‹ Mémoires pour servir à lhistoire du JacobinismeChapitre 29 sur 37 · I .^'* mai 1 754 , et 38 lett. an i · texte numérisé non relu

I .^'* mai 1 754 , et 38 lett. an i

Princesse II nj avoit pas jusques à ces adeptes , dont

*^ZcrLsl''~ ^^^ yewx auroient dû se fermer de pudeur au nom

seul de cette production ; il n'y avoit pas jusqu'à

la princesse d'Anhalt- Zerbst qui n'envoyât des

remercîmens à l'auteur qui avoit eu l'impudence

de lui faire un cadeau digne de l'Aretin. (9 e/ 89

Lett. de la princesse d*Anhalt à Volt. )

L'empressement de ces grands adeptes pour une production de cette espèce , ne doit pas échapper à l'historien. Il y verra l'attrait que la corruption des mœurs donnoit aux leçons des conjurés. Il s'étonnera moins sur le nombre de ceux que les sophistes séduisoient , quand il réfléchira combien ils ont de force sur l'esprit , ceux qui commencent par gâter et pervertir le cœur. C'est malgré nous que cette réflexion nous échappe ; mais elle tient de trop près à l'histoire du philosophisme 5 à celle de la conspiration antichrétienne et aux causes de ses progrès, pour que nous ayons pu la supprimer. Nous savons respecter les grands noms 5 mais nous ne savons pas leur sacrifier la vérité. Tant pis pour ceux qu'elle couvre de honte, quand la cacher encore seroit trahir leurs propres intérêts , ceux des peuples , ceux des trônes et de l'autel.

tvilhcl- Son altesse Wilhelmine 5 margrave de Bareith, mine , (Jans le même rang des adeptes protectrices , tnaigrdve £Qyj,jjj^ ^ l'historicn une nouvelle cause à déve- Bamth. lopper des progrès des sophistes antichrétiens , et du crédit que leur donnoit toute la vanité de

DE l'Impiété. Chap. XIIL i8i' feur école , toute leur prétention à se distinguer du vulgaire par la supériorité des lumières.

Il s'en faut bien qu'il ait été donné à tous les hommes de raisonner avec un égal succès sur les objets religieux ou pliilosopliiques. Sans manquer au respect que nous devons à la précieuse moitié du genre humain , nous pouvons , je pense , observer qu'en général il est un peu moins donné aux femmes d'exercer leur esprit sur les mêmes objets que le philosophe , le métaphycien ou le théologien. La nature a compensé chez elles la profondeur des recherches et des méditations par le don d'embellir la vertu , par la douceur et la vivacité du sentiment , guide souvent plus sûr que nos raisonnemens. Elles font mieux que nous le bien qui leur est propre. Leurs foyers , leurs enfans , c'est la leur véritable empire ; celui: de leurs leçons est dans le charme de l'exemple , et il vaut bien nos syllogismes. Mais une femme philosophe de la philosophie de l'homme est un prodige ou un monstre , et le prodige est rare. La hlle de Necker , la femme de Roland , comme les dames du DeOant , les d'Espinasse, les Geoffrin, et bien d'autres adeptes parisiennes , malgré toutes leurs prétentions au bel esprit , sont restées sans droit à l'exception. Si le lecteur s'indigne de trouver sur la même ligne l'auguste Wilhelmine, margrave de Bareith , que la honte en retombe sur l'homme qui sut lui inspirer les mêmes prétentions ! Qu'on juge de ses maîtres par le ton qu'elle prit avec eux , et qui lui assuroit leurs suffrages ! Voici du style de cette illustre adepte , singeant et les principes et les plaisanteries de Voltaire , pour capter ses suflVages aux dépens de S. Paul :

« Sœur Guillemette h. frère Voltaire , salut, » J'ai reçu votre consolante épître ; je vous jura

382 Conspiration des Sophistes

5) mon grand juron qu'elle m'a infinimerU plus 3> édifiée que celle de saint Paul à dame Elue. 5> Celle-ci me causoit un certain assoupissement » qui valoit l'opium et m'empéchoit d'en aper- 5) cevoir les beautés ; la votre a fait un eilet » contraire , elle m'a tiré de la léthargie 5 et a j) remis en mouvement mes esprits vitaux. » ( Lett> du 2S déc, i 7 5 1 . )

