‹ Mémoires pour servir à lhistoire du JacobinismeChapitre 31 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Classe des Gens de Lettres.

JuES passions et la facilité de les satisfaire , quand on a secoué \v. joug de la religion , avoient donné aux conjiu:és presque tous ces hommes qui do-

222 Conspiration des Sophistes

ini»ent dans la société par les distinctions de puissance , de titres , de richesses. La famée des réputations leur donna bientôt ceux qui ne prétendent pas à des distinctions moins flatteuses par la supériorité des lumières , de Tesprit et du génie* Les talens de Voltaire , et des succès peut-être encore supérieurs à ses talens , lui donnoient un empire que personne n'osoit lui contester dans la classe des gens de lettres. Il les vit se tramer à sa suite avec une docilité que Ton ne devoit pas attendre de ces hommes qui , bien plus que les autres , se flattent de penser par eux-mêmes. Il n'eut presque besoin que de donner le ton. Comme ou voit chez des nations frivoles , les reines des Lais , par la seule force de l'exemple , faire passer en mode jusques aux costumes de la lubricité , à peine se fut-il montré impie , que l'empire des lettres se remplit d'écrivains revêtus des livrées de l'irréligion.

Dans la foule de ces auteurs adeptes , il en est un qui put lui disputer la gloire du génie , qui l'emporta peut-être , qui n'avoit pas au moins besoin de celui des impies pour arriver à la célébrité : c'est Jean-Jacques Rousseau. Ce fameux citoyen de Genève , sublime quand il veut, dans sa prose, comme Milton ou Corneille dans leurs vers , pouvoit donner au christianisme un nouveau Bossuet. Malheureuserîient pour sa gloire il fut connu par d'Alembert , Diderot et Voltaire. Il entra pour un temps dans les complots de ces premiers conspirateurs ; il concerta aussi avec eux les moyens de détruire la religion du Christ. Dans cette synagogue des impies , comme dans celle des Juifs , les témoignages ne s'accordèrent pas , les cœurs se divisèrent : mais ce fut de part et d'autre sans se rapprocher davantage du Christ , contre qui leurs conseils se tenoient. Les preuves de ce fait se

DE l'Impiété. Chap. XV. 223

trouvent dans une lettre de Voltaire disant à d'Alembert : « C'est bien dommage que Jean-Jacques ^ y> Diderot , Helvétius et vous , avec d'autres » hommes de votre sorte , ne vous soyez pas » entendus pour écraser l'infâme. Le plus grand » de mes chagrins est de voir les imposteurs unis » et les amis du vrai divisés. » ( iS6 Lettre à d'Alembert^ an 1766.)

En quittant le conseil des sophistes , Rousseau ne quitta ni leurs erreurs ni les siennes. Il fit sa guerre à part. L'admiration des adeptes fut partagée ; mais aux deux écoles l'impiété ne fit que varier l'usage de ses armes, les opinions ne furent ni moins inconstantes ni plus religieuses.

Voltaire avoit pour lui l'agilité ; les disciples de Jean-Jacques lui trouvoient plus de force. Avec celle d'Hercule il en eut aussi tout le délire. Voltaire se jouoit des contradictions , et sa plume voioit au gré des vents ; Jean- Jacques insistoit sur ses paradoxes au gré de son génie , sa massue agitée dans les airs frappoit également la vérité et le mensonge. L'un fut la girouette de l'opinion , et l'autre le protée du sophisme. L'un et l'autre furent nuls à l'école de la sagesse. L'un et l'autre voulurent poser les bases et les premiers principes de la philosophie ; l'un et l'autre embrassèrent alternativement le oui , le non , et se virent condamnés à l'inconstance de l'esprit la plus humiliante.

Voltaire ne sachant à quoi s'en tenir ni sur Dieu, ni sur un destin à venir , s'adresse à des sophistes incertains , égarés comme lui , et reste dans ses inquiétudes. Jean-Jacques , encore dans l'âge des puérilités^ se dit à lui-même : « Je m'en i^ais jeter » cette pierre contre Varbre qui est vis-à-vis de » moi , si je le touche , signe de salut ; si je le » manque , signe de damnation.» Jean-Jac<j[ues

224 Conspiration des Sophistes

touche l'arbre, il est assuré du Ciel; et long-temps après Tage des puérilités „ cette preuve suffit au philosoplie. 11 étoit déjà vieux , quand il ajoutoit ; depuis lors je ri ai point douté de mon salut* ( Voyez ses Confessions , liv. 6. )

Voltaire crut un jour démontrer l'existence de Fauteur de l'univers ; il crut alors à un Dieu Tout- Puissant et Rémunérateur de la vertu. ( Volt* de V Athéisme, ) Le lendemain toute cette démonstration se réduisit pour Voltaire à des probabilités et à des doutes qu'il est ridicule de vouloir résoudre. ( V. suprà et de VAme par Soranus. )

