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CHAPITRE PREMIER

Tout s'oublie. — Les rats de l'Opéra. — Première du Rendez-Vous de François Coppée. — La comédie dans le monde. — Trop d'expression cuit. — Amour de poète et de comédienne. — La littérature ne perd jamais ses droits.

Après cette triple épreuve de la guerre, du siège, de la Commune, Paris se reprenait timidement à la vie ; mais une sorte d'accablement pesait encore sur la grande ville, semblable à cette lassitude désolée qui demeure longtemps dans l'âme des veuves. De telles catastrophes laissent après soi un ébranlement qui en prolonge l'écho dans tous les cœurs. La cité meurtrie sortait avec

(1) Le premier volume des Mémoires de Mario Colombier. a pour titre : Fin d'Empire.

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peine de ses voiles de deuil, et les fumées de la guerre civile, récemment éteinte, laissaient voir des maisons éventrées, des murs percés de meurtrières, toutes les plaies de l'émeute, encore béantes. Les beaux arbres de l'avenue du Bois, déracinés, gisaient sur la chaussée, couchés en travers, et l'on se demandait quelle invasion de barbares s'était épandue dévastatrice à travers les merveilles de notre civilisation. C'était bien une barbarie officielle. Le gouvernement delà Défense nationale et celui de la Commune avaient rivalisé pour cette œuvre de vandalisme : leurs représentants éphémères avaient voulu prouver leur utilité par l'extravagance des mesures qu'ils édictaient sous un prétexte de préservation. Ils avaient promené leurs faulx à tort et à travers, ne discutant pas avec les fantaisies burlesques de leurs cerveaux, et saccageant sans un scrupule Paris et. la France, comme un domaine personnel qu'il leur aurait plu de ravager.

Comme en un pèlerinage de désolation, on remontait l'avenue du Bois, on refaisait ce fameux tour des lacs, le Persil, comme on

l'appelait encore il y avait si peu de temps! C'est là que défilaient naguère les voitures sur quatre rangs : on admirait les chevaux qui steppaient et encensaient, les voitures de haut style, fleuries de toilettes exquises. Alors, une femme qui voulait se lancer n'avait qu'à venir pendant quelques semaines aux Lacs avec une robe à sensation et un attelage fringant ; on se demandait le nom de l'apparition nouvelle, une légende vite circulait, et le succès ne se faisait pas attendre, si la femme en valait la peine. Toutes les habituées se connaissaient : grandes et petites dames, artistes, étoiles galantes. Les cavaliers paradaient, regardant le défilé. C'eût été un événement de ne pas voir la Victoria de madame X..., ou lephaéton deMr Z..., où le huit-ressorts de madame ***. Pour rien au monde, une femme à la mode n'aurait manqué son tour de Bois. D'ailleurs le flirt, autant que l'élégance, y trouvait son compte, et de mystérieux coups d'œil s'échangeaient entre les belles dames renversées sur leurs coussins et les gentlemen bien campés sur leur selle. Et le décor de cette allée célèbre

aux beaux ombrages contribuait à l'enchantement de pareilles scènes.

Maintenant on circulait à peine, à cause des arbres arrachés qui jonchaient le chemin. Il semblait que tout le passé fût mort, comme ces troncs magnifiques qui traînaient sur le sol leurs branchages éplorés. Plus rien ne renaîtrait de tant de luxe, de plaisir et d'insouciance. On se sentait las infiniment. Le grand ressort était cassé qui avait fait mouvoir tous ces pantins. On restait chez soi, et les femmes en robes sombres étaient endeuillées, comme pour la mort de la Patrie.

Peu à peu cependant des visages connus réapparaissaient.

( )n se retrouvait encore ensemble, ceux qui avaient fait leur devoir patriotique, et ceux qui l'avaient déserté soit en Belgique, soit en Angleterre. Tout d'abord on s'était bien promis de tenir ceux-là en quarantaine. Ah bah ! trois mois après, tout était oublié. Timidement ils avaient fait leur rentrée, se faufilant avec circonspection et tâtant le terrain à chaque pas : ils tendirent d'abord deux doigts, puis; comme on les avait pris, la main large-

ment ouverte. Encouragés, ils racontèrent des histoires qui prouvèrent que leur patriotisme n'avait pas abdiqué en exil ; ceux qui avaient été en Angleterre avaient suivi, à les entendre, les armées de l'Est, et rapportaient des nouvelles de Bourbaki avec le récit d'engagements auxquels ils avaient assisté. Paris ne comptait plus que des héros et des patriotes.

