‹ Mémoires pour servir à lhistoire du JacobinismeChapitre 34 sur 37 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

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heures et à des jours marqués, un certain nombre de ces artisans ou pauvres paysans qui n'avoient pas appris à lire. Dans ces conventicules , un des élèves du magister faisoit à haute voix la lecture des livres qui l'avoient déjà gâté lui • même. C'étoit d'abord quelques-uns des romans de Voltaire ; c'étoit ensuite le Sermon des cinquante , le prétendu Bon sens , et autres œuvres de la secte que le magister avoit soin de fournir. G'étoit sur - tout les livres qui abondent en déclamations et calomnies contre les prêtres. Ces conventicules qui préludoient si bien à la révolution de Liège , restèrent inconnus jusqu'à ce qu'enfin un menuisier honnête et religieux s'ouvrit à un tréfoncier de Liège pour qui il travailloit , sur la douleur qu'il avoit eu de surprendre ses propres enfans , dans un pareil conventicule , occupés à faire ces lectures à une douzaine de paysans* Sur cette nouvelle 5 des recherches furent faites dans les environs ; plusieurs maîtres d'école furent trouvés coupables de la même infamie , et l'on observa que ces perfides maîtres étoient précisément ceux que l'afiectation à remplir les devoirs extérieurs de la religion auroit le moins fait suspecter de ces manœuvres infernales. Les recherches furent poussées plus loin, les traces conduisirent jusques àd'Alembert, et voici les nouvelles connoissances qui en résultèrent. Je les tiens de la personne même à qui l'honnête menuisier s'étoit ouvert , et qui mit à ces recherches toute la constance et tout l'intérêt que méritoit im objet de cette importance.

Conwiéde Yai recherchant quels hommes avoient recom- Ldipmir mandé ces corrupteurs de la jeunesse, on les vit 1 cûiuca- protéd^és sous main par des hommes connus par leurs liaisons avec les mipies du jour; on arriva jusqu'à d'Alcmbert et à son bureau d'instituteurs.

non.

DE L'iMVlÈtÈ. Chap. XV ÎL 259

C'étoit à ce bureau que s'adressoient tous ceux dont j'ai parlé , et qui avoient besoin de la recommandation des sopiiistes pour se procurer des places de précepteurs ou de gouverneurs dans les maisons des riches ou des grands seigneurs. Au temps où nous en sommes, d'Alembert ne bornoit plus son zèle à ces institutions particulières ; il avoit établi ses correspondances dans les provinces et même hors du royaume. Lorsque quelque place de professeur, ou même de simple maître d^école, venoit à vaquer dans les collèges ou dans les villages, les adeptes répandus de côté et d'autre, avoient soin d'informer dVMembert et ses coadjuteurs , des places vacantes , des sujets qui se présentoient pour les remplir , de ceux qu'il falloit écarter ou recommander , des personnes auxquelles il falloit recourir pour faire arriver à ces sortes de places les adeptes concourans , ou bien ceux que le bureau même enverroit de Paris , et enfin des Tegles de conduite à donner, du plus ou dti moins de précaution a prescrire aux élus , suivant les circonstances locales , et le plus ou moins de progrès que le philosophisme avoit fait autour d'eux. De là cette impudence dans le magister du diocèse d'Embrun, et cette hypocrhe dissimidatioii dans ceux du pays de Liège , où l'on avoit à redouter un gouvernement tout ecclésiastique , et où l'impiété n'avoit pas encore fait les mêmes progrès qu'en France.

C'est ainsi que d'Alembert , fidèle à la mission que lui avoit donné Voltaire , en le chargeant d'éclairer la jeunesse autant qu'il le pourrait , ( Lett. du 1 5 Sept, i 762 ) avoit perfectionné les manœuvres qui tendoient à la séduire. Voltaire en ce temps-là n'avoit pas même à regretter sa colonie de Clèves. La manufacture de toute impiété à laquelle il la destiuoit , la confrérie philosophique ,