La même vérité fut un jour démontrée pour Jean-Jacques , et il n'en doutoit pas le jour où , après l'avoir démontrée lui-même , il voyoit Dieu autour de lui et le sentoit dans lui-même , dans toute la nature , le jour ou il s'écrioit : Je suis très-certain que ce Dieu existe par lui-même. ( Emile et Lettre à V archevêque de Paris. ) Le lendemain toute cette démonstration lui étoit échappée , et il écrivoit à Voltaire : « J'avoue » naïvement que ( sur l'existence de Dieu ) ni le y) pour ni le contre ne me paroissent démontrés. » Pour Jean-Jacques comme pour Voltaire , le Théiste et V Athée ne /ondoient alors leur sentiment que sur des probabilités, ( Lett. à Volt, tom. 1 2 5 édit. in-4.^ de Genève. )

Et Voltaire et Jean-Jacques crurent aussi un jour à un seul principe ou seul moteur. ( Volt» Principe d'action ; Jean-Jacques , Emile , tom. 3 , pag. 1 1 5 , et Lettre à l'archevêque de Paris. ) Et Jean-Jacques et Voltaire crurent un autre jour , qu'il pouvoit bien y avoir deux principes , deux, causes. ( Volt. Quest. encyclopédiques y tom, 9. — Jean - Jacques , Emile , tom, à , pag* 61 , et Lett. à r archevêque de Paris. )

Voltaire , après avoir écrit un jour que l'athéisme.

peupleroit

DE l'Impiété. Chap XV, 2^5

peiipleroit la terre de brigands , de scélérats , de monstres {passim de l'athéisme) ^ absolvoit Tathéisine dans Spinosa, le permettoit au pliilosophe (^axiome 3); il en venoit au point de le professer lui-même en écrivant : «Je neconnoisqne Spinosa » qui ait bien raisonné ; » ( Lett, de d' Alenihert , i(j juin 1773.) c'est-à-dire je ne connois de vrai philosophe que celui qui n'a point d'autre Dieu que ce monde et toute la matière. Après avoir ainsi goûté de tous les partis , il pressoit d'Alembert de ne faire contre le Christ qu'une inéme légion des athées et des Déistes, (suprà*) Jean- Jacques avoit écrit que les athées méritoient châtiment ; qu'ils étoient perturbateurs du repos public et dévoient être punis de mort. ( Emile^ tom. 4 y P^S' ^^' Contrat social ^ ch, 8. ) Et Jean-Jacques , pensant avoir rempli le vœu de Yoltaire ^ écrivoit au ministre Yernier : « Je déy» clare que mon objet étoit, dans la Nouvelle » Héloïse , de rapprocher les deux partis opposés » ( les athées et les déistes ) par une estime ré- » ciproque , et d'apprendre aux philosophes qu'on » peut croire en Dieu sans être hypocrite , et » qu'on peut être incrédide (ou ne pas y croire) :» sans être un coquin. » (^ Lettre à M. Vernier, ) Et le môme Jean -Jacques écrivoit à Voltaire , t< que l'athée ne peut être coupable devant Dieu; » que si la \in portoit peuie de mort contre » les athées , il faudroit Jcommencer par faire » brûler comme tel quiconque en viendroit dé- » noncer un autre. « (^Lettre à Voltaire 5 tom, 12, et Noui>elle Héloïse,)

Yoltaire blasphémoit la loi du Christ , se rétractoit , communioit , et se hâtoit d'écrire aux Conjurés pour les exhorter à écraser l'infame dans le Christ ; ( Voyez supra, ) Jean-Jacques quitroit et reprenoitle clirisiianisme de Calvin, revcnoil à Tome L P

2^G Conspiration des Sophistes

sft table j à sa cène (a) , faisoit du Christ le plti» sublime éloge que Téloquence humaine en eût tracé , et finissoit l'éloge par le blasphème qui fait du Christ un visionnaire. (Ses Confessions et Prof, de Joi du Vicaire savoyard» ) Si la révolution antichrétienne devoit porter Voltaire au Panthéon 5 Jean-Jacques avoit acquis les mêmes droits à l'inauguration des sophistes impies ; nous le verrons en acquérir un jour de plus grands encore à celle des sophistes séditieux. Si l'un faisoit solliciter sous main les souscriptions des Rois pour sa statue, l'autre écrivoit publiquement qu'à Sparte il auroit eu la sienne.

Avec ces traits communs, ces deux héros des Conjurés eurent aussi leur caractère propre. Voltaire détestoit le Dieu des chrétiens ; Jean-Jacques l'admiroit en le blasphémant. Tout l'orgueil de l'esprit fit dans lui ce que la jalousie et la haine faisoient dans Voltaire , et il sera longriemps douteux lequel fit plus de mal au Christianisme ; rim par l'atrocité des sarcasm'es ou par le sel empoisonné du ridicule ou de la satire , et l'autre par le glaive des sophismes avec tout l'appareil de la raison.