C'était à peine si les théâtres entre-bâillaient leurs portes. L'Opéra se trouvait sans directeur. M. Emile Perrin, ne voulant pas assumer la responsabilité d'une direction qu'il jugeait onéreuse, abandonnait le navire, que les pauvres petits rats ne pouvaient pas quitter, malgré le proverbe.

Après un si long chômage, ils se voyaient dans la détresse. Combien intéressant ce petit monde ! et pour quelques-unes qui guettent le vieux monsieur, combien de ces fillettes, des enfants presque, sont les soutiens de nombreuses familles trop largement bénies par le Ciel !

La sœur de Marie était élève de madame Dominique, professeur au Conservatoire.

Marie assistait donc aux classes de danser s'intéressant au sort de ces fillettes. Pendant le siège, les pauvres petites, pour entretenir l'élasticité de leurs membres, — car il fallait malgré tout rester en forme, — ■ venaient tous les jours à la classe faire leurs exercices r toutes bleuies de froid. Souvent, quand elles devaient lever la j ambe à la barre, elles avaient le ventre vide ! Pauvres petites cigales obligées de danser tout l'hiver, à jeun! Aussi, combien de bronchites et de pleurésies !

Parmi elles se trouvait la charmante Bozacchi, dont les débuts dans Coppélia avaient été si éclatants. Contrairement à la règle de cette carrière, où l'on sort du rang si difficilement et presque toujours à l'ancienneté, sans qu'il y ait de surprise pour les abonnés dont le suffrage décide du succès, elle avait pu éviter la corvée des figurations. Madame Dominique, ce professeur si épris de son art et si enthousiaste du métier, avait été intéressée par le courage de son élève et par ses qualités exceptionnelles ; elle obtint de l'administration que Bozacchi ne passerait point par le corps de ballet.

Ses débuts furent une surprise pleine d'enthousiasme; mais, après l'enivrement d'un tel succès, vint la guerre, le siège ! Ses appointements furent suspendus. Marie l'avait vue à la classe toute triste, toute désolée.

Le soir de ce jour, Charles Bocher, aujourd'hui le plus vieil abonné de l'Opéra, dînait chez Marie. Elle lui fît part de la pénible impression qu'elle avait emportée de la classe de danse ; Bocher lui dit combien la pauvre petite étoile était misérable, et le dénuement où elle se trouvait. Marie s'attendrit d'autant plus à ce récit, que sa sœur, qui se trouvait au loin, était une camarade de Bozacchi ; en secourant celle-ci elle porterait bonheur à l'absente. Elle alla donc passage Saulnier, où demeurait la danseuse: Bozacchi occupait là un logement sombre dans une maison triste. Marie s'offrit à lui prêter ce dont elle aurait besoin, en souvenir de sa petite camarade. La danseuse, très touchée, refusa ; l'ambassade d'Italie, ayant appris sa détresse, lui était déjà venue en aide. Hélas ! deux jours après, la pauvre enfant mourait de la petite vérole noire, disait-on. Le mal

avait été foudroyant dans cette nature anémiée par les privations.

Marie était donc très au courant de ce qui se passait dans ce petit monde, où le désarroi était complet. On avait subi le siège, la Commune, et, pour comble, c'était maintenant la défection de M. Perrin. « Que deviendrons-nous? Allons-nous mourir de faim? » se demandaient toutes ces fillettes. Pour parer au plus pressé Marie, commença une quête chez les abonnés de l'Opéra, assistée de son amie, mademoiselle Beaugrand, la charmante première danseuse, qui avait eu la chance presque unique d'enlever tous ses grades à la pointe de son petit pied, et, brûlant les étapes, de conquérir son bâton de maréchal, c'est-à-dire le titre de première. Toutes deux munies de la liste sur laquelle M. Perrin s'était inscrit en tête, firent leur tournée charitable. A tout seigneur, tout honneur ! Elles frappèrent d'abord à la porte des Ptothschild ; les barons Alphonse et Gustave s'inscrivirent chacun pour vingt-cinq louis. Pillet-Will, Marcouard- André, de Ma-

chy, suivirent. Raymond Sellières donna vingt francs. Sa réputation de prodigue ne lui coûtait vraiment pas cher. Après tout, il n'était peut-être économe que dans ses charités. La maison Heine, comme toujours, figura au premier rang de la bienfaisance. En cette occasion, les abonnés firent généreusement leur devoir.

