CHAPITRE XyiII
Progrès généraux de la conjuration dans toute r Europe. Triomphe et mort des Chefs de la conjuration.
Espoir des A MESURE que Ics sophistcs de l'impiété perfec- Coujurcs. ^JQi^i^oient leurs moyens de séduction , de funestes succès ajouîoient chaque jour à leur espoir. Il étoit déjà tel, peu d'années après la première apparition de l'Encyclopédie , que dès-lors d'Alembert écrivoit avec confiance à Voltaire : c< Laissez » faire la philosophie , et dans vingt ans la Sor- » bonne , toute Sorbonne qu'elle est , enchérira y> sur Lausanne. » Le sens de ces paroles écrites le 2.1 juillet 1757, étoit que la Sorbonne même ,
dans
DE l'Lmpiété* Chap, XVIIL 278 dans vingt ans , se trouveroit tout aussi incrédule et tout aussi anticlirëtienne qu'un certain ministre de Lausaniie , qui envoyoit exactement par \ oltaire les articles les plus impies , pour être consignés dans l'Encyclopédie.
Très-peu de temps plus tard, Voltaire enchérissant sur la propliétie de d'Alembert, ne faisoit pas difficulté de lui mander : Encore vingt ans , et Dieu aura beau jeu. ( Lett. du 25 fév. ijSb. ) C'est-à-dire 5 encore vingt ans, et vous verrez s'il reste un seul autel au Dieu des chrétiens.
Tout sembloit annoncer en ett'et dans chaque Lears ' partie de l'Europe , que le règne de l'impiété n'é- ^n suisi. toit pas éloigné. La mission plus spécialement confiée à Voltaire , faisoit des progrès si sensibles , que les vingt années de sa prophétie ne s'étoient pas encore écoulées , et déjà il mandoit qu'^7 ne se trouvait pas un seul chrétien depuis Genève jusquà Berne. ( Lett. àd'Alembert, 8 fév. i 766. ) Par-tout ailleurs , suivant ses expressions ; le monde se déniaisoit si bien , quune grande révolution dans les esprits s'annonçoit de tous côtés, ( Lett. du 2 fév. i 765. ) L'Allemagne sur-tout fa- En Alic» vorisoit cet espoir. ( Ibid. ) Frédéric , qui l'obser- °"2"** voit aussi bien que Voltaire observoit les suisses ses voisins , écrivoit que « la philosophie perçoit » jusques dans la superstitieuse Bohême , et en » Autriche , l'ancien séjour de la superstition. » ( 143 Lettre à Voltaire , an i 766. )
En Russie , les adeptes donnoient encore plus EaRussic d'espérance. C'étoit même dans ces contrées que la protection des Scythes consoloit spécialement Voltaire des orages qui s'élevoient encore ailleurs contre la secte ( Lett. à Diderot^ 20 déc. 1 762. ) Il ne se possédoit plus de joie quand il pouvoit mander à d'Alembert à quel point les frères étoient favorisés à Pétersbourg, et lui apprendre quç daus Tome I. S
274 Conspiration des Sophîstks
un long voyage de leur cour , ces prolecleur$ Scythes s'éloient avisés de se distribuer, pour passetemps , ics difiérens chapitres de Béliscùre à traduire en leur langue ; que l'Impératrice s'étoit chargée de son chapitre comme les autres; qu'elle avoit même pris la peine de rédiger toute la traduction d'un ouvrage qui avoit éprouvé en France toutes les censures de la Sorbonne. ( Lett, de Volt. à d'Alemb. juillet i 767. ) Espagne. En Espagne même , le philosophisme , écrivoit d'Alembert , perçoit sourdement autour de Tlnquisition. ( ?nnai 1773.) Et suivant Voltaire , dès l'année i 768 il s'y faisoit une très-grande réi^olu-
^'^^«' tlon dans les esprits aussi bien qu'en Italie* ( Lettre à M. le Riche , i mars 1768.) Quelques années plus tard cette Italie , toujours suivant les comptes que se rendoient les conjurés , étoit pleine de gens qui pensoient comme Voltaire et d'Alembert 5 et que l'intérêt seul empêchoit de se déclarer ouvertement impies. ( Lett* de Volt, à d'Alemb. 16 juin I 773. )
Angle- Quant à l'Angleterre , c'étoit une conquête sur
