron de Bassus , et l'autre le ^^ ^a^oa Marquis de Constanza. Celui-là eut pour carac- Diomède téristique le nom à' Jnnibal , çl ce\m-£\ le nom onMarde Diomède. C'est sans doute un phénomène bien Consianétrange dans l'ordre moral, que des Barons et des ^• Marquis illuminés; que des hommes à qui ce titre seul rappelle à chaque instant , combien il est intéressant pour eux de maintenir et les propriétés et l'ordre social , s'enfoncent cependant dans la plus formidable des conspirations , ourdies contre les propriétés et l'ordre social; mais qu'on n'oublie ni les embûches du code de ^Veishaupt, ni l'art avec lequel il sait les ménager. Quoi qu'il en soit, les faits et les archives de rilluminisme , les lettres, les apologies même de ces frères titrés , parlent plus haut que toutes les objections. Ce Baron de Bassus , dans sa prétendue justification , convient que c'est lui-même qui est désigné sous le nom à'Annibal { P. 6* ) et les lettres de ce même Annibaî \e montrent non -seulement illuminé , mais faisant les fonctions d'Apôtre Illuminé ,
'46 Conspiration des Sophistes
rendant compte aux Frères des succès de son apostolat à Botzen dans le Tirol , se glorifiant des acquisitions importantes qu'il a déjà faites dans cette ville , se vantant d'3^ avoir enrôlé et rempli d'enthousiasme pour les Illumines, le Président ^ le Vice-Président , les principaux Conseillers du, Goui^ernement , le grand Maître des postes, (Id. t. I , sect. XLV. ) D'autres lettres bientôt nous montrent ce même Annibal ou Baron de Bassus, passant en Italie ; à Milan , ajoutant à ses conquêtes son excellence le Comte W. . . . Ministre Impérial; en méditant bien d'autres à Paçie , parmi les Professeurs de l' Universités et demandant enfin que l'on ajoute à la géographie de lOrdre , pour ajouter à son apostolat. ( Idem. t. 2 , sect, IV , lett, 1 et 2,)
Quant au Frère Diomède ou au Marquis illuminé , Marquis de Conslanza , ce sont encore ses lettres qui nous montrent l'enthousiaste élève de Weishaupt. Dans ce fondateur de la Secte et de tous ses complots , à quelques faiblesses insigni^ fiantes , à quelques défauts près , il a cru voir le plus parfait , le plus profond , le plus extraordinaire des humains. Les heures qu'il a eu le bonheur de passer avec lui sont des heures trop courtes ; mais elles ont suffi pour le remplir de zèle , et il court l'exercer, tantôt à Deux-Ponts , tantôt à Nauplis ou Straubing , et tantôt à Munich. II y court , tout rempli de ces ruses qui doivent persuader aux candidats qu'on ne pense pas même à abuser de leur crédulité. Il y court , pénétré de toute la morale de Weishaupt , et prêt a l'exercer , pour venger la Secte d'un homme qui sans doute commençoit à dévoiler le complot des mystères. Il ne craint point d'écrire au Frère Intime , en parlant du faux Frère : « Ah le gueux ! » Ne pourroit-on pas , ou pour mieux dire , seroit-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 47
t) ce donc un crime d'envoyer dans l'autre monde )i un démon de cette espèce ? O der schurke ! » Kœnnte man nicht , oder um besser zu sagen , » wœre es nicht erlaubt , so einen Teuftl in die » and ère welt zu scJiicken. » ( Ecrits orig. t. 1 , sect. XLIY , lett. i et 2. )
Ni les écrits originaux , ni mes correspondances ^"^'• ne m'apprennent quels sont les vrais titres de pagucs. l'Aréopagite Solon. On ne le voit point jouer un grand rôle dans les fastes de l'Ordre. Son vrai nom est Micht ; il portoit l'habit ecclésiastique à FreysingLie. Heureux encore, si c'est là ce qui dans la suite semble le rendre à peu près nul pour Weishaupt. Sous le nom à'Alcibiade , se trouve sur la même liste le sieur Hoheneicher , que sa qualité de conjuré au Sénat de Weishaupt n'empêche pas de prendre place au Sénat de Freysingue 5 en qualité de Conseiller.
L'onzième de ces Aréopagites , est le Baron de Schrœchenstein ; son nom de guerre est Mahomet, Nous le verrons bientôt présider à des Provinces entières de l'Illnminisme.
Peu de jours après ce Mahomet, se trouve initié nn nouvel Aréopagite,sousIenom de Germanicus. Ne pouvant découvrir son vrai nom , je ne me livre point à de simples conjectures {a). Cette même époque nous ofïVe d'ailleurs , parmi les simples initiés aux premiers grades, un assez grand nombre de Frères importans. Tel est par exemple ce Magistrat d'Eichstadt appelé i ,ang , et suriiommé dans l'Ordre Tamerlan. Tel est encore le
(a) Pour savoir le vrai nom des adeptes il suffit assez souvent de combiner leurs lettres, celles sur- tout où Weishaupt annonce le nom qu'il donne aux candidats; avec ce qu'il en dit ensuite sous ce dernier nom. Les journaux , les e'crits allemands et mes correspondance? m'en ont fait connoître bieij d'autres , sur lesquels il a'est pas le moindre doute.
'48 CONSPIRATTON DES SOPHISTES
secrétaire intime appelé Geiser, Je ne sais point le nom caractéristique de celui-ci ; mais la lettre de Weishaiipl sur l'acquisition qu'il a faite de ce Frère , nous dit tout l'intérêt qu'il attaclioit à des prises de cette espèce , et tout le parti qu'il savoit en tirer pour accréditer son Illuminisme.
Cette lettre est du lo Juin 1778. On peut observer en passant , qu'elle est , dans les Ecrits originaux , la première datée dans le style de l'Ere Persane , du 10 Chardard 1148. «L'acquisition » du secrétaire irrtime Geiser^ y dit W^eishaupt à y> son cher Caton , est un événement si utile pour » nous, que nos aiïaires vont en prendre une ^ tournure toute autre. Elle fait sur-tout dispa- » roître cette apparence beaucoup trop forte de » nouveauté. C'est pour cela qu'il faut nous en )> féliciter , vous et moi , et tout l'Ordre. C'est à » présent que nous pouvons nous flatter de faire » quelque chose de grand. En s'unissant à nous , y> des hommes de cet état de cette importance , » donnent bien plus de poids à notre objet. Ils » servent à tenir nos jeunes gens sous le frein. » Ne manquez pas de faire à Monsieur le secrétaire » intime, mes biens sincères complimenset remer- » cîmens. Des gens de cette importance doivent » avoir chez nous le droit de choisir eux-mêmes » leur caractéristique , leur emploi , le genre de » travail qui leur plaira. Ayez soin de m'en ins- 3) truire , afin que je prenne les arrangemens y> convenables. » ( Tom, i , lett, 1 3 à Caton. )
Dans cette classe des Frères importans , il faut bien mettre encore ici ce Comte Saçioh, le Brutus de "Weishaupt , le baron de Maggenhoff dont il fait son Sylla , le Comte de Papvinheim dont il fait son Alexandre. En attendant que nous trouvions dans cette liste des noms plus importans encore , des Ministres , des Princes , écoutons de
nouveau
DE l'Impiété et de l'Anarchie, 4^ nouveau AVeishaiipt développant ses vues , et mettant ses adeptes en activité , sur-tout quand il s'agit d'attirer dans ses pièges tous ces nobles de l'aristocratie , et d'en faire les premiers instrumens , les apôtres et les propagateurs d'une conspiration dont ils doivent être les premières victimes. <• N'a- » vez-vous donc point, écrivoit-il, le 10 Phara- » i^ardin i 1 49 ( 3i Mars i 779 ) , à ses Athéniens 5> de Munich , n'avez-vous donc point dans votre « Athènes , quelques-uns de ces étrangers que » l'on puisse d'abord admettre dans notre Ordre > » élever au plutôt au Grade Minerval , munir » simplement des connoissances propres à ce » Grade, etsans leur en dire davantage, envoyer y> établir le système, nous faire des disciples dans 5> leur pays , par exemple à Augsbourg , à Ratis- » bonne, àSaltzbourg, à Landshut, et autres ft villes? Il faudroit pour trouver ce monde-là, » vous insinuer un peu dans les sociétés , et fré- » quenter les assemblées , les rendez- vous pu- » blics. Puisque vous avez déjà fait tant d'autres » choses , faites donc encore celle-là. A Erzeriim, » ( Eichstadt ) et dans toute la Franconie , je » voudrais faire des progrès extraordinaires , si î> je pouvois dans ce pays-là gagner et mettre » dans nos secrets deux Gentilshommes que je » cannois très-bien , tous deux hommes d'esprit » et fort estimés par la noblesse. — Cette acqui- » sition nous vaudroit des adeptes du rang de 5> la noblesse , et gens d'esprit , qui r«cruteroient » pour nous, dans leur caste , par toute la Fran- » conie. — Lorsque nous donnerions un nouveau » grade dans Athènes , nous pourrions y appeler » ccs^deux cavaliers pour la cérémonie. Ceseroient » de nouveaux candidats pour un grade plus haut. » — Leur considération et leur noblesse nous » serviroient de plus à dompter un peu Brutus Tome IV. D
5o Conspiration des Sophistes
» et nos autres nobles. — Enfin Tamerlan , on » le conseiller Lang , qui ne croit pas. qu'il y ait » àtins Erzei-um d'autres adeptes que ceux qu'il y » connoît , seroit dans l'admiration de trouver dans » un plus haut degré, des hommes qu'il ne savoit » pas être des nôtres , des Gentilshommes qu'il » estime infiniment. Voyez , délibérez là-dessus. » ( Tome I , lett. 39. )
i.° Dans les lettres suivantes, on ne voit plus ce jeune Brutus , c'est-à-dire , ce Comte Siwioli avoir besoin du frein d'un autre Comte. Il se fait aussi apôtre de la Secte ; il part pour une expédition , dont "Weishaupt se promet bien des avantages. On peut juger du zélé avec lequel il remplit sa commission', par l'honneur que "Weishaupt lui fait , en le distinguant trèsspécialement des Frères à renvoyer comme inutiles. Pour juger encore mieux des services qu'il étoit disposé à rendre , il suffît de l'entendre exprimer Iwi-même sa reconnoissance pour les faveurs qu'il a déjà reçues de l'Ordre , et comment il se flatte d'en mériter de nouvelles. Sa lettre est adressée aux excellens Supérieurs de l'illuminisme , et est conçue en ces termes :
« Recevez , Excellens , les témoignages de ma » vive reconnoissance , pour le troisième grade » dont vous m'avez honoré. Tout y est beau , » grand , noble ; tout y remplit l'idée que je » m'en étois déjà faite par le second. Très- » certainement je chercherai à mériter votre » confiance. Comptez désormais sur la mienne )> et sur mon dévouement parfait et sans réserve. » Rien au monde , non rien ne peut désormais » me soustraire à vos lois et au vœu d'être » conduit par vous. »
« Vous m'écrivîtes , il y a quelque temps , y> de ne plus rien chercher à la Cour , parce qne
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 5 il
ï> je n'en pouvois rien attendre. Je m'en suis » tenu à cet ordre ; mais le Ministre de la » Régence me donnant aujourd'iii quelques » preuves de considération , mes affaires ont » pris une autre face. La maladie sérieuse de » l'Empereur ayant fait penser au \icariat de » l'Empire , on a jeté les yeux sur le Frère » Pèriclès , et moi pour la charge de Con- » seiller dans cette Cour ; et j'ai à présent le » plus grand espoir d'être fait conseiller intime.
