CHAPITRE VI
Troisième moyen des Conjurés, Extinction de tous les corps religieux.
îiepro- Les ennemis des moines ont pris à tâche de les *^^*^nx '^ faire regarder comme des corps parfaitement inurciigicux. tiles à la Religion et sur-tout à l'Etat. Je ne sais de quel droit l'Europe peut se plaindre d'une association , à laquelle elle doit n'être plus ce qu'elle fut sous nos anciens Gaulois, Tudesques et Bretons , c'est-à-dire une région qui n'avoit pas les deux tiers des terres cultivées qu'elle a aujourd'hui ; qui n'avoit que des villes lrcs-médiocre3 et beaucoup moins de villages , parce qu'elle fournissoit beaucoup moins à leur subsistance , parce qu'elle éloit en très-grande partie couverte de forets 5 de marais et de landes stériles. Je ne sais comment l'Etat pouvoit regarder comme inutiles des hommes sans contredit encore les meilleurs cultivateurs des terres défrichées par leurs fondateurs, et par-là même fournissant aux citoyens une grande partie de leur subsistance ; des hommes que dévoient apprendre à nommer avec reconnoissance, au moins ceux qui , jusques dans le nom de leur patrie , de leur ville , ou de leur village, devroient apprendre que sans les moines ils n'existeroient pas ; des hommes enfin sans lesquels
DE l'Impiété. Chap. VU 83
toute l^histoire dit que nous en serions encore où en étoient nos pères dans les siècles barbares , à lie savoir pas lire. Et de ce côté-là , peut-être , hélas ! n'ont-ils rendu que trop de services. Ils ont appris à nos pères à lire ; et nous avons appris à mal lire. Ils ont ouvert le temple des sciences , et nous n'y sommes entrés qu a demi , et dans toutes les sciences , Thomme le plus dangereux n'est pas celui qui ne sait rien , c'est celui qui sait mal , c'est celui-là sur-tout qui sait très-peu et qui croit tout savoir.
Que l'on prenne d'ailleurs ceux que l'on se plaisoit à appeler des moines igiiorans , je mets en fait qu'on les trouvera tous au moins aussi instruits que l'est le commun des laïques, de ceux même qui ont eu une éducation soignée. Mon témoi-« ^nage doit être peu suspect, je n'ai jamais appartenu à aucun des corps compris dans ce reproche» Je le crois pour tous les religieux en général , raissi injuste qu'il eût été honteux de le mériter* J'ai vu beaucoup de ces hommes qu'on traitoit d'ignorans ; j'ai vu qu'il savoient ce qu'ils dévoient savoir , et que s'ils n'avoient point la science du siècle et celle de notre philosophisme, ils n'eu étoient que plus hemeux , eu se contentant de la science de leur état. J'ai vu sur-tout qu'il y avoit non seulement chez les Bénédictins, les seuls auxquels on rende une espèce de justice, mais encore dans presque tous les autres corps religieux , des hommes qui méritoient d'être distingués par leurs connoissances comme par leur piété , et cela en beaucoup plus grande proportion que dans le siècle. L'historien qui voudra être juste ne doit pas s'en tenir, sur cet objet-là , aux déclamations au'il trouvera chez les Sophistes de nos jours ; mais il en est un autre sur lequel tous les corps religieux doivent se glorifier de trouver
Fa
84 Conspiration des Sophistes
l'histoire et la preuve de leurs services , dans le* annales mêmes des impies conjures contre eux et la religion.
