‹ Mémoires pour servir à lhistoire du JacobinismeChapitre 28 sur 37 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Seconde classe de Protecteurs» Adeptes Princes et Princesses.

Dans la seconde classe des adeptes protecteurs , je comprendrai ces hommes qui , sans être sur \ç> trône , jouissent sur le peuple d'une puissance presque égale à celle des rois , et dont l'autorité , l'exemple , ajoutant aux moyens des conjurés , leur

DE L*ImPIÉTÉ. Chap. XIIL 173

falsoienl espérer qu'ils n'auroient pas juré en vain d'écraser la religion chrétienne.

La correspondance de Voltaire nous montre plus spécialement dans cette seconde classe de pro- ^FrMt'ric lecteurs , Mgr. le Landgrave de Hesse-Gassel. Le ^f"' soin que d'Alembert avoit eu de choisir pour ce H«seprince le professeur d'histoire dont nous avons parlé 5 suftiroit pour nous dire à quel point les sophistes du jour abusèrent de sa confiance. Elle fut bien spécialement trompée par celle que son Altesse Sérénissirae avoit à la philosophie et aux lumières de Voltaire. Elle souffrit en quelque sorte que ce chef des sophistes dirigeât ses études. Il étoit difficile de se livrer à im instituteur plus perfide. Une lettre du 25 août i 766 , suffit pour nous montrer à quelle source Voltaire envoyoit son auguste élève , puiser les leçons de la sagesse : « Votre Altesse Sérénissime , écrivoit ce maître » corrupteur , m'a paru avoir envie de voir les » livres nouveaux qui peuvent être dignes d'elle. » Il en paroît un intitulé ; le Recueil nécessaire. » Il y a sur-tout dans ce recueil un ouvrage de » mylord Bolingbrock, qui m'a paru ce qu'on n'a » jamais écrit de plus fort contre la superstition. 3î Je crois qu'on le trouve à Francfort ; mais j'en )) ai un exemplaire broché que je lui enverrai , si » elle le souhaite. »

Pour un prince qui avoit réellement le désir de s'instruire , quelles leçons que celles qu'il devoit trouver dans ce recueil ! Le nom de Bolingbrock ne dit pas assez combien elles tendoient à pervertir sa religion , quand on sait que Voltaire lui-même pnblioit sous ce nom des ouvrages plus impies encore que ceux du Philosopjie anglais, et qu'il étoit l'auteur de plusieurs de ceux qu'il recommandoit si spécialement dans ce recueil.

Réduit à lui - même pour résoudre les doutes

174 Conspiration des Sophistes

fomentés par ces sortes de lectures , et prévenit trop uiallieureiisemeiit contre les homaies qui aiirolcut pu l'aider à les résoudre , M. le Landgrave se livroit tout entier à des leçons qu'il prenoil pour celles de la vérité et de la plus haute philosophie. Quand il pouvoit les recevoir de la bouche même de Voltaire , l'illusion étoit au point que son Altesse s'en applaudissoit ellemême , et croyoit franchement avoir trouvé le vrai moyen de s'élever au-dessus du vulgaire. Elle regrettoit une absence qui la privoit des leçons de son maître , elle croyoit réellement lui avoir des obligations ; elle lui écrivit : « J'ai quitté Ferney » avec bien de la peine ; — je suis charmé que vous ï) soyez content de ma manière de penser , je tâche » autant qu'il m'est possible de me défaire des pré- » jugés , et si en cela je pense dilï'éremment du » vulgaire , c'est aux entretiens que j'ai eus avec yy VOUS et à vos ouvrages que j'en ai l'imique obli- » gation. « ( 9 sept, i 766. )

Pour donner quelques preuves de ses progrès à l'école de la philosophie , l'illustre adepte faisoit part à son maître des nouvelles découvertes qu'il regardoit comme des objections sérieuses contre l'authenticité des Livres saints. «J'ai fait, écrivoit-il » encore à son héros , j'ai fait depuis quelque 5> temps des réflexions sur Moyse et sur quelques » historiens du nouveau Testament , qui m ont » paru être très -justes. Est-ce que Moyse ne >^ seroit pas un bâtard de la fille de Pharaon , que » cette princesse auroit fait élever ? Il n'est pas k » croire qu'une fille de roi ait eu tant de soin d'un te enfant israélite , dont la nation étoit en horreur » aux Egyptiens. » (Lett. 66,) Voltaire eût aisément pu dissiper ce doute , en faisant observer à son élève que son Altesse calomnioit assez gratuitement un sexe bienfaisant , sensible , porté à s'at-