Il 2

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pareille à celle des Maçons , enfin V académie se-' crête 5 plus occupée à écraser le Christ et sa Religion, que toutes les académies publiques ne le furent jamais à étendre Tempire des arts et des sciences , s'étoient réalisées dans Paris. Celte association 5 la plus ténébreuse des conjurés antichrétiens , existoit dans le centre même d'un empire très-chrétien ; et par des moyens que la rage contre le Christ pouvoit seule inspirer , appeloit la révolution qui devoit détruire en France , et si elle Teût pu ^ dans Funivers entier, tous les autels ^ et tous les dogmes du Christianisme. C'est ici le

dernier mystère de Mytra ; c'est ici la profonde manœuvre des conjurés. Elle n'a point été dévoilée 5 que je sache , par aucun écrivain ; on n'en découvre pas même les moindres traces dans la partie des lettres de Voltaire , que les adeptes éditeurs ont jugé à propos de rendre publique. Ils eurent leurs raisons pour supprimer ces lettres. Au premier moment de la Révolution , elles auroient encore suffi pour exciter l'indignation d'un peuple qui auroit pu y voir toute l'atrocité des moyens employés pour l'arracher à sa Religion. Infailliblement même , satisfaits du plaisir des démons , du plaisir d'avoir fait le mal dans les ténèbres, jamais les conjurés n' auroient violé ce mystère de leur iniquité , si la Providence n'avoit réduit , à force de remords , le malheureux adepte dont nous allons parler , à laisser échapper son secret. B^cou- Avant que de le publier moi-même , je dois î'^^'^tk'- coïïipte à mes lecteurs des précautions que j'ai miese- priscs pour constater la vérité des faits. La scène crête des jj^g ' ^^^jg racoutcr m'étoit rapportée par un

conjures, ^ ) ^ ^ ,11 r

«.t de leurs homme dont la probité metoit assez connue,

moyens. pQi^ij. n'avoir pas moi-même le moindre doute sur

sa relation ; je l'exigeai cependant signée de sa

ihain ; je crus devoir faire quelque chose de plus.

DE l'Impiété. Chap. XV IL nGi Le seigneur que je voyois cité comme témoin , et même comme le second acteur dans cette scène , éloit un homme connu par son courage , ses vertus et ses services , revêtu par Louis XVI de la première distinction de la noblesse française. 11 étoit alors à Londres , et il y est encore aa moment où j'écris. Je n'hésitai pas à m'adresser à lui. J'écoutai avec toute l'attention possible le r^cit qu'il voulut bien me faire : je le trouvai parfaitement conforme au mémoire signé dont j'avois eu soin de me munir. Si l'on ne trouve pas ici le nom de ce seigneur , ce n'est pas qu'il craignît d'être cité , c'est uniquement qu'il n'aime pas à l'être dans un fait qui l'attriste sur le sort d'un ami dont l'erreur étoit due à la séduction des sophistes bien plus qu'à son cœur, etdontlerepentir, en quelque sorte au moins , a expié le crime ou le délire.

Ces éclaircissemens donnés , voici le fait qui m'a paru les rendre nécessaires , pour suppléer aux preuves que l'on m'a vu jusqu'à ce chapitre tirer presque toutes des lettres mêmes des conjurés.

Vers le milieu du mois de Sept, année i 789 , c'est-à-dire , environ quinze jours avant les atrocités des 5 et 6 octobre , dans un temps oii il étoit déjà visible que l'assemblée appelée Nationale , ayant lancé le peuple daus les horreurs de la révolution 5 ne meltroit plus de bornes à ses prétentions , M. Leroy , lieutenant des chasses de sa Majesté , et académicien {11) , se trouvoit à dîner

(a) Le seigneur de qui je tiens cette anecdote ne put pas m'assurer positivement de quelle académie ctoit ce M. Leroy. Comme il y avoit dans Paris plusieurs hommes du même nom , et même assez connus dans les académies, jedf^signe pins spécialement celui-ci comme ce seigneur le designoit lui-même par sa qualité de lieutenant des chasses , qui le distinguera aes autres Leroy. ^ <

secrète.