''^^"^' laquelle ils ne se permettoient pas la moindre sollicitude. A les entendre , elle regorgeoit de ces Sociniens qui bafouent, qui haïssent ou méprisent le Christ ; tout comme Julien l'apostat le méprisoit , le haïssoit , et qui ne difî'èrent que par le nom de la secte philosophique. ( Lett, au roi de Prusse^ 8 noi^emhre 1770. ) ï»oiogne, Enfin, d'après tous les calculs des conjurés , la
jusse , j^^^^^j,^ cf. i^ Maison d'Autriche , ( tandis que Marie-Thérèse vivoit encore ) étoient les seules puissances qui soutinssent encore les théologiens , les défenseurs de la religion. L'impératrice de Russie les menoit grand train; leur dernier jour approclioit en Pologne , grâces au roi Poniatowski ; il étoit déjà airiçé en Prusse , grâces à Frédéric .
DE l'ÎmPiÉTÉ. Chap. XP'IÏL iS^S
tt Èe fortijïoit dans V Allemagne septentrionale ^ grâces aux soins des landgraves , margraves , ducs et princes adeptes protecteurs. ( Lett^ de Volt» à d'Alemh, 4 sept, l'jS'/ . )
Il n'en fut pas de même en France. On voit sou- France. vent Voltaire et d'Alembert se plaindre araèrement des obstacles qu'ils éprouvoient dans cet empire , l'objet cependant et le théâtre favori de leur conjuration»
Les réclamations perpétuelles du clergé , les arrêts des parlemens , les coups d'autorité que les ministres mêmes , amis secrets des conjurés , se trouvoient par fois obligés de porter à l'impiété , pour ne pas avoir l'air de la favoriser , n'étoient pas absolument sans effet. Le corps de la nation conservoit encore son attachement à la foi. Cette classe de citoyens , que l'on appelle peuple , malgré les artifices de l'académie secrète , remplissoit encore les temples dans les jours de solennités religieuses. Il y avoit dans Paris même d'honorables exceptions à faire dans les classes supérieures. Indigné de ces obstacles et de tant de lenteurs , Voltaire ne cessoit de harceler ses compatriotes , que par mépris il appeloit alors ses paui^res JVelches. Quelquefois cependant il sembloit assez content de ces Welches. Alors il écrivoit à son cher marquis de Villevielle : « Le peuple est bien « sot , et cependant la philosophie pénètre jus^ » qu*à lui» Soyez bien sûr , par exemple , qu'il >^ n'y a pas vingt personnes dans Genève qui n'abyi jurent Calvin autant que le Pape , et quil y a r> des philosophes jusques dans les boutiques de » Paris, » Lettre du 20 décembre 1768. ) Mais à parler en général , ses plaintes sur la France dominoient dans sa correspondance avec les conjurés. Quelquefois même il sembloit entièrement désespérer de la voir j.araai5 sous l'empire de la philo-
276 Conspiration des Sophistes '^^
Sophie. D'Alembert qui voyoit les choses de phis près en auguroil diirëremiiieut. Quoique loutn'ulîât pas au gré de ses vœux , il ne s'en crut pas moins autorise enfin à rassurer Voltaire, en lui écrivant que la philosophie pourrait bien encore être battue , mais quelle ne serait jamais çain^ eue, ( 5 nov. 177G. )
Lorsque d'Alembert écrivoit ces paroles , c'està-diie vers le commencement de Tannée i 776 , il ii'étoit que trop vrai que le philosophisme pouvoit désormais se flatter de triompher enfin de tout l'attachement de la nation française à la religion chrétienne. Depuis dix à douze ans l'impiété avoit redoublé ses progrès , une nouvelle génération formée par les nouveaux maîtres étoit entrée des collèges dans la société , presque sans connoissance , sur-tout sans sentiment de religion , de piété. Cétoit vraiment le temps où , suivant l'expression de Condorcet , le philosophisme étoit descendu des trônes du Nord jusques dans les universités. ( Voyez préface à son édition des Pensées de Pascal. ) La