‹ Memoires. Pref (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · A MARIE · texte numérisé non relu

A MARIE

Oui, mes vers passeront de mode, Les papillons vivent un jour; Mais mon enthousiaste amour Prétend les hausser jusqu'à l'ode.

Avec la naïve fierté De Corneille envers la marquise.

Je veux de toi, maîtresse exquise, Parler à la postérité,

Et, comme si l'on devait lire

Dans bien longtemps mes humbles vers,

Confier à tout l'univers

Notre amour et notre délire.

Je dirai la sombre clarté

De tes yeux où c'est mon délice

De voir pétiller la malice

Et s'attendrir la volupté!

Je dirai la souple encolure Que j'étreins jusqu'à faire mal, Et l'enivrement aromal, Que dégage ta chevelure. •

Aucun de tes charmes, aucun, Mon orgueil ne voudra le taire, Et je livrerai le mystère De ton plus intime parfum.

Devant l'avenir que j'affronte Je dirai nos moindres frissons, L'ivresse dont nous rougissons Et le bonheur qui nous fait bonté ;

Et même l'extase où je sens, Après mes caresses hardies, Frémir tes lèvres refroidies, Sous mes baisers reconnaissants.

Et s'il me survit, ce poème Fait de ton âme et de ton corps, Peut-être un amoureux d'alors, Le lisant à celle qu'il aime,

Retrouvera par la langueur De ces vers écrits dans la fièvre, Ton baiser sur une autre lèvre, Ton amour dans un autre cœur.

Bellevue, samedi soir.

Oui, je souffre de savoir

Que ce soir Dans cette fête frivole, Au bras de tes beaux amis.

Si bien mis, Tu ris, oublieuse et folle.

Ce vilain monde où je sais

Tes succès, Il est méchant comme un singe, Mais ses rires élégants

Ont des gants, Un peu de grâce et du linge.

Et s'ils lisent dans tes yeux,

Ces messieurs, Que tu m'aimes, je sais comme, Avec quelques mots d'esprit

On flétrit Tout le bonheur d'un pauvre homme

Ils diront d'un air moqueur

Que ton cœur, Cité chez les inhumaines, S'est d'un poète râpé

Occupé Depuis bientôt six semaines.

Ils te railleront un peu,

Coin du feu, De nos charmantes vesprées, Où ton sourire du soir

Laisse voir Tes dents par l'àtre éclairées.

Soit, tu n'écouteras pas

Les appâts De ce monde où l'on s'amuse.

Tu les laisses aujourd'hui

Pour l'ennui D'être ma mie et ma muse.

Mais je ne suis pas bien gai,

Fatigué Par mes souffrances d'artiste.

Ainsi qu'hier tu me vois

Quelquefois L'esprit las et le cœur triste.

Si tout cela t'inspirait

Le regret De la vie où l'on t'appelle :

Si tu voulais ressaisir

Le plaisir D'être pour les autres belle?

Ce doute à peine permis,

J'en frémis Comme un arbre sous la brise ;

Car si tu viens, cœur léger,

A changer, C'est mon bonheur que tu brises!

Mais non, je t'aime et je crois ;

Mes effrois Sont injustes, ma Marie, Et prouvent que, seulement,

Ton amant T'aime avec idolâtrie.

Donc, lorsqu'ayant pris demain

Le chemin Qui mène vers ma mignonne, J'arriverai, soucieux,

Que ses yeux Aient le regard qui pardonne.

Par un geste tendre et prompt,

Que son front S'incline sur mon épaule Et que, dans son mouvement

Indolent Sa chevelure me frôle.

Alors je serai l'heureux

Amoureux, Et j'oublierai mes alarmes Dans mes longs baisers jaloux

Et si doux Qu'ils me font venir des larmes.

« Lundi soir, 10 heures.

» En te quittant, ma chère Marie, j'ai rencontré un ami que j'ai emmené dîner avec moi, pour ne pas être seul. Car ma politesse est pleine de ton souvenir, et dans ce moment ton souvenir m'est aussi douloureux qu'il m'est cher.

» Notre vie va changer; je n'y [serai plus toujours présent, et mes craintes d'amoureux sont vives. Jure-moi bien qu'elles sont injustes. Je m'aperçois que je t'ai donné toute ma pensée, tout mon amour. Répète-moi que j'ai bien fait, ma Marie; j'ai besoin d'être avec toi, près de toi. à toi. Arrange ton existence comme il te plaira, mais réserve-m'en la part la meilleure. Je serai chez toi demain vers trois heures et demie.

» Que ton baiser me promette tout cela.

» Je t'aime, va, et la preuve c'est que je commence à en souffrir.

« Je ne suis pas heureux aujourd'hui; je me décide à aller te voir, et je te manque.

» Pour te prouver que je voulais être avec toi, j'entre dans un café et je te fais les vers que voici. Je viendrai te demander à déjeuner demain samedi, entre onze heures et midi; mais ne te gêne en rien. Si tu avais mieux à faire, sors en me laissant un mot. J'irai au restaurant.

» Tout à toi. » F. »

On n'est plus que des amis, Est-ce que cela t'effarouche Que je te fasse « sur ta bouche »

Les vers qu'un jour je t'ai promis ?

Je sais où le sujet m'entraîne, Vers le regret, vers le désir ; On peut l'admirer à loisir Mais — ne touchez pas à la reine.

Mon vers du moins peut se poser Sur ta bouche chaude et vermeille ; Qu'il y vole comme une abeille Puisqu'un vers n'est pas un baiser.

Qu'il y ramène une risette Comme en un temps qui n'est pas loin, Et qu'il fasse, dans chaque coin, Naître une adorable fossette

Qu'il pénètre même dedans:

Je ne puis plus le faire en prose !

Et qu'il sente ta langue rose Darder entre l'émail des dents.

Ce n'est qu'une caresse écrite, Aucun mal de jouer avec, Comme on embrasse sur le bec Une colombe favorite.

Reçois donc mon vers familier Qui vers ton haleine s'envole ; Avec lui fais un peu la folle Et permets-lui de s'oublier

Sur ta chère bouche élastique Qui baise, qui rit et qui mord, Et dont les lèvres sont d'accord Comme les rimes d'un distique.

Vendredi. 2 heures.

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