CHAPITRE y
Second moyen des Conjurés. Extinction des Jésuites,
L'hypocrisie de d'Alembert et de Voltaire avoit triomphé de tous les obstacles. Ils avoient si bien su présenter les ennemis de l'Encyclopédie comme autant de barbares et de fanatiques ennemis de toutes les sciences ; ils avoient trouvé successivement dans les ministres d'Argenson, Choiseul et Malesherbes, des protecteurs si puissans , que toute l'opposition du Grand-Dauphin , du Cierge et des écrivains religieux , n'empêchèrent pas que
DE l^ImpiéTé. Cliap. V. 6i
ce dépôt de toute impiété ne fût regardé comme un ouvrage désormais nécessaire. Il étoit devenu en quelque sorte le fondement de toutes les bibliothèques publiques et particulières, soit en France , soit même dans tous les pays étrangers. C'étoit par-tout le livre à consulter sur toutes sortes d'objets. G'éloit bien plus spécialement encore le livre où toute arae simple, sous prétexte de s'instruire, pouvoit sans s'en apercevoir avaler le poison de l'incrédulité ; celui où tout sophiste et tout impie dévoient trouver des armes contre la religion. Les conjurés s'applaudissoient de ce premier moyen. Ils ne se dissimulèrent pas qu'il existoit des hommes dont le zèle , la science , la considération eU l'autorité pouvoient encore faire avorter la conjuration. L'Eglise avoit ses défens*eurs dans le Van g«?corps des évéques et dans tout le clergé du second cTjJrS ordre. Elle avoit de plus un grand nombre de ««r '«'s corps religieux, que le clergé séculier pouvoit t^.|^g[^j^^ regarder comme des troupes auxiliaires , et toujours prêtes à s'unir à lui pour la cause du christianisme. Avant de dire comment les conjurés s'y prirent pour ôter à l'Eglise tous se^ défenseurs, je dois d'abord parler d'un projet que Frédéric forma pour la ruiner , et dont nous verrons naître Li résolution de commencer par la destruction des Jésuites , pour arriver a celle de tous les autres ordres religieux , à celle des évéques et de tout le sacerdoce.
En l'année 1 7^3 , Voltaire avoit été chargé Premier d une négociation secrète auprès du roi de Prusse. Frédcrir, Parmi les lettres qu'il écrivoit alors de Berlin, il P°"f„.
y , . . . I ' rnincrl l'-
en existe une, adressée au nnnistre Amelot , et giue.
conçue en ces termes : « Dans le dernier entretien
» que j'eus avec sa Majesté Prussienne , je lui
» parlai d'un imprimé qui courut il y a six se-
» mailles en liollaiide , dans lequel on propose
62 Conspiration DES Sophistes
» des moyens de pacifier l'empire > en séculafî- )) sant des principautés ecclésiastiques en faveur y> de fEmpereur et de la reine d'Hongrie. Je lui 7> dis que je voudrois de tout mon cœur le succès » d'un pareil projet ; que c'étoit rendre à César ce » qui appartient à César ; que l'Eglise ne devait » que prier Dieu et les princes ; que les bénédic- » tins n'avoient pas été institués pour être souve- » rains , et que cette opinion , dans laquelle j'a- » vois toujours été 5 m'avoit fait beaucoup d'en- » nemis dans le clergé. Il m'avoua que c'étoit lui y) qui avoit fait imprimer le projet. Il me fit en- » tendre qu'il ne scroit pas fâché d'être compris » dans ces restitutions que les prêtres doivent ^ » dit-il 5 en conscience aux rois , et qu'il embel- » liroit volontiers Berlin du bien de l'Eglise. Il » est certain qu'il veut parvenir à ce but , et ne » procurer la paix que quand il verra de tels ^van- » tages. C'est à votre prudence à profiter de ce y> dessein secret , qu'il n'a confié qu'à moi. » ( Corresp, génér, lett, du 8 oct, 1743.) Effets de Au moment où cette lettre fut écrite , la Cour à r Cour ^^ Louis XV ''se remplissoit de ministres pensant de comme Voltaire et Frédéric sur la religion. Ils yersaïUes. ^^ trouvèrent pas autour d'eux des électeurs ecclésiastiques à dépouiller ; mais ils virent mi grand nombre de religieux , dont les possessions réunie» pouvoient fournir de grandes sommes. Ces ministres conçurent que si le plan de Frédéric ne pouvoit pas encore être suivi , il n'étoit pas du moins imj)ossible d'en tirer avec le temps un certain parti pour la France. Le marquis d'Argenson , conseiller d'état et ministre des aifaires étrangères , étoit wn des plus grands protecteurs de Voltaire : ce fut lui (}ui entra le premier dans ses vues pour dépouiller l'Eglise 5 et qui traça le plan à suivre pour la destruction des religieux.
1>E l'Impiété. -Chap, T. 63
La marche de ce plan devoit être lente et suc- Projet (îa cessive , crainte d'ciiaioucher les esprits : d'abord j'^^"g^nt en ne devoit détruire et séculariser que les ordres son, les moins nombreux. Peu à peu on devoit rendre religieux.' l'entrée en religion plus difficile, en ne permettant la profession qu'à un âge où Ton s'est ordinairement décidé pour un autre genre de vie. Les biens des couvens supprimés dévoient être d'abord employés à des œuvres pies ou même réunis aux évêchés ; mais le temps devoit aussi arriver où , tous les ordres religieux supprimés , on devoit faire valoir les droits du roi comme un grand suzerain , et appliquer à son domaine tout ce qui leur avoit appartenu , et même tout ce qu'en attendant on avoit réuni aux évcchés.