» S s'occupe spécialement de moi , et je le
» dois à l'amitié des Frères Celse et Alfred, n Si jamais farri{?e à quelque puissance , c^est » alors que le très-excellent Ordre verra com- » bien mon cœur lui est dévoué , combien je lui >i appartiens tout entier. Mais jusqu'à ce moment îî je ne puis vous otïrir que des vœux , etc. »; ( Ecrits orig. quibus lie et de Brut us , t. 2. )
Quoique la faveur qui avoit inspiré tant de zèle à ce Comte Savioli fût encore loin des derniers mystères , il avoit dans l'Ordre un Frère qui sans doute ne se flattoit pas même d'arriver à ce troisième grade. L'adepte Insinuant les avoit distingués ; la lettre par laquelle il annonce leur réception à Spartacus , va nous dire quelle autre espèce de service l'Ordre pouvoit attendre de ce dernier :
« Voici , écrit Caton à Spartacus , les non- » velles espérances que j'ai pour l'Ordre. Après 5> de longs préparatifs j'ai enfin engagé le jeune
» S (Savioli) Celui-ci nous livrera son
» frère , qui peut mettre nos afï'aires en train » à Augsbourg. Ils sont tous les deux riches. » J'engage le premier comme un sta benè , c'estï> ^-dire , comme un de ces Frères que nous p) devons tenir dans les grades inférieurs. Je V l'engage d'abord pour que dans l'occasion il
52 Conspiration des Sophistes
» nous prête sa maison très-commode pour nos » assemblées , et ensuite , et sur-tout pour qu'il » nous aide de sa bourse , damit er an geld ^ hcytraget* »
La même lettre offre , en ces termes , un second sta benè du même genre : « Le Frère yi Livius ( Rudorger ) doit être désormais regardé » comme appartenant à la même classe. Il m'a » franchement avoué qu'il n'avoit ni le temps » ni la volonté de se livrer à tous nos travaux , » mais qu'il étoit prêt à contribuer de son argent ï» aux progrès de l'Ordre , à nous fournir aussi ^ des livres poUr nos bibliothèques et des instrii- » mens pour les expériences. — Je lui ai donné » à entendre que sans doute il pouvoit rester r> des nôtres , mais seulement dans la classe » de ceux qui nous servent pour leur argent. » ( Tome I , sect. 3^ Lett» de Caton à Spart. )
Ainsi W^eishanpt tournoit également au profit de ses complots la bourse et l'ignorance , l'impiété et la sottise de ses Marquis , Chevaliers, Barons, ou Magistrats initiés. Déjà il en comptoit de cette espèce jusques dans la Chambre Impériale de Wetzlar. Car dès le 29 Août 1778, se voit sur la liste des initiés ce même Minos , ce Dittfurth assesseur si zélé pour donner à l'Ordre des Sœurs Illuminées. (^V. t. 3 de ces Mémoires , chap. 2. ) On le trouve d'abord frappé d'une suspense , comme suspect aux Frères. ( Voy» la liste , /. i , Ecrits orig. sect, 4* ) Mais bientôt son zèle et sa docilité en font tout à la fois l'admiration et le jouet de "Weishaupt. On a vu cet adroit conspirateur , pour mieux scruter les Frères , exiger qu'ils traçassent euxmêmes tout le cours de leur vie ; qu'il lissent un aveu détaillé de leurs passions , de leurs préjugés 5 de leurs habitudes. L'assesseiu* de la
DE l'Impiété et de lAnarchie. 53 Chambre Impériale se soumit si scriipuleiisement à cette Loi , que AVeishaupt crut devoir en instruire en ces termes les Aréopagiies : « MinoSy » cet homme qui jouit d'une si grande con- » sidération , écrit en ce moment Vhistoire de » sa we. // nen est encore qu'à sa dix-septième » année , et il en a déjà quatre-vingt-treize » feuilles , et il a quarante-cinq ans. C'est » là bien autre chose que toutes les conjes^ » sions générales. Voyez ce qu'on peut faire » des hommes quand on sait gagner leur con- » Jiance et les bien convaincre de la bonté de » la chose. » ( Ecrits orig. tome 2 , lett. 7 et 10.) Plein de cette conviction , l'assesseur Impérial apprit si bien l'art de convaincre les autres , que nous le verrons un jour Provincial de l'Ordre. Quelque zélé que fût VVeishaupt pour acquérir à son lUuminisme des adeptes de ces premières classes de la Noblesse ou de la Magistrature , il recommandoit bien plus spécialement encore à ses Enrôleurs de faire leurs recrues parmi les Professeurs et les Maîtres d'écoles , comme le vrai moyen d'attirer à lui la jeunesse de toutes les castes. De là cet Hermès -Trismégiste , de son vrai nom Socher , Supérieur des écoles à Landsberg , chargé de surveiller les Jésuites , comme les ennemis les plus déclarés de l'éducation qu'il doit donner à ses élèves. ( 3\ I , let, 28. ) De là encore tons les soins que se donne VV"eishanpt pour remplir son Université d'ïngolstadt , de Professeurs ou répétiteurs attachés à la Secte ; de là toutes ces prières qu'il adresse aux adeptes de Munich, pour obtenir , par l'intervention de quelques Ministres , qu'on chasse les Jésuites , parce qu'ils ont fait perdre à son parti les quatre Professeurs Scholliner y Steingenberger , Wurzer
54 Conspiration des Sophistes €t Schlegel ; parce qu'il ne lui reste plus dan5 l'Université que trois confrères pour résister au Jésuitisme. ( 7'. i , /^^. 36 , 3o Jani^. 1778. ) De là toute cette liste de Professeurs Illuminés dans les villes q\x la Secte s'établit, tels que iSTren/ier , Lemrner , Westenrîeder , ayant pour noms de guerre , Arminius , Cortez et Pythagore. Celuici quitta l'Ordre , et son nom de guerre fut donné au bibliothécaire Dreccel ; mais comme Professeur , on peut le remplacer par Kundler et Lolling , et sur-tout par ce Baïerammer , que \^^eisliaupt surnomme d'abord son Zoroaste, dont il fait ensuite son Confucius , et qu'il n'attire eniin dans Ingolstadt que pour se donner un collègue formé de sa main à tout l'art de séduire et d'enrôler les jeunes gens. (F. sur-tout, t. I , Jett. 24. ) De là enfin ce zèle pour envoyer des adeptes dans toutes les maisons d'éducation , et sur-tout ces instances que AVeishaupt fait à Catoti et à Marins , en leur demandant s'ils n'auroient pas quelques Frères stylés au rôle d'Insinuant , que l'on pût répartir dans les Universités de Saîzhourg , d'Inspruck , de Frihourg et autres. ( Id, let. /^o, )
De toutes les conquêtes faites par ces Insinuans sur les jeunes éludians , il suffit de nommer ici Eckarti et Kapfinder , un certain Michl et un Fticdl , enrôlés sous les noms de Saladin , Thaïes , Timon et Euclides. Ce n'éloit-là encore que des écoliers de dix-huit ou de vingt ans. Sauer ou V Attila de l'Ordre et son Empereur Claude , ou Simon Zwach , cousin de l'intime Caton , n'en avoient pas davantage. A cet âge ils en étoient alors plus chers à ^V'eishaupt ; il les trouvoit plus aisés à former. Il s'en falloit bien que les autres adeptes fussent encore tels qu'il eût voulu les voir, c'est-à-dire , n'ayant
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 55
