CHAPITRE XII
Royauté tic carton. — La caravane de la reine de Saba. — Carmen et Don José. — Terre de féerie. — Les bijoux de .Marguerite. — Les jardins d'Armide. — Les souvenirs aux enchères. — Royale favorite à la fosse commune. — Jugement d'auteur. — Marie découvre la littérature. — Séverine chez Vallès. — La chronique de riMl-de-Bœuf au dix-neuvième siècle.
A la Nouvelle-Orléans française, on se promettait TEden des forêts vierges de magnolias, de lauriers-roses et de verts cyprès, l'enchantement des plantations de cannes à sucre en bordure le long du Mississipi, avec les cases de négrillons chantant dans l'amusant langage créole de la vieille Louisiane. La troupe nomade y trouva le désastre d'une inondation. Un débordement du grand fleuve rompant ses « levées <> noya ce rêve d'une
halte dans le triomphe réservé aux artistes de France. Et cette catastrophe, aggravée par la rigueur d'un hiver inconnu en ces pays de perpétuel printemps, enleva aux comédiens la joie d'une oasis où la bonhomie des anciennes colonies françaises semble si douce au voyageur arrivant des pays yankees.
A la Nouvelle-Orléans, Marie trouva aussi, déjà à demi submergée dans le malheur public, une autre étoile de la scène française, Emilie Ambre, qu'elle avait déjà rencontrée plusieurs fois dans ses courses à travers l'Amérique. La fille d'Afrique, l'ancienne reine d'amour, après avoir failli s'asseoir sur un trône en légitime souveraine, en était réduite au sceptre du théâtre.
La comtesse d' Amboise , favorite disgraciée, se donnait maintenant à quinze cents lieues des canaux de Hollande, l'illusion de sa royauté manquée, sous la couronne en car- Ion doré d'Aïda. Bien mal à propos, elle venait redemander son soleil d'Algérie au soleil mouillé d'un exceptionnel hiver louisianais. Habituée à voir grand, Ambre était partie d'Europe décidée à faire la conquête de
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l'Amérique avec un cortège digne de la grande artiste qu'elle était, et de la favorite qu'elle avait été ; cent soixante-douze personnes, troupe d'opéra, d'opéra-comique, chanteurs, figurants, choristes, musiciens d'orchestre, corps de ballet, habilleuses, coiffeurs, machinistes, embarqués sur un navire frété tout exprès. Et sous le couvert de Gaston de Beauplan, un aimable Parisien, devenu son « mari ; » la troupe d'Emilie Ambre était débarquée un beau jour à New-York, pour commencer sa marche que l'ex-favorite imaginait royale et triomphale. Par étapes on devait gagner la Nouvelle-Orléans où l'on installerait un- opéra français digne d'elle. Mais à promener cette coûteuse caravane de reine de Saba, la chanteuse avait semé en chemin tout l'argent dont elle avait fait provision.
Elle allait, se grisant d'harmonie, chantant comme l'alouette aux premiers feux du jour, et le soir aux feux de la rampe, égrenant ses trilles avec l'or qu'elle avait emporté de France. Elle risquait dans cette aventure tout ce qui lui restait des royales générosités, se consolant de ses grandeurs perdues par
les illusions orgueilleuses de l'art. Elle était, tour à tour, Violetta, Aida, Carmen, une Carmen qui avait son Don José, ce pauvre Beauplan, qu'elle entraînait dans sa folie et dans sa ruine. Elle chantait à perdre le souffle et la tète, lui, il aidait à planter les décors. Et chaque jour, malgré cette belle flamme artistique, cette foi touchante en l'idéal, malgré les efforts et les luttes, la brèche faite aux ressources de la troupe par cette vie d'aventures s'élargissait épouvantablement.
Elles étaient presque épuisées quand on arriva à la Nouvelle-Orléans, Eldorado bienheureux, jardin des Hespérides, où l'on espérait ramasser sur les planches de la scène des pommes d'or fabuleuses. La Nouvelle*' Orléans, vieille colonie française, voulait un théâtre d'opéra français. Un correspondant à Paris avait été chargé de trouver un directeur qui prît l'affaire, moyennant certains avantages illusoires, tels que la remise du loyer du théâtre et une certaine somme assurée par les abonnements. Ces propositions éblouirent des gens qui ne demandaient qu'à être aveuglés par un espoir quelconque.