Proiots Les Jésuites étoient détruits , les conjurés Soî^it^fcrie phistes virent que le Christianisme subsistoit encore, contre les et alors ils sc dircut : Il nous reste à détruire les religieux. jjjQji^gg . ^gj^^ qu'ils existeront nous nous flattons en vain de triompher. Ce projet fat de nouveau fortement senti par Frédéric. Une lettre de Voltaire , datée du 3 mars i 767 , lui fournit l'occasion de le développer : « Hercule alloit combattre les bri- » gands et Bellérophon les chimères , écrivoit le » sophiste de Ferney ; je ne serois pas fâché de » voir des Hercules et des Bellérophons délivrer » la terre des brigands et des chimères catholi- » ques. » La réponse de Frédéric , datée du 24. même mois, même année , est conçue en ces termes : « Il n'est point réservé aux armes de détruire » V infâme ; elle périra par les bras de la vérité et » par la séduction de l'intérêt. Si vous voulez ï) que je développe cette idée , voici ce que j'enj) tends. J'ai remarqué , et d'autres comme moi , » que les endroits où il y a plus de couvens de i> moines , sont ceux où le peuple est le plus aveu- » glément attaché à la superstition. Il n'est pas i> douteux que si l'on parvient à détruire ces asiles » du fanatisme , le peuple ne devienne un peu y> indi fièrent et tiède sur ces objets qui sont ac- » tuellement ceux de sa vénération. Il s'agiroit » de détruire les Cloîtres , au moins de commen- » cer à diminuer leur nombre. Ce moment est » venu 5 parce que le gouvernement français et f) celui de l'Autriche sont endettés, qu'ils ont » épuisé les ressources de l'industrie pour acquit- » ter les dettes, sans y parvenir. L'appât des ri- » ches abbayes et des couvens bien rentes est p tentant. En leur représentant le mal que les Ce-
DE l'Impiété. Chap* Fï. 85
» nobîtes font à la population de leurs états, » ainsi que Fabus du grand nombre des CucuUati » qui remplissent les provinces , en même temps » la faciliter de payer une partie de leurs dettes , » en y appliquant les trésors de ces communautés » qui n'ont point de successeurs , je crois qu'on » les détermineroit à commencer cette réforme ; » et il est à présumer qu'après avoir joui de la » sécularisation de quelques bénéfices , leur avi- >^ dite engloutira le reste.
» Tout gouvernement qui se déterminera à » cette opération , sera ami des philosophes el » partisan de tous les livres qui attaqueront les y> superstitions populaires et le faux zèle qui vou- » dra s y opposer.
>^ Voilà un petit projet que je soumets à Texa- » men du patriarche de Ferney ; c'est à lui , >> comme père des fidèles , de le rectifier et de » l'exécuter.
» Le patriarche m'objectera peut-être ce quon » fera des éi^êques ; je lui réponds qu'il n'est pas » temps d'y toucher , qu'il faut commencer par » détruire ceux qui souillent l'embrasement du » fanatisme au cœur du peuple. Dès que le peuple » sera refroidi , les évêques de\>iendront de petits » garçons dont les souverains disposeront par la » suite des temps comme ils mudront, y^
De pareils conseils étoient trop du goût de Voltaire , pour qu'il ne sût pas les apprécier. Aussi répondit- il au roi de Prusse : « Votre idée d'atta- » quer par les moines la superstition christicole , » est d'un grand capitaine. Les moines une fois » abolis , l'erreur est exposée au mépris universel. y> On écrit beaucoup en France sur cette matière , » tout le monde en parle ; mais on n'a pas cru cette » ailaire assc^ mûre. On n'est pas assez hardi ea
S6 Conspiration des Sophistes
» France ; les dévots ont encore du crédit. »
( Lett. du 5 ami 1767.)
Quand on a lu ces lettres , il n'est plus temps de demander à quoi servoient dans l'Eglise catholique tous ces corps religieux. Il n'est que trop vrai que plusieurs avec le temps étoient déchus de leur première ferveur ; mais dans leur état même de décadence , Frédéric appliquant tonte sa politique à rechercher les causes qui retardent encore les progrès de ses complots contre le Christianisme 5 voit les plus grands obstacles dans le zèle 5 l'exemple , les leçons de ces corps ; il ne croit pas qu'on puisse abattre l'édifice de l'Eglise jusqu'à ce que ce rempart ait été renversé. Voltaire à celte idée reconnoîr un grand capitaine qui signale tout l'art des guerriers contre la supers^ ïition chrlsticole , comme il l'a signalé dans ses longues guerres contre l'Autriche et la France. Ils étoient donc encore utiles à quelque chose , ces corps tant accusés d'ignorance et d'oisiveté ; ils étoient une véritable barrière contre l'impiété. Frédéric en est si persuadé , que cinq mois après il revient et insiste pour qu'on renverse cette barrière avant que d'attaquer directement les évéques et le corps de la place , alors même que l'incrédulité et le philosophisme ont occupé les avenues du troue.