Les ministres en France changent bien souvent, disoit un légat observateur ; mais les projets un6 fois admis par la Cour de France, restent , se perpétuent jusqu'au moment propice pour l'exécution. Celui qu'avoit formé M. d'Argenson , pour la destruction des corps religieux , avoit été n'digé avant i 745. Il étoit encore sur la cheminée du premier ministre Maurepas , quarante ans après. Je le sais d'un généreux bénédictin , nommé de Bevis 5 savant distingué , que M. de Maurepas estimoit , chérissoit au point de vouloir l'engager à quitter son ordre , afin de lui procurer quelque bénéfice séculier. Le bénédictin repoussoit toutes ces offres. Pour le déterminer à les accepter , le ministre lui dit qu'également il faudroit tôt ou tard s'y résoudre; et pour l'en convaincre, il lui donna à lire le plan de M. d'Argenson , que l'on suivoit depuis long-temps et qui devoit bientôt se consommer,
La preuve que l'avarice seule n'avoit pas diclé ce projet , c'est qu'il détruisoit non-seulement les ordres rentes , mai» aussi tous ceux qui ne possé-
64 Conspiration des Sophistes
dant rien , ne pouvoient riea oiï'rir à voler par
leur destruction.
Presser rexëciition de ce projet > ou le dévoiler avant que les sophistes de l'Eucyclopëdie n'eussent disposé les esprits à s'y prêter , c*ëtoit l'exposer à de trop grands obstacles. Il fut donc enseveli dans les bureaux de Versailles pendant quelques années. En attendant , les ministres voltairiens favorisoient sous main tous les progrès de l'incrédulitë : d'un côté ils sembloieat poursuivre les philosophes , et de l'autre ils les enhardissoieiit. Ils ne permettoient pas à Voltaire de rentrer dans Paris , et il se trou- Voit tout ébahi de recei>oir une pancarte du roi quirétablissoit sa pension supprimée depuis douzô ans. ( Lett. à Dam. du 9 janv. 1762. ) Des premiers commis et des ministres lui pretoient leur nom et leur cachet 5 pour sa correspondance avec tous les impies de Paris , et pour les complots antireligieux dont ils connoissoient tous les secrets. (Le//, à Marmontel ^ i3 août 1760.) C'est là cette partie de la conspiration antichrétienne , dont Condorcet décrit lui-même les manoeuvres , quand il nous dit : « Souvent im gouvernenient » récompensoit d'une main les philosophes , en yy payant de l'autre leurs calomniateurs ; les pros- » cri voit, et s'iionoroit que le sort eût placé leur ï) naissance sur son territoire ; les punissoit de 51 leurs opinions , et auroit été humilié d'être » soupçonné de ne pas les partager. » ( Esquisse d'un tableau hist. par Condorcet 5 9 époque. ) ciioiscul Cette perfide intelligence des ministres du roi *c"nce*" très-chrétien avec les conjurés antichrétiens, hâavec les loit Ics progrès de la secte. Enfin le plus impie et ^ phcs!' ^6 P^"S despote de ces ministres crut le temps arrivé oi^i il pouvoit frapper le coup le plus décisif pour la destruction des corps religieux. Ce ministre ^^st le duc de Clioiseul. De tous les protecteurs de
l'impiété ,
DE L* Impie TÉ. Chap. ^. 65
rimpiété, il fut clans tout le temps de sa puissance celui sur lequel Voltaire comptoit le plus. Aussi Voltaire écrivoit-il à d'Alembert : « Ne craignez » pas du tout que le duc de Choiseul vous barre ; » je vous le répète , je ne vous trompe pas, il se » fera un mérite de vous servir. ( Lett, 68 , an » 1760. ) Nous avions été un peu alarmés de » certaines terreurs paniques , disoil-il encore à » Marmonlel , jamais crainte ne fut plus mal fou- » dée ; M. le duc de Choiseul et Mad. de Pomy^ padour connoissent la façon de penser de l'on- » cle et de la nièce : on peut nous tout envoyer yi sans risque. » Telle étoit enfin sa confiance à la protection que ce même duc accordoit aux sophistes contre la Sorbonne et l'Eglise , qu'il s'écrioit dans ses transports : Vice le ministère de France , we sur-tout M, le duc de ChoiseuL ( Let. à Marmontel , du 1 3 août 1 760 , 2. décemb. 1767.)
Cette confiance du chef des conjurés ne pouvoit commfnt pas être mieux méritée; Choiseul avoit repris le il fait réprojet du comte d'Argenson ; les ministres crurent dcstrnc-* y voir une source de richesses pour l'Etat ; plu- 'i"" ^'cs
• 1 -. ^ ' \ 1-1 Jésuites;
Sieurs cependant se trouvoient encore loni de etpourchercher par la destruction des moines celle de la 4"»» i^ religion ; us ne crurent pas même qu on put se ce par passer de tous. Ils firent d'abord excepter les Je- ^"^« suites de la proscription. C'étoit précisément par ceux-ci que Choiseul vouloit commencer. Son intention étoit même connue par une anecdote qui déjà se répétoit chez les Jésuites. Je les ai entendus raconter entr'eux , qu'un jour Choiseul conversant avec trois Ambassadeurs , l'un de ceux-ci lui dit que s'il avoit jamais quelque pouvoir, il détruiroit tous les corps religieux , excepté les jésuites , parce qu'au moins ceux-ci étoient utiles pour l'éducation. « Et moi , reprit Choiseul , si » jamais je le puis,je ne détruirai que les Jésuites, TOMK I. E
C6 Conspiration des Sophistes
» parce que leur éducation détruite , tous t » autres corps religieux tomberont d'eux-mêmes Cette politique étoit profonde. Il est constant qu détruire en France un corps qui ù lui seul étoit chargé de la plus grande partie des collèges , c'étoit dans un instant tarir la source de cette éducation chrétienne , qui fournissoit aux divers ordres religieux le plus grand nombre de leurs sujets. Malgré Texceplion du conseil , Ghoiseul ne désespéra pas de l'amener à son opinion.