Après leurs divisions , Voltaire détesta Jean-

(a) D'Alembert écrivoit à Voltaire en parlant de Jean- Jacques Rousseau : « Je le plains j mais s'il a besoin » pour être heureux d'approcher de la sainte Table , et » d'appeler sainte , comme il le fait, une Religion qu'il » a vilipendée , j'avoue que je rabats beaucoup de l'in- » te'rét. »( io5 lett. an i'762.)ll eût pu certainement dire la même chose sur les communions de Voltaire , maia il n'osa jamais. On voit bien qu'il cherclioit à lui sauver le blâme de cette at»oce hypocrisie ; mais c'est en ajoutant, « peut-être ai-je tort : car enfin vous savez s> mieux que moi les raisons qui vous ont détermin»^. » Il se garde bien de lui dire que cela diminue son estime , et Voltaire n'en reste pas moins son cher et illustre viaitre. ( L^^lt. du 5i .mai 1 76B. )

15E L^MPIÉTÉ. Chap. XV. 2i27

Jacques , le bafoua, voulut qu'il fut lie comme Uu vil inseusé. {Lett, à Dainilai>. 6 mai 1761 , et Guerre de Genève»)^l'à\s il s'applaudissoit que toute lu jeunesse apprît à lire dans le Symbole de ce même insensé, dans sa profession de foi du Yi-^ caire savoyard. ( LeM. au comte a Argeiital , 26 sept* 1766. ) A la même époque Jean-Jacques détesta les chefs des Conjurés , \es dévoila et en fut détesté ; il conserva tous leurs principes, rechercha de nouveau leur aflection , leur estime, et sur-tout celle de leur Itéros. ( Voyez ses Lett, et la Vie de Sénèque par Diderot. )

S'il étoit difîicile de détînir le sophiste de Fer* ney, il n'est pas plus aisé de crayonner le portrait de celui de Genève. Jean-Jacques aima les sciences et remporta le prix de ceux qui en médisent ^ il écrivit contre les spectacles et lit des opéra 5 il chercha des amis et fut fameux par les ruptures de Tamitié; il célébra les charmes de la pudeur et plaça sur Taiitel la prostitiu^e de Yarens ; il se crut et se dit le plus vertueux des hommes , et sous le titre modeste de Confessions , il se plut à savourer daps sa vieillesse le souvenir de ses impudiques conquêtes ; il donna aux mères tendres les plus touchans conseils de la nature, et il étoulia luimême la voix de la nature; pour oublier qu'il étoit père , il relégua ses enfans à Thôpital de ceuX que la honte de leur naissance condamne à ignorer celui qui leur donnî^ le jour. La crainte de les voir le rendit inexorable aux âmes sensibles qui voulurent pourvoir à leur éducation et adoucir leur sort. ( Voyez ses Confessions. ) Prodige continuel d-inconsequences jus(ju a ses derniers momens , il ayoit écrit contre le suicide, et c'est peut-Qtre lui faire grâce que de douter s'il ne prépara p<7s luimême le poison qui lui donna la mort. ( Voyez sa vie par le comte Barruel de Beaui'ert. )

228 Conspiration des Sophistes

Maigre ces monstreiises inconséquences , Ter-" reur , ciiez le sophisle de Genève , prit l'essor et le nerf du génie. 11 enleva au Christ des adorateurs qui eussent résisté à d'autres armes. 11 ne falloit qu'aimer ses passions pour écouter Voltaire; il jalloit décomposer le sophisme pour n'être pas séduit par Jean-Jacques. L'un plaisoit davantage Il la jeunesse, l'autre faisoit plus de dupes dans l'âge mur. Un nombre prodigieux d'adeptes dilrent à l'un et à Taulre leur apostasie.

Buffon. Les mânes de M. de Butl'on se révolteroient peut- être de voir son nom inscrit à la suite de Jean-Jacqties, dans la liste de ces adeptes conjnrés. Cependant il est bien diiïicile à l'historien de parler de ces liommes qu'avoient séduits le ton de Voltaire dans l'empire des lettres, sans gémir au moins sur le Pline français. Sans doute il fut bien moins l'associé des ennemis du Christianisme qu'il ne fut leur victime; mais comment se cacher l'influence qu'eut le philosophisme sur ses productions? La nature lui avoit donné son pinceau ; il ne fut pas assez heureux pour borner ses travaux aux objets qu'elle mit elle-même souis ses yeux , il voulut remonter à ces temps mystérieux dont la révélation seule peut déchirer le voile; en croyant ajouter à sa propre gloire, il se traîna, tantôt sous les pas de Maillet et tantôt sous ceux de Boulanger. Traçante leur école l'origine des choses pour nous donner l'histoire de la nature , il déchira l'histoire de la religion. 11 se fit le héros de ces hommes que d'Alembert envoyoit fouiller , dans les montagnes ou dans les entrailles de la terre , des démentis à donner à Moyse et anx premières pages des Livres saints. II put se consoler auprès des sophistes, des censures de la Sorbonne; sa punition fut dans sa faute même. Il ne donna de démenli qu'à sa renommée . a l'idée que le public

DE l'Impiété. Chap, XV. 229

avoit conçue de ses connoissances sur les lois de la nature. Il sembla les avoir oubliées toutes pour sa terre formée par les eaux , sa terre formée par le feu 5 dans ses éternelles époques. Pour contredire les Livres saints, il lit de la nature, comme de lui-même , le jouet des contradictions. Son style toujours élégant et noble fut toujours admiré , mais n'empêcha pas ses opinions d'être la risée des physiciens. Une grande partie de sa gloire s'évanouit comme sa comète, dans les rêves de l'incrédulité. Heureux si , rétractant ses erreurs , il avoit pu détruire la manie des adeptes qui apprirent de lui à ne plus étudier la nature que dans l'esprit de d'Alembert. (a )