Le 29 juillet 1775, Voltaire lui écrit : « Nous >î espérons en France , qiie la philosophie qui est » auprès du trône sera bieniôt dedans. Mais ce » n'est qu'une espérance. Elle est souvent trom- *s> peuse. Il y a tant de gens intéressés à soutenir :»> l'erreur et la sottise ; il y a tant de dignités et :» de richesses attachées à ce métier , qu'il est à » craindre que les hypocrites ne l'emportent sur VI les sages. Votre Allemagne elle-même n'a-t-elle 3> pas fait des Souverains de vos principaux ecclé-
DE l'Impiété. Chap. VÏ. 87
» sîaslîqiies ? quel est l'ëlecteiir et Tévéque parmi yy vous qui prendra le parti de la raison contre » une secte qui lui donne quatre à cinq millions » de rente ? »
Frédéric ne vouloit pas encore de cette attaque directe contre les évéques ; mais toujours opinant pour la guerre aux corps religieux , il répondit à Voltaire :
<c Tout ce que vous me dites de nos évêques » Teutons n'est que trop vrai. Ce sont des porcs » engraissés des dixmes de Sion ( telle est cons- » tamment rhonnêteté ou la grossièreté des con- » jurés sophistes , dans les secrets qu'ils se com- » muniquent ) ; mais vous savez aussi que dans » le Saint Empire Romain , l'ancien usage , la » bulle d'or 5 et telles autres antiques sottises , » font respecter les abus établis. On les voit, on » lève les épaules , et les choses continuent leur » train.
i> Si l'on veut diminuer le fanatisme , il ne y^ fout pas d'abord toucher aux évêques ; mais si » l'on parvient à diminuer les moines , siutout :» les ordres mendians , le peuple se refroidira. » Celui-lù moins superstitieux , permettra aux » puissances de ranger les évêques selon qu'il » conviendra au bien de leur état. C'est la seule » marche à suivre. Miner sourdement et sans )^ bruit l'édifice de la déraison , c'est l'obliger à » s'écrouler de lui-même.» (Lett.du i3août 1775.)
J'ai annoncé que les moyens des conjurés ajouteroient aux preuves que j'ai données de l'existence de la conjuration et de son objet , je ne sais plus ce qu'il faudroit entendre par ces mots de cons-^ piration antichrétienne , si l'historien ne la voit pas dans toutes les confidences mutuelles dont jo recueille avec attention les expressions mêmes. <2ti*esl-ce qu'une conspiration, si on ne la voit
88 Conspiration des Sophistes
pas dans cette marche à suiçre pour miner sour-* aement Pédifice de cette religion qu'on se plaît à désigner sans cesse sous les noms de superstition christicole , de fanatisme , de déraison , pour arriver par-là successivement à la perte des premiers pontifes , pour détacher insensiblement les peuples de tout attachement à l'Evangile ? Qu'est-ce donc qu'une conspiration , si on n'en veut point voir dans tous ces conseils secrets , (j[ue la distance des lieux n'empêche pas d'arriver perpétuellement de Ferney à Berlin ^ de Berlin à Paris en passant par Ferney ? Eh ! quel lecteur assez peu clairvoyant pour ne pas entendre le langage et concevoir l'objet de tous ces conseils ; pour supposer encore que par l'établissement de la raison les conjurés n'entendent pas l'abolition de tout Christianisme? N'est-il pas même bien étonnant que déjà les conjurés s'expliquassent si clairement sur cet objet de leur complot et sur les moyens qu'ils combinoient entre eux pour le remplir.