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chez M. d'Angivilliers, intendant des bâtimens d< Roi. La conversation roida , suivant les circonstances du moment , sur les désastres que la révolution avoit déjà entraînés , et sur ceux qu'il étoit trop facile de prévoir. Le repas terminé , le même seigneur de qui je liens le fait , ami de ce M. Leloy 5 mais fâché de l'avoir vu long - temps plein d'estime pour les sophistes du jour, crut devoir lui en faire des reproches en ces termes si expressifs : Aveux -^^ bien, i^oi/ à pourtant V ouvrage de la philosoetrepeniir phie ! Atterré par ces mots, hélas ! répond l'acadét.'irc de" niicien;û? qui le dites-vous? Je ne le suis que trop; ctue aca- mais j'en mourrai de douleur et de remords. Sur ^""'"'^^ ce mot de remords, qu'il répète en terminant presque toutes ses phrases, le même seigneur lui demande s'il auroit contribué à cette révolution , de manière à s'en faire à lui-même de si vifs reproches ? « Oui, répond encore l'académicien, j'j » ai contribué , et beaucoup plus que je ne le » voudrois. J'étois le secrétaire du comité à qui » vous la devez ; mais j'atteste les Cieux que ja- ^ mais je n'ai cru qu'on en vînt à ce point. Vous » m'avez vu au service du roi ; vous savez que » j'aime sa personne. Ce n'est pas là que je » croyois conduire ses sujets : fen mourrai de » douleur et de remords» »

Pressé de s'expliquer sur ce comité , sur cette société secrète , dont toute la compagnie ignoroit l'existence , l'académicien reprit : « Cette société » étoit une espèce ^e club que nous avions formé » entre nous philosophes , et dans lequel nous » n'admettions que ceux dont nous étions bien » sûrs. Nos assemblées se tenoient régulièrement » à l'hôtel du baron d'Holbach. De peur que l'on » n'en soupçonnât l'objet , nous nous donnâmes :» le nom d'économistes ; nous créâmes Voltaire , » quoique absent , président honoraire el perpé-

DE l'Im^piété. Chap. XFIl 2.B3

ï) tiiel de la société. Nos principaux membres » étoienl d'Alembert, Tiirgot, Condorcet, Diderotj, V la Harpe , et ce Lamoignon , Garde des sceaux, » qui lors de sa disgrâce s'est tué dans son parc. >t

Toute cette déclaration étoit interrompue par Objet fie des soupirs et des sanglots ; Tadepte , profonde- ^aé,uief' ment pénitent , ajouta : « Voici quelles étoient » nos occupations : la plupart de ces livres que » vous avez vu paroître depuis long-temps contre » la religion , les mœurs et le gouvernement , » étoient notre ouvrage ou celui de quelques « auteurs affidés. Tous étoient composés par les » membres ou par les ordres de la société. Avant » d'être livrés à l'impression , tous étoient en- » voyés à notre bureau. Là , nous les re visions ; » nous ajoutions , nous retranchions , nous cor* » rigions , suivant que les circonstances l'exi- » geoient. Quai]d notre philosophie se montroit » trop à découvert pom' le moment ou pour » l'objet du livre , nous y mettions un voile ; » quand nous croyions pouvoir aller plus loin ») que l'auteur , nous parlions aussi plus claire-- >i ment ; eniin nous faisions dire à ces écrivains )) tout ce que nous voulions. L'ouvrage paroissoit » ensuite sous un tilre , et un nom que nous » choisissions pour cacher la main d'où il partoit. » Ceux que vous avez cru des œuvres posthumes » » tels que le Christianisme déi^oiJé et divers » autres attribués à Fréret , à Boulanger après » leur mort , n'étoient pas sortis d'ailleurs que de » notre société.

» Quand nous avions approuvé tous ces livres , » nous en faisions tirer , d'abord sur papier lin » ou ordinaire , un nombre sufllsant pour rem- » bourser les frais d'unpression , et ensuite une »> quantité immense d'exeniplaires siu' le papier x> le moins cher. Nous envoyions ceux-ci à dea

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y> libraires ou à des colporteurs , qui , les recevant y> pour rien ou presque rien , ëtoient chargés de y> les répandre ou de les vendre au peuple au plus » bas prix. Yoilà ce qui a changé ce peuple et Ta 3) conduit au point oii vous le voyez aujourd'hui. y) Je ne le verrai pas long -temps ; j'en mourrai » de douleur et de remords. »