tous , comme lui , qu'un seul vœu , qu'un seul objet et qu'un grand intérêt , celui de ses complots. Il s'en falloit bien dans ces commencemens qu'il leur trouvât à tous cette docilité dont il avoit besoin , pour ne voir dans eux que les instruraens de ses projets. Tels qu'il les peint lui-même , les adeptes de l'aristocratie , par cela seul qu'ils étaient riches , avaient tous les çices de leur état ; ils étaient ignorans ; or-' gueilleux , lâches , paresseux au suprême degré ; ils ne cherchoient à s'avancer dans les secrets que pour satisfaire leur curiosité , ou même pour se jouer de l'appareil de ses grades; ( T. 2 , lett, I . ) et il vouloit des hommes à qui cet appareil en imposât, qu'il remplît d'enthousiasme. Les reproches qu'il fait à bien d'aulres adeptes nous montrent une bande d'Initiés sans mœurs , ne cherchant dans ce qu'ils font dans l'Ordre qu'à satisfaire leurs passions , leurs intérêts , leur avarice , souvent même , par leur dissolution et leurs scandales , exposant le Fondateur à passer pour un corrupteur de la jeu^ nesse ; (V. id. lett. ii.) et il lui falloit des hommes qui , sachant comme lui satisfaire en secret les passions les plus infâmes , affectassent en même temps tout cet extérieur de vertu , de modération et de sagesse dont il avoit besoin pour accréditer son Illuminisme. Nous l'avons vu forcé à dévoiler dans ses confidences , et la turpitude de ses mœurs , et l'attrocité des moyens auxquels il eut recours , pour conserver la réputation de ses prétendues vertus ; ce n'en est pas moins lui qui reproche en ces termes à ses premiers adeptes , le tort que faisoit à son Illuminisme la publicité de leur dépravalion : « Il me vient de Thèbes ( de Freysingue ) » des nouvelles fatales. Ils ont donné à toute
56 Conspiration des Sophistes
» la ville le scandale d'admettre dans nos Loges
» ce Properce , vil libertin perdu de dettes ,
» détestable sujet Dans cette même ville
» encore, le Frère D. .. n'est qu'un méchant » homme. Notre Socrate qui pou voit cependant » nous rendre de si grands services , est cons- » lamraent dans l'ivresse. Notre Auguste s'est 5> fait la plus mauvaise réputation. Frère Alci- » hiade soupire tout le long du jour , et des- » sèche auprès de son hôtesse. Tibère a voulu y faire violence à la sœur de notre Diomède » et s'est laissé surprendre par le mari. Ciel / » quels hommes iii-je donc là pour Aréopagites ! » Nous sacrifions nous autres, au bien de lOrdre » notre sanlé , notre fortune , notre réputation; » ces Messieurs se livrent à leurs plaisirs , à >î toutes leurs commodités , se prostituent , y> donnent des scandales , et n'en veulent pas » moins savoir tous nos secrets. Dès cet instant » je regarde Tibère ( Merz ) comme éfïacé de » notre liste. — O Aréopagites , Aréopagites ! y> Combien j'aimerois mieux n'en avoir point du » tout , ou du moins en avoir trouvé de plus » actifs et plus soumis ! » ( Id. tom. 2 , let. 9. ) Ces plaintes ne sont pas , à beaucoup près , les seules qui dévoilent l'idée que AVeishaupt avoit lui-même de sa horde d'adeptes. La lettre suivante nous montre encore mieux l'objet des alarmes (\\\e lui donnoient tous leurs scandales , tout ce qu'il craignoit d'en voir résulter pour sa secte. Après leur avoir dit : En fait de politique et de morale , apprenez que vous êtes encore bien en arrière ; « Jugez, , ajoute- 1- il , jugez-en vous- >^ mêmes , si un homme tel que notre Marc~ » Aurèle ^ ( c'est- à -dire , tel qu'un professeur » de G()ttiiig;ie , de son vrai nom Feder) venoit » à savoir quel tas de gens sans mœurs , de pros-
DE lImpiété et de l'Anarchie. 57 to titués , de menteurs , de faiseurs de dettes , » de fanfarons , de fous remplis d'orgueil , » vous avez parmi vous ; si un tel homme les » voyoit , quelle idée se feroit-il de nous ? Ne » se trouveroit-il pas tout honteux d'être membre » d'une société dont les chefs annoncent de si »> grandes choses et remplissent si mal le plus » beau plan ; et tout cela à cause de leur obsti- »> nation, et parce qu'ils ne savent rien prendre » sur leurs plaisirs ? Avouez franchement si je » n'ai pas raison. Jugez , si pour garder un homme » tel que ce Marc-Aurèle Feder , dont le nom » seul nous vaut l'élite de V Allemagne , il ne » faudroit pas sacrifier et exclure toute votre pro- >^ vince de Grèce , ( de Bavière ) et les innocens y mêmes tout comme les coupables ! Et si j'en » venois là , à qui seroit la faute ? Ne vaut-il pas » bien mieux couper des membres gangrenés que » de perdre tout le corps ? Seriez- vous bien assez » injustes pour aimer à voir une société d'hommes » choisis se dissoudre et abandonner la réformée » de l'univers , et cela à cause du désordre et » des scandales qui régnent parmi vous ? Oh ! » cela seroit pire qu'un Erostrate , pire que les » méchans de tous les temps et de tous les mon- » des. Ceux donc de vos Messieurs à qui ce plan » ne convient pas , ceux qui aiment mieux leur » propre commodité ou leurs misérables passions, » ceux enfin qui se soucient peu de l'approbation » de ce qu'il y a de mieux parmi les hommes , et » ceux qui pour la mériter ne veulent pas tra- » vailler avec nous à ne faire du genre humain » qu'une seule famille ; ceux-là , je les en prie , » oh ! je les en conjure , qu'ils n'empêchent pas » au moins nos travaux , et que leurs scandales » ne nous fassent pas recueillir pour tout fruit la » honte et l'infamie ! Gela seroit pire que de vrais
58 Conspiration des Sophistes
» assassins , pire que la peste* » ( Ecrits orig. t. 2 , lett. I o. )
Quelque fondés que fussent ces reproches , dans le temps où Weisliaupt ne cessoit de les répéter, les progrès de son Illuminisme auroient pu lui prouver que , tout en se livrant à leurs passions , ses adeptes ne perdoient pas de vue le grand objet de ses mystères. L'historien pourra juger de leurs succès par la note suivante ; elle va nous montrer et ces succès et le compte que les Frères avoient soin de s'en rendre à eux-mêmes ; elle peut commencer à expliquer bien des mystères de la Révolution.
Note sur les progrès des Illuminés en Bai^ière^ trouvée dans les papiers de Caton-Zwach , écrite de sa main , et insérée dans le premier volume des Ecrits originaux. Cette note commence par ces mots : Le nombre dans la Grèce consiste en — Soit que Zwach n'eût pas marqué ce nombre des Frères en Grèce, c'est-à-dire, en Bavière, soit que l'Editeur ait jugé à propos de le laisser en blanc , la phrase n'est pas finie. M. Robison y supplée par le chiffre 600 ; mais il ne nous dit pas sur quelle autorité ; en me contentant de traduire , je vais continuer avec Zwach :
« Nous avons dans Athènes ( à Munich) i .^ une D Loge régulière composée d'IIkiminés majeurs ; » 2.° une moindre assemblée d'ilhuninés , très-^ •n propre à notre objet ; 3.° nne grande et re- » marquable Loge maçonnique ; 4.° deux con- » sidérables Eglises ou Académies du Grade » Minerval.
« A Thèbes (Freysingue ) de même , une Loge » Minervale , aussi bien qu'à Mégare ( Lands- » bei:g 5 à Burgausen , à Strauhing , à Ephèse f> ( Ingolstadt ; ) nous en aurons une dans peu à » Corinthe ( Ratisbonne. )
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 59
V IXous avons acheté ( à Munieh ) une maison » pour nous , et nous avons si bien pris nos » mesure , que non-seulement les Bourgeois ne » se récrient plus sur nos assemblées , mais qu'ils » parlent de nous avec estime , lorsqu'ils nous » voient publiquement aller à cette maison ou à » la Loge. Certainement c'est là beaucoup pour » cette ville*
>> Nous avons dans cette maison un cabinet » d'histoire naturelle , des instrumens de physi- » que, une bibliothèque; et tout cela de temps » à autre s'accroît des dons des Frères.
» Le jardin est destiné à la botanique.
