CHAPITRE XII
Progrès de la conspiration sous Foliaire» Première classe. Disciples protecteurs. Adeptes couronnés»
Le grand objet de Voltaire avoît été d^ôter au Conrag©^ Christ , d'entraîner dans la haine du Christ et de ^éce^Ai^^ sa religion , toute cette classe d'hommes que les ^ r^istoconjurés appeloient honnêtes gens , de ne laisser '**^"' au Christ que la populace , supposé même qu'il fut impossible d'anéantir chez elle toute idée de l'Evangile. Cette classe d'hoimôtes gens comprenoit d'abord tout ce qui brille dans le monde par la puissance , le rang et les richesses , et ensuite tout ce que l'on appelle gens instruits , honnêtes citoyens , élevés au-dessus de ce que Voltaire appelle la canaille , les laquais , les cuisiniers , etc. Ce n'est point une observation à négliger dans Thisloire, que les progrès de la conjuralion aiuichré-
i56 Conspiration des Sophistes
tienne commencèrent par la plus haute de ces classes, parles Princes, les Rois, les Empereurs, les têtes couronnées , les Ministres , les Cours , et par ceux que nous pouvons comprendre sous le nom de grands Seigneurs. Si Tëcrivain n'ose pas dire ces vérités , qu il laisse là sa plume ? il est trop lâche , il n'est pas fait pour donner les leçons les plus importantes de l'histoire. Celui qui craint de dire aux Rois : C'est vous qui , les premiers , êtes entrés dans la conjuration contre le Christ ; et c'est le Christ qui a laissé les conjurés menacer , ébranler et miner sourdement vos trônes , et ensuite se jouer de votre autorité; celui, dis-je, qui craint de tenir ce langage , laissera les puissances du monde dans un fatal aveuglement. Elles continueront à écouter l'impie , à protéger l'impiété , à la laisser dominer auprès d'eux , circuler et se répandre des palais dans les villes , des villes dans les campagnes , des maîtres aux valets , des seigneurs aux peuples ; et le ciel aura trop de crimes à venger sur les nations , pour ne pas envoyer le luxe , la discorde , l'ambition, les conspirations et tous les fléaux qui les perdent. Les Monarques , fussent-ils seuls à braver dans leur empire le Dieu qui fait les Rois , qui leur a dit qu'ils seroient seuls punis , que les crimes du chef ne retomberoient pas sur les membres , ceux du Prince sur le peuple ; encore une fois , que l'historien se taise , s'il n'ose pas dire ces vérités. Il cherchera les causes de la révolution dans ses agens ; il verra des Necker , des Brienne , des Philippe d'Orléans , des Mirabeau , des Roberspierre ; il trouvera le désordre dans les finances , les factions parmi les grands , l'insubordination dans les armées , l'inquiétude , l'agitation , la séduction dans le peuple ; il ne verra pas ce qui a fait les Necker , les Brienne j les Philippe d'Or-
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leans , les Mirabeau , les Roberspierre ; celui qui a jelé le désordre dans les finances , l'esprit de faction , d'insubordination , de séduction dans les diverses classes de l'Etat et du peuple. Il sera au dernier fil de la trame , il croira l'avoir développée ; il en sera à l'agonie des empires , et se taira sur la fièvre lente qui les pourrit , les consume 5 et réserve la violence de ses accès pour ses dernières crises et leur dissolution. Il décrira le mal que tout le monde a vu , et il laissera ignorer le remède. S'il craint de dévoiler le secret des maîtres de la terre , qu'il les dévoile pour euxmêmes , pour les sauver d'une conspiration qui retombe sur eux. Et quel secret d'ailleurs ? Est-ce nous qui le violons ? Je le prends où il repose publiquement depuis plus de dix années, dans leur correspondance avec le chef des conjurés. Il n'est plus temps de s'inscrire en faux contre nous. Ces lettres ont été imprimées pour le scandale des peuples 5 pour montrer l'impie jouissant de toute la faveur des souverains. Quand nous montrons les souverains punis de cette protection , ce n'est pas leur honte que nous cherchons à divulguer , c'est la vraie cause de leur malheur et de celui des peuples que nous cherchons à faire connoître, pour que le vrai moyen d'y remédier ou d'en prévenir de plus grands , se montre de lui-même , et ce motif vaut bien toutes les considérations qui pourroient nous porter au silence.
