CHAPITRE IV
Premiei^ moyen des Conjurés,
Pour écraser Vinfâme dans le sens de Voltaire , pour arriver au point d'anéantir les autels et le culte du Dieu prêché par les apôtres , il ne falloit rien moins que changer ou dompter l'opinion publique , la foi de tous les peuples répandus sur la surface de la terre , sous le nom de chrétiens. La dompter par la force ne pouvoit pas entrer dans les moyens des conjurés , au moment oh se forma leur coalition. Il falloit pour cela que la révolution des idées religieuses eût été ménagée et successivement conduite au point où l'ont trouvée nos législateurs jacobins. Il falloit que l'incrédulité eût acquis un assez grand nombre d'adeptes pour les voir dominer dans les Cours , les Sénats, les armées et dans les diverses classes des peuples. Ces progrès de la corruption et de l'impiété supposoient un assez grand nombre d'années , pour que Voltaire et Frédéric ne se flattassent pas d'y arriver. ( Lelt. de Fréd, à Volt, du 5 mai 1767.) Les conseils des conjurés ne pouvoient donc pas ressembler encore à ceux de nos conquéraiis carmagnoles. Aussi n'avons-nous
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pas à parler ici de guillotines, de réquisitions à force armée, et de combats livrés pour abattre tous les autels du christianisme*
Les premiers moyens des sophistes dévoient être moins tumultueux , plus sourds , plus souterrains , plus lents ; mais dans leur lenteur même ils n'en dévoient être que plus insidieux et plus efficaces. Il falloit que l'opinion publique pérît en quelque sorte par la gangrène , avant que les autels tombassent sous la hache. C'est ce que Frédéric avoit très-bien senti , lorsqu'il écrivoit à Voltaire , que ndner sourdement et sans bruit V édifice , cétoit l'obliger à tomber de lui-même» ( i3 août 1775.) C'est ce que d'Alembeit avoit encore mieux senti , lorsqu'il reprochoit à Voltaire d'aller trop vite , lorsqu'il lui écrivoit que si le genre humain séclairoit , c'est parce qu'on avoit la précaution de ne V éclairer que peu à peu» Protide ( ^^ juillet I 762. ) Ce fut enfin îa nécessité de l'Eiicycio- cette précaution , qui inspira à d'Alembert le proi»cuic. jgj. ^g l'Encyclopédie , comme le grand moyen d'éclairer peu a peu le genre humain ,61 d'écraser l'infâme. Il conçut ce projet, Diderot le saisit avec enthousiasme , Voltaire le soutint avec une constance qui ranima souvent celle de d'Alembert et de Diderot , prêts à succomber l'un et l'autre plus d'une fois sous leur entreprise.
^, . . Pour sentir à quel point le succès de ce fameux
dictionnaire devoit intéresser le chef et les complices , il faut .absolument savoir sur quel plan il avoit été conçu , et comment son exécution étoit devenue dans leur conseil , le premier et le plus infaillible des moyens destinés à changer peu à peu l'opinion publique , à insinuer tous les principes de l'incrédulité , à renverser enfin successif vement tous ceux du christianisme.
L'Encyclopédie fut d'abord annoncée comme
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iT-n cycle
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devant former l'ensemble , le trésor le plus complet de toutes les connoissances humaines. Religion, théologie , physique , histoire, géographie, astronomie , commerce , tout ce qui peut être Tobjet d'une science ; poésie , éloquence , grammaire 5 peinture , architecture , manufactures , tout ce qui est l'objet des arts utiles ou agréables ; tout en un mot, jusques aux préceptes et aux procédés des métiers , des plus simples manœuvres : tout de voit se trouver réuni dans cet ouvrage. Il de voit valoir seul les plus immenses bibliothèques, et suppléer à toutes. Il devoit être le résultat des travaux d'une société d'hommes choisis parmi ceux que la France conlenoit de plus célèbres dans chaque genre de sciences. Le discours par lequel d'Alembert l'annoncoit à tout l'univers , étoit écrit avec tant d'art ; il avoil été si bien pesé et si bien médité ; l'enchaînement des sciences , les progrès de l'esprit humain y paroissoient si bien tracés ; tout ce qu'il avoit pris dans les oeuvres d<î Chambers et du chancelier Bacon, sur la liliation ^^h idées , étoit si bien déguisé ; le sophiste plagiaire avoit si bien su se parer des richesses d'autrui , que le prospectus de l'Encyclopédie fut regardé comme un chef-d'œuvre , et son auteur comme l'homme du inonde le pins digne de se voir a la tête d'tm ouvrage si étonnant.