Le F iga.ro , dans son numéro du 30 j uin 1 87 1 , annonçait ainsi l'œuvre entreprise par Marie, en lui souhaitant le succès.

« Mesdames Beaugrand et Marie Colombier ont eu la charitable idée de faire une souscription en faveur desrpauvres petites du corps de ballet de l'Opéra, dont quelques-unes ont été si cruellement éprouvées. Nous ne doutons pas que les abonnés et le public ordinaire de l'Opéra ne répondent à l'appel de ces deux dames. »

La collecte produisit plusieurs milliers de francs dont la répartition fut faite par l'administration de l'Opéra, ce qui permit d'adoucir un peu les tristesses de l'heure présente et de faire renaître l'espérance dans tous ces petits cœurs.

Enfin l'Opéra entr'ouvrit ses portes. Le théâtre était administré presque en société, avec un directeur irresponsable. M. Halanzier avait bien voulu accepter la tâche de réorganiser la troupe, pendant que M. Perrin acceptait la présidence de la Republique de la rue de Richelieu. Le caractère autoritaire de celui-ci devait s'accommoder assez mal de la dépendance où il se trouvait à l'égard des sociétaires ; mais du moins, à la Comédie Française, il n'y avait aucuns risques matériels à courir. Tous les théâtres subventionnés imitèrent l'Opéra et peu à peu on vit réapparaître les exilés volontaires, tous les francs-fileurs enhardis par l'indulgence du inonde : les loges se garnirent de visages connus. L'élément étranger manquait encore cependant.

Il n'avait pas confiance, sentant la France désemparée, trop mal en train pour festoyer. Lr cosmopolitisme prenait une autre direction : on se rattrapait à Monte-Carlo.

Le gouvernement prussien qui avait assez récolté avait soif de considération : les jeux avaient été interdits à Bade et à Hombourg.

Les désœuvrés, les je-m'en-foutistes, se

rejetaient sur la principauté que Blanc, l'ancien directeur de Hombourg, était en train de transformer. Des concessions de terrains avaient été données à des gens en vue. Villemessant, entre autres, fit bâtir la superbe villa habitée, depuis sa mort, par Edmond Dolfus. L'aimable financier vient tous les hivers s'y reposer des émotions de la corbeille, des succès de la hausse et de la baisse.

L'Odéon rouvrait, les engagements suivaient leur cours, maintenus parle directeur Duquesnel, un lettré qui faisait jouer Ponsard, George Sand, Bouilhet, Alexandre Dumas, après avoir révélé François Coppée, Porto-Riche, Glatigny. Envers et contre tous il imposa Sarah Bernhardt, surtout à son associé de Chilly.

Le 8 octobre 1871, l'Odéon faisait sa réouverture avec le Jeu de VAmour-et du Hasard et les Femmes savantes. « La distribution, disait le Figaro, nous promet une soirée très intéressante. Pierre Berton doit jouer, pour la première fois, le rôle de Clitandre, Porel celui de Trissotin ; Georges Richard,

l'auteur des Enfants, la pièce en répétitions au Théâtre-Français, débutera par le rôle de Vadius. Du côté des dames, mademoiselle Marie Colombier jouera le rôle d'Armande, mademoiselle Emilie Broisat celui d'Henriette. »

Les salons se rouvraient aussi, sous prétexte de charité. Les femmes de France, prélevant sur leurs toilettes et leurs bijoux la dîme du patriotisme, avaient voulu payer leur part des milliards destinés à la libération du territoire, et cette générosité spontanée avait inspiré à François Coppée les Bijoux de la Délivrance, écrits pour Marie Colombier. La première audition en fut donnée chez le marquis d'Osmond. C'était sa sœur, la duchesse de Maillé, qui faisait avec lui les honneurs de ses salons. Cela intimidait bien un peu Marie : elle n'avait encore fréquenté que chez les artistes, et se demandait avec quelque inquiétude l'attitude qu'elle prendrait avec les femmes du monde. Car pour les hommes, quelle que fût leur valeur, ce n'était pas la même chose.