» L'Ordre procure aux Frères tous les jour- ^ naux scientifiques. — Par difïérentes pièces » imprimées , nous avons réveillé l'attention des » Princes et des bourgeois sur certains abus plus » retmarquables , nous nous opposons aux Relia gieux de toutes nos forces, et nous avons vu de » bonnes suites de ces travaux,
» IKous avons disposé la Loge absolument » suivant notre système , et nous avons rompu » avec Berlin.
» Nous avons non-seulement réprimé les en- » rolemens des R. G. ( Rose-Croix ; ) mais nous » avons réussi à les rendre suspects.
» Nous sommes effectivement en traité d'une » alliance plus étroite avec là Loge de . . et avec » la Loge nationale de Pologne. »
Autre note de la même main sur les progrès politiques de l'Ordre :
« Par les intrigues de nos Frères les Jésuites » ont été éloignés de toutes les places de Prow fesseurs ; nous avons purgé d'eux l'Université » d'Ingolstadt. Durch die verwcndung der Gebrii- » dern werden die Jesuiten non allen Prqfessor- » stellen entjernt, die Unii^ersitcet Ingohtadt » ^aw^ von ihnen gereinigt.
$o Conspiration des Sophistes
» La Duchesse Douairière , pour l'institut des 9 Cadets, a tout diposé suivant le plan fait par » notre Ordre. Cette maison est sous notre ins- » pection ; tous les Professeurs sont membres de » notre Ordre. Cinq d'entre ces membres ont été » bien ■pourvu'^ , et tous les élèi>es seront à nous,
» Par la recommandation des Frères , Pylade » est devenu Conseiller-fiscal ecclésiastique. En » lui procurant cette place , nous avons mis à la » disposition de l'Ordre l'argent de l'Eglise» » Aussi avons-nous , par V^mploi de cet argent y ** déjà réparé la mauvaise administration de » nos — et de — Nous les avons tirés des mains » des usuriers,
» Avec ce même argent nous soutenons tou-* •» jours de nouveaux Frères.
» Nos Frères d'Esjlise ont été par nos soins tous » pourvus de Bénéfices , de Cures , ou de places » de précepteurs. Par nos soins encore , nos Frè- » res Arminius et Cortez sont devenus prof es- » seurs dans l' Un iversité dingolstadt ; dan s ce tte » même Université nous avons procuré des bour- » ses à tous nos jeunes élèves.
» A la recommandation de notre Ordre, la » Cour fait voyager deux de nos jeunes gens •» qui se trouvent à présent à Rome,
» Les écoles Germaniques soni sous l'inspection » de l'Ordre , et n'ont pas d'autres préfets que » nos Frères.
» Nous dirigeons aussi la société de bienfai-' p sance.
» L'Ordre a procuré à un grand nombre de » Frères qui sont dans les dicastères , dans les » bureaux d'administration , des appointemcns et » des surcroîts de paye.
» Nous avons pourvu nos Frères de quatre f> chaînes ecclésiastiques»
»E l'Impiéi'é et de l'Anarchie. 6i'
•f> Sous peu nous serons maîtres de toute la fon- » dation Barthélemique destinée à l'éducation » des jeunes Ecclésiastiques. Toutes nos mesures D sont prises pour cela ; l'afiaire a pris une bonne » tournure. Par ce moyen nous pourront munir » toute la Bavière des Prêtres adroits et cornue" » nables (à notre objet. )
» Nous avons les mêmes vues et le même espoir » sur une autre maison de Prêtres.
» A force de mesures , d'efforts infatigables , » et par les menées de divers -■ — par — nous » sommes venus à bout, non-seulement de main- » tenir le Conseil ecclésiastique que les Jésuites » vouloient faire sauter , mais de faire attribuer à » ce Conseil , aux Collèges et aux Universités, » tous les biens dont les Jésuites avoient encore » l'administration en Bavière , tels que l'institut » de la Mission , l'aumône d'or , la maison de ï> retraite et la caisse des convertis. Nos illuminés » majeurs ont tenu pour cet objet six assem- » blées ; plusieurs y ont passé des nuits entiè" » res ; et —- »
Ce dernier article estencore mutilé par l'éditeur des Ecrits originaux. Il n'a pas plii à la Cour de Bavière de publier le nom de ces divers , soit Ministres , soit autres , qui secondèrent si bien Weishaupt et ses adeptes dans cette circonstance. Mais parmi ces divers ( Ministres ) les Jésuites au moins suspectèrent beaucoup le Comte de Senseim ; ceux du Collège Anglais alors établi à Liège, crurent spécialement lui devoir la suppression de dix mille florins qu'ils avoient reçus jusqu'alors de la Cour de Bavière. Je ne sais à quel point ces soupçons sont fondés ; on le concevra peut-être mieux quand on verra ce Comte de Senseim sous le nom du Roi Alfred , paroître sur la liste des Frères ; mais , quoi qu'il en soit, la pièce originale
62 Conspiration des Sophistes
que que je viens de traduire prouve , assez que les adeptes ne méritoient pas toujours les reproches d'inactivité que leur faisoit Weishaupt.
Telle que je viens de la traduire , de combien de problèmes ou d'énigmes cette note nous prépare la solution dans l'histoire de la Révolution ! Malgré la résistance et la constance de la grande partie du Clergé dans cette Révolution , on s'élonne de voir par-tout un certain nombre d'Ec* clésiastiques entraînés dans toutes ses horreurs et son impiété. Caton-Zwach nous dévoile ce que c'étoit au moins que ces faux Pasteurs. Hypocrites atroces , c'est la Secte elle-même qui les a formés et choisis dans son sein pour les mettre dans celui de l'Eglise. Elle leur a dit : Simulez pour un temps la piété , le zèle , le symbole des Prêtres ; nous saurons vous prociuer leurs bénéfices ; nous ferons de vous les Curés et les Pasteurs des peuples. Vous prêcherez en public la doctrine de leur Evangile ; vous en ferez à l'extérieur toutes les fonctions ; et vous serez des nôtres en secret, vous nous préparerez les voies. Il ne s'agit pas de demander ici : comment s'est-il trouvé des monstres qui aient pu consentir à jouer ce rôle de serpent dans le Sanctuaire même ? Caton-Zwach nous les montre ; ils se sont dit Curés ou Chanoines, Vicaires , Professeurs ou Docteurs de l'Eglise Catholique ; ils en ont fait autant , nous les verrons , dans l'Eglise Protestante ; et l'une et l'autre Eglise a eu pour Ministres des hommes conjurés pour sa destruction.
Ce que les conjurés ont fait pour l'Eglise , ils l'ont fait pour TEtat ; ils l'ont fait dès les premières années de leurs complots. C'est encore Caton-Zwach qui nous montre ici les intrigues , les intentions et les succès de la Secte , insinuant ses adeptes dans les dicastères , les conseils et les
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 63 bureaux de l'administralion publique , soudoyés par les Princes et l'Etat ; et dans le conseil des Princes , des Etats , portant tous les projets des traîtres , toute leur conspiration contre les Princes et l'Etat.
On s'étonne d'une génération qui semble naître avec tous les principes du Jacobinisme , dans le sein même de ses écoles fondées par les Princes pour l'éducation de la jeunesse ; ce que Caton nous dit de l'institut créé par la Duchesse Douairière , explique encore l'énigme.
Enfin , l'historien doit un jour se demander à lui-même et dire à ses lecteurs, d'oii venoient à la Secte ces trésors prodigués pour la propagation de ses principes , pour les courses de ses apôtres , pour l'entretien ou la fortune de ses adeptes. La voilà nous montrant elle-même ses Novices élevés aux dépens des fondations publiques , ses voyageurs payés par des Princes qui croient envoyer à la découverte des sciences et des arts chez les Nations diverses , et qui leur envoient des conjurés. La voilà sur-tout nous montrant elle -même ses adeptes introduits dans l'administration des biens ecclésiastiques , et de ces mêmes biens payant les dettes de ses Loges, nourrissant les apôtres de la conspiration , rétablissant ses clubs et les midlipliant. Que l'historien pèse les conditions auxquelles tant de Frères sont pourvus de leurs emplois ou de leurs bénéfices , et il verra le trésor de la Secte s'augmenter de toute la portion des revenus qu'elle sait se réserver sur ceux qu'elle procure aux Frères , dans l'Etat ou l'Eglise.
Mais il est dans cette même note des énigmes d'un autre genre. On y voit Caton-Zwach s'aeplaudir en même temps d'une Loge Maçonnique érigée dans Munich par les Illuminés , et des
64 Conspiration des Sophistes
triomphes remportés par ces Illuminés sur les Franc-Maçons Base - Croix, Qu'est-ce tout à la fois cjue cette concurrence , ce désir d'imiter les Frères Franc-Maçons , et cette guerre déclarée aux plus fameux adeptes de la Franc-Maçonnerie ? Ces questions nous amènent à l'exposition du moyen le plus profondément conçu par "Weishaupt, pour la propagation de ses complots. Elles tiennent à ses premières tentatives , à la diversité de ses moyens, de ses succès, et enfin au triomphe de son intrusion dans les Loges Maçonniques. Je vais , pour leur solution , réunir dans les chapitres suivans ce que les archives de la Secte , les lettres , les écrits , les aveux de ses grands adeptes , nous offrent de plus instructif sur ce fameux projet. Son exécution appartient à la seconde époque de la Secte , à celle qu'il nous est si malheureusement permis d'appeler l'époque de la Franc-Maçonnerie Illuminisée.