Ce récit avoit fait frémir d'indignation , mais on étoit encore touché du repentir et de l'état réellement cruel ou se trouvoit celui qui le faisoit. Ce qui accrut encore l'horreur d'une philosophie qui avoit pu trouver et méditer avec tant de constance ces moyens d'arracher au peuple sa religion , ses mœurs , ce fut ce qu'ajouta encore M. Leroy , en dévoilant le sens de ces demi - mots , écr. Vinf, ^ écrasez Vinfâine ) , par lesquels Voltaire terminoit un si grand nombre de ses lettres. Il en donna cette même explication que nous en avons donnée dans ces Mémoires , et que le texte même de ces diverses lettres rend d'ailleurs si évident. Il dit précisément comme nous , que ces mots signifioient : Ecrasez Jésus-Christ, écrasez la religion de Jésus-Christ. Il dit aussi , ce que nous n'aurions pas voulu assurer de nous-mêmes , ce qui étoit pourtant si vraisemblable , que toutes les personnes qui recevoient de Voltaire des lettres terminées par l'horrible formule , étoient ou membres du comité secret , ou initiées à ses mystères. Il dévoila aussi ce que j'ai déjà raconté du projet des conjurés pour faire de l'infâme Brienne un archevêque de Paris et de leur intention dans ce projet. 11 entra dans bien d'autres détails qui seroient précieux à l'histoire , mais que la mémoire des assistans a laissé échapper.

Je n'ai pu , par exemple , constater en quelle année cette académie secrète des conjurés avoit été établie. Ce qui paroît certain par le rapport du

DE l*Impiété. Chap. XVIL ^65 ministre Bertin, c'est qu elle existoit déjà plusieurs années avant la mort de Louis XV , puisque dèslors on voit leur principal objet se poursuivre si efficacement par la circulation de toutes ces productions impies , que les marchands forains recevoient d'une main inconnue pour les distribuer au plus bas prix dans les campagnes.

Je crois , à cette occasion , devoir citer une lettre de Voltaire à lielvëtius , datée du mois de mars , année 1,7 63 : « Pourquoi , dit Voltaire à » son zélé confrère , les adorateurs de la raison » restent-iK dans le silence et dans la crainte ? Ils » ne connoissent pas assez leurs forces. Qui les » empêcheroit d'açoir chez eux une petite im- » primerie , et de donner des ouvrages utiles et » courts , dont leurs amis seroient les seuls dé- >> positaires ? C'est ainsi qu'en ont usé ceux qui » ont imprimé les dernières volontés de ce bon » et honnête curé (le Testament de Jean Meslier.) » Il est certain que son témoignage est d'un grand » poids ; il est encore certain que vous et vos » amis , vous pourriez faire de meilleurs ou- » vrages , avec la plus grande facilité , et les » faire débiter sans vous compromettre* »

Il est une autre lettre dans laquelle Voltaire , sur le ton de l'ironie , et sous le nom de Jean Patourel , ci-devant Jésuite , faisant semblant de féliciter Helvétius de sa prétendue conversion , décrit en ces termes la manière dont on s'y prenoit pour faire circuler les ouvrages qu'il étoit le plus jaloux de répandre dans la classe la moins instruite. « On oppose , dit-il , au Pédagogue » chrétien et au Pensez-y-bien , livres qui fai- » soient autrefois tant de conversions , de petits f> livres philosophiques qu'on a soin de répondre » par-tout adroitement. Ces petits livres se snc- » cèdent rapidement les uns aux autres. On fie

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» les vend point , on les donne à des personnes » affidées^ qui les distribuent à des jeunes gens » et à des femmes. Tantôt c'est le Sermou des y) cinquante qu'on attribue aiiroi de Prusse ; tantôt » c'est un extrait du Testament de ce niallieureu]^ » curé Jean Meslier , qui demanda pardon à Dieu » en mourant , d'avoir enseigne le christianisme ; » tantôt c'est je ne sais quel Catéchimie de Vlion- « nête homme , fait par un certain abbë Durand, » ( lisez 5 par Voltaire même , ) etc. ( Lettre à Hehétius , 20 août 1 763. )