Les Jésuites furent sondés ; on ne les trouva nullement disposés à seconder la destruction des autres corps religieux , mais à représenter au contraire tous les droits de l'Eglise, et à les maintenir de toute l'influence qu'ils pouvoient avoir sur l'opinion publique , soit par leurs discours , soit par leurs écrits. Il fut alors facile à Choiseul de faire entendre au conseil que si Ton vouloit jamais procurer à l'état les ressources qui dévoient lui venir des possessions religieuses, il falloit commencer par les Jésuites.
Je ne donne encore cette anecdote que comme la tenant des Jésuites , et comme devenue , par les faits , au moins assez vraisemblable pour n'être pas absolument négligée par l'histoire. Mon objet au reste n'est point ici d'examiner si ces religieux méritèrent on non le sort qu'ils essuyèrent , mais uniquement de montrer la main qui se cachoit , et les hommes qui , suivant l'expression de d'Alembert 5 açoient donné les ordres pour la destruction de cette société. Est-il vrai que cette destruction des jésuites a été conçue, pressée , méditée par les conjurés , et regardée par eux comme \\n des grands moyens pour arriver à l'anéantissement du christianisme ? Voilà uniquement ce que l'historien doit chercher à constater relativement à celte <:oaspiratiûn antichrétietine. Pour cela il faut voir
t)E L^tMPIÉTÉ. Chap. K 67
Quelle étoit la destination des jésuites ; combien l'idée qu'on avoit alors d'eux tendoit en général à les rendre odieux aux conjurés. Il faut sur-tout entendre les conjurés eux-mêmes sur la part qu'ils eurent et l'intérêt qu'ils prirent à la destruction de cette société.
Les Jésuites étoientun corps de vingt mille reli- wf ?"^ gieux répandus dans tous les pays catholiques; ils k corps étoient spécialement dévoués a l'éducation de la r/^iLa jeunesse. Ils se livroient aussi a la direction des consciences , à la prédication ; par un vœu spécial ils s'engageoient à faire les fonctions de missionnaires par-tout où les papes les enverroient prêcher l'évangile. Formés avec soin à l'étude des lettres , ils avoient produit un grand nombre d'auteurs , et sur-tout de théologiens appliqués à combattre les diverses erreurs qui s'élevoient? contre l'Eglise. Dans ces derniers temps , en France surtout , ils avoient pour ennemis les jansénistes et les soi-disant philosophes. Leur zèle pour l'église catholique étoit si connu et si actif, que le roi de Prusse les appeloit les Gardes du corps dit Pape. ( 1 54^. Lettre du roi de Prusse à Volt. 1 767. )
L'assemblée du clergé composée de cinquante Opinion prélats, cardinaux, archevêques ou évêques fran- (.^^\^^^ çais, consultée par Louis XV, lorsqu'il fut ques>- suric» tion de détruire cette société, répondit expressé- J""^'"' ment: « Les Jésuites sont très-utiles a nos diocèses , » pour la prédication , pour la conduite des âmes , » pour établir , conserver et renouveler la foi et » la piélé par les missions, les congrégations, j> les retraites qu'ils font , avec notre approbation :» et sous notre autorité. Par ces raisons , nous y> pensons, Sire, que leur interdire l'instruction » ceseroit porter un notable préjudice ù nos dio- » cèses , et que pour l'instruction de la jeunesse il 5) seroil ti cs-di(Iicile de les remplacer avec la même
68 Conspiration des Sophistes
» utilité, siir-tout dans les villes de provinces ou » il n'y a point d'universités. » ) Açis des éçêques^ an 1761. )
Voilà l'idée que Ton avoit en général , parmi les catholiques , de ces religieux. Voilà aussi ce que l'histoire ne doit pas dissimuler pour faire concevoir combien leur destruction devoit naturellement entrer dans le plan des conjurés antichrétiens. Elle fut dans le temps attribuée au Jansénisme; et il est certain que les Jansénistes se montrèrent très-ardens pour en venir à bout. Mais le duc de Choiseul , et cette fameuse courtisane , la marquise de Pompadour, qui régnoient alors en France , sous le nom et à l'ombre de Louis XV 5 n'aimoient pas plus les Jansénistes que les Jésuites. Le duc et la marquise avoient tous les secrets des conjurés Sophistes, par cela seul qu'ils avoient celui de Voltaire. ( I^ett, de Volt, à MaV' montel y du i3 août 1760.) Et Voltaire, ainsi qu'il s'en explique lui-même , auroit voulu qu'on eni^oyât chaque Jésuite dans le fond de la mer apec un Janséniste au cou. ( Lettre à Ghabanon. )
Les Jansénistes ne furent donc que les dogues, ou la meute lancée par Choiseul , la Pompadour et les philosophes, contre les Jésuites. Mais Choiseul lui même et la Pompadour, quel intérêt les pressoit si fort, et quelle main les dirigeoit ? Le ministre d'abord étoit un de ces hommes dont toute la conduite décèle hautement l'impiété. La courtisane avoit à se venger du jésuite de Sacy , qui refusoit de lui administrer les Sacremens à moins qu'elle ne réparât, en quittant la Cour, le scandale de sa vie publique avec Louis XV. L'un et l'autre, d'après les lettres de Voltaire, avoient toujours été les grands protecteurs des nouveaux Sophistes ; le ministre sur-tout favorisoit sous main tous leurs secrets j autant que les circonstances lé
DE l'Impiété. Chap. V. G9
permeltoient à sa politique. ( Voy, Lett* de Volt. à Marmontel^ du i3 août 1760.) Or voici quel ëtoit 5 relativement aux Jésuites , le secret des conjurés. Il ne faut encore que les entendre les uns après les autres pour en dévoiler la profondeur. Ecoutons d'abord ce que d'Alembert écrivoit à Aveux Voltaire , dans le pressentiment de sa victoire sur ^"^ «i'Ales Jésuites , et des grands avantages que la con- sur la dcsjuration de voit retirer de leur chute. iructiou
« Ecrasez l'infâme 5 me répétez-vous sans cesse, \^^^^^^'
» ( c'est-à-dire^ écrasez la Religion chrétienne. )
» Eh mon Dieu , laissez-la se précipiter elle-même !