génération religieuse s'éteignoit ; les mots raison , philosophie, préjugés, prenoient la place des vérités révélées. Les exceptions à faire à la cour et dans les tribunaux , et dans toutes les classes supériemes , devenoient tous les jours plus rares. L'impiété passoit de lacapitaJe aux provinces, des seigneurs et des nobles aux bourgeois , des maîtres aux valets. Sous le nom de philosophe, l'impiété seule étoit honorée ; on ne vouloit plus que des ministres philosophes, que des magistrats, des seigneurs, des militaires, des littérateurs philosophes. Pour remplir ses devoirs religieux , il falloit s'exposer aux sarcasmes , à la dérision d'une foule de ces soi-disant philosophes répandus dans tous les rangs. Parmi les Grands sur-tout , il falloit , pour se dire chrétien , presque autant de
DE l'Impiété. Chap» XFIIL 277 courage qu'il auroit fallu d'audace et de témérité , avant la conjuration, pour se dire hautement athée ou apostat.
Voltaire étoit alors dans sa quatre-vingt-qua- Triomtrième année. Depuis sa longue absence de Paris , yoiteiie, sous le décret des lois, il auroit dû ne reparoUre publiquement dans cette ville qu'en se présentant pour se justifier des impiétés qui av©ient anciennement attiré sur lui l'arrêt du Parlement. D'Alembert et son académie secrète résolurent de vaincre cet obstacle. Malgré quelques restes d'égards pour Tancienne religion , il leur en coûta peu pour obtenir que le premier auteur de leurs complots vînt enfin au milieu d'eux jouir des succès dont ils lui dévoient tous le premier hommage. Des ministres, pour la plupart adeptes , entouroient le trône de Louis XVI. Ce monarque toujours religieux , mais toujours prêt à décider pour la clémence , se laissa persuader qu'un long exil avoit suffisamment puni Voltaire. Dans ce chef des impies il ne consentit à ne plus voir qu'un vieillard octogénaire, dont on pou voit oublier les écarts en faveur de ses anciens trophées littéraires. Il fut convenu qu'à son approche les lois se tairoient en sa faveur ; que l'arrêt du Parlement seroit passé sous silence. Les magistrats semblèrent ne plus se souvenir de Tavoir porté. C'étoit là ce que demandoient les conjurés. L'arrivée de Voltaire dans Paris fut leur triomphe à tous.
Cet homme, dont fa îongne carrière n'avoit été qu'une guerre tout à la fois publique et souterraine contre le christianisme, fut reçu dans la capitale d'un Roi très-chrétien , arec toutes les acclamatiam» accordées aux héros , de retour de teurs victoires contre les ennemis de la patrie.
Pnr-lout où l'on savoir que Voltaire seniontre*^ roit, une foule imiuiubrable d'adeptes et de curieux
278 Conspiration des Sophistes
accoiiroient sous ses pas. Toutes les académies célébrèrent son arrivée ; elles la célébrèrent dans le Louvre , dans ce palais des Rois , où bientôt Louis XYI devoit se trouver prisonnier et victime de Tarrière conjuration des impies. Les théâtres décernèrent leurs couronnes au chef des conjurés. Les fêtes se succédèrent en son honneur. Enivré de Tencens des adeptes, son orgueil même craignit d'y succomber. Au milieu de ces acclamations et do ces couronnes , il s'écria : Vous coulez donc me faire mourir de gloire ! La religion seule étoit en deuil pendant tous ces triomphes. Son Dieu snt ^a mon. la venger. L'impie qui avoit eu peur de mourir de gloire 5 devoit mourir de rage et de désespoir , plus encore que de vieillesse. Au milieu de ces triomphes , une violente hémorragie fit craindre pour ses jours. D'Alembert , Diderot , Marmonlel accoururent pour soutenir sa constance dans ses derniers momens ; ils ne furent témoins que de son ignominie et de la leur.