Nous ne connoissons point d'épilre de S. Paul à dame Elue ; sœur Guillemette travestissant comme Voltaire ce qu'elle a lu et même ce qu'elle n'a pas lu , veut sans doute parler de l'épître de S. Jean à Electe. Celle-ci ne contient d'autre compliment que ceux d'un apôtre applaudissant à la piété d'une mère qui élève ses enfans dans les voies du salut , l'exhortant à la charité , l'avertissant de fuir les discours et l'école des séducteurs. Il est fâcheux que ces leçons ne soient que de l'opium pour l'illustre adepte. Voltaire en eût trouvé peut-être une dose dans la lettre suivante , si elle fût venue d'autre part que de sœur Guillemette. Nous la copierons cependant , comme faisant époque dans les annales philosophiques. On y verra une adepte femelle donnant des leçons de philosophie à Voltaire lui-même, prévenant Helvétius , et par la seule force de son génie , sans s'en apercevoir , copiant Epicure. Avant de les donner ces leçons 5 sœur Guillemette assurant Voltaire de l'amitié du Margrave , avoit eu soin de demander l'esprit de Bayle. (Lettre du 12 juin 1752.) Elle crut im jour l'avoir trouvé tout entier ; alors elle écrivit k frère Voltaire : ^ Dieu , dites-vous , » ( poème de la Loi naturelle) a donné à tous les » hommes la justice et la conscience pour les » avertir, comme il leur a donné ce qui leur est >v nécessaire. Dieu ayant donné à l'homme la jus- »> tice et la conscience, ces deux vertus sont

DE l'Impiété. Chap. XIII. i83 ï» innées dans riioinme et deviennent un attribut >• de son être. Il s'ensuit de toute nécessité que » riiomme doit agir en conséquence , et qu'il ne » sauroit être ni juste ni injuste , ni sans renioids , » ne pouvant combattre un instinct attaché à son » essence. L'expérience prouve le contraire. Si la » justice étoit un attribut de notre être , la chicane yy seroit bannie ; vos conseillers au Parlement ne » s'amuseroient pas , comme ils le font , à trou- » bler la France pour un morceau de pain donné » ou refusé. Les jésuites et les jansénistes con- )> fesseroient leur ignorance en fait de doctrine, w — Les vertus ne sont qu'accidentelles. — L'aw version des peines et Tamour du plaisir ont v> porté rhomme à devenir juste ; le trouble ne » peut qu'enfanter la peine ; la tranquillité est la » mère du plaisir. Je me suis fait une étude par- » ticulière du cœur humain ; je juge par ce que » je vois de ce qui a été. » ( Lett, du i»^^jioi^.

Il existe une comédie ayant pour titre : la Théologie tombée en quenouille ; cette lettre de son altesse margrave de Bareith , métamorphosée en sœur Guillemette , fournira peut-être un jour la même idée pour la philosophie. Laissant aux Molicres du Jour le soin de s'égayer sur les Socrates femelles , l'historien tirera des erreurs de Wilhelmine de Bareith une leçon plus sérieuse sur les progrès d'une philosophie antichrétienne.

II en verra une nouvelle cause dans les mortifiantes limites de l'esprit humain , et dans la vanité de ces prétentions qui, dans certains adeptes, semble précisément s'étendre , autant que la nature leur avoit ménagé de raisons d'humilité et de modestie, dans la foiblesse de leur entendement.

Sœur Guillemette craint pour la liberté, s'il est vrai que Dieu ait mis dans l'homme Ja conscience,

'i84 Conspiration des Sophistes

le sentiment nécessaire pour distinguer le juste de l'injuste. Elle ne sait pas que l'homme , avec les yeux que Dieu lui a donnés pour voir et distinguer sa roiUe , n'en est pas moins libre d'aller où Lon lui semble. Elle s'est fait une étude particulière du cœur humain , et elle n'a pas lu dans ce cœur , que l'homme voit souvent le mieux et fait le pire. Elle se croit à l'école de Socrate ; et avec Epicure , elle ne voit que l'aversion des peines et r amour des plaisirs pour principe de la justice et des vertus. Elle nous dit sans le savoir , sans s'en îïpercevoir même , que si la chicane n'est pas encore barmie , c'est que nos procureurs n'ont pas encore assez d'aversion pour l'indigence ; que si nos vestales ne sont pas toutes chastes , c'est qu'elles ont trop peu d'amour pour le plaisir ; et il faut devant elle que Pariemens, Jésuites, Jansénistes , et toute la Sorbonne sans doute , et toute la Théologie 5 confessent leur ignorance en j ait de doctrine. Avec moins de conhance en ses lumières , avec plus de raison de s'en tenir à celles qu'il pouvoit trouver dans son génie , Frédéric - Guillaume , prince royal de Prusse , nous montre une toute autre espèce d'adeptes. Infatigable aux champs de la victoire , celui-ci n'ose plus se répondre de luimême; il sait ce qu'il voudroit croire , il ne sait pas ce qu'il doit croire , il a peur de se perdre dans le raisonnement. Son ame toute entière lui crie qu'il doit être immortel ; il craint de se tromper sur celte voix , et il faut que Voltaire lui évite la peine d'une décision. Pour les lauriers de Mars , c'est toute la confiance , toute l'activité des héros ; pour s'assurer du sort qui lui est réservé dans un autre univers, c'est toute la modestie 5 toute l'humilité d'un disciple, c'est près, que toute la nonchalance d'un sceptique. Il faut au moins que l'autorité de son maître lui évite la