» Elle y court plus vite que vous ne pensez. Savez-
» vous ce que dit Astruc ? Ce ne sont point les
>> Jansénistes qui tuent les Jésuites ; c'est l'En-
» eyclopédie , mordieu , c'est l'Encyclopédie. Il
» pourroit bien en être quelque chose , et le ma-
» roufle d'Astruc est comme Pasquin ; il parle
» quelquefois d'assez bon sens. Pour moi , qui
î> vois tout, en ce moment, couleur de rose, je
» vois d'ici les Jansénistes mourant de leur belle
» mort l'année prochaine , après avoir fait périr
» cette année les Jésuites de mort violente ; la
» tolérance s'établit, les Protestans rappelles, les
» prêtres mariés, la confession abolie, et le fana-
» tisme ( ou l'infâme ) écrast^sans qu'on s'en ap-
*> perçoive. » ( Lettre 100. )
Dans le langage des conjurés eux-mêmes , telle est donc la véritable part qu'ils ont à la mort des Jésuites : telle en est la vraie cause, tel est l'espoir qu'ils en conçoivent; ib ont souillé la hahie et prononcé l'arrêt de mort \ les Jansénistes , après avoir si bien servi les conjurés , doivent périr euxmêmes; les calvinistes reviendront ,. périront u leur tour : tout ce que les Sophistes appellent fanatisme , toute religion chrétienne sera écrasée ,
70 Conspiration des Sophistes
il ne restera plus que les conjurés el leurs adeptes.
D'Alembert ne voit dans les Parlemens même que des magistrats aveugles qui , par la destruction des Jésuites 5 secondent sans le savoir les intentions des pliilosophes* C'est dans ce sens qu'il écrivoit à Voltaire encore : u Les Jésuites n'ont )> plus les rieurs pour eux depuis qu'ils se sont » brouillés avec la philosophie ; ils sont à présent » aux prises avec les gens du Parlement, qui trouy> vent que la société de Jésus est contraire à la :» société humaine , comme la société de Jésus y> trouve de son côté que l'ordre du Parlement » n'est pas l'ordre de ceux qui ont le sens droit ; » et la philosophie jugeroit que la société de :» Jésus et le Parlement ont tous deux raison. » (^d)y^ Lett. an. 1761.) C'est dans ce sens encore qu'il mandoit, toujours à Voltaire : « L'évacuation y> du collège de Louis le Grand, ( collège des Je* 'yy suites à Paris ) nous occupe beaucoup plus » que celle de la Martinique. Par ma foi , ceci » est très-sérieux, et les classes du Parlement n'y » vont pas de main morte. Ils croient servir la » religion , mais ils servent la raison sans s'en y> douter. Ce sont des exécuteurs de la haute jus- >? lice pour la philosophie , dont ils prennent les » ordres sans le savoir* ">-> (100 Lett. ) Toujours plein de son idée , au moment où il voit les ordres de l'Encyclopédie près de s'exécuter, il s'ouvre franchement sur la cause de ses vengeances ; il va jusqu'à s'adresser au Dieu qu'il ne croit pas , de peur que sa proie ne lui échappe. Il écrit encore : » La philosophie touche peut-être au moment ou » elle va être vengée des Jésuites. Mais qui la » vengera des autres fanatiques ? Prions Dieu , » mon cher confrère , que la raison obtienne de » nos jours ce triomphe. » ( 90 Lett» i 761. )
Le jour de ce triomphe arrive 3 d'Alembert l'an-
DE l'Impiété. Chap, V, 71'
îionce encore comme l'objet tant désiré : « Enfin , » s'écrie-t-il , le six du mois prochain 5 nous se- » rons délivrés de la canaille Jésuitique. Mais la » raison en sera-t-elle mieux , et Tinlâme plus » mal ? )» ( 1 02 Lett, )
Ainsi l'abolition de cette Religion chrétienne toujours désignée sous l'afïVeuse formule, sous le nom àHnfâme , dans le langage des conjurés , se trouve toujours unie à leurs vœux et a leur joie sur la destruction des Jésuites. D'Alembert étoit si persuadé de l'importance de son triomphe sur cette société , que , redoutant un jour ce qu'où lui avoit dit de la prétendue reconnoissance de Voltaire pour ses anciens maîtres , il se hâta de lui écrire: « Savez-vous ce quon me dit hier ? » Que les Jésuites commençoient à vous faire » pitié , et que vous seriez presque tenté d'écrire » en leur faveur, s'il étoit possible de rendre in- >î téressans des gens que vous avez rendus si ri- » dicules. Croyez-moi, point de faiblesse hu- V maine ; laissez la canaille Janséniste nous dé- » faire de la canaille Jésuitique; et n'empêchez » pas ces araignées de se dévorer les unes les » autres. « ( Lett. du 2.^ sept, 1 762. )
Rien n'étoit moins fondé que cette alarme sur Avout la foiblesse de Voltaire. Il ne faisoit pas secrète- voiuke* ment les réquisitoires des avocats généraux dti Parlement , comme d'Alembert étoit accusé d'avoir fait celui de M. de la Chalotais,le plus rusé et le plus virulent de tous ceux qui parurent contre les Jésuites ; mais il n'en travailloit pas moins efficacement à leur perte. Il composoit et faisoit circuler des mémoires contre eux. ( Lett. au Marq* d'Argens de Dirac, 2GJ(}i\ i 762. )
S'il leur connoissoit quelque protecteur parmi les grands , il mettoit tout son zèle à les tourner contre eux. C'est ainsi qu'il écrivoit , par exem-
7^ Conspiration dr« Sophistes