Ces deux lettres nous disent bien des choseSi. D'abord elles nous montrent Voltaire donnant le plan d'une société secrète , ayant précisément le même objet que celle dont l'adepte Leroy dévoiloit les mystères. Ensuite on y voit une société parfaitement semblable à celle-là , occupée du même objet , usant des mêmes artifices , alors existante à Ferney. Enfm , elles nous disent que cette académie secrète n'existoit pas encore dans Paris à la date de ces lettres , puisque l'on voit Voltaire en solliciter l'établissement. Mais , d'un autre côté , les prétendues œuvres posthumes de Fréret et de Boulanger , que l'adepte Leroy dé-:clare être sorties de l'académie secrète séante à Paris 5 hôtel d'Holbach , parurent en i 766 et 1 767. ( Voyez U Antiquité dévoilée , édition d'Amsterdam 5 an l'j^è , et V Examen des apologistes du christianisme^ an 1 767.) Il semble donc constanf que cette académie secrète fut établie à Paris Date de Gutrc l'année 1768 et l'année i 766 , c'est-à-dire, l'aradé- qu'au moment; de la révolution française elle tracrère de vailloit , au moins depuis vingt-trois ans , à sé-r pjiis. duire les peuples par tous les artifices dont la honte e,l le repentir arrachèrent- l'aveu à celui-là même qui faisait les fonctions de secrétaire dans cçtte académie manufacturière de tant d'impiétés*,

DE l'Impiété. Chap. XVII. zGj Au reste , ce malheureux adepte avoit dit vrai , en répétant qu'il en mourroit de douleur et de remords. A peine survécut-il trois mois à cette confession. En indiquant les noms des principaux Anîros membres de sa monstrueuse académie , il avoit ,.V,u; ajouté qu'il falloit y comprendre tous ces adeptes acadcuàc. favoris , auprès de qui Voltaire , dans ses lettres , avoit fait usage de l'atroce formule , écrasez rin- Jame. Conformément à cette règle , le premier de ces adeptes sera sans contredit ce Damilaville, Damiiasi content de s'entendre dire qu'il n'y avoit plus >»"*■. que la canaille à croire en Jésus^Christ. Car ce sont sur-tout les lettres adressées à cet adepte que Voltaire fmissoit par ces mots , écrasez Vinfâniem Or 5 ce Damilaville n'étoit pas lui-même d'un rang fort élevé au- dessus de cette canaille ; il avoit fait une espèce de fortune en devenant commis au bureau des vingtièmes , à trois ou quatre mille livres tournois d'appointement. Sa philosophie ne lui avoit point appris a se contenter de ce médiocre revenu , puisque Ton voit Voltaire réduit à s'excuser de ne pouvoir lui procurer un emploi plus lucratif. ( Correspondance générale ^ lettre à Damilaçille , i4 décernh. i 767. )

Le caractère spécial que Voltaire lui donne dans une de ses lettres à- d'Alembert , est de haïr Dieu. Seroit-ce pour cela qu'il lui écrit beaucoup plus fréquemment et avec plus d'ini imité qu'à tous les autres adeptes ? Il se servoit spécialement de lui pour faire arriver ses plus intimes secrets ou ses productions les plus impies aux conjurés. ISous ignorerions encore quels éloient ses talens littéraires , sans une lettre de Voltaire au marquis de V illevieille , lettre qui nous dépeint à merveille la lâcheté des conjurés , et combien peu toute leur philosophie ressembloit à celle d'un vrai sage , prêt à tout sacrifier pour faire

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triompher la vérité. « Non , mon cher ami , non , » dit Voltaire à son marquis , les Socrates mo- » dernes ne boiront point la ciguë. Le Socrate » d'Athènes étoit , entre nous , un homme très- » imprudent , un ergoteur impitoyable , qui » s'étoit fait mille ennemis et qui brava ses juges » très-mal à propos.