On allait donc s'installer pour quatre mois ; on organiserait sa vie dans cet adorable pays, aux végétations magnifiques, près du lac de Pontchartrain où voltigent des lucioles de feu. On allait vivre un rêve de féerie dans cette verte Louisiane peuplée d'oiseaux de paradis aux ailes de pierreries.
Les premiers jours furent un enivrement. Ambre conquit tous les suffrages. Les dames de la Nouvelle-Orléans vinrent en députation lui apporter des fleurs ; la ville anglaise s'entendit avec la ville française pour faire fête à la diva. Une représentation pour les pauvres fut organisée : avec sa bonté insouciante, Ambre donna la salle, les costumes et ellemême. Toute cette joie devait s'éteindre brusquement. Le pays fut envahi par l'inondation ; toute la campagne, les routes, le bas de la ville furent submergés 11 fallut se réfugier dans la ville haute, habitée par les Anglais. Adieu les recettes ! on dut faire relâche.
La troupe de Sarah tomba dans cet effondrement, dans cette misère ; mais le prestige de son nom était tel que l'on ht, malgré tout,
salle comble. Ces représentations offraient l'attrait de l'inédit et du plaisir sans lendemain, tandis que la cantatrice qui avait déjà épuisé son répertoire, et devait rester trois mois encore, ne pouvait inspirer le même intérêt de curiosité.
La présence de Jeanne Bernhardt avait créé des loisirs à Marie : celle-ci disposait donc de quelques soirées. Pour lui donner le plaisir de l'applaudir, Emilie Ambre, malgré la concurrence de Sarah, malgré l'inondation, chanta Violetta. 11 y avait certes plus de monde sur la scène que dans la salle. S'inspirant de Sarah dans le dernier acte de la Dame aux Camélias, elle avait appliqué au chant les procédés de la comédie ; elle fut vraiment très belle, et ce fut pour Marie une grande joie de le lui dire.
Renonçant à descendre vers Cuba, vers les champs fertiles de l'opulence espagnole que chauffe le soleil des Tropiques, les directeurs et managers décidèrent de ramener l'étoile vers le nord, par étapes de représentations improvisées, avec des recettes énormes ou ridicules, au petit bonheur.
Après quelques errances encore parmi les glaces et les neiges de la Nouvelle-Angleterre, avec la rapide vision du merveilleux décor du Niagara d'hiver, il prit fin, pourtant, ce chemin de croix sur toutes les voies ferrées de la grande République. Par une nuit froide et humide, Marie se retrouva sur les larges dalles des rues de New-York, transie, morte de faim, courbaturée par douze heures de railway. perdue avec la bande ahurie de ses camarades, à la recherche d'un restaurant de nuit, sans interprète pour les guider, la direction ne prenant plus guère à présent la peine d'envoyer à la gare un omnibus pour les artistes.
Mais, n'importe ! Après la soirée d'adieu en catimini sur une scène de faubourg, devant une demi-salle, l'étoile n'emportait-elle pas avec elle, dans sa cabine retrouvée sur V Amérique, presque le million, si dura récolter sur la terre yankee !
Regagnant, elle aussi, sacabine sur le navire de retour, Marie eut un soupir de soulagement. Elle emportait malgré'tout du Nouveau Monde un re»ret de tant de choses si
mal vues, de tant d'autres qu'elle y laissait sans les connaître : et la vie nomade de la prairie romantique avec ses trappeurs de légende, ses Indiens rouges, ses mystérieux mormons, le spectacle des lacs d'Amérique, comme des mers, le grandiose panorama des Montagnes Rocheuses où les huttes des chercheurs d'or alternent avec les tentes des sauvages scalpeurs, et surtout la gloire de cette merveilleuse Californie, où les raisins ont la taille de ceux de la terre de Chanaan.