pie , au duc de Richelieu : « On m'a dit , Mon- » seigneur, que vous aviez favorise les Jésuites » à Bordeaux. Tâchez d'ôter tout crédit aux Jé- » suites.» ( Lett. du 2.'] noçemb, 1761.) C'est ainsi encore qu'il ne rougissoit pas de reprocher au roi de Prusse d'avoir ollert un asile à ces malheureuses victimes du complot. ( Leit. du 8 noi^. 1773. ) Tout aussi haineux que d'Alembert, il marquoit de même , sur le ton des hijures les plus grossières, toute sa joie, lorsqu'il étoit instruit de leurs désastres ; et l'on voit par ses lettres , avec quels adeptes il la partageoit , quand il écrit au marquis de Villevielle : « Je me réjouis avec mon brave chevalier de l'expulsion des Jésuites. Le Japon commença par chasser ces fripons de Loyola; les Chinois ont imité le Japon, la France et l'Espagne imitent les Chinois. Puissel-on exterminer tous les moines qui ne valent pas mieux que ces fripons de Loyola. Si ou laissjoit faire la Sorbonne . elle seroit pire que les Jésuites. On est environné de monstres. On embrasse notre digne chevalier ; on V exhorte à » cacher sa marche aux ennemis* » ( Letl. du 27 avril I 767.)
Quels exemples que ceux qu'allègue ici le philosophe de Ferney ! Celui du Japon , c'est-à-dire de son féroce Taikosama , qui ne chasse ou ne crucifie les missionnaires Jésuites qu'en versant dans son empire le sang de mille et mille martyrs , pour y éteindre le Christianisme ! ( Foyez Ihist. du Japon , par Charlei^oix.) Celui de la Chine , infiniment plus modéré sans doute, mais où cha-. que persécution contre les mêmes missionnaires a toujours été suivie ou précédée de la défense de prêcher l'Evangile ! L'homme qui s'appuie sur de semblables autorités n'a-t-il pas évidemment formé le même vœu .^
DE l'Impiété. Chap. V. 73
Il est à remarquer que Voltaire n'ose pas rapporter ici Texemple du Portugal ou du tyran Carvalho («). La vraie raison de ce silence , c'est que Voltaire, avec tout le reste de l'Europe, se voyoit forcé de convenir que la conduite de ce ministre à l'égard de Malagrida et de la prétendue conspiration des Jésuites en Portugal , étoit Vea:cès du ridicule joint à Vexcès dhorreur. ( Siècle de Louis XV 5 cliap. 33. )
Il est à remarquer aussi que les Sophistes conjurés , sur-tout Damilaville, ayant fait leur possible pour mettre sur le compte des Jésuites l'assassinat de Louis XV , Voltaire répondit: « Mes » frères, vous devez vous appercevoir que je n'ai » pas ménagé les Jésuites ; mais je soulèverois la » postérité en leur faveur , si je les accusois d'un » crime dont l'Europe et Damien le5 ont justifiés. « Je ne serois qu'un vil écho des Jansénistes si je » parlois autrement. » ( Lett. à Bamilw* du 2 mars 1 763. )
Malgré ce peu d'accord dans les accusations intentées aux Jésuites , assuré que Voltaire n'en
(a) J'ai vu des persoiines instruites , pensant que la persécution excite'e contre les Jésuites en Portugal n'e'toit pas sans liaison avec laconspiration ptiilosopliique , qu'elle n'étoit qu'un premier essai de ce que l'on pourroit tenter contre eux par-tout ailleurs. Cela pourroît être; la politique et l'influence de Choiseul , le caractère de Carvalho sont assez connus pour ne pas contrarier cette opinion; mais je n'ai point de preuves sur l'intelligence secrète de Ces deux ministres ; et d'un autre côté , la fe'rocité et la scélératesse de Carvalho ont été mises dans un si grand jour j il a fait mourir , il a tenu dans wnc longue et cruelle captivité tant de victimes démontrées innocentes par le dé<*rel rendu le 8 avril 1771, qu'il n'avoit besoin que de lui-ni«'nie pour tous les les forfaits et toute la tyrannie dont son ministère est un affreux tissu. ( J^o^yez les mémoires et les anecdotes de M. de Ponibdl ; les discours sur l'histoire par le comte dAlboii , etc. )
74 Conspiration des Sophistes
est pas moins constant que lui dans toute cette guerre, d'Aleuibert lui envoie sa prétendue histoire de ces religieux, ouvrage sur lequel il faut encore l'entendre s'exprimer iui-meme , pour voir avec queJ art l'atroce h}/pocrisie s'étoit appliquée à la tourner vers le grand objet de la conspiration. » Je recommande ce livre à votre protection , » écrit- il à Voltaire , et je crois qu'en efl'et il » pourra être niile à la cause commune, et que » la superstition avec toutes les révérences que » je fais semblant de lui faii e , ne s'en trouvera pas » mieux. Si j'étois comme vous, assez loin de » Paris , pour lui donner de bons coups de hâ- » ton , assurément ce seroit de tout mou cœur , » de toute mon ame , de toutes mes forces , comme » on prétend qu'il faut aimer Dieu. Mais/c ne suis >^ posté que J>our lui donner des croquignoles , » en lui demandant pardon de la liberté grande , » et il me semble que je ne m'en suis pas mal » acquitté. >> ( Lett. du 3 janp. i 765. )
Ce n'est plus simplement la bassesse des expressions qui révolte dans cette confidence , c'est encore la profondeur de cette hypocrisie , de cette dissimulation dont nos soi-disant philosophes se font l'aveu entr'eux. Certes, si l'artifice , les ruses les plus noires et les plus lâches sont le grand appanage des conjurés , l'histoire en trouvera difficilement des exemples plus odieux , des aveux plus frappans.