Projet Au reste , Voltaire avoit raison de répondre à ^'^ rViTce Frédéric qu'on s'occupoit beaucoup en France de "sur les la destruction des corps religieux. Depuis l'expulteligieux. gjQjj ^jgg jésuitcs , ce projet se poursuivoit etticacement par des hommes chers aux conjurés dans le ministère. On commença d'abord par reculer le terme de la profession religieuse jusqu'à l'âge de vingt- im ans ; les ministres avoient même voulu en exiger vingt- cinq. C'étoit dire à peu près , que sur cent jeunes gens appelés à cet état , à peine un ou deux pourroient-ils suivre leur vocation 5 puisque peu de parens auroient consenti à voir leurs enfans arrivés à cet âge sans se décider et se former pour un autre état. Les réclamations des âmes pieuses obtinrent que l'âge fixé pour rémission solennelle des vœux fût celui de dix-huit ans poiu: les religieuses ^ et de vingt-iui
DE l'Impiété. Chap. VL 89
pour les religieux. L'ëdit n'en fut pas moins regardé par bien des personnes comme une jitteinte au droit des citoyens , qui certainement doivent avoir celui de se consacrer à Dieu dans l'état oii leur conscience les appelle , et de se dérober aux dangers des passions dans l'âge où elles se développent avec plus d'activité. On y vit surtout une atteinte à l'idée d'un Dieu qui a droit au sacrifice de ceux qu'il veut former de bonne heure aux vertus religieuses ; aux droits de l'Eglise , à qui seule il semble appartenir de fixer ce qui regarde les engagemens religieux , et qui dans le dernier Concile écuménique avoit elle-même marqué l'âge de 16 ans et au-dessus, comme im terme auquel les jeunes gens avoient toute la connoissance et la liberté requises pour contracter cet engagement , et qui d'ailleurs accordoit toujours cinq ans pour ceux et celles qui voudroient réclamer contre leur engagement , comme n'ayant pas. eu toute la liberté qu'elle exige elle-même pour accepter les vœux de la religion. ( Voyez là-dessus le discours de Chapelain. ) Il eût été ridicule en France d'objecter que cette profession privoit l'état de ses sujets. Dans les idées de la religion, des hommes consacrés plus spécialement aux œuvres de piété , à l'édification et à l'instruction des peuples, ne sont point inutiles aux nations. Il étoit d'ailleurs visible que la France, malgré le nomJjre de ses couvens , avoit constamment ime population plus considérable que la plupart des autres états. Elle comprenoit suri ont un grand nombre de célibataire^ mondains sur lesquels les lois amroient dû fixer leur attention , avant que de parler des perles qu'elle pouvoit faire par le célibat religieux. Ces réclamations furent inutiles; le temps de la profession religieuse fut reculé à 21 ans pour les horames. Ce qu'on avoit prévu , et
go Conspiration des Sophistes
ce que désiroierit les ministres conduits par les sophistes , arriva. Dans un très-grand nombre de collèges oii les jésuites furent mal remplacés , les jeunes gens privés d'une éducation plus soignée , livrés ensuite à leurs passions , ou bien croyant perdre les années qu'il auroit fallu attendre pour entrer en religion , ne pensèrent presque plus à cet état. Ceux que Ton recevoit encore , y entroient 5 les uns uniquement pressés par la misère pour y trouver du pain plutôt que pour y servir Dieu ; les autres , avec des penchans et des vices , avec des habitudes trop formées pour se plier aisément à la règle. Il y avoit déjà bien des abus dans les cloîtres. Ils allèrent croissant. A mesure que d'un côté le nombre des religieux diminuoit , la ferveur de l'autre se perdoit , les scandales augmentoient. G'étoit là précisément ce que vouloient les ministres pour avoir des prétextes de suppression, ce que vouloientbien plus encore les sophistes leurs maîtres, qui d'ailleurs ne cessoient de répandre une foule de livres dont tout l'objet étoit de verser à pleins torrens le ridicule , le sarcasme et le mépris sur les cénobites.
Brienne Cclui qui sccouda le mieux ici l'intention des ^va"ntie coujurés , fut uu iiommc qui étoit venu à bout de projet {qIyq croire à ses confrères mêmes qu'il avoit
#*oiitrc les •
religieux, quclquc aptitude pour le gouvernement , et qui a fini par se faire placer au nombre des ministres que l'ambition a rendus imbéciles. Cet homme étoit Brienne , archevêque de Toulouse , puis archevêque de Sens , puis ministre principal , puis apostat public, et mort dans un mépris , dans une exécration qui égale au moins celle que l'univers a aujourd'hui pour Necker. Brienne tout honni, tout abhorré qu'il est , n'est pas encore au point de l'infamie qu'il mérite. On ne sait pas qu'il fut l'ami, le confident de d'Alembert, et qu'il fut
DE l'Impiété. Ùiap. VL 91
dans l'Eglise tout ce qu'aiiroit pu être d'Alembeit archevêque dans une assemblée de commissaires charges de reformer les corps religieux.