Dans la correspondance des conjurés, il est plus Premier d'une lettre qui dépose , avec toute l'évidence /^''Pi^^v
•1 1 J j r • 1) Joseph II.
possible dans ces sortes de témoignages, que 1 empereur Joseph IT avoit été admis et initié par Frédéric aux mystères de la conspiration antichrétienne.
Par la première de ces lettres , Voltaire annonçoit en ces termes sa conquête à d'Alembert :
1 58 Conspiration des Sophistks
« Vous m'avez fait un vrai plaisir en réduisant » rinfini à sa juste valeur. Mais çoici une chose » plus intéressante : Grimm assure que VEmpe^ » reur est des nôtres* Cela est heureux , car la » duchesse de Parme, sa sœur, est contre nous. » ( Lettre du 28 octobre i 769. )
Par une seconde lettre , Voltaire , en se félicitant d'une conquête de cette importance , écrit à Frédéric ; « Un Bohémiçn qui a beaucoup d'es- » prit et de philosophie , nommé Grimm , m'a » mandé que vous aviez initié TEmpereur à nos » saints mystères. » Cette lettre est du mois de » novembre i 769. » ( 1 62 Lett. ) Enfm une troisième , datée du même mois 1770, dans laquelle Voltaire , après avoir fait i'énumération dcî* princes et princesses qu'il compte parmi les adeptes , ajoute encore ces mots : « Vous m'avez flaté n aussi que l'Empereur étoit dans la voie de per- » dition. » Voilà une bonne récolte pour la phi^ losophie. (181 Lett. ) Cette lettre fait allusion à celle que Voltaire avoit reçue peu de mois auparavant , et dans laquelle Frédéric lui disoit : « Je ïi pars pour la Silésie , et vais trouver l'Empereur y> qui m'a invité à son camp de Moravie , non pas » pour nous battre , comme autrefois , mais pour » vivre en bons voisins. Ce prince est très-aimable » et plein de mérite ; il aime \^os ouvrages et les » lit autant quil peut. Il n'est rien moins que » superstitieux» Enfin , c'est un Empereur comme y> de long-temps il n'y en a eu en Allemagne : nous » n'aimons ni l'un ni l'autre les ignorans et les » barbares , mais ce n'est pas ime raison poiur » les exterminer. » (18 août 1770. )
Quant on sait ce que c'est pour Frédéric, qu'un Prince qui nest rien moins que superstitieux , et qui lit Voltaire autant quil peut , on entend aisément ce que signifient ces éloges. Us désignent
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Traîment un empereur tel qu'il n'y en avoit eu de long-temps en Allemagne , un empereur précisément aussi irréligieux que Frédéric. La date et les dernières paroles de celte lettre : Ce nest pas une raison de les exterminer , nous rappellent un temps où Frédéric trouvant que les philosophes alloient trop vite, essaya lui-même de réprimer une imprudence qui pouvoit renverser tout le système des Gouvernemens politiques. Ce n'étoit pas encore le temps d'employer uneforce majeure y de porter la dernière sentence, La guerre résolue contre le Christ entre Joseph et Frédéric , ne fut donc point encore une guerre d^extermination ; ce ne fut pas la guerre des Néron , des Dioclétien ; ce fut une de ces guerres qui minent sourdement et peu à peu. Ce fut celle que Joseph commença aussitôt que la mort de Marie-Thérèse lui en laissa la liberté. Ce fut d'abord une guerre d'hypocrisie ; car Joseph , tout aussi peu croyant que Frédéric , n'en continua pas moins à se donner pour un Prince religieux , à protester qu'il étoit bien éloigné de vouloir rien changer au véritable Christianisme. Il continua même, en parcourant l'Europe , à s'approcher des sacremens avec un extérieur de piété qui ne sembloit pas dire qu'il faisoit ses pâques , et communioit à Vienne et à Naples précisément comme Voltaire le faisoit à Femey. Il porta la dissimulation, en traversant la France, jusques à refuser de passer à Ferney , dont il étoit fort près , et où Voltaire croyoit le recevoir. On prétendit même qu'il affecta de dire tn se détournant , quil ne pouvoit voir unhomme qui 5 en calomniant la religion , avoit porté le plus grand coup à ïhumanité. Je ne sais à quel point on peut ajouter foi à ces paroles. Ce qu'il y a de certain , c'est que les philosophes ne s'en crurent pas moins assurés de Joseph. Ils lui par-