Mais elle fut vite rassurée. Aussitôt que le

domestique eut l'ail retentir son nom, elle voulut rejoindre le marquis, retiré à l'écart avec quelques convives : il lui fallait, pour cela, traverser un immense salon qui servait de salle de danse. Elle avançait sur le parquet brillant et glissant ; tout à coup une exclamation joyeuse se fit entendre : « Oh, Marie !» Et, d'une glissade comme les patineurs sur la glace, un homme s'élança, étendant les bras en équilibre. Il arriva jusqu'à elle, lui prit les deux mains, et, dans une nouvelle glissade, l'entraîna auprès du maître de la maison.

C'était Charles de Fitz-James, bien connu pour son esprit excentrique et indépendant. A^ l'entrée de Marie, il lui avait donné le « la » : désormais, elle se sentait tout à fait à l'aise. On la présenta à la duchesse, vraie grande dame de naissance et d'esprit, à qui l'on aurait pu appliquer ces vers de Coppée dans le Passant :

Il faut être une grande dame

Pour traiter dignement chez soi, comme les siens, Les poètes errants et les musiciens.

Sur la présentation de son frère, elle accueillit Marie de la plus gracieuse façon.

Rien de curieux comme cette réception du marquis dans le charmant hôtel de l'avenue Maillot, où grandes dames et artistes se rencontraient dans un laisser-aller plein de cordialité, un abandon de tout préjugé et de toute convention. Il y avait là Laure Fonta, Lina Bell, Marie Cabel, égrenant ses trilles encore merveilleux; Alexandre Dumas, de Costé, Halanzier, le marquis de Paris, le comte de Louvencourt, le marquis de Panisse-Passis, Charles de Fitz -James ; la charmante cantatrice Heilbronner, la créatrice de Manon; Élise Damain, le charme, la gaîté, le rire, avec un visage d'espièglerie et de malice encadré de cheveux d'or; elle faisait applaudir son répertoire aux sous-entendus grivois, qui chatouillait la pudeur de l'assemblée sans la faire crier. Bien qu'il fût manchot, le marquis trouvait moyen d'être au piano un virtuose dont la dextérité prestigieuse éblouissait ses invités, de même que, de sa main unique, il savait conduire ses quatre trotteurs au Bois. On y voyait

encore, parmi les habitués, Marie Loyd, Reichenberg, A. Gérard ; mesdames Bartet, Rosita Mauri, l'adorable danseuse ; la Krauss, Jouassain, la jeune duègne du Théâtre-Français'; Jane Essler, les comtesses de Beaumont, Lepic, la générale [de Bernis, marquise d'Aoust, mesdemoiselles Mauduit, E. Parent, E. Sanz, Marguerite Ugalde, Jane Granier ; tous les Rothschild; Xavier Aubryet, Claudin., Arcos père et fils, Santiago, Anisson du Perron l'aimable député de la Seine-Inférieure ; les'trois Abeille, dont deux devaient mourir si tragiquement ; Béchard; E. Blavet et Salvayre, les deux collaborateurs à qui Heilbronner'devait un de ses plus grands succès; Adrien Marx et P. Gilles, du Figaro; René de Boisdeffre ; le comte de ^Borcla et son frère le brillant sportsman ; le comte de Bourgoing, le marquis de Villerlafait, Braya, Delahaye, Maurice de Beaufort, le comte de la Boutetière, Blin de Bourdon, le marquis de Broc, Bayvet, le prince d'Orange, général Cambriels, Campbell-Clark, marquis de Croset, Jourdain, Widor, le marquis de Gouy, Gall, Ernest Gervais ; les frères Hecht, les

mécènes de la peinture, familiers de l'atelier Manet; Heyrauld, Gaston Jollivet, comte de la Ferrière, Fernand Leroy, Quatrelles, Labiche, Meynard, marquis de Montebello, marquis de Nadaillac, comte de Gontaut-Biron, comte de Najac, Nisard, le nouvel ambassadeur près du Saint-Siège, Oppenheim, François Coppée, marquis de Panisse-Passis, prince Radzhvill, Baudouin, le marquis de Rougé, le comte de Saint-Germain, prince dé Sagan, Saintin, Diaz de Soria, Francis Thomé, Louis Véron, comte de Vallerand de la Fosse de la Cour des Comptes, Sarcey,les deux Coquelin, Camille Doucet, Delle-Sedie, Louis Enault, le comte de Féraudy, E. Cabrol, de Pêne, marquis de Modène, prince de Rohan, E. Tassin, etc., etc. L'hôtel était merveilleusement disposé pour les réceptions. Les salons étaient en enfilade, avec une vaste rotonde au centre. Le maître de la maison aimait à faire faire le tour du propriétaire. Marie fut ainsi initiée aux détails delamaison. Le marquis'la conduisit à la chambre à coucher : une vraie curiosité. Cette pièce était toute capitonnée de satin pour-