Après ces deux hommes justement distingués F.erct. pour la noblesse de leur style , tout le reste des adeptes n'eut guères d'autres titres à la célébrité , que des talens médiocres relevés par l'audace de l'impiété. Il en est pourtant deux dont l'éruditior^ mieux dirigée eût fait hwineur aux sciences. L'un est Fréret , dont la mémoire prodigieuse s'étoit tellement exercée à l'étude de Bayle , qu'il en s avoit par cœur presque tout le dictionnaire. Ses Lettres à Thrasibule , fruit de son athéisme, prouvent que cet excès de mémoire fut plus qu'abondamment compensé par le défaut de Jugement.

(i) D'Aleuihrrt lui-raéme rioit avec Voltaire de tous les vains systèmes de Buffon et de Bailli sur la prétendue ancienneté cîu monde et de ses peuples. Il appeîoit tous ces systèmes des sottises , des pau-vrete's , suppJement du ge'nie , des idées creuses , dé vains et ridicules efforts de charlatans. ( J^oj. lett. à Volt, du 6 mars i^'j'j. ) Mais il se ç;ardoit bien de publier sa façon do penser sur ces , ,":^v objets. En decrc'di tant ces systèmes , il auroit eu peurde decouraf,'cr les adeptesqu'ilenvoAoit lui-même en forger de nouveaux, et clierrher aufisi dans les taupinière* Apeunines des d<?mcnti« à donner a Moïse pour clecliirjr les premières pa^^es de la Bible et écraser lu relijjion.

'Tz^o Conspiration? des Sophistes

fiouiau- L'autre fut Boulanger , jeune homme dont la

^'^'^' tête surchargée de latin , d'hébreu , de grec , de syriaque et d'arabe , donna aussi dans les extravagances de l'athéisme , qu'il rétracta pourtant dans ses derniers jours, en détestant la secte qui Favoit égaré.

Nous verrons bientôt qu'aucun des ouvrages posthumes attribués à ces deux érudits de Finipiété 5 n'étoit sorti de leur plume.

Le Le marquis d'Argens voulut paroître aussi faire

d'Aryens, nombre parmi les sophistes érudits. Bayle faisoit les frais de la science dont il crut donner les preuves dans ses Lettres chinoises et cabalistiques , et dans sa Philosophie du bon sens. Il fut long-temps Fami de Frédéric , et il le mérita comme tous les impies. C'est de la bouche même du président d'Eguille son frère , que nous avons appris , qu'après de longues discussions avec des hommes plus instruits que Frédéric sur la religion , ce marquis d'Argens se rendit à la lumière de l'Evangile, et finit par conjurer le prêtre qu'il avoit appelé , de Faider sur-tout à réparer son incrédulité passée , par des actes de foi.

La Quant au médecin la Métrie , il ne parut le plus

■^'*-^**''- fou des athées , que parce qu'il étoit le plus sincère. Son Homme machine et son Homme plante ont fait rougir la secte, par cela seul qu'il y dévoile ce qu'elle ri'ose pas toujours dire, mais ce que l'on trouve quelquefois exprimé par bien d'autres tout aussi crûment que par la Métrie.

Jusqu'au moment de la révolution française les sophistes armés contre le Christ crurent pouvoir Marmen- sc glorifier du nom et des lalens de Marmontel : n'ajoutons pas à la douleur d'un homme , qui semble n'avoir en besoin que des premiers jours de cette révolution pour rougir des erreurs et des çc/iispirations dont elle étoit la suite. De tous les

tel.

DE l'Impiété. Chap.XF: 23i .

sophistes qui ont survécu à Voltaire , M. Marmontel est peut-être celui qui a le plus cherche à se mettre à l'écart et à faire oublier ses liaisons avec les premiers conjurés. Cependant c'est à ces liaisons - bien plus encore qu'à ses lucas et à son Bélisaire ou à ses contes saupoudrés de philosophisme , qu'il doit toute sa célébrité. Nous voudrions en vain le taire ; les lettres de Voltaire rappellent au public qu'il fut au moins un temps ; et un long temps , où l'adepte honteux joua un autre rôle parmi les conjurés. Voltaire dans ce temps connoissoit si bien le zèle de M.Marmontel, que se croyant sur le point de mourir, il lui légua la Harpe. Le testament étoit conçu en ces termes : « Je vous recommande la Harpe quand je ne se^ » rai plus. // sera un des piliers de notre Eglise, » Il faudra le faire de l'académie. Apiès avoir eu » tant de prix, il est bien juste qu'il en donne. » ( Lett. de Volt, à Marmontel ^ 31 août i 767. )

Avec le goût des lettres , et ces taleiis qui , malgré ses critiques, lui donnent un rang distingué parmi les écrivains du jour , M. la Harpe auroit pu rendre ses travaux utiles; mais dès sa jeunesse il fut l'enfant gâté de Voltaire. A cet âge on se croit aisément philosophe , lorsqu'on ne croit pas à son catéchisme. Le jeune la Harpe suivit aveuglément la carrière que lui traçoit son maître ; s'il ne fut pas le pilier, au moins devint-il le trompette de la nouvelle église, de celle des conjurés et de l'impiété. Il la servit plus spécialement par le Mercure , journal fameux en France , et dont les éloges ou les critiques hebdomadaires décidoient à peu près du sort des productions littéraires, {a)