C'étoient là de superbes promesses hautement oi .fc' seannoncées , et que l'on avoit fort peu envie de ..i'"'* *' ' lenu'. 11 etoit en revanciie un objet sur lequel on p^dic. gardoit un profond silence , et qu'on se tenoit à peu près assuré de remplir. Cet objet si secret étoit de faire de TEncychjpédie un immense dépôt de toutes les erreurs , de tous les sophismes , de toutes les calomnies qui , depuis les premières' écoles de l'impiété jusques à cette énorme compilation , pouvgient avoir «lé iiiy entés contre la rc-
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ligion ; maïs de cacher si bien le poison , qu*il se versât très-insensiblement dans Tame des lecteurs, sans qu'ils pussent s'en apercevoir. Pour abuser de leur crédulité , Terreur ne devoit jamais se trouver , elle devoit au moins se cacher avec un soin particulier dans les articles où Ion auroit pu la prévoir , la soupçonner. La religion devoit paroître respectée , et même défendue dans les discussions qui la rcgardoient plus directement. Quelquefois Tobjection devoit être réfutée de manière à persuader qu'on vouloit la faire disparoître ^ tandis qu'on ne pensoit qu'à la rendre plus dangereuse 5 en faisant semblant de la combattre. Il y a même plus ; les auteurs qui dévoient seconder d'Alembert et Diderot dans ce travail immense , n'étoient pas tous des hommes dont la religion dût être suspecte. La probité de quelques-uns , de M. Jaucourt , par exemple , de ce savant qui seul a rempli un nombre prodigieux des articles de l'Encyclopédie 5 étoit si bien connue, qu'elle sembloit devoir servir de garant contre les embûches de la ruse et de la perfidie. Enfin on annonçoiL que des objets religieux seroient discutés par des théologiens connus par leur savoir et leur orthodoxie. Tout cela pouvoit être très-vrai , et l'ouvrage n'en être que plus perfide. Il restoit à d'Alembert et à Diderot une triple ressource pour remplir tout l'objet de la conspiration antichrétienne. Moyens et La première étoit l'art d'insinuer l'erreur , l'imruses do piété 5 dans les articles oii naturellement elle de-
lEncyclo- ^ . , . ^ , , , .s
pédie. voit le moins être attendue , dans les parties cte l'histoire , de la physique , même de la chimie ^ de la géographie , que Ton auroit cru pouvoir parcourir avec le moins de danger. La seconde ëtoit l'art des renvois , cet art si précieux , qui consistoit , après avoir mis sous les yeux du lecteur quelques vérités religieuses ^ u lui faire sentir
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gu'il devoit chercher d'autres leçons dans des articles d'une toute autre espèce. Quelquefois même le mot seul du renvoi pou voit faire ëpigramme et sarcasme. Pour cela il sulFisoit de mettre au-dessous de l'article traite religieusement , l'un de ces mots : Voyez V article Préjugé^ ou bien voyez Superstition , çoyez Fanatisme* Enfin si le sophiste renvoyeur craignoit que cette ruse ne sufFît pas encore , il pouvoit altérer les discussions d'un collaborateur honnête ; il pouvoit sur le même objet ajouter son propre article et faire semblant d'appuyer en réfutant. En un mot, le voile de l'impiété devoit être assez transparent pour la rendre piquante, assez obscur pour ménager une excuse et des défaites. Cet art étoit surtout celui du sophiste renard , de d'Alembert. Diderot , plus hardi , devoit quelquefois être livré à toute la folie de son impiété ; mais quand le sang froid de la réflexion venoit , ses articles dévoient être retouchés , et il devoit alors ajouter de lui-mêmo quelque restriction apparente en faveur de la religion 5 quelques-uns de ces mots révérentiels qui ne laissoient pas moins subsister toute l'impiété. S'il dédaignoit ce soin , d'Alembert , reviseur général , s'en chargeoit.
Les premiers volumes de l'immense collection dévoient être surtout digérés avec prudence poiu* ne pas révolter le clergé , et tout ce que les conjurés appeloient hommes à préjugés. A mesure que l'on avanceroit , on devoit devenir plus hardi ; et si les circonstances ne permettoient pas encore de dire assez ouvertement tout ce que l'on avoit envie de dire , on avoit la ressource des supplémens , on avoit celle des nouvelles éditions à faire dans les pays étrangers , à les rendre moins coûteuses pour les rendre plus communes , et mettre le poison a la portée des lecteurs les moins rir hos.
Preuves
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L'Encyclopédie , à force d*étre recommandée , exaltée par les adeptes , devoit devenir le livre dd toutes les bibliothèques , et peu à peu tout le monde savant devoit se trouver le monde antichrétien.