Le clergé avoit cru devoir s'occuper de cette réforme a faire dans les maisons religieuses , pour y rétablir leur première ferveur. La Cour lit semblant de se prêter à cette intention ; elle nomma des conseillers d'Etat pour délibérer sur cet objet avec les évêques de la commission appelée des Réguliers. Il airiva ce qu'on pouvoit attendre d'un mélange bizarre d'hommes qui apportoient dans im pareil conseil les vues du siècle , et de prélats qui ne dévoient y apporter que les vues de l'église. Les intentions se croisèrent souvent ; on convint cependant ou l'on crut convenir de divers articles. Plusieurs évêques se dégoûtèrent et abandonnèrent la commission ; il s'en forma une nouvelle (a) 5 composée de M. de Dillon , archevêque de INarbonne ; de M. de Boisgelin , archevêque d'Aix ; de M. de Cicé , archevêque de Bordeaux , et enfin du fameux Brienne , archevêque de Toulouse.
Le premier de ces commissaires , avec de la noblesse dans son maintien et de la m.ajesté dans son éloquence , étoit mieux fait pour représenter dignement le roi aux étals de Languedoc , que samt François ou saint Benoît, dans une commis-
(a) On a été surpris de me voir parler d'une Nouvelle Commission sur les Rc^guliers ; ou observe qu'il n'y en avoit eu qu'une. Je n'avois pas cru qu'il fallût un arrêt du Conseil ou un décret ue l'Académie pour appeler Nouvelle une Commission qui se compose de nouveaux IMembres. Quoi qu'on en ait dit encore , je n'ai pas nommé , parmi ces Membres , un seul Prélat qui n'en ait été. Quelques-uns , il est vrai , n'en furent que bien peu de temps j mais c'est ce qui prouve tout ce que j'ai voulu dire dans cet article ; qu'ils n'étaient pas hommes ^ sccouder l'impiété de Brienne.
9^ Conspiration des Sophistes
sion de religieux. Aussi ne voit-on pas quil se soit
beaucoup occupe de cet objet.
M. de Boisgelin , avec tous les talens qu'il a développés à TA ssemblëe appelée nationale, avec le zèle qu'il a manisfesté pour les droits de l'Eglise dans rétablissement et le maintien d'un état consacré à la perfection évangélique , pouvoit apporter à cette commission les intentions de Tordre , et donner des conseils que la Cour n'avoit pas l'intention de suivre.
Quant à M. de Gircé , depuis garde des sceaux de la révolution , si la sanction donnée , si les sceaux apposés par sa main aux décrets constitutionnels 5 démontrent qu'il pouvoit être trompé , son repentir et ses rétractations sont une preuve que son cœur auroit moins secondé des projets destructeurs , s'il les eût mieux connus. Inieiii- Dans cette commission des réguliers , Brienne Bri"an«et *^voit scul l'oreillc des ministres , leur secret et d'Akmb. cclui de d'Alembcrt. Celui-ci, en revanche, savoit si bien tout ce que les conjurés pouvoient attendre de services du prélat philosophe , qu^au moment où Brienne fut agrégé à l'académie française , d'Alembert se hâta de l'annoncer en ces termes au chef des conjurés : « Nous avons en lui un très- » bon confrère qui sera certainement utile aux » lettres et à la philosophie , pourvu que la phi- » losophie ne lui lie pas les mains par un excès » de licence , ou que le l^ri général ne l'oblige » pas d'agir contre son gré. >> ( Lett, des 3o juin et 21 déc, 1770.) Autant eût valu dire : Nous avons dans Brienne un homme qui pense comme nous et qui sera pour nous , pour nos complots , tout ce que je serois moi-même , en cachant mon jeu , si j'étois à sa place.
D'Alembert se connoissoit en confrères ; il se tenoit si sûr de celui-ci , que Voltaire ayant cm
DE l'Impiété. Chap. VI. 93
pouvoir se plaindre du monstrueux prélat , d'Alembert n hésita pas à répondre : « Je vous demande » en grâce de ne point précipiter votre jugement. y> — Je gagerois cent contre un qu'on vous en a » imposé ou qu'on vous a du moins fort exagéré 5> ses torts. Je connois trop sa façon de penser » pour n'être pas sûr qu'il n'a fait en cette occa- » sion que ce qu'il n'a pas pu absolument se dis- » penser de faire. y> ( Lett. du 4 déc, 1770.)