» Nos philosophes d'aujourd'hui sont plus » adroits. Ils n'ont point la sotte et dangereuse » vanité de mettre leurs noms à leurs ouvrages ; » ce sont des mains invisibles qui percent le fa- » natisme d'un bout de l'Europe à l'autre , avec » les flèches de la vérité. Damilaçille vient de » mourir. Il étoit auteur du Christianisme déçoiJé » ( publié sous le nom de Boulanger) , et de » beaucoup d'autres écrits. On ne Va jamais su ; » ses amis lui ont gardé le secret ai^ec une fidélité » digne de la philosophie* » (20 déc. i 768. )

Tel étoit donc Fauteur de ce fameux ouvrage , que les conjurés afFectoient de nous donner pour la production d'un de leurs savans. Le prétendu Boulanger étoit ce Damilaville , devenu le grand homme de la philosophie moderne , à son bureau de publicain ; et tel étoit aussi le courage de ce grand philosophe : tout comme ses confrères , il eiit craint que sa philosophie ne lui coûtât trop cher 5 s'il avoit fallu la soutenir devant les tribunaux. Il eût craint sans doute aussi de boire , non pas dans la coupe de la ciguë , mais dans celle de la honte et de l'infamie , s'il eût été connu pour auteur de toutes les calomnies et de toutes les erreurs qu'il consignoit dans cet ouvrage , l'un des plus atroces que les conjurés aient publié contre le christianisme.

Cet adepte, si digne de toute la tendresse de d'x\lembert et de Voltaire 5 mourut banqueroutier ^ commis de bureau 5 séparé de sa femme depuis

DE l'Impiété. Chap. XVI L 1269 douze ans. Son panégyrique se trouve encore dans ces mots de Voltaire à d'Alembert : « Je » regretterai toute ma vie Damilaville. J'aimois » V intrépidité de son ame ; il avoit V enthousiasme v> de St»'Paul , ( c'est-à-dire autant de zèle pour y^ détruire la religion que St.-Paul en avoit pour w rétablir. ) Cétoit un homme nécessaire. » ) Lett. 123 déc. 1769 et i3 janv., etc.) La décence ne nous permet pas de répéter le reste de l'éloge.

Après ce vil sophiste , dont tout le mérite sem- Comte ble avoir été celui d'un athée exalté , l'un des ^'^^^"j^*" membres les plus zélés étoit le comte d'Argental. J'ai déjà parlé de ce comte si cher à Voltaire , je nen rappelle ici le souvenir que parce qu'il étoit aussi un des correspond.ans avec qui Voltaire s'exprimoit très-librement sur le vœu d'écraser Jésus- Christ , et que pour observer ses droits à l'académie secrète ( Voyez une foule de lettres dans la Correspondance générale. )

Avec le même droit il faut donner la même TUirior, place à je ne sais quel littérateur appelé Thiriot. Ni plus riche , ni d'un rang plus élevé que Damilaville , celui-ci subsista plus long-temps des bienfaits de Voltaire , qui en fit d'abord son disciple et ensuite son agent. Frère Thiriot devenu bien impie , fut aussi bien ingrat. Voltaire s'en plaignoit amèrement; mais Thiriot ^ malgré toute son ingratitude, étoit resté impie : cette constance le réconcilia avec Voltaire et conserva ses titres auprès des conjurés. ( Voyez Correspondance et lettre à d' Alembert , et lettre de la marquise du Châtelet au roi de Prusse )

Un homme qu'on regrette de voir associé à Saurîa. tous ces sophistes, est M. Saurin de l'académie française. Ce ne sont pas sans doute ses œuvres qui inspirent ce sentiment ; car sans la tragédie de Sparlacus on ne parleroit guères ni de ses vers ni

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de sa prose ; mais ou nous dit qu'avec une ame honnête , il dut au défaut de fortune, bien plus qu'à son goût et à son penchant, ses liaisons avec les conjurés. On nous dit qu'il fut homme d'une probité reconnue , mais qu'il fut entraîné dans leur société par une pension de mille écus que lui faisoit Helvétius. Je ne souscrirai point à cette excuse. Qu'est-ce que la probité d'un homme qui sacrifie la vérité à Tor , et qu'une pension sutfit pour entraîner et retenir dans des conspirations contre Tautel ? Je vois Voltaire écrivant à Saurin même, le mettre sur la même ligne qu'Helvétius et tout frère initié , lui confier les mêmes secrets ^ l'exhorter à la même guerre contre Jésus-Christ. ( Lett» de Voltaire à Saurin , octoh. i 761 , et à Damil avilie ^ 2.^ novemh, 17G2. ) Il faut biea qu'il subisse la honte de l'initiation, puisqu'on ne l'a pas vu j renoncer.