pre ; un grand lit de milieu se dressait sur une estrade avec deux grands ours blancs. Tout autour, reflétant partout votre image sur les murs, au plafond, de grandes glaces. Heilbroner trouvait que c'en était intimidant. Dans un recoin, un grand hamac. En bas, le fumoir, tendu de cuir de Cordoue avec un divan circulaire, et toute une fumerie compliquée, que les dames ne dédaignaient pas. Quelquesunes même, comme la générale de Bernis et la baronne de Poilly, laissaient de côté la cigarette et fumaient carrément le cigare. On se sentait là dans son monde : les artistes ne sont-ils pas de tous les mondes ?

Le marquis racontait les péripéties pleines d'imprévu d'un voyage qu'il venait d'accomplir de Vienne à Nice. Il avait fait construire une grande roulotte à la façon des forains : chambre à coucher, cabinet de toilette boudoir servant aussi de salle à manger. Suivait une autre roulotte avec cuisine, qui voiturait la domesticité. Au hasard de la fantaisie, on s'arrêtait, voyageant à petites journées, menant la vie des Bohémiens, mais d'une Bohême dorée. C'est la seule manière

vraiment amusante de courir le monde ; on est toujours chez soi, on évite les descentes dans les hôtels plus ou moins confortables, et surtout la mauvaise cuisine. Avoir un yacht pour aller en mer et sa roulotte sur les grandes routes, quel rêve! Voilà comment je comprends la vie ! Avec cinq cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris où l'on reçoit la cour et les artistes, c'est le paradis retrouvé, dit Marie. Je m'en contenterais.

— Ajoutez un bon intendant, répliqua Laboutetière ; je m'inscris sur vos tablettes.

Et de rire.

Au moment où Marie avait fait ses débuts à l'Odéon, dans le Passant, François Coppée n'était pas à Paris ; elle reçut ses félicitations par lettre. Le hasard les avait rapprochés sans provoquer d'intimité, puis la guerre était venue, et chacun s'était dispersé.

Mais l'Odéon rouvrait; on donnait la première du Bois; Glatigny, mourant, n'avait pu assister qu'à la répétition générale, soutenu par Théodore de Banville qui avait suivi les répétitions et voulait que son ami goûtât cette suprême joie d'auteur : entendre

applaudir ses vers, et voir les créations de ses rêves évoluer aux feux de la rampe dans l'atmosphère idéale de la scène. Après la première, Coppée, qui avait assisté au dernier triomphe de son frère en poésie, vint dans la loge de Marie. Un flirt s'établit. Un soir, prenant un crayon et un bout de papier, l'amoureux Zanetto griffonna ces vers :

Voici ma main, ma bien-aimée, Tu la prends dans ta main fermée.

Mon cher amour, voici mes yeux, Tes regards se fixent sur eux.

Mon doux trésor, voici ma bouche, Mais déjà ta lèvre la touche.

Voici mon coeur, il t'appartient, Ne me refuse pas le tien .

François.

A partir de ce soir-là, l'intimité s'établit entre le poète et la comédienne. Après le spectacle, bras dessus, bras dessous, ils s'en revenaient en flânant rue Auber, où demeurait Marie. En arrivant, on avait faim et on faisait la dînette. Cet amour-là était quelque chose de gai, de printanier, trop amusant pour n'être pas éphémère, ce qu'on appelle si joliment

un déjeuner de soleil. Ce furent quelques mois d'insouciance et de gaîté que Marie n'avait pas encore connus. — Elle s'abandonnait au plaisir de vivre avec un compagnon plein de verve et de bonne humeur, pas du tout l'homme de ses élégies. Chaque matin, le courrier lui apportait des vers pleins de charme, qui l'enchantaient, la transportaient dans le rêve, et le soir, elle retrouvait un esprit gavroche, presque rabelaisien. Le contraste était piquant ; la fantaisie romanesque de la jeune femme et son besoin de gaieté étaient également satisfaits.