Etrange Quaut à FrédéHc , dans toute cette guerre anticonduite . r . . .| 1 • • J? '\ • .
Cl aveux jcsuitiquc, il sc couQuisit Q uuc manière qui ne peut ,t^f . être rendue que par lui-même. Il voyoit dans les
rc cric, j^gyji^gg i^g Gardes du corps de la Cour de Rome , les Grenadiers de la Religion ; comme tels , il les détestoit, et il applaudissoit à leur destruction : il se joignoit contre eux au triomphe des conjurés ; mais il vojoil aussi dans cette société un corps
DE l'Impiété. Chap. V* 75
extrêmement utile et même nécessaire à ses Etats : comme tels, il les conserva encore quelques années , il résista aux sollicitations de "V oltaire et de tout le philosophisme. On diroit même qu'il les aimoit, les estimoit franchement, quand on l'entend répondre en ces termes à Voltaire : « Pour )î moi , j'aurois tort de me plaindre de Ganganelli , » il me laisse mes chers Jésuites que Ton persé- » cute par -tout. J'en conserverai la précieuse » graine pour en fournir à ceux qui voudroient » cultiver chez eux cette plante si rare. » ( Leit. du '] juillet 1770. )
Frédéric daigna même entrer avec Voltaire dans de plus grands détails, comme pour se justifier de la résistance qu'il opposoit aux vues , aux sollicitations des conjurés. c< J'ai conservé cet Ordre tant » bien que mal , répondoit- il , tout hérétique que » je suis 5 et puis encore incrédule. » En voici les raisons :
» On ne trouve dans nos contrées aucun Catho- » lique lettré , si ce n'est parmi les Jésuites. Nous » n'avions personne capable de tenir les classes. » Nous n'avions ni Pères de l'Oratoire , ni Pu- » ristes ( Piaristes ou Pères des écoles Pies ) , il » falloit donc conserver les Jésuites ou laisser » périr toutes les écoles. Il falloit donc que l'Or- » dre subsistât, pour fournir des professeurs à » mesure qu'il venoit à en manquer, et la fonda- » tion pouvoit fournir la dépense à ces frais ; elle )) n'auroit pas été suffisante pour payer des pro- » fesseurs laïques. De plus , c'étoit à l'université » des Jésuites que se formoient les théologiens « destinés à remplir les Cures. Si l'Ordre avoit été y* supprimé , l'université ne subsisteroit plus , et » l'on auroit été obligé d'envoyer les Silésiens » étudier leur théologie en Bohême , ce qui aii- » roit été contraire aux principes fondamentaux
7^ Conspiration des Sophistes
» du gouvernement. » (Lett, du 18 nov» 1777.) Ainsi s'exprimoit Frédéric , quand il parloit en Roi , quand il croyoit pouvoir exposer les raisons
Politiques de sa conduite ; et on voit qu'il avoit ien saisi celles qui pouvoient l'engager à se désister en ce point de l'objet des conjurés. Mais je l'ai dit : il y avoit deux hommes dans Frédéric. Il y avoit dans lui, le Roi qui se croyoit obligé de conserver les Jésuites, et le Sophiste qui conspiroit avec Voltaire , l'impie qui applaudissoit aux pertes que faisoit la religion en perdant les Jésuites. En cette qualité d'impie , Frédéric s'expiiquoit plus librement avec les conjurés. Il se félicitoit , aussi bien que d'Alembert , de voir dans l'abolition des Jésuites un présage assuré pour lui de l'abolition de tout Christianisme. Sur le ton du sarcasme, alors il écrivoit : t< Quel malheureux » siècle pour la Cour de Rome ! On l'attaque ou- » vertement en Pologne; on chasse ses gardes » diL corps de France et de Portugal ,^ et il parok » qu'on en fera autant en Espagne. Les philoso- » phes sappent ouvertement les fondemens du » Trône apostolique; on persiffle le grimoire du » Magicien ; on éclabousse l'auteur de I9, secte ; » on prêche la tolérance, tout est perdu ; il faut » un miracle pour sauver l'Eglise. C'est elle qui 5> est frappée d'un coup d'apoplexie terrible; et )> vous 5 ( Voltaire ) vous aurez la consolation de jf> l'enterrer , et de faire son épitaphe , comme » vous fîtes autrefois pour la Sorbonne* » ( 1 54 Lett. an i 767. )