{a) Les )uuriiaii\ nous appronnont aajourtrhjii que» M. la Harpe a ^l(^ converti dans sa prison piir IVl. revêciuôde ^aiut-Ûrlcux : 'j'eaBemls peu surpris. Leâ cxcmpSes,

Flarpe*

232 Conspiration des Sophistes

Les éloges que faisoit Voltaire de ce journal depuis que M. la Harpe en ëtoit devenu le principal rédacteur ( Voy, Lett, à d'Al. ) prouvent que les Gouvernemens n'ont pas assez conçu l'influence que ces sortes de journaux exercent sur l'opinion publique. Le Mercure avoit plus de dix mille souscripteurs et un bien plus grand nombre de lecteurs qui , recevant toutes les impressions du Journaliste , se trouvoient peu à peu aussi philosophes , c'est-à-dire aussi impies que le sophiste hebdomadaire. Les conjurés antichrétiens virent tout le parti qu'ils pouvoient tirer de cet empire. La Harpe en tint le sceptre pendant bien des années. Marmontel et Champfort le partagèrent. Rémi 5 qui ne valoit guères mieux , l'a voit eu avant eux. Je demandois un jour à celui-ci comment il pouvoit insérer dans son journal le compte le plus méchant , le plus perfide , le plus faux qu'on pût rendre d'un ouvrage de simple littérature , dont je l'avois entendu lui-même faire de grands éloges ; il me répondit : Cet article a été fait par un ami de d'Alembert , et je dois mon journal ou ma fortune même , à la protection de d'Alembert. L'écrivain outragé auroit voulu faire insérer sa défense dans le même journal , il n'y eut pas moyen. — Que l'on juge par-là du parti que ces mêmes sophistes tiroient de leurs feuilles périodiques. C'est par elles sur -tout qu'ils dirigeoient l'opinion publique vers le grand objet de leur conjuration.

de ce Prélat , et les fruits du pliilosophisme dans la révolution , doivent faire impression sur un homme qui , avec l'esprit juste , saura les rapprocher des leçons et des promesses de ses anciens maîtres. Si la nouvelle de cette conversion est vraie , j'aurai peint M. lu Harpe consacrant ses taiens h l'erreur. Personne plus volontiers que moi n'applaudiroit à l'usage qu'il peut désormais eu faire pour la vérité.

DE l'Impiété. Chap. XV. ^35 C'étoit par Tart de ménager reloge et la critique suivant ses intérêts , que la secte disposoit des réputations. Ses journaux lui donnoient le double avantage d'annoncer aux écrivains affames (a) de gloire ou de pain , le parti qu'il falloit embrasser pour arriver à leur objet par la trompette littéraire , et de n'offrir à la curiosité du public d'autres livres à rechercher , que ceux dont la secte favorisoit ou ne redoutoit pas la circulation.

Avec cet artifice, les la Harpe du jour hâtoient la conjuration , aiUant et plus encore que les sophistes les plus actifs , et leurs écrivains les plus impies. L'adepte auteur broyoit et condensoit le poison dans son livre ; l'adepte journaliste le proclamoil , le distribuoit dans tous les coins de la Capitale , et jusqu'aux extrémités des provinces. Tel qui eût ignoré l'existence d'un livre irréligieux ou séditieux , tel autre qui eût craint d'y consacrer son temps ou son argent , en avaloit tout le venin dans le perfide extrait des adeptes journalistes.

Plus que tous ces adeptes , plus que Voltaire ConJorméme, un démon appelé Gondorcet haïssoit Jésus- *^*''" Christ. Au seul nom de la Divinité , ce monstre frémissoit. On eut dit qu'il vouloit se venger contre les Cieux , du cœur qu'ils lui avoient donné. Dur , ingrat , insensible , froid assassin de l'amitié et de ses bienfaiteurs , il auroit traité Dieu , s'il

{a) Les sophistes connoissoient si bien Je pouvoir des journaux , que leur conjuration s'etendoit jusqu'h mettre en mouvement les pins hautes protections contre les auteurs religieux qui le leur disputoienl. Quand Voltaire fut instruit ciue M. Clément devoit succéder h Fre'ron , dont les ieuilles avoient e'te' long-temps consacrées h la de'lense de la veritt?, il ne rougit pas de porter d'Alcmhertà recourir au Chancelier pour empéclier M. Cl(^ment de continuer le journal de Yn^vou.{Le^.du xifév. 1773.)

23i' Conspiration des Sophistes'

ravoit pu , comme il traita le Rochefoncanît. L'athéisme dans la Métrie étoit sottise , il fut folie dans Diderot ; dans Condorcet , il fut tout à la foid là fièvre habituelle de la haine et le fruit de Torgueil. Pour toute chose aii monde on n'auroit pas lait croire à Condorcet qu'un homme qui croyoit en Dieu, n'ëtoit pas une bête. Voltaire qui Tavoit vu jeune encore , ne devinoit pas la moitié des services que les conjurés dévoient en recevoir, lors méuie qu'il écrivoit à d'Alembert : « Ma ï> grande consolation en mourant , est que vous >î soutenez l'honneur de nos pauvres Welches , * en quoi vous serez bien secondé par Con- » dorcet. » ( Lett. loi , an 1773.)