Le neveu de Girardin, Léonce Détroyat, vint demander à Marie de dire des vers chez lui ; il allait donner, dans quelques jours, une grande soirée. Elle demanda à Coppée de composer quelque chose pour elle. Après avoir vainement cherché, Coppée lui déclara qu'en dehors des vers qu'il lui adressait, il était absolument incapable de rien produire, absorbé par sa tendresse. Mais, dans

un moment de flânerie, il avait fait une piécette qu'il n'avait pas même relue ; il la lui donnait pour ce qu'elle valait, pas grand'chose. Si, après l'avoir lue, elle n'en voulait pas, elle n'avait qu'à la laisser, sans aucune gêne. Elle lut le poème qui s'appelait le Rendez-Vous, et en fut enchantée ; elle y trouvait, dans un genre opposé, plus complètement humain, un pendant à ce Passant si célèbre. Pierre Berton accepta d'être son partenaire et la première eut lieu chez le directeur de la Liberté. Oublié depuis au point que Barbey d'Aurevilly, un jour qu'on lui annonçait sa visite, demanda : « Qu'est-ce que me veut cet imparfait du subjonctif? » Octroyât était alors une puissance.

Tout ce qui marque dans le monde des arts, de la finance, de la diplomatie et même du faubourg Saint-Germain était réuni dans ses salons.

Cette soirée est restée pour Marie le souvenir le plus vivace de sa carrière artistique. Sur la demande du prince Orloff, elle eut l'honneur de le nommer à Alexandre Dumas ; l'ambassadeur de Russie ne s'était

jamais rencontré avec le célèbre écrivain. A la suite de cette représentation, on demanda le Rendez-Vous de tous les côtés pour les soirées, et notamment' chez Béhic, l'ancien ministre. Madame Béhic était malade et impotente. Adorant la poésie, elle pria Marie non seulement de venir jouer, mais encore de lui faire des lectures. Un soir, après le Rendez-Vous, elle lui demanda : « Connaissez-vous la comtesse Walewska ? — De nom. — Eh bien, je vais vous présenter. » La réputation de la comtesse était restée légendaire. Marie avait entendu louer sa suprême élégance, vanter la grâce exquise avec laquelle elle faisait les honneurs de la Présidence. Une grande curiosité lui vint de la voir, un vif désir de l'admirer, de parler à une femme qui était une des gloires mondaines de ce temps. Madame Béhic fît un signe : une personne de taille moyenne s'approcha ; c'était la comtesse. Quelle déception, mon Dieu! Un sourire stéréotypé, d'une amabilité officielle ; une élégance bourgeoise presque surannée ; rien qui répondît à une telle réputation et justifiât l'auréole dont on avait entouré

ce nom. M. de Laboutetière vint, de la part de la baronne de Poilly, demander à Marie de jouer chez elle le Rendez-Vous : une invitation à diner accompagnait la demande. Très flattée, Marie accepta l'une et l'autre. Elle avait été présentée à la baronne chez le marquis d'Osmond. Le dîner était de douze couverts. Les comtes et le duc de Fitz-James, le comte de Grandmaison, neveu delà baronne; son fils le vicomte de Brigode ; Dubost, le prince d'Henin, madame de Pourtalès, la princesse Souvaroff, la baronne de Colobria y assistaient. Ce fut, ce soir-là, une exquise débauche d'esprit, tout l'épanchement d'un libertinage de bonne compagnie qui donna à la jeune femme l'impression des petits soupers du Régent. Madame de Poilly était vraiment, par les élégances de sa beauté très épanouie et de sa conversation, une grande dame du dix-huitième siècle, et comptait parmi celles qui accusaient avec le plus de charme la ressemblance qu'on a remarquée entre les floraisons féminines du second Empire et celle qui enchanta le règne de Louis XV. Au moment où les gais propos s'échan-

geaient avec le plus de verve, on annonça les premiers invités de la soirée : le duc et la duchesse de Gramont. A la minute même et comme par le fatal coup de baguette d'une fée envieuse, toutes ces physionomies qu'ensoleillaient les vins de choix, les nourritures exquises et la verve éblouissante de certains convives, se transformèrent, se fermèrent pour ainsi dire. La baronne donna le signal, on passa dans les salons. Marie se réfugia dans le cabinet de toilette de madame de Poilly, tandis que Pierre Berton donnait des ordres et faisait disposer une petite scène dans un coin du salon.