DE l'Impiété. Chap.XIIL 175

teiiddr sar le sort d'un enfant exposé à un pareil danger ; plusieurs feroient encore très-naturellement ce qu'avoit fait la fille de Pharaon , et le feroient précisément même avec plus de soins et plus d'attention encore , si des haines nationales ajoutoient au danger de cet enfant. Si Voltaire avoit eu rintention d'éclairer son illustre élève et de lui donner les règles d'une saine critique , il auroit observé qu'au lieu d'un fait très -simple et trèsnaturel, son Altesse en imaginoitun véritablement incroyable. Une princesse qui veut donner à son enfant une éducation brillante , et qui commence par le faire exposer à être submergé pour avoir le plaisir d'aller le chercher et le trouver à point nommé sur les rives du Nil ; ime Princesse égyptienne qui aime son enfant , qui sait toute l'horreur que les Egyptiens ontpourles Israélites, et qui faisant allaiter cet enfant par une mère Israélite, lui laisse croire à lui-même qu'il naquit de cette nation qu'elle déteste , et le persuade mênie dans la suite aux Egyptiens , pour leur rendre cet enfant odieux , détestable ; et ce qui sembleroic un mystère bien plus étrange encore , un enfant qui devient l'homme le plus terrible aux Egyptiens , et dont personne ne découvre l'origine ; un enfant que toute la cour de Pharaon s'obstine à croire un Israélite , dans \\n temps ou il auroit sulTi de dire que Moyse étoit Egyptien , pour lui ôter toute la confiance des Israélites et délivrer l'Egypte : voilii bien des choses que Voltaire auroit pu répondre à son Altesse , pour lui faire sentir qu'il n'est pas dans les règles de la critique d'opposer à un fait très - naturel , très-simple , des suppositions véritablement incroyables. Mais ces suppositions servoient la haine de Voltaire contre Moyse , contre les livres des chrétiens : il aimoit bien mieux voir les progrès de SCS disciples (iins l'incrédulité , que leur exposer Jîs règles d'ime saine critique.

176 Conspiration des Sophistes

Voltaire a])plandiss(jit encore à son adepte , quand il vit son Altesse prétendre que le serpent d'airain , isolé sur une montagne , ne ressemh/oit pas mal au dieu EscuJape , tenant un bâton d'une main et un serpent de l'autre , avec un chien à ses pieds , dans le temple d'Epidaure ; que les C/ieri^Z>///5 déployant leurs ailes au-dessus de l'arche, ne ressemhloient pas mal au Sphinx à la tête de femme , aux quatre griffes 5 au corps et à la queue de lion ; que les douze bœufs qui étoient sous la mer d'airain , chargés de cette cuve large de douze coudées , haute de cinq et remplie d'eau 5 pour servir aux ablutions des Israélites , ressembloient encore assez bien au dieu Apis ou au bœuf érigé sur l'autel , et voyant à ses pieds toute l'Egypte. ( Ibid. )

La conclusion de Monseigneur étoit que Moïse sembloit avoir donné aux Juifs beaucoup de cérémonies qu'il avoit prises des Egyptiens. (Ibid.) Celte de l'historien doit être qu'avec un peu plus de sincérité il eût été facile aux conjurés de désabuser un adepte qui, dans !e fond , ne cherchoit qu'à s'instruire. En plaignant son Altesse d'avoir été dupe de pareils maîtres , nous devons au moins lui rendre la justice de reconnoitre avec quelle franchise elle cherchoit la vérité , quand elle ajoutoit , en parlant toujours à Voltaire : « Pour ce qui est du nouveau Testament , il y a y> des histoires dans lesquelles je poudrois être y> mieux instruit. Le massacre des Tnnocens me » paroît incompréhensible. Comment le roi Hé- >î rode auroit-il pu faire égorger tous ces petits » enfans , lui qui n'avoit point droit de vie et de y> mort 5 comme nous le voyons par l'histoire de » la Passion , et que ce fut Ponce Pilate , gou- >^ verneur des Romains , qui condamna Jésusy> Christ à mort. » ( Ibid. )

En

DE L'Impiété. Chap> XîlL 177 En recourant aux sources 'de riiistoire 5 en consultant tout autre historien que son professeur donné par d'Alembert , ou bien tout autre maître que ces vains sophistes , le prince qui vouloit ctre mieux instruit , qui mériloit de l'être, auroit vu cette légère difliculté s'évanouir. Il auroit appris qu'Hérode d'Ascalon, surnommé le Grand, et que l'on eût pins justement surnommé le Féroce, celui qui ordonna le massacre des Innocens, étoit roi de toute la Judée , roi de Jérusalem , et n'étoit pas le même que celui dont il est parlé dans l'histoire de la Passion. Il auroit appris que celui-ci , nommé Hérode Antipas , n'avoit pu obtenir des Romains que la troisième partie des états de son père , et qu'étant simplement tétrarque de Galilée , il n'avoit plus la même autorité à exercer sur les autres provinces ; qu'ainsi il eût été peu surprenant qu'il n'eût pas exercé le dioit de vie et de mort dans Jérusalem , ou cependant Pilate lui-même l'invita à l'exercer en lui envoyant Jésus-Christ à juger , comme il avoit déjà jugé et fait décapiter St. Jean-Baptiste.

