II
taire de Vallès ; c'est elle qui prépare les documents pour ses articles. Si elle demande le Carnet, c'est que Vallès veut faire un article sur vous. Vous devriez y aller.
— Son adresse '(
— Rue de Lancry.
Le lendemain matin, à dix heures, elle sonnait chez Vallès. La porte s'ouvrit : c'était La dame aux prunes, qui, en la voyant, partit d'un grand éclat de rire.
— J'étais en train de conter au patron notre rencontre d'hier. « Je parie, lui disais-je, qu'après mon départ, elle s'est informée ! On lui a dit qui j'étais, et elle pensera que le patron veut faire un article sur elle, et elle s'amènera ! » Et vous vous êtes amenée !
Elle fit entrer Marie auprès de Vallès. La cordialité de l'accueil la mit en confiance. Elle raconta en riant comment elle était devenue journaliste, sans le savoir, sans le vouloir. N'était-elle pas elle aussi une réfractaire à sa façon ?
Dès ce moment, elle devint camarade avec Vallès qui lui fit quelquefois le plaisir de dîner chez elle. Ce ne fut que plus tard
qu'elle se lia avec Séverine. A cette époque, il y avait très peu de femmes de lettres : Jane Thildaau Gil-Blas, Etincelle au Figaro- Marie, qui venait de prendre une part militante dans la littérature, était donc une exception.
Un jour, à un diner auquel assistait Paul Adam, qui y a fait allusion dans son article paru dans le Journal sur le premier volume des Mémoires, dîner qui réunissait Armand Silvestre, le spirituel et aimable conteur; l'amiral Lahirle, Henry Fouquier; Léon Cléry, l'éminent avocat; Aurélien Scholl, Arsène Houssaye, Henry Maret, Albéric Second, Cornély, le baron Robert de Iïilling se mit à interpeller Marie à travers la table : « Dites donc, Colombier, croyezvous que je vous en ai donné des sujets de chroniques ? Croyez-vous que nous en avons intrigué du monde ? J'arrivais au Cercle : le journal ne traînait pas sur les tables ; tous le lisaient ! Et de commenter ! de discuter ! Oh, c'était un succès! — Pardon, mon cher baron ! je vous arrête. Vous m'avez fait donner ma parole d'honneur de brave femme
de ne jamais divulguer votre nom, de ne jamais dire que je tenais de vous tous ces racontars, j'ai tenu ma promesse, j'en prends à témoin mes amis ici présents. Aujourd'hui, c'est vous qui rompez le pacte du silence : vous criez ce que j'avais juré de taire. Souffrez donc que je vous renvoie les inimitiés que vous m'avez créées. »
Marie a démarqué la chronique amusante des salons et des coulisses : n'est-ce pas ce qu'ont fait tant d'auteurs, dans leurs romans dont on célèbre à l'envi le parisianisme et la psychologie? Mais il y a deux justices en littérature comme en politique apparemment, et ce qui s'appelle pour l'écrivain à moustaches documentation sur le vif, souci de l'exactitude et soin de la couleur, est qualifié de malveillance et de cruauté gratuite, quand c'est une femme qui écrit.
Marie a mis en articles et en volumes ses souvenirs et ceux des autres, à une époque où le théâtre lui manquait ; elle a bénéficié de la curiosité qui s'attache aux indiscrétions, aux potins, aux racontars. Si elle a monnayé ses souvenirs, qui donc voudrait le lui im-
puter à crime ? Tel de nos romanciers qu'on vante et qu'on admire fait-il réellement autre chose ? En écrivant ses menus griffonnages de Parisienne en marge de l'histoire, elle a donné à sa façon une nouvelle chronique de l'Œil-de-Bœuf en cette fin de siècle. Tous ces papotàges-là ne sont que de la vie émiettée, et Marie n'eut jamais la moindre prétention au bas-bleuisme. A l'aile de la fantaisie, la comédienne a arraché une plume, toute frêle, toute frémissante, et l'a trempée dans l'encre rose pour se raconter soi-même et parfois raconter les autres. Une pamphlétaire, cette indépendante qui s'attarde aux flâneries de l'école buissonnière ? Allons donc ! Une femme de lettres? Pas davantage. Mais tout simplement une de ces «: caillettes » du dix-huitième siècle qui jacassaient avec Fontenelle des histoires amusantes de l'époque, sans grande charité pour les ridicules, mais sans amertume, à coup sûr. L'amertume, la haine? A quoi bon? Autour de nous, la vie pullule, rayonne. chatoie ; le décor de la farce universelle change à chaque instant, t à chaque instant
les acteurs se renouvellent. Les passions de l'heure présente s'évaporent avant que sur les lignes tracées à la hâte la poudre d'or ait fini de sécher.
(1) Le troisième et dernier volume des Mémoires a pour titre : Fin i/cne Vie.