Quand on eut fini d'applaudir le Rendez- Vous, on demanda à Marie les Bijoux de la Délivrance qu'on avait déjà entendus chez d'Osmond. Elle s'exécuta. Mais pendant qu'elle disait les malheurs de la Patrie, au lieu des larmes qu'elle s'attendait à voir couler, elle aperçut à sa grande stupéfaction des visages souriants ; bientôt ce furent des rires étouffés. Elle se demandait ce que cela voulait dire et ne comprenait rien à la gaîté qui accueillait ces vers tragiques. A la fin, très

vexée, se dérobant aux applaudissements et aux compliments qu'on cherchait à lui adresser, elle s'enfuit dans le cabinet de la baronne qui lui servait de loge. Là tout lui fut expliqué. Céline Montaland, son amie, était venue lavoir dans la journée. En causant, elle lui avait vanté une découverte qu'elle avait faite, un cosmétique extraordinaire, qui ombrait les yeux et leur donnait une expression intense en accentuant les cils. Céline en avait envoyé chercher chez elle et lui avait montré la manière de s'en servir. Pendant le dîner et pendant le .Rendez-Vous, tout avait bien été ; mais aaixBijoux de la Délivrance, Marie, prise àsapropre émotion, avait senti les pleurs humecter sa paupière, et avait fait fondre le cosmétique qui lui brûlait les yeux, comme si du savon y avait pénétré, et les larmes d'inonder son visage, ce qui était tout à fait de circonstance. En entrant dans le cabinet, Marie se vit dans la glace avec une figure de charbonnière : son « expression » avait déteint. ^En s'apercevant ainsi, elle éclata de rire, follement... Elle eût été tout à fait heureuse, répétant ii. 3

le jour, jouant le soir, car elle adorait son art; mais, hélas! il fallait vivre, et la cuisinière ne faisait pas de crédit. Il fallait faire « marcher la maison, » et les appointements étaient dérisoires en ce temps-là : à peine gagnait-on de quoi payer ses fiacres. N'y pouvant pas toujours suffire, elle ne trouva rien de mieux que de prendre une voiture au mois. On la vit arriver en fringant équipage à ses répétitions. Elle faisait des prodiges de diplomatie pour que son ami ne s'aperçût pas de ses ennuis. Elle-même s'efforçait de chasser toutes ses préoccupations pour sourire à l'heure présente, avec ce compagnon dont le charme intellectuel flattait son esprit, et qui conseillait ses études. Malheureusement, elle avait à son service une femme de chambre avide et rapace, qui avait servi chez Margot Bellanger du temps de l'Empereur, et ne pouvait admettre d'être privée des bénéfices auxquels elle croyait avoir droit chez une femme à la mode. Elle exagérait les réclamations, excitait les créanciers à des poursuites. Comme Marie n'avait mis de côté que des dettes, elle se. trouvait

aux abois, il lui fallait inventer mille supercheries pour ne pas avouer les complications qui encombraient son existence. Mais, hélas ! on ne vit pas de joie et de gaîté. Lorsqu'elle eut engagé son dernier bijou, et qu'elle ne put même plus faire de dettes, la femme de chambre y ayant mis bon ordre, il fallutbien rompre avec une situation insoutenable. Du jour au lendemain, cette maîtresse, qui avait montré tout l'abandon de la femme éprise, devint de glace. L'amant ne s'expliquait pas une telle transformation, et cette brusque rupture sans sujet apparent. Il ne revint plus rue Auber pendant des semaines. Marie ne le voyait guère qu'au foyer du théâtre ou dans les loges des camarades.

Tout s'apaise, se calme, et tout finit, hélas ! Mais la littérature ne perd jamais ses droits. Un jour, l'éditeur Lemerre vint demander à Marie, de la part du poète, les vers qu'il lui avait adressés au temps de leur bonheur; elle refusa, voulant conserver pour elle seule le plaisir de lire ces pages qu'elle avait inspirées et qui l'avaient ravie. Quel ne fut pas son étonnement, lors de l'apparition d'un

volume du poète, d'y retrouver presque toutes les pièces qui lui avaient été adressées ! L'amoureux en avait gardé copie.

Pas de toutes cependant. Il ne faudrait pas priver le public de quelques poèmes qui ne lui ont point été transmis, croyons-nous. On y retrouve, dans une note toute différente, d'ardeur sensuelle et de volupté, le charme et l'envolée du Passant: la rêverie sentimentale a fait place au poème enthousiaste de la chair. C'est, avant le cantique de la Bonne Souffrance, la chanson de la belle jeunesse. A ces poèmes est jointe une lettre dont la prose est aussi harmonieuse que des vers.

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