i6o Conspiration des SopitisTEs
donnèrent de n'avoir pas rendu son hommage à Voltaire , en répandant qu'il n'en conservoit pas moins son admiration pour ce coriphée de l'impiété ; qu'il auroit bien voulu lui faire une visite , mais qu'il s'en étoit abstenu par égard pour sa mère qui , à la soUicitation des prêtres , lui avoit fait promettre de ne pas le çoir dans son voyage* ( Vojez note sur la lettre de M. le comte de la Touraille, du 6 août 1777, corresp. générale de Voltaire. )
Malgré toute cette réserve et toutes ces dissimulations , la guerre que Joseph faisoit à la religion 5 devint bientôt une guerre d'autorité , d'oppression même , de rapine et de violence , et peu s'en fallut qu'elle ne devînt une guerre d'extermination pour ses propres sujets. Il commença par supprimer un grand nombre de monastères. ( On a vu que c'étoit le plan de Frédéric , et la partie même la plus essentielle de son plan , pour arriver à l'anéantissement du Christianisme.) Il s'empara d'une grande partie des biens ecclésiastiques. ( C'étoit-là encore le vœu que Voltaire exprimoit, en disant : J'aimerois bien mieux les dépouiller. ) Joseph II chassa de leurs cellules jusqu'à ces Carmélites , dont la pauvreté ne laissoit pas le moindre prétexte de destruction à l'avarice, et dont la ferveur angélique en laissoit encore moins à la réforme. Il donna le premier à son siècle le spectacle de ces saintes filles réduites à errer dans les autres empires , pour chercher , jusques en Portugal , un asile à leur piété. Changeant tout à son gré dans l'Eglise , il préluda à cette fameuse Constitution appelée civile par des Législateurs jacobins , et qui a fait en France tous les martyrs des Carmes. Le Souverain Pontife se crut obligé de quitter Rome , de se transporter en Autriche pour aller , en père commandes fidèles , représenter lui-même
DE l'Impiété. Chap. XII. i6t
à cet empereur et la foi et les droits de TEglise. Joseph II le reçut avec respect , il lui laissa rendre tout cet hommage de vénération publique , que commandent également les vertus et la dignité de Pie VI ; mais il n'en continua pas moins sa guerre d'oppression. Il ne chassa pas les Evêques , mais il les tourmenta , en s'érigeanl lui-même en quelque sorte , eu Supérieur de séminaire , en voulant forcer les ecclésiastiques à prendre leurs leçons des maîtres qu'il désignoit lui-mcme , et dont la doctrine, connue celle de Camus, tendoit a préparer la grande apostasie. Ses persécutions sourdes et ses destructions firent éclater les murmures. Les Brabançons lassés se révoltèrent ; on les vit dans la suite appeler les Jacobins français , qui leur annonçoient la liberté de leur religion , et qui ^ plus séducteurs encore que Joseph , consomment aujourd'hui son ouvrage. Moins tosumentés dans leur foi par l'adepte de Frédéric, ces Brabançons eussent bien moins cherché à secouer le joug de la maison d'Autriche ; avec plus de zèle et un amour plus mérité pour l'empereur Joseph , ils auroient mieux secondé son successeur , et ils ûuroient eu plus de confiance aux vertus de François Il ; ils auroient mis de plus grands obstacles à l'invasion que l'on a vu s'étendre jusqu'au Danube» Sil'hisloire s'en prend aux mânes de Joseph, qu'elle remonte jusqu'au temps où il fut initié aux mystères de Frédéric et de Voltaire ; l'Empereur adepte ne sera pas innocent de la guerre d'extermination qui a pu menacer jusqu'à son trône.
Nous verrons , dans la suite de cet ouvrage , Joseph se repentir de la guerre qu'il avoit faite au Christ, en découvrant celle que la philosophie lui faisoit à lui-même et à son trône. 11 essayera alors , mais trop tard , de réparer ses fautes ; il eu sera une triste vicMme.