Gnmm, jj £^^^^ j^j^j^ ajoutcr àlalistc M. Grimm» ce baron Suisse , le digne ami , le digne coopérateur de Diderot, courant tout comme lui de Paris à Pétersboug pour s'y faire des adeptes, revenant comme lui à Paris pour s'associer encore à ses absurdités , préchant tout comme lui , qu'entre l'homme et son chien il ny a de dijférence que dans rhahil^ et se glorifiant de pouvoir annoncer à Voltaire que l'empereur Joseph étoit initié à ses mystères.

Piron II faut bien y ajouter aussi cet Allemand baron \^lï. d'Holbach , qui ne pouvant mieux faire, leur prétoit sa maison. Cet homnle-là passoit dans Paris pour un amateur et protecteur des arts. Les conjurés avoierît grand soin de lui donner cette réputation. G'étoit encore pour eux un nouveau titre de s'assembler chez lui sans paroître suspects.

Ne pouvant être auteur comme les autres conjurés , il se fit leur Mécène. Il ne fut pas le seul dé

DE l'Impiété. Chap. XVII, 271 ces hommes qui doivent à leur or et à Tusage qu'ils en font en faveur des impies , toute la renommée que leur donne la secte. Maigre tous les prétextes que ce baron pouvoit donner aux fréquentes assemblées qui se tenoient chez lui , la réputation des hommes qui les fréquenloient rejaillissoit si bien sur lui, qu'on disoit assez publiquement, qu'il falloit entrer dans sa maison comme au Japon, c'est-à-dire en foulant aux pied> un crucifix.

Tels étoient donc les membres de cette académie secrète , toute consacrée à inventer des moyens de corruption pour entraîner le peuple dans Une apostasie générale, sous prétexte de s'occuper tantôt de son bonheur ou de l'économie publique, et tantôt de la gloire des arts. En voilà au moins quinze que nous pouvons nommer : Yoitaire, d'Alembert , Diderot , Helvétius , Turgot , Condorcet , la Harpe, le garde des sceaux Lamoignon, Damilaville, Thiriot, Saurin , le comte d'Argental , Grimm,Ie baron d'Holbach, et ce triste Leroy, qui meurt de douleur et de remords d'avoir pu être adepte et secrétaire d'une académie si monstrueuse.

Si l'on veut à présent remonter au véritable auteur de cette académie , à la lettre de Voltaire à Helvétius , que j'ai citée plus haut , que l'on ajoute ce que Voltaire encore écrivoit à d'Alembert : « Que les philosophes fassent une confrérie » comme les Francs-Maçons ; qu'ils s'assemblent , » qu'ils se soutiennent , qu'ils soient fidèles à la » confrérie, et alors je me fais blûler pour eux. » Cette académie secrète vaudra mieux que Taca- » demie d'Athènes et toutes celleî> dé Prtris; mais w chacun ne songe ^n-d soi, et oh oublie que le » premier devoir est d'anéantir l'infathe. « Cette lettre est datée du 20 avril 1761. En la rappro- . chant de la déclaration de l'adopte Leroy , il est

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aisé de voir combien fidèlement les adeptes Parisiens avoient suivi les leçons de leur premier maître. Long-temps il regretta de ne pouvoir présider que de loin à leurs travaux ; long-temps même il pensa que la capitale d'un empire trèschrétien n'étoit pas un siège assez favorable à leurs succès, qu'ils n'y jouissoient pas de toute la liberté qu'il auroit désirée. C'est pour cela que même quelques années après rétablissement de son académie secrète , on le voit encore poursuivre le projet de la colonie philosophique à établir dans les états de Frédéric ou de quelque autre prince protecteur. Mais les temps arrivèrent enfin où les succès de cette académie secrète le consolèrent de ceux qu'il avoit espéré de sa colonie. Triomphant dans Paris au milieu des adeptes, il devoit recueillir tous les fruits de sa constance dans la guerre qu'il faisoit au Christ depuis un demisiècle.

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