DE l'Impiété. Chap. XI IL i8.5

peine des recherches , et ce maître est encore Yollaire. « Puisque je me suis permis de m'entre tenir » avec vous , hii écrivoit-il respectueusement , y> soutirez que je vous demande pour ma seuls :» instruction , si en avançant en âge votis ne trou- » vez rien à changer à vos idées sur la nature de » Tame ?... Je n'aime pas à me perdre dans des » raisonnemens métaphysiques. Mais je voudrois y> ne pas mourir tout entier , et qu'un génie tel » que le vôtre ne fût pas anéanti. » ( Lett du 12. novembre i 770. )

En homme qui sait prendre tous les tons , Voltaire répondit : c< La famille du roi de Prusse a » grande raison de ne pas vouloir que son ame » soit anéantie.... Il est vrai qu'on ne sait pas trop » bien ce que c'est qu'une ame. On n'en a jamais » vu. Tout ce que nous savons , c'est que le maître » éternel de la nature nous a donné la faculté de » sentir et de connoître la vertu. Il n'est pas dé- » montré que cette faculté vive après notre mort ; )) mais le contraire n'est pas démontré davantage; » il n'y a que les charlatans qui soient certains, w Nous ne savons rien des premiers principes. » — Le doute n'est pas une chose bien agréable , » mais l'assurance est un état ridicule. » (28azo^. 1770.)

Je ne sais pas l'impression que fit cette lettre sur le sérénissime et respectueux disciple , mais on y voit au moins que le chef des conjurés fait varier l'empire qu'il exerce sur les princes adeptes comme sur les bourgeois d'Iiarlcm. Quand le roi Frédéric lui écrit d'un ton si ferme , si précis que Vhomme mort , il ny ci plus rien , il se garde bien de répondre que l'assurance est un état ridicule , cfu'il n'y a que les charlatans qui soient certains; Frédéric roi de Prusse est toujours le premier des rois philosophes. ( Foy, leurs lettres 3o oct, et 21

ï86 Conspiration des Sophistes

noçemb, 1770. ) Et quand huit jours après , Frédéric prince royal ne demande qu'à être rassure sur l'immortalité de son ame , c'est alors que , malgré tous les troubles , toutes les inquiétudes du scepticisme , les doutes du sceptique sont le seul état raisonnable pour les vrais philosophes. Cet état lui suffit pour savoir que son adepte n'appartient plus à la religion de Jésus-Christ, et c'est à cet état au moins qu'il veut le conduire pour s'assurer de sa conquête. Il domine , par l'admiration et parles éloges, le roi matérialiste et ferme dans son opinion , malgré l'incertitude de son maître ; il se laisse admirer par Eugène de Wirtemberg qui pense en tout comme son maître ; il laisse disputer Wilhelmine de Bareith plus hardie que son maître. Il s'élève et il tranche , il menace de ne voir plus qu'un ridicule , un charlatan dans l'humble adepte qui essaye d'adoucir , de ramener son maître. A ceux-là il donne des principes , avec ceux-ci il ordonne de croire que l'homme est condamné à ne rien savoir des premiers principes. Il n'est pas moins l'idole de ces princes admirateurs. Il ne s'en fait pas moins à lui , à son école , à tous ses conjurés des princes protecteurs ; et tel est le succès dont il se flatte, que dès l'année 1 776 il écrivoit à son cher comte d'Argental : « // ny )> a pas à présent un prince allemand qui ne soit )> philosophe — de la philosophie de l'incrédu- « lité. » ( Lett. du 26 sept. 1766. ) Il est sans doute des exceptions à faire à cette assertion, mais au moins prouve-t-elle à quel point les Coryphées de l'impiété croyoient pouvoir s'applaudir de leurs progrès auprès de tant de princes , de tant de souverains à qui l'impiété de voit un jour devenir si fatale.

DE i/Impiété. Chaj). XIV. 187

Page 1