ToMii I. L
1 Ga Conspiration dks Sophistes
La correspondance des Conjures nous montre bien d'autres Souverains entrés avec la même imprudence dans tous ces complots contre le Christ. D'Alembert se plaignant à Voltaire des obstacles qu'il uppeloil pej\sécutiojis, et que l'autorité mctloit encore, de temps à autre, aux progrès de l'impiété , s'en consoloit en ajoutant : c< Mais nous avons pour » nous l'impératrice Catherine , le roi de Prusse , yi le roi de Danemarck , la reine de Suède et son » fds, beaucoup de princes de l'Empire et toute » l'Angleterre. »( Lett. du 23 noi^. i yyoJ.Yers le même temps Voltaire écrivoit a Frédéric : c< Je ne » sais pas ce que pense Mustapha ( sur l'immor- » talité de l'ame ) ; je pense qu'il ne pense pas : y) pour Viînpéralrlce de Russie , la reine de » Suède voire sœur ^ le roi de Pologne ^ le prince •> Gustave , (Us de la reine de Suède , j'imagine f> que je sais ce qu'ils pensent. » ( Lett. du 2.1 novemb, i 770. )
Voltaire le savoit en effet. Les lettres de ces Rois ne le lui avoientpas laissé ignorer ; mais quand même nous n'aurions pas ces lettres a citer ^ voilà déjà un Empereur et une Impératrice , une Reine et quatre Rois que la secte des conjurés anti-^ chrétiens comptoit parmi ses adeptes.
Fausses j^q dévoilaut cct horrible mystère , que l'hisrfutrnces toricu uc s'abandonuc pas à de fausses déclama- " hT^ tions , et à des conséquences plus fausses encore. renumé- Qu'iluc discpoint au peuple : Vos Rois ont secoué ^drî^*"^^^ joug du Christ; il est juste pour vous de secourons couer celui de leur empire. Les conséquences blaspliémeroient le Christ lui-même , et sa doctrine, et ses exemples. Pour le bonheur des peuples 5 pour le préserver des révolutions , des désastres de la rébellion , Dieu seid s'est réservé de frapper l'apostat çurle trône. Que les Chrétiens résistent à l'apostasie et qu'ils soient soumis au
nés.
DE l^Lmpiétè. Chap, XIL t63 Prince. Ajouter à son impiété la révolte des peuples, ce n'est pas écarter le fléau religieux; c'est vouloir que les Nations y ajoutent le plus terrible des fléaux politiques , celui de Fanarchie. Ce n'est pas remédier à la conjuration des sophistes impies contre l'autel, c'est consommer la conspiration des sophistes séditieux contre le trône , et contre toutes les lois de la société civile. C'est là précisément ce qu'éprouvèrent les Brabançons soulevés contre Joseph II. Ils crurent avoir droit de rejeter leur Souverain légitime, et ils sont aujour-* d'hui sous le joug des Jacobins. Ils appelèrent l'insurrection au secours de la Religion , et la Religion proscrit l'insurrection contre toute autorité légitime. Au moment où j'écris , des rapports fourdroyans à la Convention annoncent les décrets qui , en mettant le culte religieux , les privilèges , les églises des Brabançons au niveau de la révolution française, vont les punir de leur erreur. Lors donc que l'historien dévoilera les noms des Souverains conjurés contre le Christ ou admis au secret de la conspiration , que son intention soit toute de ramener les Rois à la Religion ; mais qu'il évite avec soin les conséquences fausses et pernicieuses au repos des Nations. Alors , plus que jamais, qu'il insiste sur les devoirs du peuple même , sur les devoirs que cette Religion impose à tous , à l'égard des Césars et de toute autorité publique. ,
Parmi ces protecteurs couronnés de Voltaire , u" i'^,""! tous n'étoient pas d'ailleurs conjurés comme lui , rauice ou comme Frédéric et Joseph. Ils avoient tous bu RuJie, le poison dans la coupe de l'incrédulité; mais tous ne voulolent pas également le verser à leur peuple.