Ce n'étoit pas sur les talens de cet homme que le chef de la conjuration pou voit avoir fondé cet espoir. Condorcet avoit pris de la Géométrie ce que d'Alembert pouvoit lui en apprendre ; dans l'empire des Belles-Lettres, il n'étoit pas seulement fait pour arriver au second rang. Il avoit dans son stjle les défauts d'un homme qui ne sait pas même sa langue , et dont les phrases ressemblent au sophisme qu'il faut étudier pour en débrouiller le sens. La haine fit pour lui ce que la nature fait pour les autres. A force de cacher le blasphème , il s'habitua enfin à l'exprimer plus clairement. C'est la seule manière d'expliquer la différence remarquable qui se trouve entre ses premiers et ses derniers ouvrages ; différence encore plus sensible dans son Essai posthume sur les progrès de l'esprit humain. Sa plume ne se reconiioît plus dans cet ouvrage , si ce n'est dans un certain nombre de pages ; mais son esprit y est par-tout. On le voit là , comme pendant sa vie , dans ses études , dans ses écrits , dans ses conversations 5 dirigeant tout vers l'athéisme , n'ayant pas d'autre objet que de faire servir toute rhistoir©

DE l'Impiété. Chap. XV, ^35 a inspirer à ses lecteurs toute sa haine , toute sa frénésie contre Dieu. Depuis long-temps il attendoit la chute des autels , comme le seul spectacle dont son cœur pût jouir ; il la vit et la suivit de près. Mais il tomba comme Timpie errant et vagabond, succombant aux angoisses, à la misère et aux terreurs de Robespierre. S'il ne reconnut pas la main qui le frappoit , s'il expira tel qu'il avoit vécu, Ife moment oii il vit les démons eux-mêmes confesset" ce Dieu qu'il blasphémoit , fut le premier instant de ses remords; il eût voulu les vaincre , et au milieu des flammes vengeresses , il crieroit encore s'il le pouvoit : Non , il n'y a point de Dieu ; mais il ne le peut plus , et pour lui ce supplice vaut tous ceux de l'enfer.

Dans sa haine de Dieu portée jusqu'à l'aberralion pendant qu'il a vécu , ce Gondorcet , pour délivrer les hommes de la crainte d'un Etre iuimortel dans les Gieux , n'avoit pas hésité à espérer que sa philosophie rendroit un jour l'homme lui-même immortel sur la terre. Pour démentir Moïse et les prophètes , il s'étoit fait lui-même le prophète de la démence. Moïse nous montroit les jours de l'homme s'abrégeant insensiblement jusqu'au terme que Dieu leur a fixé ; le prophète avoit dit : Les jours de l'homme sont de soixante et dix ans , et les plus longs de quatre-vingts ; au-delà il n'est plus que travail et douleur. A cet oracle de l'Esprit-Saint Gondorcet a opposé les siens. En calculant les fruits de sa révolution philosophique , de celte même révolution qui commence au moins par envoyer tant d'hommes au tombeau , il ajoute au symbole de son impiété, celui de son extravagance ; il prononce sans hésiter : « Nous devons croire que cette durée de y* la ifie de riiomme doit croître sans cesse , si '3i"des révolutions pliysiques ne s'y opposent pas;

236 Conspiration des Sophistes

» mais nous ignorons quel est le terme qu'elle ne « doit jamais passer ; nous ignorons même si les » lois générales de la nature en ont déterminé un » au-delà duquel elle ne puisse plus s étendre» » Ainsi dans son Esquisse d'un tableau prétendu philosophique des progrès de l'esprit humain ( époque i o , p. 382 ) ; ainsi , après avoir bâti l'histoire à sa façon , pour entasser toutes les calomnies de la haine contre la religion , pour ne montrer aux hommes de salut que dans son athéisme , de sophiste menteur s'érigeant en prophète 5 il a vu tous les fruits à venir de sa philosophie triomphante. Le moment où elle a renversé les autels de la Divinité , est celui qu'il choisit pour nous dire : Désormais l'homme heureux verra ses jours croître sans cesse, et s'accroître au point même de ne pouvoir plus dire si la nature y a prescrit un terme ; si au lieu de son Dieu éternel dans les cieiix, il ne deviendra pas lui-même enfin immortel sur la terre. Ainsi , au moment même où le philosophisme célébroit ses triomphes , tout l'orgueil de la secte devoit être humilié par l'aberration 5 l'extravagance du plus impie et du plus cher de ses adeptes. La vie de Condorcet n'avoit été qu'une suite de blasphèmes ; elle devoit finir par le délire.

Ce nom de Condorcet reparoîtra dans ces Mémoires ; nous le verrons haïr les rois presque autant qu'il haïssoit le Christ. Avant lui Helvétius et bien d'autres avoient déjà éprouvé avec quel art la secte conduisoit à cette double haine ceuxmêmes dont le cœur ne sembloit fait ni pour l'iui ni pour l'autre.