Quand ce que Frédéric prévoyoit des Espagnols fut enfin arrivé , il ne put contenir sa joie. 11 écrivit encore à Voltaire : « Vailà poiurtant un ^ nouvel avantage que nous venons d'emporter yy en Espagne ; les Jésuites sont chassés du » royaume* De plus , les Cours de Versailles , de
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^ Vienne, de Madrid ont demandé au Pape la » suppression d'un grand nombre de couvens. On » dit que le St. Père sera obligé d'y consentir, n quoiqu'en enrageant. Cruelle révolution ! A » quoi ne doit pas s'attendre le siècle qui suivra » le nôtre ! La coignée est mise à la racine de » l'arbre ; d'une part les Philosophes s'élèvent » contre les abus d'une superstition révérée ; >> d'une autre les abus de la dissipation forcent » les Princes à s'emparer des biens de ces reclus, » les suppôts et les trompettes du fanatisme. Cet » édifice sappé par ses fondemens va s'écrouler , » et les Nations transcriront dans leurs annales » que Voltaire fut le promoteur de cette révolu- » tion, qui se fit au dix-neuvième siède dans l'es- » prit humain.» (^Lett. du ^rnai i 767. )
Long-temps combattu par la diversité de ces Nouveaux opinions , comme sophiste et comme Roi , Fré- d^Iï.^iifb. déric ne cédoit pas encore aux sollicitations des«'^«Voii. conjurés. Celles de d'Alembert sur-tout étoient vives et fréquentes. On ne peut mieux juger de l'importance qu'il mettoit au succès que par ce qu'il en dit lui-même. « Mon respectable Patriar- » che , écrit-il à Voltaire , ne m'accusez pas de y^ ne pas servir la bonne cause ; personne peut- » être ne lui rend plus de services que moi : savez- » vous à quoi je travaille actuellement ? A faire » chasser de Silésie In canaille Jésuitique , dont )» votre ancien disciple n'a que trop envie de se » débarrasser , attendu les trahisons et les perfi- >» dies qu'il m'a dit lui-même en avoir éprouvées ï> durant la dernière guerre. Je n'écris point de » lettres à Berlin, où je ne dise que les philoso- » plies de France sont étonnés que le roi des phi* » losophes , le protecteur déclaré de la philosO" » phie, l^rde si long-temps ti imiter les rois de » France et de Portugal. Ces lettres sont lues au
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» Roî qui est très-sensible , comme vous le save^ ^ » à ce que les vrais croyans pensent de lui ; et » cette semence produira sans doute un bon effet, « moyennant la grâce de Dieu , qui , comme le )> dit très-bien l'Ecriture, tourne le cœur des rois » comme un robinet. » ( Lett. de d'Alemh, à Volt, du 29 dècemb, i 768. )
Il m'en coûte de transcrire ces plates boufonneries dont d'Alembert accompagne la noirceur de ses complots et le sang-froid de ses persécutions souterraines contre une société , dont pour lui tout le crime étoit de ne pas penser comme lui sur la religion. J'épargne à mes Lecteurs bien d'autres expressions de cette espèce ou même plus indécentes , mais au moins faut-il que Ion voie quelquefois ces prétendus grands hommes dans leur déshabillé , et comme ils sont petits , vils et méprisables avec tout leur orgueil , quand ils se montrent tels qu'ils sont.
Au reste, toutes ces sollicitations auprès de Frédéric produisirent leur effet bien plus tard que d'Alembert ne l'eût voulu, puisque i5 ans plus tard Frédéric conservoit encore ses chers Jésuites. Cette expression de sa part , et lorsqu'enfîn il se laissa vaincre par ces intrigues , son silence absolu sur les trahisons de ces religieux , prouveroient assez qu'il n'en coûtoit pas plus à d'Alembert d'appuyer sur des calomnies , sur les prétendus témoignages des autres, que de les calomnier luimcme. Car ainsi qu'il le dit ailleurs , Frédéric li'étoit pas homme à renfermer dans son cœur royal les sujets de plaintes qu'il auroit eus contre eux ( Ijett. du 24 juillet i 767 ) , comme l'a voit fait le roi d'Espagne, dont la conduite paroissoit en cela si blâmable aux conjurés eux-mêmes. ( Lett, de d'Alemb, à Voit* du 4 rnai 1767.)