Que l'historien ne craigne pas ici d'exagérer. Quelque tableau qu'il trace des fureurs , des remords, des reproches, des cris , des blasphèmes, qui pendant une longue agonie se succèdent sur le lit de l'impie mourant ; qu'il ne craigne pas d'être démenti par les compagnons même de son impiété. Leur silence forcé n'équivaut pas aux nombreux témoignages et aux monumens que l'histoire peut citer sur cette mort , la plus efï'royable de toutes celles dont jamais impie se soit senti frappé. Ou plutôt , ce silence même de la part de ces hommes si intéressés à démentir tous nos témoignages , en sera la confirmation authentique. Pas un seul des sophistes n'a encore osé parler du chef de leur conspiration , comme montrant la moindre fermeté , comme ayant joui d'un seul instant de trauquillité s pendant Fintervalle de plus de
DE l'Impiété. Chap, XVIII. 1579 trois mois qui s'écoulèrent depuis son couronnement au théâtre français jusqu'à sa mort. Ce silence seul dit combien cette mort les humilioit.
Ce fut au retour du théâtre , et dans les travaux qu'il reprenoit pour mériter de nouveaux applaudissemens 5 que Voltaire se sentit averti que la longue carrière de son impiété alloit se terminer.
Malgré tous les impies accourus pour le fortifier dans les premiers jours de ses douleurs , il sembla d'abord vouloir se rendre au Dieu qui le frappoit- 11 appela les prêtres de ce Christ , de ce même prétendu infâme qu'il avoit si souvent juré d'ecraser. Ses dangers augmentant , il écrivit à l'abbe Gaultier le billet suivant : c* Vous m'aviez promis , » Monsieur, de venir pour m'entendre ; je vous » prie de vouloir bien vous donner la peine de y> venir le plutôt que vous pourrez. Signé Vol^ » taire. A Paris , le 2Q février 1778. »
Peu de jours après il écrivit encore , en présence du même ecclésiastique , de M. l'abbé Mignot, et en présence du marquis de Villevielle , la déclaration suivante , copiée sur le procèsverbal déposé chez M. Momet , notaire à Paris. :
« Je soussigné déclare qu'étant attaqué depuis » quatre jours d'un vomissement de sang , à l'âge » de quatre-vingt-quatre ans , et n'ayant pu mè » traîner a l'Eglise , M. le curé de Saint-Sulpicè y> ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres » celle de m'envoyer M. Gaultier , prêtre; je me » suis confessé à hii; et que si Dieu dispose de moi, » je meurs dans la sainte F.gJise catholique 011 je » suis né, espérant de la miséricorde divine, 5> qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes ; » si j'avois jamais scandalisé l'Eglise , j'en de- » mande pardon à Dieu et î\ elle, 2. ihars 1 778. » Sif^né Voltaire^ en présence de M. l'abbé
28ô Conspiration des Sophistes
» MIgnot mon neveu , et de M. le marquis de
» Yilievielle mon ami. »
Ces deux témoins ayant signé la même déclaration 5 Voltaire ajouta ces paroles copiées sur le même procès-verbal:
c< M. l'abbé Gaultier , mon confesseur, m'ayant » averti qu'on disoit dans un certain monde que je » protesterois contre tout ce que je ferois à la » mort j je déclare que je n'ai jamais tenu ce pro- » pos ; et que c'est une ancienne plaisanterie attri- » buée dès long-temps très-faussement a plusieurs » savans plus éclairés que moi. »
Etoit-ce encore un jeu de son antique hypocrisie que cette déclaration ? C'est» malheureusement ce que nous ne pouvons que trop soupçonner, d'après ce que nous avons vu de ses commimions et de ses autres actes extérieurs de religion expliqués par lui-même. Quoi qu'il en soit , c'étoit au moins un hommage public rendu à cette même religion, dans laquelle il dcclaroit vouloir mourir , et contre laquelle il avoit si constamment conspiré pendant sa vie.