Entre le roi de Prusse et cette impératrice de Russie, dans laquelle les conjurés mettoient tanC de confiance, la dilfér^nce élgit immense. Séduite
ï64 Conspiration des Sophistes
par rhommn<^e et les taleiis du premier des impies 5 Callieriiie avoit pu trouver chez lui le premier moteur de son goût pour les lettres : elle avoit dévoré des livres qu'elle crut les clief<î-d'œuvre de l'histoire et de la philosophie , qu'elle ne savoil pas cire Fhistoire travestie suivant toutes les vues de l'impiété ; sur l'éloge trompeur des faux sages , elle avoit imaginé que tous les mira^ des du monde n^effacevoient pas la prétendue tache d'avoir empêché V impression de l' Encyclo^ pédie (Voj'. sa corresp. avec Yolt. Lett. 1,2,3 et 8 ) ; mais on ne la vit pas , comme Frédéric , pour l'encens grossier des sophistes , rendre à l'impiété même un encens plus grossier encore. Catherine lisoit les œuvres des sophistes , Frédéric les faisoit circuler , en composoit lui-même , et vouloit les voir dévorées par le peuple. Frédéric proposoit des moyens d'écraser la Religion chrétienne , Catherine rejetoit les plans de destruction que proposoit Yoltaire. Elle étoit tolérante par caractère, Frédéric ne l'étoit que par nécessité. Il eût cessé de Têtre, s'il avoit pu concilier sa haine avec sa politique, en appelant la force majeure pour écraser le christianisme {a).
(n) Ceux qui jugeront la correspondance de cette Impératrice , comme littérateurs , trouveront une bien grande différence entre ses lettres et celles du roi de Prusse. Les premières sont celles d'une femme d'esprit qui se joue quelquefois de Voltaire fort agréablement. Avec son style léger et plein de goût , elle n'en sait pa^ moins conserver de la noblesse et de la dignité. On ne la verra pas au moins s'abaisser au ton grossier des injures et des biasplièmes. Celles de Frédéric sont les lettres d'un sopbiste pédant et sans pudeur dans son impiété, comme sans dignité dans ses éloges. Quand Voltaire écrivoit a Catberine : ]\'ous sommes trois , Diderot , dAJemheri et moi, cjui vous dressons des autels, elle répondoit : Laissez-moi s il vous plait sur la terre, fj serai plus à portée dj recevoir vos lettres et celles de vos
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Cependant Catherine est aussi Tadepte sur le trône; elle sait le secret de Voltaire , elle applaudit aux plus fameux de nos impies. ( Voy» ses Let, du 26 sept, 1773, e^ i34 Lett, an i774-) Elle va jusqu'au point de vouloir livrer Thérilierde son sceptre aux leçons de d'Alemberi; son nom est rais constamment par les impies au rang des adeptes protectrices : il n'est pas donné à l'historien de relTacer. Puisse-t-il lui être donné , à elle , de réparer Terreur et ses ravages !
Les droits de Christian VIÏ , roi de Danemarck , Christian au titre d'adepte couronné , se trouvent également ^\J°^ dans ses lettres à Voltaire. Parmi tous les Dmeservices de d'Alembert y j'aurois pu compter ^^'''''^• les soins qu'il prit pour faire souscrire les Puissances et les grands Seigneurs à Térection d\me statue en Thoimeur de Voltaire. J'aurois pu montrer le modeste sophiste de Ferney , pressant luimême d'Alembert pour obtenir ces souscription?» , et sur-tout celle du roi de Prusse , qui n^attendit pas ces sollicitations. Ce triomphe de leur chef étoit trop cher aux conjurés. Cluistian VII s'empressa d'envoyer aussi son contingent. Une première lettre , et quelques complimens à Voltaire , ne nous sulUroient pas absolument pour montrer un adepte; mais Voltaire nommoit lui-même le roi de Danenuirck ; et d'ailleurs, parmi ces complimens adressés à Voltaire, nous avons observé celui-ci , tout à fait dans îe goût et dans le style de Frédéric : « Vous vous occupez présentement » à délivrer un nombre considérable d'houuncs » du joug des TLcclésiastiques , le plus dur de
arnis.^ Lett. 8<;t9.)On ne trouvera rien d'aussi français que cela chez; Fn'déric. Ou est seulenirut tàcbe' que cette réponse s'adresse à des impies. Catbei'inc <^crit h merveille la lauf^ue de Vollaire ; et Frédéric seroit ua^ bleu petit Héros , s*il a'avoit pas mieux su manier s«s. ai'mes que su plume.