Quant au féroce Ilérode d'Ascalon , Mgr. eût appris que ce Néron anticipé avoit fait mourir les enfans de Bethléem , comme il fit mourir Aristobule et Ilyrcan , l'un frère et l'aiUre aïeul octogénaire de la reine ; comme il fit mourir Mariamne son épouse et deux de ses enfans ; comme il fit mourir Sohème son confident et une foule de ses amis ou des grands de sa Cour , dès qu'ils commencèrent à lui déplaire. En apprenant tant de meurtres et tant de tyrannie ; en apprenant surtout que ce même Hérode d'Ascalon, sur le point de mourir , et dans la crainte que le jour de sa mort ne fût un jour de réjouissance publique, avoit fait enfermer dans le cirque tous les principaux des Juifs , et ordonné qu'ils fussent massacrés au TOM£ 1. M

X 78 Conspiration de« Sophistes

moment où il expireroit lui-même ; en apprenant, dis-je 5 tous ces faits incontestables , rillustre adepte eût appris aussi comment cet Ilërode exerçoit le droit de vie et de mort ; il ne lui seroit ])as venu dans l'esprit que les Evangélistes eussent pu imaginer eux-mêmes un fait pareil au massacre desinnocens, un fait assez récent pour que bien des Juifs encore vivans en eussent été témoins : il auroit réfléchi que les imposteurs ne s'exposent pas à un démenti si facile à donner publiquement , et toutes ses difficultés sur le massacre des Innoceas ii'Vuroient p. s ébranlé sa foi à TEvangile.

Mais il se nourrissoit des mêmes objections que son maître ; il étudioit nos Livres saints dans le même esprit ; et Voltaire qui avoit donné dans des milliers d'errenrs grossières sur ces Livres , se gardoitbiende renvoyer ses disciples aux réponses qu'il avoit reçues des auteurs religieux. ( Voyez sur-tout les Erreurs de Voltaire , les Lettres de quelques Juifs Portugais» )

En mêlant ces légères discussions à nos mémoires , nous n'ajouterons pas à l'amertume des reproches que se font aujourd'hui tant de princes séduits par les chefs des impies ; nous ne leur dirons pas : « De quel étrange aveuglement étiez- » vous donc frappés? Votre devoir étoit d'étudier ?) nos livres religieux pour apprendre à devenir y> meilleurs , à rendre vos sujets plus heureux , Y) et vous vous abaissez dans l'arène des sophistes , » à disputer comme eux contre le Christ et ses » prophètes. Si vous avez des doutes sur la re- » ligion 5 pourquoi vous adresser aux hommes qui » ont juré sa perte ? Un temps viendra aussi où r) le Dieu des cluétiens fera naître des doutes sur )v vos droits , et renverra vos peuples aux Jacobins 5> pour les résoudre. Les voilà aujourd'hui dans » vos Etats et vos palais , tout prêts à applaudir.

DE l'Impiété. Chap* XI IL 179 n comme Voltaire . à vos objections contre le ♦> Christ. Répondez à leur glaive pour celles qu ils >> opposent à vos lois. )^ Laissons la ces réflexions, tit contentons-nous de dire avec Phistoire combien ils étoient malheureux ces princes qui , cherchant à s'instruire , s'adressoient à des hommes dont tout l'objet étoit de les faire servir à renverser Fautel 5 en attendant que Ton vît arriver le moment de renverser les trônes.

Au nombre des adeptes protecteurs , l'historien tottis* se ti'ouvera forcé de mettre encore bien d'autres dûcTct*' princes , dont les Etats goûtent aussi en ce mo~ i.ou's , ment les fruits de la nouvelle philosophie. Dans wS'rtemle compte que d'Alembert rendoit à Voltaire des i^'-'^S' princes étrangers qui ne visitoient point la France sans rendre leur hommage aux conjurés sophistes , on le voit exalter le duc de Brunswick , comme méritant d'être fêté , et le méritant sur-tout par opposition au prince de Deux-Ponts , qui ne protège que les Fréron et autre canaille , c'està-dire ici, que les auteurs religieux. {zSjuin i 7G6.) L'armée des Jacobins prouve aujourd'hui quel fut celui de ces deux princes qui se trompoit le plus dans sa protection. Nous le verrons encore mieux dans ces Mémoires , lorsque nous en serons à la dernière et à la plus profonde conspiration du jacobinisme.

A ce duc de Brunswick ajoutons Louis-Eugène , duc de Wirtemberg , et Louis , prince de VVirtemberg. Jj'un et l'autre s'applaudissoient également des leçons de Voltaire. Le premier écrivoit à son maître : « Je me crois , lorsque je suis à » Ferney , plus philosophe que Socrate. » {Lett^ du i.*^'*yi:V. 1 763. ) Le second ajoutoit aux éloges du philosophe , la demande du livre le plus licen-. cieux , le plus impie que Voltaire eût écrit , du poème de Jeanne d'Arc qu la Pucelle d'Orléans.

1 8o Conspiration des Sophistes

Clnrics Charles Théodore , électeur Palatin , lantcPt

dc't°' solliciloit auprès du même impie le même clief-

ëiccitùr d'œuvre d'obscénité , les mêmes leçons de plii-

Palatin, josophie ; et tantôt il pressoil , conjuroit leur

auteur de venir aManlieim pour le mettre à portée

d'en recevoir de nouvelles. ( Voyez lettre du

Page 1