Le marquis de Yilievielle , réduit à signer la rétractation de son maître , étoit ce même adepte conjuré à qui Voltaire écrivoit onze ans auparavant 5 pour l'exhorter à cacher sa marche aux ennemis dans ses eîibrts pour écraser l'infâme. {Lett. du 27 ai>ril i 767. )
Voltaire avoit permis que sa déclaration fut portée au curé de St.-Siilpice et à l'archevêque de Paris , pour savoir si elle seroit suffisante ; au moment où M. Gaultier apportoit la réponse , il lui fut impossible d'approcher du malade ; les conjurés avoient redoublé leurs efforts pour empêcher leur chef de consommer sa rétractation , et ils y réussirent. Toutes les portes se trouvèrenî fermées au prêtre que Voltaire avoit fait appeler. Les dé-
DE L'Impiété. Chap. XVIÎI. 281 mons désormais eurent seuls un accès libre auprès de lui , et bientôt commencèrent ces scènes de fureur et de^rage qui se succédèrent jusqu'à ses derniers jours. Alors d'Alembert , Diderot et vingt autres- conjurés qui assiégeoient son antichambre 5 ne rapprochèrent plus que pour être témoins de leur humiliation dans celle de leur maître , souvent même pour se voir repoussés par ses malédictions et ses reproches.
« Pietirez-vous , leur disoit-il alors , c'est vous » qui êtes cause de l'état où je suis. Retirez-vous. » Je pouvois me passer de tous vous autres ; c'est » vous qui ne pouviez pas vous passer de moi ; » et quelle malheureuse gloire m'avez- vous donc
» Vîllll ? »
Ces malédictions données à ses adeptes étoient suivies du cruel souvenir de sa conjuration. Alors ils l'entendoient eux-mêmes , au milieu de ses troubles et de ses frayeurs , appeler, invoquer et blasphémer alternativement ce Dieu , l'ancien objet de ses complots et de sa haine. Avec les accens prolongés du remords , tantôt il s'écrioit : Jésus-Christ ! Jésus Christ /Tantôt il se plaignoit de se voir abandonné et de Dieu et des hommes. La main qui avoit jadis tracé la sentence d un roi impie au milieu de ses fêtes , sembloit avoir écrit sous les yeux de Voltaire mourant, cette antique formule de ses blasphèmes : Ecrase donc Vinf âme* Il clierchoit vainement à chasser cet allreux souvenir, c'étoit le temps de se voir écrasé lui-même sous la main de l'infâme qui alloit le juger. Ses médecins, M. Tronchin sur-tout , arri voient pour le calmer; ils en sortoient pour confesser qu'ils avoient vu la plus terrible image de l'impie mourant. L'orgueil des conjurés voulut en vain siq)primer ces aveux; M. Tronchin contiujioit à diro que les fureurs d'Orcsle ne donnent qu'une idée
s82 Conspiration des Sophistes
bien foihle de celles de Voltaire. Le maréchal dé Piichelieu , témoin de ce spectacle , s'enfiiyoit en disant : En vérité, cela est trop fort , on ne peut y tenir. ( Voyez Circonstances de la me et de la mort de Voltaire , et Lettres Hehiennes. )
Ainsi mourut, le 3o mai i 7 7^8 , consumé par ses propres fureurs , plus encore qu'afïbibli par le poids des années , le conspirateur le plus acharné qui se fût élevé depuis les apôtres contre tous les autels du Christianisme. Ses persécutions plus longues 5 plus perfides que celles des Néron et des Dioclétien, n'avoient fait encore que des apostats ; mais il en avoit fait à lui seul plus que tous les anciens persécuteurs n'avoient fait de martyrs. D'Alem- Les conjurés perdirent tout avec Voltaire du siiccèlie ^^^^ ^^^ talens ; mais ses armes leur restoient dans Cl meurt, ses volumineuses impiétés. Les ruses et les artifices de d'Alembert faisoient d'ailleurs plus que suppléer le génie du fondateur de la secte. Les honneurs de premier chef lui furent déférés. Le comité secret Parisien pour l'éducation et les conventicules des campagnes, la correspondance avec les magisters villageois, lui dévoient leur origine ; pour la propagation de l'impiété il continua à diriger l'académie secrète , jusqu'à ce qu'il fallût aller comparoitre aussi lui-même devant le même Dieu que Voltaire. Il mourut à Paris cinq ans après Voltaire, c'est-à-dire en novembre 1783. Crainte que le remords ne vint aussi dans ses derniers momens donner à ses adeptes le spectacle humiliant de ses rétractations , Condorcet se chargea de le rendre inaccessible , sinori au repentir, du moins à tout homme qui auroit pu se prévaloir de son hommage à la religion.