Mettant le pied sur le navire, la Parisienne, accompagnée par quelques compatriotes de New- York, eut du moins le plaisir de s'entendre traduire ce compliment flatteur d'un grand journal américain : « Revenez-nous, Marie ! »
Et de fait, à plusieurs reprises, depuis son retour, quand on offrit à la comédienne de refaire ce voyage d'outre-mer, Marie eut la tentation de partir. Une fois entre autres, quand recevant de Sioux-City un brevet d'élection à l'Académie de cette ville lointaine, Marie fut sollicitée de faire en Amérique
une tournée de lectures. Et qui sait, pourquoi pas, quelque jour ?
A la minute précise où Ton allait desserrer les câbles de la jetée de bois, on amenait à Marie en toute hâte une vieille dame, la grand'-' mère de la comtesse d'Amboise. Par une lettre affolée, Emilie Ambre confiait à son amie le soin de ramener à Paris la pauvre femme, âgée de 82 ans. Sur V Amérique, pas une seule place de libre sinon en troisième. Dans la cabine de Marie était sa femme vde chambre ; mais cet le fille, assurée du retour par son engagement, ne voulut pas céder sa place. Enfin le commandant Santelli eut l'humanité de faire installer un lit à l'infirmerie du bord. On y logea la pauvre octogénaire du mieux possible. Pauvre vieille, et aussi pauvre Emilie Ambre! Ce retour étrange et furtif était l'épilogue lamentable de la plus triste odyssée. Il avait fallu quitter la Nouvelle-Orléans, licencierune partie de la troupe, la plus encombrante. Sans perdre l'espoir, on était remonté vers le Nord, dans un désarroi de roman comique. La troupe de Sarah avait
retrouvé Ambre et son cortège à Philadelphie. Elle avait à lutter contre l'étoile de la tragédie, et contre le grand acteur Salvini, et surtout contre les éléphants du cirque Barnum. Le trésor étant à sec, l'ex-favorite dut vendre ou mettre en gage, un à un, les présents royaux, les bijoux qui eussent tenté Marguerite. Bientôt, il ne resta plus qu'une admirable ceinture tissée en filigrane d'or, avec de grandes plaques ornées de superbes cabochons. Emilie l'avait gardée comme une dernière ressource. Elle entourait la taille d'Aïda, et le monarque la lui avait donnée en souvenir de son succès dans l'opéra de Verdi : ce fut son premier cadeau.
Après avoir vendu le dernier joyau pour aider à rapatrier les artistes de sa troupe , elle partit dans la montagne, non pas avec le toréador, mais avec le ténor poursuivi par sa légitime épouse.
Quelle aventure! Marie en connut la lin émouvante. Traqués par les lois yankees peu tendres aux joies défendues de l'adultère, le ténor et la diva vinrent s'embarquer en secret à Québec sur un navire à voile, pour
regagner la France. Cette fuite mouvementée et ce long tête-à-tête avaient refroidi leur imagination. A la gare Saint-Lazare ils se séparèrent ; le ténor regagna son logis, et Carmen le château des Montalais, à Meudon, où bientôt la rejoignit don José toujours amoureux.
Quelle joie pour la comtesse d'Amboise de se retrouver, après tant de pérégrinations, dans ce décor familier du joli château où en bas de son parc boisé, la large moire de la Seine et Paris ferment l'horizon !