CHAPITPtE III.
Epoque de la Franc-Maçorinerie illuminisée ; essais de Weishaupt sur les Loges Maçonniques ; acquisition de Knigge , et ses premiers seri^ices*
JUiVRONS pour un instant à l'empire des conjectures et des systèmes , tout ce qu'on a trouvé dans ces Mémoires , sur la nature, l'objet et l'origine des secrets Franc-Maçonniques ; supposons , s'il le faut , dans une obscuriré désormais impénétrable, leurs fastes primitifs; laissons même les Vénérables Frères exalter le mérite et la gloire de leurs ancêtres : trop malheujreusement pour les enfans , nous voici à l'époque
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 65 où toute cette gloire se ternit et s'éclipse , oii leurs orateurs mêmes vont s'écrier ; « Frères » et Compagnons , donnez un libre cours à » vos regrets. Ils sont passés ces jours de l'inno- » cente égalité ! Quelque saints qu'aient été nos » mystères , les Loges sont souillées. Frères et » compagnons , laissez couler vos larmes ; dans » vos habits de deuil , venez , fermons nos y> temples ; les profanes ont su y pénétrer ; » ils en ont fait l'azile de leur impiété , l'antre >ï de leurs complots ; ils y ont médité leurs » forfaits et la ruine des peuples : pleurons sur » nos Légions qu'ils ont séduites^ Des Loges qui » ont pu s'ouvrir pour ces conspirateurs doivent » être à jamais fermées pour nous et pour tout » vrai citoyen. »
Elles ne sont pas de moi , ces plaintes lugubres , ces désolantes lamantations ; je les ai entendues de la bouche des Vénérables ; elles sont l'oraison funèbre de la Maçonnerie , prononcées en présence des Frères , pour la dernière fois assemblés dans une Loge Germanique , et réduits à gémir sur la triste destinée de leur Ordre. ( /^. le discours d'un orateur Maçon , pour la clôture de sa Loge. ) Malheureusement poiu- l'honneur des Frères , nous pouvons redire lieur douleur, nous ne pouvons pas taire combien elle est juste. Quels que fassent jadis tous ces mystères, la Franc - Maçonnerie est devenu coupable. Si elle ne l'est point par elle-même , elle l'est par "Weishaupt. Elle a fait , ou il a fait par elle , la plus désastreuse des Révolutions. Celte terrible vérité ne peut rester captive ; l'histoire doit parler et fournir ses preuves. C'est ici la plus grande leçon qu'elle ait encore donnée sur le danger des sociétés décrètes.
ToMfilV. g
'66 Conspiration des Sophistes
Dès les premiers jours de son lUumiriisme , "W^eishaiipl avoit conçu tout le parti qu'il tireroit pour ces complots, de la multitude des Franc- Matons répandus en Europe , s'il pouvoit jamais s'insinuer dans leur alliance. « Que je vous dise » une nouvelle , écri voit-il à son adepte Ajax , » dès l'année 1777 V avant le carnaval prochain :» je pars pour Munich ,61 me fais recevoir Franc- 5> Maçuîi. Que cela ne vous eiiraye pas ; notre » ajjaire n'en i>a pas moins son irain ; mais » à cette démarche nous apprenons à connoitre y> un lien ou un secret noui^eau , et nous en f> dei^enons plus forts que les autres, » ( Ecrits orig. t. 1 , lett. 6 , à Ajax. ) Il reçut en eiïet les premiers Grades Maçonniques dans la Loge appelée de Saint-Théodore. 11 ne vit jusque là que les jeux d'une innocente fraternité ; mais il vit dans ces jeux Végalité et la liberté faire tous les délices des Frères; il soupçonna des mystères ultérieurs. On lui disoit en vain que toute discussion religieuse ou politique éloit bannie des Loqes ; que tout véritable Franc -Maçon étoit essentiellement fidèle à son Prince et au Christianisme ; il le disoit aussi à ses ISovices et à ses Mincrvains ; et il savoit ce que deve-. noient dans son Illuminisme toutes ces assurances. Il crut aisément qu'il en seroit de même chez les Franc-Maçons. Bientôt l'intime Zwach lui fournit le moyen de pénétrer dans leurs derniers secrets , sans être obligé d'en subir les épreuves. Cet adepte avoit eu à Augsbourg une entrevue avec un Abbé appelé Marotti. Dans cette entrevue , Marotti lui avoit donné les hauts Grades , et ceux même des Loges Ecossaises ; il lui en apoit expliqué tous les mystères absolument fondés ^ lui disoit-il, sur la Religion et sur Vhistoire de l'Eglise, Caton-Zwach nou»
DE L'iMPràTi ET DE L'AnARCHIE. Sf
apprend combien l'explication devoit être propice aux complots de son impiété , quand il dit avec quel soin et quel empressement il se fit ua devoir d'annoncer sa découverte à Spartacus- Weishaupt. (F. le Journal de Caton , diarium des Gato , Ecrits orig, , /. i . ) Sur la simple nouvelle et avant de savoir les détails de cette entrevue , \Veishaupt qui avoit aussi fait ses recherches , répondit à l'adepte confident : « Je » doute que vous sachiez réellement le véri^ >> table objet de la Franc-Maçonnerie ; mais » j'ai moi-même acquis sur cet objet des con- " noissances dont je veux faire usage dans mon
de cette explication ; et alors Weishaupt lui écrivit : « L'importante découverte que vous y> avez faite à ÎSicomédie (à Augsbourg) dans » votre entrevue avec l'Abbé Marotti , me ré- » jouit extrêmement. Profitez de cette circons- » tance et tirez - en tout le parti que cous » pourrez. » ( Id. lett. du 6 Janvier suivant )
En lisant toutes ces confidences , chacun se le demande naturellement : Qu'est-ce que cette joie des deux plus monstrueux conjurés qu'il y eût enc(i>re dans le monde , sur la nouvelle seule des mystères cachés dans les arrièregrades Maçonniques , dans ceux mêmes des Loges les plus chères aux Frères Ecossais ? Weishaupt lui-méme a donc été prévenu par les Ïranc-Maçons , dans l'explication qu'il donne de leurs symboles , et qu'il a fait entrer réellement dans ses mystères ? { F, t. 3 de ces Mem. Grade d Epopte. ) Il étoit donc déjà dans ces arriere-Loges Maçonniques, et une impiété et des complots élrangement préparatoires pour l'impiété el les complots deZwach et de Weishaupt »
68 Conspiration des Sophistes La conséquence est désolante ; mais faut- il s'aveugler soi-même et s'en cacher la réalité •* Pour l'honneur des Franc-Maçons, faut-il taire les pièges qu'on leur cache , et qu'on ne tend pas moins à leur religion et à celle des peuples (a) ?
Assuré désroiiiais de sa découverte , "Weishaupt commença à presser l'établissement d'une Loge Maçonnique poLir ses élèves de Munich. Il ordonna dès-lors à tous ses Aréopagites de se faire recevoir Franc-Maçons. Il lit toutes ses dispositions pour avoir le même avantage à Eichstadt et dans toutes ses colonies. (7c?. lett» 32. ) Malgré tous ses efibrts en ce genre , ses succès furent lenls. Il avoit les secrets des Franc- Maçons , et les Franc-Maçons n'avoient pas les siens ; les Rose-Croix virent avec chagrin s'élever nne nouvelle société secrète , qui ne peuploit ses Loges qu'aux dépens des leurs , et qu i commençoit à les décréditer , en se vantant d'avoir seule les vrais secrets de l'Ordre. Quelque impies que fussent ceux de ces Rose-Croix , et quoique leur système conduisit au même terme , quant à la nullité du Christianisme, la route qu'ils prenoient pour y conduire , étoit toute opposée à celle de "W'eishaupl. Il méprisoit toutes les sottises de leur alchimie ; il détestoit sur-tout leur théosophie. Il se jouoit de ce double principe , de ces esprits bons , de ces esprits mauvais , de ces démons dont tant de Rose-Croix avoient besoin pour leur science de la magie , de la cabale et de la faculté à'Abrac ; (Z>) en un mot , malgré
(a) EiïceptoTis encore ici les Maçons qui s'en tiennent aux trois premiers fjracles , et ceux-là sur-tout qui ne voient de vraie Franc- Maçonnerie que dans ces trois crades ; mais que ceux-là même n'oublient pas que ce sont précise'roent leurs grades qui ont servi de manteau h la grande intrusion.