Quand M. le curé de St.-Germain se présenta en qualité de pasteur, Condorcet courut à la porte, refusa de le laisser pénétrer dans la chambre du
DE L'Impiété. Chap. XVllI. i83 malade. C'étoit le démon même qui veilloit sur ^a proie. A peine fut-elle dévorée que l'orgueil de Condorcet trahit son secret. D'Alembert avoit réellement senti tous les remords qui dévoient lô tourmenter autant que Voltaire , il étoit même prêt à se rendre , à recourir au seul moyen de salut qui lui resloit en appelant les ministres de Jésus-Christ ; Condorcet eut la férocité de combattre ce dernier repentir du mourant. 11 se glorifia d'avoir su forcer d'Alembert à expirer dans l'impénitence. Toute l'histoire de cet aÛreux combat entre d'Alembcrt qui veut céder à ses remords , et Condorcet qui le presse de mourir en impie malgré tous ses remords , est comprise dans ces mots que Condorcet laisse échapper sur sou afï'reux triomphe. En annonçant la mort de d'Alembcrt 5 en rapportant ses circonstances , il ne craignit pas de s'applaudir lui-même et d'ajouter : Si je ne métois pas trouvé 1à^ ilfaisoit le plongeon. ( Dict. hist. art. d'Alembert. ) (a)
Excepté Frédéric qui avoit enfin réussi ou qui disoit au moins avoir réussi à se bien convaincra que la mort ne seroit pour lui qu'un sommeil éternel , ( Voy, suprà ) il étoit dit que le jour où
(jo) Il est vrai que Condorcet , fâché d'avoir révélé sans s'en apercevoir le secret fies remords de son confrère , essaya d'en détruire l'effet -, il est vrai qu'interrogé une autre fois sur les circonstances de cette mort de d'Alembert , il re'pjnditdans son jargon philosophique: Il n'est pas mort en lâche ; il est vrai enfin que dans sa première lettre au roi de Prusse , 11 novenib. 1^85 , il repre'sente d'Ah inhert mourant avec un courage tranquille , avec autant de force et de présence d'esprit qu'il çn eût jamais eu; mais il n'étoit plus temps de tromper Jà-dessus Frédéric même, h qui l'adepte Griuim avoit déjl^ écrit , que la maladie avoit nffoibU dans ses derniers temps r esprit de d Alembert. ( Voy. Ictt. du roi de Prusse h Grimm , 11 uovcmb. 17B3. )
2^4 Conspiration de5 Sophistes
les premiers chefs de la conjuration contre le Christ se verroient appelés à paroître devant lui , seroit aussi le jour où leur mépris de rinjâme feroit place à la terreur de ses jiigemens. Mort de Diderot lui-même , ce héros des athées , ce Didcro'. conjuré qui depuis si long-temps portoit le courage contre Dieu et son Christ jusques à la folie, Diderot fut de tous le plus près d'une véritable expiation de ses blasphèmes et de la longue guerre qu'il avoit faite à Jésus-Christ. C'est encore ici un de ces mystères d'iniquité qu'il faut tirer des profondes ténèbres où les conjurés antichrétiens se plaisent à les ensevelir.