Le malhetireux Helvétius , enfant d'un père vertueux, en conservoit encore les principes après sa première jeunesse ; le fruit de son éducation étoit encore une piété exemplaire lorsqu'il connut

DE l'Impiété. Chap. XV, 287

Voltaire. Il ne le vit d'abord que comme un maître pour lequel son admiration venoit de son penchant pour la poésie. Ce fut Jà le principe de leurs liaisons. Jamais il n'y en eut de plus perfides ; au lieu de leçons de poésie , Voltaire n'en donna à son élève que d'incrédulité. Il en fit dans un aa un parfait impie , un athée plus décidé qu'il ne l'étoit lui-même. Helvétius étoit riche ; il fut le milord de la secte , tout à la fois acteur et protecteur. En cessant de croire à l'Evangile , il fit comme la plupart des sophistes , esprits prétendus forts qui , pour ne pas ajouter foi au mystère de la révélation, croient non-seulement aux mystères absurdes de l'athéisme , mais sont le jouet d'une crédulité puérile sur tout ce qui peut se tourner contre la religion. Le livre de l'Esprit , que Voltaire lui-même appeloit de la matière , est farci de contes ridicules ou de fables qu'Helvétius donne pour des histoires , et qui ne supportent pas l'onibre delà critique. Cet ouvrage est d'ailleurs celui d'un homme qui prétend réformer l'univers, et qui révolte plus par la licence et l'obscénité de sa morale , que par l'absurdité de son matérialisme.

Helvétius écrivit aussi sur le bonheur , et ne parut guères l'avoir trouvé. Toute sa philosophie le laissa si sensible à la censure la mieux méritée , qu'il en perdit le repos , se mit à voyager et ne revint que pour couver sa haine contre les prêtres et les rois. Il étoit naturellement honnête et avoit les mœurs douces. Son ouvrage de VUomine et de son éducation prouve que le philosophisme avoit changé son caractère. Il s'y livre aux injures lés plus grossières , et à la calomnie portée audelà de toute vraisemblance ; il dément jusqu'aux faits journaliers et de notoriété publique, {a)

(«) Je voulois décharger Hehétius de cette û8uvr«.

a38 Conspiration des Sophiste.^

J'ai parle? de Raynal ; je ne crois pas devorfressiisciter Delisle aussi profoudéiuejit onLIié que sa Philosophie de la nature ; encore moins ce Robinet et son livre de la Nature , dont on ne se souvient que pour rire de son entendement, expliqué par des fibres ovales ; de sa mémoire , par des fibres ondulées ou spirales ; et de sa volonté 5 par des Jibres guillochées ; et de son plaisir , de sa douleur , par àes faisceaux de sensibilité ; et de son érudition , par des protubérances d'entendement ; et de mille inepties pires encore s'il est possible. (De la Nature , Voy, tome i , Jivre 4 / cjiap. 1 1 , etc. etc.) Je dirai un mot de Toussaint, parce que le sort de cet adepte démontre à quel point l'athéisme étoit devenu commun parmi les conjurés. Toussaint avoir pris pour sa partie de

posthume , en disant qu elle pourroit bien être sortie du coinit<^ , auteur de tant d'autres impiéte's attribuées aux morts. Mais Voltaire , en ce cas , n'en auroit pas parle aux frères de Paris comme d'un livre qu'ils pouvoient ne pas connoître. Dans trois de ses lettres conse'cutive» il l'attribue constamment h Helvétius ; il lui fait sur l'histoire les mêmes reproches que nous , et d'Alembert qui devoit être encore mieux instruit ne le détrompe pas. Je me \ois donc forcé de laisser à Hehétius toute la Iionte de cette production. Or, cet Helvétius écrivoit dans une ville dont l'archevêque et les pasteurs étoient bien spécialement remarquables par leurs soins et leur charité envers les pauvres ; et c'est dans cette ville oîi les Curés étoientcontinuellement environnés de pauvres, et occupés à leur distribuer des secours j c'est a Paris qu'il a osé écrire que les prêtres avoient ie cœur si dur, qu'on ne voyoit jamais les pauvres leUr demander l'aumône. ( f^oy. de V Homme et de son éducation. ) Je ne crois pas que la haine du Christ et de ses prêtres ait jamais inspiré une calomnie pli^s atroce et plus journellement démentie par les faits , soit à Paris , soit dans toute la France. 11 eût dit avec plus de vérité que bien des pauvres s'adressoient aux prêtres ou aux maisons religieuses , et n'avoient pas la même confiance pour demander l*a^umone aux autres.