(6) Ce mot d'Jbrac, abre'cje' à'Jbraxas, n'est qu'un© re'union de lettres , imagine'e pur Dasilide , sophistt
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 69 tout l'avantage que Weistiaiipt tiroit dans ses mystères , des symboles et des explications Maçonniques , il n'en livroit pas moins au souverain mépris tout ce qui est purement sottise , rêverie cabalistique chez les Rose-Croix, Il prenoit chez eux tout ce qui conduit à l'impiété , et se jouoit de leur ineptie. G'étoit la lutte de l'impiété tombée d'un côté dans l'absurde athéisme , et l'autre dans l'absurde superstition. De là ces dissensions , ces jalousies, ces concurrences , dont on a TU les traces dans les progrès de l'illuminisme , tracés par Gaton-Zwach. Il étoit difficile de dire lequel des deux partis Teraporteroit dans cette lutte ; "NVeishaupt imaginoit mille moyens de triompher ; mais il n'étoit pas encore décidé sur l'tisage qu'il feroit de sa victoire, «t D'abord , écrivoit-il à Zwach , j'aurois voulu » faire venir de Londres une constitution pour » nos Frères ; ec ce seroit encore mon avis , » si l'on pouvoit s'assurer du chapitre ( Macon- » nique) de Munich. Il faudra essayer — je ne
d'Alexandrie , et fameux hérésiarque du second siècle, pour exprimer le nombre des trois cent soixante-cinq intelligences ou esprits, dont il faisoit son Dieu. Abraxas, dit St. Jérôme, est le Dieu fictice de Basilide, exprimé par des nombres; et en effet les lettres dont ce mot est composé , rendent précisément en Grec ce nombre de 365 :
1 , 2 , lOO , I , 6o , I , 200.
Basilide fondoit toute sa magie sur le nombre de ses génies ; et de là cette science à'Abrac , pour dire la ccience de la magie. ( /^. Hieron. adv. Lucifer-^ Augustin lib. de Hœres. — Tertul. de Basilide) Manès prit de ce Basilide une foule d'erreurs, et sur-tout ses Bons et sa magie. Cette faculté à'Abrac se retrouve dans le manuscrit maçonnique d'Oxford ; elle indique des Frères , il J
a trois cents ans , tout aussi occupés de cette facuU4
que biea des Rose-Croix, modernes.
>j6 Conspiration des Sophistes y> puis écrire rien de fixe là-dessiis , jusqu'à ce » que je voie la tournure que prendront nos î> aliaires. Peut-être m'en tiendrai-je à réformer ; » peut-être ferai-je pour nous un nouveau sys- » tème Maçonnique. Peut-être encore me résou- » drai-je à incorporer la Franc-Maçonnerie dans 3> notre Ordre , pour ne faire des deux qu'un » même corps. Le temps décidera. » ( Lett, 5 7 à Caton , Mars 1780. )
Pour le fixer dans ces incertitudes , il falloit à AVeishaapt un homme qui donnât moins de temps à peser les difficultés , qu'il les tranchât plus aisément. Le démon même des révolutions et de l'impiété lui envoya un Baron Hanovrien, nommé Knigge. A ce nom, les honnêtes Franc- Maçons Allemands reconnoissent celui qui empesta jusqu'aux jeux fraternels de leurs premières Loges , et qui vint consommer la dépravation de leurs impics Rose-Croix. Dans leur indignation , tous ces Frères honnêtes pardonneroient presque à ^Veishaupt , pour faire retomber sur Knigge seul toute leur haine et tout l'opprobre de leur société devenue le vaste séminaire de rilluminisme ; la vérité des faits est que dans cette grande intrusion , Philon Knigge ne fut que le digne instrument de Spartacus-Weishaupt. Ce que l'un exécuta , l'autre l'avoit conçu depuis long-temps ; et sans les profondes combinaisons de celui-ci , très- vraisemblablement toute l'activité de l'autre seroit restée sans succès. Dans leur funeste ensemble , ces deux hommes avoient précisément tout ce qu'il falloit, l'un pour donner des lois à la plus désastreuse des Sectes , l'autre pour propager ses mystères et pour donner à ses complots des légions d'adeptes.
Dans ses méditations farouches , M^'eishaupt «ût suppléé Satan tout occupé de ses projets.
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 7 1'
contre le genre humain ; Knigge rappelleroit un de ses génies méchans , ailés comnie la peste, impatiens de voler par-tout oi\ le roi des Enfers leur a montré le mal à faire. Dans ses conceptions, Weishaupt combine lentement ses complots, calcule ses ressources , compare ses essais ; pour assurer son choix , il le diffère. Dans sa légèreté , Knigge a plutôt agi qu'il n'a délibéré. Il voit le mal à faire', et il le fait , prêt à se replier , si ses premiers moyens lui manquent. L'un prévoit les obstacles qu'il pourroit rencontrer, et cherche à les lever ; l'autre franchit celui qu'il trouve , crainte d'avoir perdu son temps à l'écarter. L'un ne veut point de fautes qui retardent sa marche ; l'autre avance toujours malgré ses faux pas. - Tapi dans ses ténèbres , la grande jouissance de Weishaupt, seroit d'avoir bouleversé le monde sans le voir et sans en être vu. La conscience des forfaits est pour lui ce qu'est pour l'honncte homme celle des vertus. Ses succès lui suffisent ; le plaisir de nuire l'emporte sur la célébrité qui auroit pu l'en empêcher. Knigge est un de ces êtres qui se montrent par-tout , qui se mêlent de tout , et qui veulent toujours paroître avoir tout fait. Tous les deux sont impies ; tous les deux détestent également le frein des lois; mais Weishaupt , dès le commencement , a posé ses principes ; il a percé dans toute l'étendue de ses conséquences ; il faut que sa révolution les réalise toutes ; et il croira n'avoir rien fait , s'il laisse encore subsister quelques lois religieuses ou sociales. L'impiété de Knigge et sa rébellion ont eu leur enfance et leur gradation. Il a parcouru successivement les écoles publiques et les écoles souterraines de l'incrédulité du siècle ; il saura varier ses leçons et se plier à tous les caractères. Il lui faut aussi ses révolutions ; il ne manquera pas celle
f^ Conspiration des Sophistes qui se prescrite pour celle qu'il attend. Il fera un déiste , un sceptique , là où il ne pourra pas faire un athée. Suivant les circonstances , il jouera tous les rôles des sophistes , et il se prêtera à tous les grades de la rébellion.
Pour ses peuples nomades , pour ses hommes Bois, égaux et /«Are.ç, religion , magistrats, société, propriété , "Weishanpt veut tout anéantir : Knigge détruira moins , pourvu qu'il puisse gouverner tout ce qui reste. Du fond de sa retraite , Tun a plus étudié les hommes ; il sait mieux ce qu'il voudrait en faire ; l'autre les a plus vus dans ses intrigues ; il se contentera plus aisément de ce qu'il peut en faire. Pour dernier résultat de leur scélératesse commune et de leurs disparates , "Weishaupt broie mieux ses poisons , et Knigge les vend mieux ; à eux deux ils suffisent pour empester le monde entier.
Quand l'ennemi commun du genre humain rapprocha ces deux êtres , ils avoient déjà l'un et l'autre tout ce qui pouvoit rendre leur union désastreuse. Le Baron Hanovrien avoit été vomi sur la terre , presque en même temps qu'elle enfanta le monstre Bavarois ; et toute sa vie sembloit n'avoir été qu'une préparation continuelle au rôle qu'il devoit jouer pour seconder Weishaupt , surtout pour lui ouvrir les portes de ces Loges répandues d'Orient en Occident , et du Nord au Midi, pour lui trouver dans les antres maçonniques tout ce que leurs mystères pouvoient y avoir disposé d'adeptes pour les siens.
Knigge nous dit lui-même qu'il avoit , dès l'enfance , un penchant extrême pour les sociétés souterraines ; que dès-lors il avoit établi un de ces petits Ordres secrets , si communs en Allègue 5 parmi les élèves des Universités protesites. Ce penchant lui venoit de son père , qu'il
ma tantes
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 73
avoit vu épris des mystères maçonniques et de leurs vains essais dans la recherche de la pierre philosophale. L'or du père s'ëtoit fondu dans le creuset ; le fils n'en retrouvoit que les scories ; à peine eut-il atteint l'âge requis pour être admis dans les Loges , qu'il se fit Franc-Maçon. Les Frères qui l'admirent à leurs mystères , étoient ceux qui se disoient alors de la stricte observance; il arriva au grade des Templiers , de ceux qui , dans l'espoir de recouvrer un jour les possessions des anciens Chevaliers de cet Ordre , se distribuent , en attendant , les titres de leurs commanderies. Knigge devint aussi Frère Commandeur, sous le titre de Chevalier du Cigne, Eques à Cygno. Contre son espérance , ce tire se trouvoit stérile pour sa fortune ; jaloux d'y suppléer, jaloux sur-tout de se donner au moins dans les Loges une importance qu'il avoit inutilement recherchée par-tout ailleurs , pour exceller dans les mystères , il se fit à Marbourg le disciple du charlatan Schroeder , du Cagliostro de l'Allemagne. Auprès de ce Schroeder , nous dit-il lui-même , quel homme aurait pu rester froid pour la Théo- Sophie , la magie et V alchimie ? G'étoient là les mystères de la stricte observance maçonnique. Chaleureux , fantastique ^ bouillant^ tel qu'il se peint encore lui-même, Knigge, à vingt-cinq ans, crut à tous ces mystères , et il se livra aux évocations , à toutes les sottises de l'antique et de la moderne cabale. Bientôt il ne sut plus sil y croyait ou s'il devait y croire. Au milieu de ses enchantemens et de ses opérations magiques , il se flattait de voir se débrouiller le chaos des idées qui roulaient dans sa tête. Pour les développer, il eût voulu entrer dans toutes les Loges maçonniqnes ; il sut se procurer leurs grades supérieurs , leurs manuscrits les plus rares , les plus mystérieux ;• il
*r"4 Conspiration des Sophistes
en étudia tontes les Sectes. ( Voyez ses derniers éclaircissemens ^ p. 24.) Comme s'il eût voulu réunir à lui seul tous les égaremens de l'esprit humain , il joignit à cette étude celle des sophistes an Jour , s'abreuvant d'un côté de tous les délires cabalistiques , et de l'autre de toutes les impiétés soi-disant philosophiques. Il fit pour sa fortune ce qu'il fit pour les sciences ; il essaya de tout , sans être plus heureux. Courtisan sans faveur , il laissa là son Prince pour se faire directeur d'une salle de comédie ; il laissa le théâtre pour le service militaire dans les troupes de Hesse-Cassel ; son esprit inquiet et brouillon lui valut son congé. Il se fit écrivain , et après avoir rempli ses libelles d'in- Tectives contre les catholiques , pour je ne sais quel projet de fortune , il lit pour quelques jours leur profession de foi ; ses projets échouèrent ; il laissa de nouveau les catholiques , recommença contre eux ses diatribes , se rangea de nouveau parmi les prolestans , et se mit à écrire en déiste. ( Idern. pog. 25. )
Ainsi s'étoit formé dans l'agitation successive de la Cour , du théâtre , du militaire , des Maçons , des sophistes, des apostats, des libellistes, cet homme en qui Weishaupt de voit trouver le plus digne de ses adeptes , le plus actif de ses coopérateurs.