L'impératrice de Russie , en achetant la bibliothèque de Diderot , lui en avoit laissé l'usage pendant sa vie. Les générosités de la même impératrice l'avoient mis en état d'avoir auprès de lui , en qualité de bibliothécaire , un jeune homme bien éloigné départager l'impiété de ses opinions. Ce jeune homme étoit cher à Diderot ; il avoit sur-tout mérité son attachement par les services assidus qu'il lui rendoit dans sa dernière maladie. C'étoit lui qui pansoit ordinairement les plaies de ses jambes. Eiï'rayé des symptômes qu'il aperçut, le jeune homme courut en avertir un digne ecclésiastique, M. l'abbé Lemoine, résidant alors à la maison appelée des Missions étrangères , rue du Bac 5 faubourg St.-Germain. Sur les avis de cet ecclésiastique , le jeune homme passe une demiheure dans l'église , priant Dieu instamment de lui inspirer ce qu'il doit dire , ce qu'il doit faire pour le salut d'un homme dont il déteste les principes irréligieux , mais qu'il ne peut s'empêcher de regarder comme son bienfaiteur. Cette prière fuite 5 il revient chez Diderot ; et le même jour , à l'instant où il panse ses plaies , voici le langage qu'il tient : «M. Diderot , vous me voyez aujour-
DE l'Impiété. Chap, XFIII. 285 » d'hui plus ému qae jamais sur votre sort , n'en » soyez pas surpris ; je sais tout ce que je vous >> dois ; c'est par vos bienfaits que je subsiste ; f> vous daignez m'honorer d'une confiance à la » laquelle je n'avois pas lieu de m'attendre ; il » m'est dur d'être ingrat , et je m'accuserois de » l'être 5 si je vous laissois ignorer le danger que » l'état de vos plaies m'annonce. M. Diderot , » vous avez des dispositions à faire , vous avex yt sur- tout des précautions à prendre pour le » monde où vous allez entrer. Je ne suis qu'ua » jeune homme , je le sais ; mais êtes-vous bien » sur que votre philosophie ne vous laisse pas » une ame à sauver ? Je n'en doute pas 5 moi ; et » il m'est impossible de penser au sort qui attend » mon bienfaiteur et de ne pas l'avertir d'éviter » un malheur éternel. Yoyez , Monsieur , il en est » temps encore. Pardonnez un avis que je dois à la » reconnoissance et à toute votre amitié pour moi. »
Diderot écoutoit ce langage avec attendrissement , il laissa même échapper quelques larmes ; il remercia ensuite son jeune bibliothécaire de sa franchise , de l'intérêt qu'il prenoit à son sort. Il lui promit de bien peser ce qu'il venoit d'entendre, et de délibérer sur le parti qu'il avoit à prendre dans une situation dont après tout il reconnoissoit l'importance.