L jt
i€6 Conspiration des Sophistes
» /ow^^ parce que les devoirs de la société ne soi :» connus que de la lete de ces Messieurs, et » jamais sentis dans leur cœur» Ceci i^aut bien , » se renoer des barbares. » ( Lelt. à Voltaire an 1770.) Infortunés Monarques ! c'étoit là aussi le langage que vos corrupteurs tenoient à Marie- Antoinette 5 dans le temps de sa prospérité. Elle fut malheureuse : elle vit la sensibilité , la fidélité de ces prétendus barbares, et elle s'écrioit aux ïhuileries : Oh ! que nous avons été trompés ! nous {Soyons bien à présent combien les Prêtres se distinguent parmi les fidèles sujets du Roi* (ci) Puisse le Roi séduit par le philosophisme , n'être jamais réduit à la même expérience, et profiler au moins d'une Révolution qui nous démontre assez qu'il est un joug plus dur que celui de ces Prêtres , que son maître \ oltaire lui a si bien appris à calomnier !
Au moins faut-il le dire ici , pour l'honneur de ce Prince et de tant d'autres qu'avoient séduits les conjurés, les sophistes s'emparoient de leur jeunesse. A cet âge , Voltaire et ses productions faisoient aisément illusion à des hommes qui , pour être Rois, ne savent pas mieux que les autres ce qu'ils n'ont pas appris, et n'en sont pas plus en état de discerner Ferreiir de la vérité, dans des objets sur-tout où le défaut d'études , propres à ces objets, est encore moins à craindre que les penchans et les passions.
Lors de son voyage en France , Christian n'avoit encore que dix-sept ans , et déjà il avoit ce que
{d) Ces paroles de Marie- Antoinette me furent rapportées dans le fort de la révolution , et j'avois besoin de les savoir pour croire qu'elle ëtoit revenue des pre'jùgés qu'on lui avoit donnés contre le clergé , et qui avoieut semblé redoubler après le second voyage de l'Empereur son frère à Versailles»
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cVAlembert appelle le courage de dire à Fontainebleau , que Voltaire lui avoit appris à penser* ( Lett. de d'Alembert, 12 novembre 1768.) Des hommes qui pensoieiit différemaiient à la Cour de Louis XV , voulurent empêcher sa jeune Majesté d'apprendre encore à penser comme Voltaire , et d'en voir dans Paris les adeptes ou les plus fameux disciples. Ceux-ci surent se procurer des audiences. Pour juger comment ils surent en profiler , il ne faut qu'entendre d'Alembert écrivant à Voltaire : y> J'avois vu ce Prince chez lui, avec plusieurs » autres de vos amis; il me parla beancoup do y> vous , des services que vos ouvrages avoient y^ rendus ^ des préjugés que vous avez détruits ^ 5^ des ennemis que votre liberté de penser vous « avoit faits ; vous vous doutez bien de mes réo ponses, » ( Jb. et Lett. du 6 décemb., 1 76^. ) D'Alembert voit de nouveau le Prince; de nouveau il écrit à Voltaire : » Le roi de Danemarck ne » m'a presque parlé que de vous. —Je vous assure » quil auroit mieux aimé vous voir à Paris , « que toutes les fêtes dont on l!a accablé, » Cette conversation avoit été courte \ d'Aleml^ert y suppléa à l'Académie par un discours qu'il prononça sur la philosophie, en présence du jeune Monarque. Tous les adeptes accourus en foule applaudissent , et le jeune Monarque applaudit aussi. { LetÈ, du ij décemb. 1778.) Enfin telle est ridée qu'il emporte de cette prétendue philosophie , grâces aux nouvelles leçons de d'Alembert, qu'à la première nouvelle d'ime statue à ériger en l'honneur du héros des impies conjurés, il envoie une belle souscription que Voltaire reconnoît devoir aux leçons que le Prince a reçues de l'adepte Académicien. ( Voy. Lett, de Volt, à d\4^ lembert^ 5 nov, i 770. ) Il ne m'est pas donné de dire à quel point ces leçons se trouvent aujour-
Sucdc.
168 Conspiration des Sophistes
d'Iiui oubliées par Christian VII ; mais assurément, depuis que sa majesté Danoise avoit appris àpen^ ser de Voltaire, il s'est passé bien des événemens qui lui auront appris à voir d'un œil bien diliérent les prétendus services que les ouçrages de son maître ont rendus aux Empires.