Par ui\Q étrange combinaison , dans le temps oii ces deux êtres se réunirent , une nouvelle intrigue , une vraie conspiration de Knigge , et ses projets sur les Frères-Maçons , laissoient à peine à Weishaupt l'honneur de l'invention. L'exposé qu'en fait Knigge lui-même en rendra les rapports plus sensibles.
On étoit à l'année 1780. Sous la protection et les auspices de son Altesse le Prince Ferdinand , Duc de Bfunsv^ick , une assemUée générale des
DE l'Impiété et de l*Anarchie. 75
députés Maçonniques venoit d'être convoquée à WilheJmsbad pour l'année suivante ; « Â cette » nouvelle , nous dit Philon-Knigge , je jetai uii » coup-d'œil sur l'immense multitude des Frères. » Je la vis composée d'hommes de tout état , de » nobles , de riches , de puissans , de Frères » pleins de connoissances et d'activité. Je vis » tous ces gens-là unis par un esprit de corps , » sans pouvoir dire précisément l'objet de leur » union; liés par le serment d'un profond secret, » sans mieux savoir sur quoi ; divisés d'opinion , » et ne sachant pas davantage de quel côté étoit » l'erreur ou quel étoit le grand obstacle au bien » que la Franc-Maçonnerie auroit pu faire au » genre humain. — Cependant quel n'eût pas été » ce bien, si, distinguant la pratique de la théo- » rie , on eût livré l'opinion au gré de chacun , w ensuivant dans le fait des principes communs, « pour l'avantage de l'humanité en général et pour » celui des Frères en parllculier ; si l'on fût con- » venu des mêmes lois à suivre pour s'aider les » uns les autres , pour élever le mérite inconnu , » pour étayer du crédit et de l'influence de » l'Ordre Maçonnique tout grand projet d'utilité, » pour Jaçoriser r avancement des Frères et les » mettre chacun en activité dans VEtat^ suivant » la mesure de leur capacité , et suivant qu'ils » auraient profité de l'avantage qu'ojjrent les » sociétés secrètes dans Vart de connoître les » hommes et de les gouverner sans violence et y> sans contrainte ? » ( Derniers éclaircissemens de Philon, p. 28.)
En suivant celte idée et mes réflexions , continue Philon-Knigge , « j'avois conçu tous mes » plans de réforme, et je les avois envoyés à » "VV'ilhelmsbad. Je reçus des réponses honnêtes ; » 011 me promit de prendre mon travail en con-
7© Conspiration des Sophistes » sidéfation dans rassemblée qui alloit se tenir. i> Mais je crus voir bientôt combien les vues 1» bienfaisantes et désintéressées des illustres pro- 3» lecteurs et chefs de l'Ordre Maçonnique seroient 3» mal secondées; combien Tesprit de secte etd'in- 3» térêt mettroit d'artilices en jeu , pour faire » dominer les systèmes ténébreux de certaines » classes ; combien il seroil impossible de réunir » toutes ces têtes sous un bonnet. Cependant je » communiquai mes projets à différens Maçons : I» je leur parlois souvent de mes craintes , lors- ^ qu'en Juillet i 780 , dans une Loge de Francfort- I» sur-le-Mein , je fis connoissance avec Diomède » ( Marquis de Gonstanza ) , envoyé de Bavière » par les Illuminés , pour établir leurs colonies * dans les pays protestans. — Je lui fis part de mes » vœux pour une réforme générale de la Franc- » Maçonnerie; j'ajoutai que prévoyant toute l'inu- » tililé de l'assemblée de Wilhelmsbad, j'étois ré- » solu, avec un certain nombre de Franc-Maçons, » mes fidèles amis , répandus en Allemagne , de » travailler à l'établissement de mon système. » Quand il m'eut entendu le développer , pour- » quoi , me dit-il , vous donner la peine inutile » de fonder une société nouvelle , quand déjà il » en existe une qui a fait tout ce que vous voulez » faire ; qui peut en tout sens contenter votre » ardeur pour les connoissances , et tous vos dé- » sirs d'être actif et utile ; qui enfin est en posses- » sion de toutes les sciences , de toute la puissance » qu'il faut pour votre objet ? » ( îd, p. '62. , etc. ) Elle n'étoit pas sans fondement , cette réponse -du Marquis apôtre de AVeisliaupt. Entre les complots de son maître et ceux de Knigge , la ressem^ blance étoit frappante. Le code de Weishaupt commençoit aussi par toutes ces promesses de relever le mérite inconnu , la vertu opprimée ; d'ap-
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prendre aux adeptes le grand art de connohre les nommes , de conduire les peuples au bonheur , de les gouverner sans qu'ils s'en aperçussent. Comme Knigge , AVeishaupt avoit aussi imaginé cette chaîne invisible, qui du fond d'un Sénat souterrain s'étend insensiblement sur les chefs et sur toutes les conditions de l'Etat , ce ténébreux Aréopage qui dictera ses lois , et ces Frères secrets qui n'épargneront ni travaux ni intrigues pour les faire adopter dans les conseils des Rois. ( Ecrits orig, premiers Statuts de Vïllumin, et grade de Ré^ gent. ) Jusqu'ici , pour Knigge et pour Weisliaupt, les projets , les complots , les moyens sont les mêmes. Il est vrai que \Veishaupt enchaîne pour dissoudre, il ne dicte ses lois que pour arri'ver un jour à ses hommes sans lois; il est vrai que Philon croira les Nations assez libres , s'il vient à bout de soumettre leurs Magistrats , leurs Souverains à tous les décrets émanés de l'antre maçonnique ; mais si la liberté de l'un est la mort de la société , la liberté de l'autre en est l'opprobre. Deux hommes qui ont pu concevoir l'un ou l'autre, étoient faits l'un pour l'autre. Leur orgueil pourra bien se croiser dans la poursuite de leurs complots ; ils marcheront assez long- temps ensemble pour le malheur des peuples.
Knigge ne peut assez exprimer quel fut son ^tonnement et quelle fut sa joie , quand il s'en*tendit dire que ce qu'il vouloit faire étoit tout fait. Il se jeta dans les bras de l'apôtre Illuminé, et fut immédiatement initié aux grades d'Aspirant , de Novice 5 et de l'académie Minervale. Weishaupt conçut bientôt toute Tiraportance de cette acqui» sition ; en fait d'impiété révolutionnaire, il trouva son disciple presque plus avancé qu'il n'eût voulu. Knigge se mit à faire pour les Illuminés tout ce ^u'il auroit fait ppur sa propre conspiration. Il
prit sur lui la mission du Frère Diomède. Jamais Frère Enrôleur n'avoit été plus insinuant et plus actif. La liste des Novices et des Frères qu'il acquéroit à l'Ordre, alloit toujours croissant; et il les choisissoit , non plus comme Weishaupt, parmi des jeunes gens à peine sortis du collège , mais parmi ces hommes d'un âge déjà mûr , dont il avoit eu occasion de connoître toute l'impiété ; parmi ceux-là sur-tout que dans les Loges Maçonniques il avoit reconnus spécialement enclins aux ténébreux mystères.