Le jeune homme attendoit avec impatience Teffet de ses délibérations ; le premier résultat fut conforme à ses désirs. 11 courut avertir M. Lemoine , que Diderot demandoit à voir un prêtre pour se mettre en état de paroître devant Dieu, M. Lemoine indique M. de Tersac, curé deSaint- Sulpice. Diderot vit en ellet M. de Tersac , il le vit plusieurs fois ; il se préparoit à rédiger une rétractation publique de ses erreurs ; malheureusemerït les adeptes surveilloient leur ancien cory-
^86 Conspiration des Soî>iîistës
phée. L'entrée d'un prêtre chez Diderot le* effraya ; ils crurent toute la secte déshonorée , si im chef de cette importance leur échappoit. Ils coururent chez lui , ils lui représentèrent qu'on le trompoit ; qu'il n'étoit pas aussi malade qu'on le lui avoit dit , et qu'il n'avoit besoin que de prendre Tair de la campagne pour rétablir sa santé. Diderot résista quelque temps à ces impressions , à tout ce que l'on ajoutoit pour le rappeler à sou philosophisme. Mais enfm iè> se laissa persuader d'essayer au moins l'air de la campagne. On eut soin de tenir son départ Irès-secret. Les malheureux qui rentranièrent savoient bien qu'il n'avoit pas long-temps à vivre. Les sophistes qui étoient dans la confidence faisoient semblant de le croire encore chez lui ; tout Paris le croyoit en effet , sur les nouvelles que l'on faisoit courir de son état. Ceux qui l'avoient suivi à la campagne le gardèrent étroitement , ne le quittèrent pas qu'ils ne l'eussent vu mort. Il expira entre leurs mains le .2 juillet 1784» Alors même, continuant à tromper le public , les adeptes geôliers ramenèrent secrètement son cadavre à Paris , firent courir le bruit que la mort l'avoit surpris à table , et allèrent par-tout publiant que leur plus fameux athée étoit mort tranquillemeut et sans remords dans tout son athéisme. Le public le crut encore ; et ce jeu de la scélératesse poursuivant jusques aux portes de l'enfer sa malheureuse proie y y poussant Diderot malgré lui , servit à fortifier l'impiété de ceux que l'exemple de son repentir auroit pu ramener à la vérité.
Ainsi 5 dans cette conspiration , depuis son orl^ gine jusqu'à la mort de ses grands chefs, tout fut le jeu de la ruse , de l'artifice , de la séduction , des moyens ténébreux , mensongers , et les plus revoltans dans l'art affreux de séduire les peuples,.
DE l'Impiété. Chap. XV III. 287 C'étoit sur cet art seul que Voltaire , d'Alembeit et Diderot avoient fondé leur espoir d'entraîner l'univers dans l'apostasie générale ; le Dieu qui se vengeoit sur eux - mêmes de leurs comploXs , permit que leurs disciples tournassent contr'eux les mêmes ruses. Dans cet instant oii il n'est plus de gloire pour les chefs de parti , où la fumée des réputations acquises par le mensonge s'évanouit, il laissa les disciples séduits dominer leurs maîtres séducteurs. Dans cet instant oi\ toute la raison leur crioit d'user eux-mêmes , pour revenir au Christ , de la liberté qu'ils avoient préchée contre le Christ , ils sacrifièrent jusques à leurs remords au servile respect pour leur école. Ils frémissoient du mal qu'ils avoient fait par leur courage contre Dieu ; ils auroient tout donné pour le courage de revenir à lui ; il n'eurent que la peur et la foiblesse de l'esclave. Domptés par leurs adeptes , ils moururent dans une impiété que leur cœur maudissoit , et garottés des chaînes qu'ils avoient forgées eux-mêmes.
Le jour qu'ils descendirent au tombeau , la conjuration contre l'autel , la haine qu'ils avoient jurée au Christ n'étoit plus le seul héritage qu'ils kiissoient à leur école. Voltaire s'étoit fait le père clés sophistes impies ; il n'avoit pas encore quitté la terre qu'il se trouvoit déjà le père des sophistes rebelles. Il avoit dit à ses premiers adeptes : Ecrasons les autels , et qu'il ne reste pas au Dieu des chrétiens un seul temple , un seul adorateur ; son école ne tar li pas à dire : Ecrasons tous les sceptres , et qu'il ne reste pas aux Rois de la terre «n seul sujet ou un seul trône. De leurs succès communs devoit bientôt naître cette doublé révolution , qui de la même hache alloit abattre en France les autels de la religion , la têle des Pontifes 5 le trône du monarque , la tête de Louis XVI ,
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et menacer du même sort tous les aiUels de la lerre et loiis les rois. J'ai dit et les complots et les moyens des sophistes de l'impiété ; avant que d'en venir à la conspiration des sophistes de la rébellion , qu'il me soit permis de réfléchir sur l'étrange illusion que leur philosophisme avoit faite aux nations , et qui lit elle-même la plus grande partie des succès de la secte et de ses complots.