^ii^xoï ^^^ mêmes artifices et les mêmes erreurs firent de aussi de Gustave III , roi de Suède , un adepte protecteur. Ce prince étoit aussi venu à Paris recevoir les hommages et les leçons des soi-disant philosophes. Il n'étoit encore que Prince royal , quand , déjà l'exaltant comme un de ces adeptes dont la protection était acquise à la secte , d'Alembert écrivoit à Voltaire : « Vous aimez la raison » et la liberté , mon cher confrère , et on ne peut 5> guères aimer l'im sans l'autre. Eh bien î voilà » un digne philosophe républicain que je vous » présente , qui parlera avec vous philosophie » et liberté. C'est M. Jennings , chambellan du » roi de Suède. — Il a d'ailleurs des complimens » à vous faire de la part de la reine de Suède et f> du Prince royal » qui protègent dans le Nord a> la philosophie si mal accueillie par les Princes » du Midi. M. Jennings vous dira combien la » raison Jait de progrès en Suède sous ses heu- » reua: auspices. » ( Lett. du 19 janv. i 769. )
Lorsque d'Alembert écrivoit cette lettre , Gustave 5 qui devoit bientôt rendre à la monarchie des droits que sa couronne avoit perdus depuis long-temps , ignoroit sans doute que ses grands protégés fussent par excellence des philosophes républicains. Il ignoroit également quel seroit un jour pour lui le dernier fruit de cette philosophie des conjurés , quand , arrivé au trône , il écrivit à leur coryphée : « Je prie tous les jours l'être des » êtres qu'il prolonge vos jours précieux à l'hu- » manité et si utiles aux progrès de la raison et
DE l'Impiété. Chap. XII. i6$
)■> de la vraie philosophie. » ( Lett. du roi de Suède à Voltaire , i o jarn^. i 7 72. )
La prière de Gustave fut exaucée ; les jours de Voltaire furent prolonges ; mais celui qui devoit subitement trancher les jours de Gustave luimême , ëtoit déjà né 5 et il devoit bientôt sortir, avec tous ses poignards , de Tarrière-école de Voltaire. Pour l'instruction des Princes, que l'historien rapproche ici la généalogie philosophique de ce malheureux Roi et celle de l'adepte qui fut son assassin.
Ulrique de Brandebourg avoit été initiée aux mystères des sophistes conjurés par Voltaire luimême. Bien loin de rejeter ses principes , elle ne s'étoit pas même sentie outragée par les vœux d'une passion que Voltaire avoit eu la hardiesse d'exprimer, (a) Devenue reine de Suède , elle pressa plus d'une fois l'impie de venir terminer ses jours auprès d'elle. ( Voy. ses lelt, à Volt, ans I 743 et 1751. ) Elle ne crut pas pouvoir lui donner de plus grandes preuves de sa fidélité aux principes qu'elle en avoit reçus , lors du premier séjour de Voltaire à Berlin , qu'en les faisant sucer avec le lait au Roi son fils. Elle initia Gustave et voulut être la mère du Sophiste , comme elle l'étoit du Roi. Aussi voyons- nous constamment et la mère et le fds mis au rang des adeptes dont les conjurés se tenoient le plus assurés.
Telle étoit donc la généalogie philosophique de ce malheureux roi de Suède. Voltaire avoit initié la reine Ulrique , et Ulrique avoit initié Gustave.
Mais 5 d'un autre côté , Voltaire initiait Condorcet , et Condorcet siégeant au club des Jaco-
(«) C'est pour cette princesse que Voltaire avoit faille Mudrigal : Souvent un peu de vcriié , etc.
jjo Conspiration des Sophistes
bins initia Ankastrom. Elève de Voltaire , Ulriqiic apprenoit à son fils à se jouer des mystères et des autels du Christ ; élève de Voltaire , Condorcet apprit à Ankastrom à se jouer du trône et de la vie des Rois.
Au moment où les nouvelles publiques annoncèrent que Gustave III devoit commander en chef les armées liguées contre la révolution française , Condorcet et Ankastrom appartenaient au grand club ; et ce grand club reteiitissoit du vœu de délivrer la terre de ses Rois. Gustave fut marqué pour en être la première victime y et Ankastrom s'offrit pour être le premier bourreau. Il part de Paris , et Gustave tombe sous ses coups. ( Foy» le journal de Fontcnay, )
Les Jacobins venoient de célébrer Tapothéose de Voltaire ; ils célébrèrent aussi celle d'Ankastrom. Voltaire avoit appris aux Jacobins que le premier des B.OLsJut un soldat heureux ; les Jacobins apprirent à Ankastrom que le premier héros fut l'assassin des Rois ; ils placèrent son buste à côté de celui de Brutus.