Les Montalais! Ils rendaient à la cigale morfondue le mystère de cette allée « des soupirs » et les duos avec le royal amant, pour quelques heures échappé au souci du trône, venant avec elle goûter la douceur des heures intimes. Les Montalais, où la presque reine donnait des fêtes fastueuses, dans lesquelles on vit Paul de Cassagnac et Thomson au point de se couper la gorge; les Montalais, qui pour le tendre de Beauplan furent le jardin d'Armide où elle prit possession de cette âme faible; « le beau Gaston », en brun la beauté une du blond Gaston Bérard! N'éii. 26
tait-ce pas aux Montalais qu'elle avait achevé de tourner la tête au pauvre garçon, lui faisant tout quitter, famille et avenir, pour l'entraîner avec elle, le promener à travers les Amériques où. elle devait l'abandonner, lui laissant toutes les complications d'une troupe de théâtre en déroute à rapatrier! Et voilà que l'une se cachant, l'autre la cherchant, ils se retrouvèrent à l'ancien nid, — où l'ancien amour se ralluma dans un nouvel élan. On remonta le passé : comme on avait semé en route les bijoux, on vendit les marbres, les tableaux, et même ces fameux vins qui provenaient des plus grands crus d'Europe. On vendit par lots le parc ;. on vendit l'allée « des soupirs ». Enfin, on vendit le château. Et, sur un plateau surélevé, on bâtit du côté de Bellevue une petite villa avec les ruines du palais des songes ; on édifiait une chaumière pour y abriter l'amour où l'on s'ingéniait à être heureux encore. Ambre courut la province; elle chanta à Rouen, à Lille, à Toulouse. La villa restait le quartier général d'été où elle retrouvait le mari, l'enfant. Le mari? toujours épris, miné par le
mal d'absence, sa vie se consumait dans la mortelle attente. Un temps, la fée morphine posa sur ses tortures un baume endormeur. Puis, un jour, le beau Gaston se lassa d'attendre. Il mourut.
Et Ambre, la comtesse d'Amboise? la radieuse et insouciante fille de bohème, l'ancienne maîtresse du roi de Hollande ?
Pour les reines d'amour, pour les favorites de notre fin de siècle, la destinée n?est pas tendre. Pas même le tragique couteau des révolutions, comme pour la vieille Dubarry. Mais quelque chose de pis, la déchéance degré par degré, jusqu'au complet abandon, jusqu'à la misère. Et, quand on est pris d'uue révolte, à la vue du dernier degré, on saute dans le noir...
Ambre ne put bientôt chanter à Lille ni à Rouen. Elle enseigna, se fit professeur, apprit à d'autres ce chant qui ne voulait plus d'elle, communiquant à des élèves cette flamme d'art qui la brûlait. Puis les élèves manquèrent. La cigale n'eut pas le courage d'aller chez les fourmis : elle n'eut surtout pas le courage de la solitude du cœur. Dans
son enseignement, elle s'aidait d'un camarade, musicien de talent : de ce compagnon, elle fît un second mari ; elle s'illusionnait, croyant recommencer l'existence ; il mourut lui aussi.
Alors cette amoureuse pour qui, hors la passion, il n'était pas de raison de vivre, résolut d'en finir. Malade, n'ayant plus même le fantôme d'un dernier espoir d'amour, elle se vit dans l'horrible solitude. Le médecin engourdissait ses souffrances avec une faible dose de potion : Ambre, d'un geste, vida le flacon entier. Cette mort brusque étonna Paris.
Dans le convoi des funérailles se retrouvèrent les amis d'antan. Le char fut paré de Heurs. Mais le cimetière vit une dernière scène plus tragique peut-être que la mort elle-même. Dans le caveau du second mari, au Père-Lachaise, on allait enterrer la femme. Sur la concession du terrain, on apprit qu'une somme restait à payer. Le cortège arrêté, le cercueil descendu sur le trottoir de l'avenue, il fallut parlementer. L'administration réclamait deux cents francs.
Un assistant les donna... Puis elle rectifia ses comptes et demanda cent francs de plus. Personne ne se trouvant pour les verser, la comtesse d'Amboise n'eut d'autre asile que la fosse commune.
Suprême ironie et suprême malchance de son destin! A l'heure de son agonie, Paris avait pour visiteuses une jeune reine accompagnant sa mère, royale veuve de ce monarque qu'une intrigue de cour empêcha de faire d'Emilie Ambre une souveraine, assurant ainsi à la Prusse une familiale alliée.
Par égard pour les deux royales visiteuses, on fit un silence presque absolu dans la presse sur la triste mort de l 'ex-favorite flnde-siècle.