Dans sa première admiration , "W'eishaupt ne pouvoit se lasser d'exalter son nouvel apôlre auprès de ses Aréopagites : « P/«7o7i-Knigge , leur » mandoit-il , en fait plus à lui seul que vous » n'espéreriez d'en faire tous ensemble. — Philon ï> est le maître chez qui il faut aller prendre des » leçons; — qu'on me donne six hommes de celte » trempe, et avec eux je change la face de l'uï> nivers. » ( Voyez Ecrits origin, t, i , letU 56 , etc. Derniers éclaircissemens , p. 49* )
Ce qui enchantoit sur-tout AVeishaupt , c'étoit la découverte de cette génération déjà mûre pour ses complots , et qui le dispensoit de la grande partie des soins qu'il sedonnoit pour y préparer la jeunesse. Aussi le voyons-nous exhorter dans la suite ses Apôtres à suivre la méthode de Knigge dans leurs enrôlemens. ( Ecrits orig. t. 2 ,lett. 7.) Un sujet de joie plus spécial encore , c'étoit de voir sa Secte entrer , pour ainsi dire d'elle-même et sans violence , dans ces Loges Maçonniques dont la conquête lui tenoit tant à cœur. Mais de ces succès mêmes naquirent des inconvéniens qui auroient dégoûté leur auteur , s'il n'avoit pas été précisément l'homme qu'il falloit à Weishaupt pour y remédier.
Trompé par son Marquis Enrôleur , comme
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ce Marquis l'avoit été lui-même par Weishaupl, croj'ant très-fermement à l'antiquité , à la toute puissance de son Illuminisme , Knigge n'avoit encore reçu que les gracies préparatoires ; il ne soupçonnoit pas que les autres n'existassent encore que dans les conceptions ou dans le porte-feuille de Weishaupt. 11 s'attendoit aux grands mystères; il les sollicitoit pour lui et pour les vieux Maçons, qu'il n'étoit plus temps d'amuser comme de simples écoliers dans leur académie Minervale. Weishaupt usa d'abord de toutes ces ressources , qui lui avoient si bien réussi jusqu'alors , pour tenir ses élèves en suspens sur ces derniers mystères. Plus il les exaltoit , en exigeant de nouvelles épreuves et de nouveaux services , plus Knigge étoit pressant. Il lui représenloit que toutes ses épreuves et ses longues préparations pouvoienl être nécessaires dans des Provinces catholiques , qiiil nen étoit pas de même dans les pays pro" ;ï(?5to«5, beaucoup plus avancés dans l'esprit philosophique. {Derniers éclair ciss. de Philon PP. 35 jusquà 55. ) Weishaupt rusoit encore ; Knigge insistoit toujours ; sesvieux Franc-Maçons experts à déchiffrer les hiéroglyphes , en demandoient qui répondissent à tout l'enthousiasme qu'il avoit su leur inspirer. Ils éloient prêts à ne plus voir en lui qu'un charlatan , s'il ne tenoit parole ; l'Illuminisme étoit perdu , si tant de Frères y renonçoient dans la persuasion que ses grands mystères n'étoient que de vaines promesses. Ces représentations Souvent répétées arrachèrent enfin son secret à Weishaupt. .= Ses lettres , nous dit » Knigge , m'apportèrent enfin l'aveu que cet « Ordre si antique n'existoit encore , à propre- >) ment parler , que dans sa tête , et dans les » classes préparatoires qu'il avoit établies dans » les pays catholiques , mais qu'iil avoit une quan-
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» tité d'excellens matériaux pour les grades supé- » rieurs. En faisant cet aveu , il me prioit de lui » pardonner sa petite ruse ; il ajoutoit qu'en vain » avoit-il jusqu'alors cherché de dignes coopéra- » leurs ; que personne encore n'étoit entré aussi » profondément que moi dans ses vues , et ne les » avoit secondées avec tant d'activité ; que j'étois » pour lui l'homme envoyé du Ciel; qu'il se jetoit » entre mes mains ; qu'il vouloit me livrer tous » ses papiers ; que désormais , cessant de se re- » garder comme mon supérieur, il se contente- » roit de travailler sous moi; que les Frères prêts » à me défrayer de mon voyage , m'attendoient » en Bavière , où nous pourrions prendre tous » les arrangemens convenables. » ( Ibid. )
Si Weishaupt s'étoit cru moins assuré de Knigge , un pareil aveu seroit la seule faute échappée à ce génie conspirateur. Il étoit le seul homme sur la terre qui pût encore regarder ses hauts grades et ses derniers moyens de séduction comme incomplets. Ses mystères et son discours pour son grade à'Epopte éloient prêts ; précisément tout ce qu'on en a lu dans le Chapitre de ces mj'stères , s'y trouvoit tel que je l'ai cité. (K. l'original même de ce discours , Ecrits ori g, t. 2 , part. 2. ) Knigge a bien pu en délayer l'impiété et les principes désorganisateurs ; ni les démons , ni Knigge ne pouvoient y ajouter. Il en étoit de même de ses moyens de séduction. Tout son art des Frères Insiriuans , des Frères Dirigeans , se trouvoit ou dans ses premiers grades ou dans celui de ses Provinciaux. {Ibid. ) Ses irrésolutions ne pouvoient provenir que de la fécondité même de ses moyens , d'une consommation dans Tart de séduire , dont il avoit seul l'idée. Son embarras n'étoit que dans le choix de ce qu'il avoit fait , de ce qu'il étoit le seul à
regarder
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regarder encore comme pouvant être mieux fait pour le succès de ses complots. Et un mot , tel qu'étoit alors son code , il n'avoit qu'à l'envoyer. Knigge auroit profité de ce qu'il trouvoit fait , il n'auroit pas même soupçonné que l'on pouvoit mieux faire. Glorieux de tirer d'embarras un homme dont les complots d'ailleurs et les systèmes étoient si bien d'accord avec les siens , il accourut à son secours ; il parcourut tous ces papiers que Weishaupt lui livra ; il parut au conseil des Aréopagites ; en peu de jours il fixa toutes les irrésolutions sur la division des classes et des grades , sur celle des petits et des grands mystères. L'article essentiel, et celui dont les circonstances rendoient la décision plus pressante, étoit le rang qu'on donneroit dans l'Ordre aux Franc-Maçons , pour s'assurer l'intrusion dans les Loges. Knigge avoit su prouver qu'on pouvoit s'en reposer sur lui pour le nombre des Frères à trouver dans ces Loges ; son avis fut suivi, la classe intermédiaire des Franc-Maçons fut fixée pour toujours. Leurs Députés arrivoient de toute part à Wilhelmsbad. Il importoit extrêmement à A^'elshaupt et à ses Aréopagites , que dans cette assemblée il ne se passât rien qui pût mettre obstacle à leurs projets sur la Franc-Maçonnerie. Pour en diriger tous les mouvemens , pour être au moins instruit de toutes les résolutions de ce • congrès , Knigge avoit eu soin de faire mettre au rang des Députés, l'adepte Miiios , c'est-àdire, ce Dittfurt, Assesseur de la Chambre Impé^" riale à Wetzlar , celui des Frères qu'il savoit être le plus rempli de zèle et d'enthousiasme pour son Illuminism.e. Quant à lui-même, il jugea plus expédient de se tenir simplement auprès de l'assemblée , ù'en surveiller les démarches , d'y agir par ses confidens plus que par lui-même. 11 fut Tome IV. F
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dit qu'il iroit s'établir aux portes du congrès , et que Weisliaupt et ses Aréopagites s'en reposeroient sur lui de toutes les mesures à prendre suivant les circonstances.
L'objet le plus pressant étoit de fixer au plutôt les dernières parties du code , et sur-tout ces grades à donner aux Frères Maçons , déjà trop avancés dans les mystères pour être condamnés à toutes les épreuves de l'école Minervale. Knigge eut bientôt rempli cette première partie de sa mission. Sa plume légère et facile, ennemie de toute irrésolution, eut bientôt fait son choix dans le portefeuille de Weishaupt. Suivant sa convention avec les Aréopagites , il laissa d'abord dans leur premier état tons ces grades préparatoires de Novice , de Minerval, d'Illuminé mineur que tant de Frères âvoient déjà reçus II étoit dit aussi qu'il Laisseroit dans l'état ordinaire les trois premiers grades Maçonniques , devenus intermédiaires; il maria celui d'Illuminé majeur aux gradesEcossais.il recueillit entin pour ceux d'Epopte et de Régent, tout ce que les travaux de Weishaupt lui ofî'roient de plus impie , de plus séditieux dans les principes, de plus artificieux dans les moyens , et il en résulta ce Code de la Secte que j'ai fait conïioître dans le volume précédent.
Les irrésolutions de Weishaupt le reprirent; il concevoit toujours quelque chose de plus séducteur encore ; mais il délibéroit ; Knigge vouloit agir. La seconde partie de sa mission ou ses succès auprès des Franc-Maçons de Wilhelmsbad , dépendoit sur-tout d'une résolution à prendre , qui fixât pour jamais ces mystères, ces grades d'î'^popte et de Régent Illuminé. Weishaupt fut de nouveau pressé , et il approuva tout ; il mit à tout , son nom et le sceau de V Ordre*
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Knigge se trouva libre dans son apostolat de Wilhelmshad. Nous le suivrons bientôt auprès du congres maçonnique ; mais j'ai d'abord à dire comment ou de quels hommes se composa cette assemblée , et quelles grandes causes avoient dëjà préparé les succès , le triomphe des nouveaux mystères sur ceux des Franc-Macons {a'.