Les Rois avoient souscrit pour la statue de Voltaire , les Jacobins souscrivirent pour celle d'Ankastrom.
ponia- Enfin les confidences de Voltaire mettent en- '^^^d^!'^^* core Poniatowski , roi de Pologne , au nombre Pologne, des adeptes protecteurs. Il avoit en effet connu nos philosophes dans Paris , ce Roi dont la philosophie devait faire tous les malheurs ; il avoit surtout rendu son hommage à leur chef , il lui avoit écrit : ce M. de Voltaire , tout contemporain d'un » homme tel que vous , qui sait lire , qui a y> voyagé , et qui ne vous a pas connu , doit se » trouver malheureux. Il vous seroit permis de >v dire : Les nations feront des^vœux pour que les. i) lioisme lisent. » ( Lett. du zv Fcv^ ^1^1^) Au*
DE l'Impiété. Chap, XIL 171 Joiird'hui que le roi Poniatowski a vu les hommes qui avoieiit lu Voltaire comme lui , qui le préconisoient de même , essayer en Pologne la révolution qu'ils avoient faite en France ; aujourd'hui que victime lui-même de cette révolution , iî a vu son sceptre se briser entre ses mains , par la suite de cette révolution , sans doute il fait des vœux bien difïerens ; sans doute il le voudroit , que les nations n'eussent jamais connu Voltaire, et que les rois sur-tout l'eussent moins lu. Mais les temps que d'Alembert annonçoit et qu'il eût voulu voir, sont arrivés , sans que les rois adeptes protecteurs aient su les prévoir. Quand les malheurs de la religion retombent sur eux , qn'ils relisent ces vœux que d'Alembert , dans son style souvent bas et ignoble , exprimoit à Voltaire : « Votre illustre » et ancien protecteur ( le roi de Prusse ) a com- » mencé le branle , le roi de Suède a continué , )^ Catherine les imite tous deux et fera peut-être » mieux encore. Je rirois bien si je voyois le cha- » pelet se déhler de mon vivant. » ( Letf. du 2 oct. 1 762. ) Le chapelet se défde en effet ; le roi Gustave est mort assassiné ; le roi Louis XVI guillotiné ; le roi Louis XVII empoisonné ; le roi Poniatowski est détrôné ; le Stathouder chassé , et les adeptes , enfans de d'Alembert , de son école , rient , comme il l'eût fait lui-même , des rois qui protégeant la conspiration de l'impie contre l'autel, n'avoient pas su prévoir celle des enfans de l'impie contre le trône.
Ces réflexions préviennent malgré moi ce que j'aurai à révéler de cette seconde conspiration ; mais telle devoit être l'tmion des sophistes impies et des sophistes séditieux , qu'a peine est-il possible d'exposer le? regrets de-^ uns , sans avoir à parler des ravages et des forfaits des autres. Ce sont les faits eux-mêmes qui , dans l'intimité de
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cette union, nous forcent à montrer aux Monarques
Î)rotecteurs une des leçons les plus importantes que 'histoire leur ait encore donnée jusqu'à nos jours. Je ne finirai pas ce chapitre sans observer que parmi ces Rois du nord , dont la protection rendoit les sophistes si glorieux , on ne les voit pas une seule fois mentionner le roi d'Angleterre. Ce silence de la gart des conjurés vaut bien tous leurs éloges. S'il ne leur eût fallu qu'un prince chéri de ses sujets et méritant de l'ctrc , qu'un Roi bon , juste , sensible , bienfaisant , jaloux de maintenir la liberté des lois et le bonheur de son empire , George III eût été aussi leur Antonin , leur Marc- Awrèle , leur Salomon du nord. Ils le virent trop sage pour s'unir à de vils conjurés , qui ne connoissent de mérite que dans l'impiété , et voilà la vraie cause de leur silence. Il est beau pour un prince d'avoir été si nul dans l'histoire de leurs complots, quand celle de la révolution le trouve si actif pour en arrêter les désastres ; si grand , si généraux et si compatissant pour en soulager les victimes.
Quant aux Rois du midi , c'est encore une justice à leur rendre dans l'histoire , que les sophistes, au lieu de les compter parmi leurs adeptes , se plaignoient au contraire de les trouver encore si loin de leur philosophisme.