Les plaintes de Voltaire venoient d'un mandement publié par Brienne contre l'adepte Audra , qui 5 professeur public , donnoit à Toulouse les leçons de l'impiété même pour celles de l'iiistoire. D'après les recherches faites par d'Alembert , il se trouva que Brienne , en faveur de cet adepte , avoit « résisté pendant un an entier aux clameurs » du parlement , des Evêques 5 de l'assemblée du p clergé 5 « et qu'il avoit absolument fallu lui forcer la main pour empêcher la jeunesse de son diocèse de recevoir de pareilles leçons ; aussi l'apologiste ajoutoit-il : « Ne vous laissez donc » pas prévenir contre Brienne , et soyez sûr en- » core une fois que jamais la raison ( notre raison à » nous) n'aura à s'en plaindre. » ( 21 déc. 1 770. )
Tel étoit l'hypocrite scélérat ou l'adepte mitre que l'intrigue étoit venue à bout de faire entrer dans une commission établie pour la réforme des ordres religieux. Il sut en faire une commission de désordre et de destruction. Appuyé du ministère , et se jouant des autres évêques de la commission appelée des réguliers , il attira tout à lui , il domina seul dans cette prétendue réforme. A Moyens i'édit qui reculoit la profession religieuse, il en *^*,"^!"^*' fil ajouter un nouveau pour supprimer tous les Brimnc couvens des villes qui n'auroient pas au moins ^^JJîgJ^J^^* vingt religieux , et ailleurs tous ceux oii il s'en trouveroit moins de dix, sous le prétexte spécieux
94 Conspiration v>es Sophistes;
que la règle s'observoit mieux avec un plus grand nombre. J^es évéqiies , le cardinal de Luynes surtout, furent obligés de représenter les services que nombre de petits couvens rendoient dans les campagnes, soit pour aider les curés, soit pour les suppléer. Malgré ces réclamations , les prétextes ne manquèrent pas ; Brienne se prêta si bien aux vues des sophistes conjurés , qu^ivant la révolution il y avoit déjà en France quinze cents couvens de supprimés. Il s'y prenoit de manière à n'avoir bientôt plus besoin de suppression. A force d'accueillir et de solliciter lui-même les plaintes des jeunes contre les anciens , des inférieurs contre les supérieius ; à force de gêner, de contrarier les élections des supérieurs , il semoit et nourrissoit la division , le désordre et l'anarchie dans les cloîtres. D'un autre côté , ses confrères les sophistes inondoient le public de tant de li- ])elles contre les moines , ils étoient venus à bout de les rendre si ridicules, qu'à peine se présentoit-il quelques nouveaux sujets pour remplacer les morts. De ceux qui restoient, les uns étoient honteux de porter une robe couverte d'opprobre ( Voltaire , 1 59 lett. au R. de P. ) ; et d'autres , excédés par les tracasseries de Brienne , demandoient euxmêmes leur suppression.
Le philosophisme et les principes de liberté , d'égalité, s'introduisoient même dans plusieurs de ces maisons, avec tous les désordres qu'ils entraînent naturellement. Les bons religieux , les anciens surtout , versoient des larmes de sang sur ces persécutions de Brienne. Encore quelques années , et il auroit fait à lui seul en France tout ce que Frédéric et Voltaire avoient projeté contre l'existence des corps religieux. Leur décadence étoit on ne peut pas plus sensible dans une foule de maisons ; c'étoit un prodige qu'il en restât en-
DE l'Impiété. Chap. FL 95
core de ferventes. C'a élé un bien plus grand prodige encore , que le foi du plus grand nombre de ces moines se soit ranimée précisément aux jours de la révolution , parmi ceux mêmes qui avoient demandé auparavant leur suppression. Je sais , à ne pouvoir pas en douter , que le nombre de ceux-ci étoit au moins le triple de ceux qui ont fait le serment constitutionnel. Le moment de l'apostasie les a effrayés : la persécution souterraine de Brienne les avoit ébranlés; la persécution ouverte de l'assemblée nationale les ranima , en leur montrant à quoi tendoit une SJippression méditée depuis long-temps , comme un des grands moyens philosophiques pour arriver à la perte absolue du christianisme.