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Quoi qu'il en soit , ce n'étoit pas assez pour ces Le«ri,iconjurës d'avoir obtenu de tant de Rois l'aboli- ^"^^'ï;*^'' lion des Jésuites, ce fut encore de leurs clubs que retour «les sortirent \es cris pour obtenir de Piome Vextinc- ï*^""*^** tion totale de cette société. On le voit par l'intérêt que Voltaire mettoit à un ouvrage dont cette extinction étoit le seul objet. Elle fut obtenue. La Franceenfin s'apperçutdela plaie qu'elle avoit faite à l'éducation publique. Sans paroître vouloir reculer 5 quelques personnes puissantes s'occupèrent du soin d'y remédier par une nouvelle société , dont tout l'objet seroit l'éducation de la jeunesse , et dans laquelle on admeltroit sur-tout les anciens Jésuites , comme plus exercés dans cette partie du service public. Sur les premières nouvelles de ce projet d'Alemberl s'alarme de nouveau , il croit voir les Jésuites ressuscites. Il écrit, il récrit à Voltaire ; il lui donne encore son thème à diriger contre ce plan. Il veut sur-tout que l'on insiste sur le danger qui en résulter oit -pour VEtat^ pour le Roi , pour le duc d' Aiguillon , sous le ministère duquel la destruction de cette société s'étoit consommée. Ce n'est pas tout , il faut que l'on insiste sur V inconvénient de mettre la jeunesse entre les mains d'une communauté de prêtres quelconque , et qu'on les représente tous comme ultramontains par principes , et anticitoyens. Bertrand ^'Alembert finit par dire en son langage, à Voltaire Raton ^ que ce man'on demande un feu couvert , et une patte aussi adroite que celle de Raton; et sur ce , il baise bien tendrement ses chères pattes. Tout aussi alarmé que d'Alemberl, Voltaire se met a l'ouvrage et demande de nouvelles instructions. Il médite quel tour on peut donner à cette allaire ; il la trouve trop sérieuse pour rester dans le domaine du ridicule. D'Alemberl revient à la charge.
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( f'^oyez sur-tout leurs lett, des 2Ç)Jev, 5 mars ^ 2.2. mars i 774« ) Tandis que Voltaire écrit à Fer- 3îey contre le projet, les conjurés agissent dans Paris et à la Cour. Les Ministres sont gagnes de nouveau , et le plan est rejeté ; la jeunesse reste encore sans maîtres , et Voltaire peut encore de nouveau écrire à d'Alembert : t< Mon cher ami , » je ne sais pas ce qui m'arrivera, mais goûtons » toujours le plaisir d'avoir vu chasser les Jésui- » tes. » ( Lett. du 2'~i avril 1 77 1 . )
Ce plaisir est encore troublé par de fausses nouvelles ; et d'Alembert s'eti'raye de nouveau. » On assure, écrit-il à Voltaire, que la canaille » Jésuitique va être rétablie en Portugal , à l'ex- » ception de l'habit. Cette nouvelle P\eine me » paroît une superstitieuse majesté. Si le roi d'Es^ « pagne vient à mourir, je ne réponds pas que » ce royaume imite le Portugal. Cen est fait de y> la raison si V armée ennemie gagne cette ba- » taille, » ( Lett. du ^3 Juin 1777.)
Pour démontrer combien les conjurés avoienl à cœur la destruction des Jésuites , combien ils regardoient la ruine de leur société comme essentiellement liée au projet de détruire la Religion chrétienne, et combien elle faisoit partie de leurs complots 5 j'avois promis de m'en tenir aux av£ux , aux archives des conjurés eux-méme. Je laisse bien des lettres qui auroient ajouté à la démonstration ; je laisse même celle où, i5 ans après l'extinction des Jésuites en France, on voit encore Voltaire se flatter de les faire chasser de la Chine, par le moyen de la Cour Je Pétersbourg , et cela , uniquement parce que ces Jésuites que l'Empereur de la Chine a eu la bonté de ronsen^er à Pékin , sont plus cojwertiseurs que mathématiciens, ( Lett. du 8 décembre 1776.) Si les Sophistes a voient' mis moins d'intérêt et moins d'activité
dans
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dans rextinction de cette société , j'auroîs moins insisté moi-même sur cet objet. Je crois à présent £.j.ygj„jg, devoir observer que toute cette guerre d'extinc- conjurés tion déclarée aux Jésuites par le philosophisme , ^"^J^^^^ Tenoit elle-même d'une idée fausse et outrageante tioa, pour la Religion. Les conjurés sophistes étoient persuadés que l'Eglise chrétienne est l'ouvrage des hommes , et la plupart crojoient que lui ôter la ressource des Jésuites, c'étoit hâter sa ruine ^ sapper ses fondemens et la réduire à ne pouvoir plus exister. Elle avoit cependant existé , cette même église , plus de quatorze siècles avant les Jésuites. L'enfer pouvoit dilater ses portes après leur mort : il n'en étoit pas moins écrit qu'il ne prévaudroit pas. La puissance et les intrigues des ministres en France , celles d'un Choiseul et d'une Pompadour ligués avec Voltaire; en Espagne, celles d'un d'Aranda , l'ami public de d'Alembert et de tous nos impies ; en Portugal , celles d'un Carvalho , le féroce persécuteur des gens de bien ; et ailleurs celles de tant d'autres ministres subjugués par les relations de l'impiété, plus encore que par celles de la politique , ont bien pu menacer le pape du schisme des empires; ces menaces ont pu arracher à Ganganelli le décret qui éteint une société chère à tant d'autres papes ; mais ce pontife savoit et tous les Chrétiens savent que l'Evangile ne porte pas sur les Jésuites ; qu'il porte sur le Dieu qui juge et les Jésuites, et les sophistes, et les ministres, et les pontifes mêmes. Cette société de vingt mille religieux répandus sur la surface de la chrétienté , formant une succession d'hommes appliqués à l'éducation de la jeunesse , à l'étude des humanités et des sciences religieuses , pouvoit être sans doute d'une grande ntililé à TEghsc et à l'Etat; mais les conjurés euxmêmes ne furent pas long-temps à s'appercevoir Tome I. F
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qu'il restoit à la religion d'autres secours ; qu'ils faisoient trop d'honneur aux Jésuites , en faisant reposer l'Eglise sur eux , comme sur la pierre fondamentale. Il fallut encore s'occuper d'autres moyens pour la détruire. Celui que les conjures suivirent avec une nouvelle ardeur , fut la destruction absolue de tous les autres corps religieux.