DE l'Impiété* Chap. XF* t>5^

corrompre les mœurs. Sous son air de modération il y rëussissoit, en apprenant aux jeimes gens qu'ils n'ont rien à craindre de V amour ; que cette passion ne peut que les perfectionner ; qu'elle suffit pour suppléer au titre d'époux , dans le commerce de l'homme et de la femme ( Les Mœurs , part. 2. et à ) ; que les en/ans ne dowent pas plus de reconnu Lssance à leur père pour le bienfait de la naissance , que pour le Champagne qu'il a bu y ou pour les menuets quil a bien çoulu danser •( Id. part. 3 , art. 4) j qiie Dieu ne pouvant pas se permettre la vengeance , les plus médians n'ont rien à craindre de tout ce que l'on dit des châtimens d'un autre monde. ( Id. part, 2 , sect, 2. ) Avec cette doctrine , Toussaint ne fut pour ses confrères qu'un adepte timide , parce qu'il admettoit encore un Dieu dans le Ciel et une ame dâus l'homme. Les sophistes l'en punirent en lui donnant le nom de Philosophe Capucin. Il s'y prit mieux heureusement lui-même pour les punir , car il leur dit adieu en rétractant ses erreurs. ( Voyez ses éclaircissemens sur le liçre des Mœurs. )

Je nommerois en vain une fouie d'autres écrivains de la secte. Voltaire avoit tellement mis er^ vogue leurs productions antichrétiennes , que CQ genre de littérature étoit ime ressource , un supplément à la fortune pour de misérables écrivailleurs , qui ne se nourrissoient que du commerce de leurs blasphèmes. La Hollande sur-tout , et ces marais fangeux où le démon de l'avarice ^ sous le nom de quelques libraires , aurait vendu pour une obole toutes les âmes , toutes les religions au démon de l'impiété , étoit devenu l'asile .de ces impies allâmes. Piurmi les libraires qui leur donnoient du pain pour leurs blasplièmes , le plus remarquable étoit un nonmié Marc-Michel Ray ; il avoit à sa 3oL(le un Matluuiii Laurent , réfugitî

246 Conspiration des Sophistes

à Amsterdam, antem de cette Théologie portative ^ et de tant d'antres livres souvent recommandes par Voltaire , et auteur même du Compère Mathieu, Ce Mathurin avoit lui-même d'autres associés, dont Marc-Michel payoit les infamies à tant la feuille. C'est Voltaire lui-même qui nous l'apprend ; etc'éloient ces productions infâmes qu'il ne cessoit de recommander aux frères de répandre comme les œuvres de la philosophie, portant une nouvelle lumière à l'univers. ( Voy, lett, au comte d'Argénial , 26 sept. 1761 ; à d'Alemh. ibjanu, 1 768; à M. Desb, 4 «^''- ' 7^8. )

Nous verrons bientôt les conjurés ajouter aux presses de Hollande celles de leur confrérie . secrète pour inonder l'Europe de toutes les productions de cette espèce. A force de les multiplier, ils les accréditèrent tellement, que plusieurs . années avant la révolution il n'y avoit pas, jusqu'au . plus petit poète ou romancier , qui ne voulût aussi payer son tribut au philosophisme de l'impiété. On eût dit que l'art d'écrire et de se faire lire 5 n'étoit plus que celui des sarcasmes ou des épigrammes contre la religion. On eût dit que les sciences les plus indépendantes des opinions religieuses , avoient toutes également conspiré contre Dieu et son Christ.

L'histoire des hommes n'étoit plus que l'art de contourner les faits , et de les diriger contre le Christianisme ou contre la première des Révélations. La Physique ou l'histoire de la nature avoient leurs systèmes antimosaïques. La médecine avoit son athéisme ; Petit le professoit aux écoles de chirurgie ; Lalande le portoit avec Dupuis dans celles de l'astronomie ; d'autres jusques dans celles de grammaire. Condorcet annonçant ces progrès du philosophisme, s'applaudissoit de le voir descendu des trônes du Nord jusques

dans

DE l^Impiété. Chap. XV. û4t

dans les Unîi^ersités,(Yojé son artificieuse édition de Pascal , avertissement , page 5. ) Les jeunes gens de la nouvelle éducation suivoient leurs maîtres et portoient ensuite dans le barreau tous les principes que le bavardage des avocats devoit développer dans T Assemblée constituante. Au sortir des collèges j les clercs de procureurs et de notaires , les commis de marchands et des fermes sembloient n'avoir appris à lire que pour balbutier ou Voltaire ou Jean- Jacques Rousseau. De là cette nouvelle génération , qui , depuis le succès des sophistes dans l'expulsion des anciens maîtres de la jeunesse , devoit se trouver prête au moment de la grande révolution. De là les Mirabeau , les Brissot , les Gara , les Garât , les Mercier , les Chenier ; de là enfin toute cette classe de littérateurs français que l'on a vu donner presque universellement dans les travers et l'enthousiasme de la révolution.

Une apostasie si générale ne prouve pas sans doute que les sciences et les lettres soient nuisibles par elles-mêmes ; mais elle a démontré que les gens de lettres sans religion sont la classe des citoyens la plus perverse et la plus dangereuse. Cette classe, il est vrai, ne tire pas de son sein même les Jourdan et les Roberspierre : mais elle a aussi ses Péthion et ses Marat : mais elle a ses principes , ses mœurs et ses sophismes , qui finissent par faire les Jourdan et les Roberspierre ; et quand ceux-ci dévorent les Bailly , enchaînent les la Harpe , effrayent les Marmontel , ils n'effrayent , ils n'enchaînent et hq dévorent que leurs pères.

Page 1