Voltaire et Frédéric ne vécurent pas assez Srs long-temps pour voir leur projet consommé en p*'.v.^"» rrance ; mais r>rienne le vit, et quaiui il voulut auprès des s'en faire honneur , il n'en recueillit que l'opprobre : »<^''?»«"le remords et la honte 1 emportèrent ou 1 attendoient ceux qui Tavoient conçu. Son impiété et ses complots s'étoient aussi étendus contre les vierges consacrées à la vie religieuse ; mais il échoua complètement contre cette précieuse portion de réglise. Celles-ci étoient pour la plupart sous l'inspection immédiate des évéques , qui ne lui auroieiit pas permis d'aller aussi semer les divisions et l'anarchie parmi ces saintes filles, et qui apportoient le plus grand soin dans le choix des hommes auxquels leur direction étoit confiée. L'âge de leur profession n'avoit pas d'ailleurs été assez reculé pour donner aux passions le temps de se fortifier. Leur éducation se faisoit dans l'intérieur même des couvcns , à l'exception de celles qui se dévouoient au service des pauvres, des malades , et dout la charité , la modestie étoient , au milieu du monde , un spectacle digne des anges. '
:her- 1 cette I it. 1
96 Conspiration des Sophistes
Les autres , retirées dans leurs saintes maisons trouvoient un asile inaccessible à la corruption des mœurs et de Timpiété, Brienne eut beau cher cher comment il ôteroit encore à Téglise ressource , les prétextes même lui manquoient.
Pour diminuer le nombre des vraies religieuses , il imagina qu'elles auroient moins de novices quand il auroit établi et multiplié une autre espèce a asile , que son intention étoit de rendre moitié mondain , moitié religieux. Il multiplia ces chaiioinesses dont la règle semble moins exiger de ferveur , parce qu'elle laisse plus de liberté pour communiquer avec le monde.
Par une sottise inexprimable , si elle n'avoit pas eu son objet secret , il exigea des quartiers de noblesse poiu: entrer dans ces asiles auxquels il appliquoit ces fondations qui appartenoient auparavant à tous les ordres de citoyens. On eût dit qu'il vouloit à la fois rendre les vraies religieuses méprisables à la noblesse , et la noblesse elle-même odieuse aux autres citoyens , en lui appliquant exclusivement des fondations auxquelles tous avoient le même droit , faute que l'on faisoit aussi en destinant les mêmes fonds à des chanoines nobles.
Ces sortes de réflexions n'entroient pas dans la tête de Brienne. Il tendoit ses embûches, et d'Alembert sourioit , se flattant que bientôt on n'auroit plus ni chanoinesses ni religieuses. Ici toutes les ruses de l'un et de l'autre furent insuffisantes. Les unes et les autres ont déjoué le projet de l'impie. Il fallut tout le despotisme des constituans pour tirer de leurs maisons et de leurs cellules ces saintes filles , dont la piété et la constance font l'honneur de leur sexe , et avec les martyrs de septembre , la partie la plus belle de la révolution. Jusqu'à ces décrets dignes de Néron , ni le nombre
d-es
DE l'Impiété. Chap. FI. 97
des reîioieuses, ni leur ferveur n'étoient dimiimées. Mais enfin l'Assemblée dite nationale et Projets constituante envoya ses décrets , ses satellites et *;^eHgieux même ses canons ; trente mille religieuses furent terminés chassées de leurs couvens , malgré un autre décret ftfnibiéc' de la même assemblée qui promeltoit de les y naiional*. laisser mourir en paix. Il n'y eut plus alors en France ni maisons de religieux ni maisons de religieuses. Depuis plus de quarante ans le projet de leur destruction avoit été dicté par le philosopliisme aux ministres même d'un roi très-chrétien. Au moment de la consommation il n'existoit plus de ministres du roi très-chrétien. Le roi étoit luimême aux tours du Temple. L'objet tant recherché par l'abolition des ordres religieux étoit déjà rempli. La religion souffroit dans ses ministres la plus atroce des persécutions; mais pour arriver à ce triomphe , les conjurés , dans ce long intervalle d'années , avoient employé d'autres moyens que j'ai à faire connoître.