Le projet ne pouvoit être mieux conçu poui* arriver au but des conjurés : il étoit difficile de Texécuter plus fidèlement.
Nous devons à l'historien les preuves du fait et dufaîtT les preuves de Tintention. Pour saisir les premières 5 il suffit de jeter un coup d'œil sur divers articles de cette immense collection , de rapprocher tout ce que Ton y trouve d'assez exact sur les principaux dogmes du christianisme ou mc^md de la religion naturelle ; de rapprocher , dis-je , ces divers articles de ceux auxquels nos conjurés ont soin de renvoyer le lecteur. On verra l'exis-tence de Dieu, la liberté, la spiritualité de Tame, traitées à peu près comme elles dévoient Tétre pat tout philosophe religieux ; mais le lecteur , que d'Alembert et Diderot ont soin de renvoyer successivement aux articles démanstration , corrup-^ lion , verra successivement aussi disparoître toute celte doctrine. Celle qui domine dans les endroits que d'Alembert et Diderot prennent soin de lui recommander , est précisément celle du sceptique ou bien du spinosiste , du fataliste et du matérialiste (a).
{a) Qu'on voie l'article Dieu dans l'Encyclopédie ^ Ensestïe édition de Genève , on y trouvera des ide'es tî;ès- saines ^ '^'!<î'^ °' ^^ ^'^ démonstration directe , physique et métaphysique MU Tart. ^^ ^5^" existence. Il eût été trop mal-adroit de manifester JJitiu. sous un pareil article les moindres doutes et le moindre penchant pour l'Athéisme , le Spinosisnie ou l'Epicuréisme ; mais h la fin de cet article le lecteur se trouve renvoyé à celui de Démonstration , et là diaparoît tout ce que Ton avoit trouvé de force dans les preuves physiques et métaphysiques de cette existence d'un Dieu. La^,
Cette
DÉ L'ÎMPÎÉtË. CJiap. It^. ^i)
Cette ruse n'échappa point aux observations des
^Valeurs religieux, ( Voyez la Religion vengée ,
oii vous apprend que toutes les démonstrations directes supposent Vidée de l'infini^ et que celte idée n est pas fort claire, soit pour les physiciens, soit pour les métaphysiciens (ar^ Pé/mo/î^^r^aon); ce qui d'un seul mot de'truit toute la conlîance que le lecteur pouvoit avoir aux: J)reuTes qu'on lui avoit données de Texistence de Dieu. Là encore , on veut bien vous dire qu'un insecte seul y. iiux yeux du philosophe , prouve mieux un Dieu que tous les raisonnemens métaphjsiques ( ibidem ) ; mais il est iaussi un autre article auquel on a encore soin de voua renvoyer , celui de Corruption , et la vous appreneai; qu'f/ faut bien se gardef d'assurer d'une manière positive , que la corruption ne puisse jamais engendrer de$ Corps animés ; que cette production de corps animés par la corruption pardit appuyée par des expériences Journalières ( art. Corruption ) ; et ces prétendues expériences sont précisément celles dont les Athées concluent qu'ils peuvent très-bien se passer de Dieu pour créer l'homme et les animaux. Prévenu par le jeu de ces renvois contre les preuves de la Divinité, que le lecteur P.n vienne f»ux articles Encyclopédie , Epicuréisine ; dans l'un on lui diraqu't'/ nj'- a aucun être dans la nature qu'on puisse appeler premier ou dernier; et une machine' injinie en tout sens , prendra la place de la Divinité ( Dictionn. et art. Encyclopédie ); dans l'antre , ce sera l'atome qui se trouvera Dieu. Il sera la première cause de tout , par qui tout est et dont tout est actif , essen^ liellement par lui-même, seul inaltérable ,seul éternel , seul immuable ( art. Epicuréisme ) ; et le lecteur , au lieu du Dieu de l'Evangile, n'aura plus à choisir qu'entre le Dieu de Spinosa et celui d'Epicurc.
Mêmes ruses , lorsqu'il s'agit de Varne. Lorsque les Pase» Sophistes conjurés traitent directement de son essence, snrl'-r»* ils ne refusent pas de mettre sous nos yeux ces preuves '^'"** ordinaires de sa spiritualité , de son immortalité ; ils ont même soin de vous dire encore ailleurs qu'on ne peut supposer l'ame m^ïtérielle, ou réduire lu bête à la qua^ Hté de machine 1 sans s'exposer a faire de l'homme un automate ( art. Bête ). Ils ajoutent que si les déterminations de l'homme ou même ses oscillations naissent de quelque chose de matériel qui soit extérieur h son