En débarquant au Havre, Marie pouvait croire bien fini son cauchemar d'Amérique. Sous la forme d'un papier d'huissier, ses vilaines conséquences se présentèrent à la comédienne dans toute leur brutalité. La couturière aux robes immettables avait « fait opérer ». Les malles de théâtre de la comédienne et. avec ces malles, celles d'Emilie
Ambre confiées à Marie, étaient saisies. Une journée, on crut qu'il ne serait pas possible de donner au théâtre du Havre cette soirée de gala par laquelle l'étoile, jouant au bénéfice des « Sauveteurs », comptait se ménager une sympathique rentrée en France, où l'accueil pouvait être incertain, après tant de bruyantes aventures transatlantiques. Enfin, après quelques démarches, de bienveillantes interventions obtinrent la livraison provisoire des costumes. Et cette Dame aux Camélias inconnue des Parisiens, et tant vantée d'Amérique par les correspondances des journaux, fut donnée devant la critique convoquée de Paris tout exprès. Marie joua Silvia du Passant avec l'étoile. On applaudit, on envoya des fleurs, on soupa. L'auteur de la Dame aux Camélias, sollicité de venir assistera la représentation, s'abstint, déclarant « qu'il ne voyait pas l'étoile dans ce rôle ». Il s'est amendé depuis.
Quarante-huit heures plus tard, Marie faisait une triste rentrée dans Paris. Elle fit payer le cocher par la concierge; elle ne rapportait pas même un dollar pour régler
le fiacre qui la ramenait chez elle de la fameuse tournée d'Amérique. Marie trouva plusieurs lettres de Henri Thierri : elles avaient vainement couru après la voyageuse. Elles arrivaient dans chaque ville au moment où elle venait de la quitter : à la fin, elles revinrent à Paris, à leur destination première. Une de ces lettres contenait un chèque qui devait servir aux frais du voyage.
La guerre avait cessé. Le pays pacifié, l'usine et l'habitation construites, Marie pouvait venir. Henri l'attendrait à Lima. C'est ce que disait une lettre arrivée chez elle depuis huit mois. Elle n'avait pu avertir son ami de son départ pour l'Amérique du Nord, qu'une fois installée à New-York : il était donc venu l'attendre à Lima, a la descente du bateau. Sa déception en ne la voyant pas au rendez-vous avait été grande, comme en témoignait une autre lettre, de colère et de rupture, qu'il lui adressait. C'était fini, cette fois! C'en était fait de ce rêve d'amour et d'indépendance dans l'exil doré de l'Amérique du Sud! Elle ne serait pas lacompa^n<j
du mineur aventureux qui descendait comme un roi des légendes parmi les ténébreuses richesses d'un sol enchanté. Son aventure lui coûtait encore ce songe ! Mais elle n'en était plus à compter les chagrins ou les complications que lui avaient valu le service rendu, contre tous ses intérêts, à sa meilleure amie !
De ses pérégrinations à travers le Nouveau- Monde, Marie ne rapportait que des dettes : les cinq mille francs que contenait la lettre de Thierri lui furent doublement utiles. Sa gêne présente s'empirait de ses craintes pour l'avenir : absente de Paris depuis près d'une année, trouverait- elle un engagement ? On est si vite oubliée au théâtre.
Elle en était là quand on lui annonça Vintschenk, secrétaire du Gil-Blas. Il venait lui demander pour le journal le récit de son voyage en Amérique.
— Écrire ? moi ? mais je ne saurai jamais.
— Vous avez envoyé des lettres à Besson : Eh bien ! racontez sous cette forme, aux lecteurs du Gil-Blas, les principaux faits de votre voyage. Et puis, faites comme vous
l'entendrez : je suis sur que de toute façon ce sera intéressant.
Un prix fut convenu ; Marie se mit à l'œuvre avec ardeur. Puisqu'on avait fait accueil à sa correspondance, il n'y avait pas ilf raison pour que le récit de son voyage ne parût pas d'un plus grand intérêt encore. Elle s'était amusée à collectionner les journaux et les charges d'Amérique : elle prendrait les plus curieux pour corser son roman comique. A quelques jours de là, le secrétaire du (ill-Blas revint.
— J'ai une autre proposition à vous faire, dit-il. On vient de fonder un journal, le Henri IV ; il faut un clou. J'ai pensé au voyage d'Amérique. On vous le paiera le double de ce que je vous ai offert pour le Gil-Blks. Acceptez-vous le changement ,?
Marie n'avait pas de préférences, et son -cul désir était de gagner de l'argent. Elle dit oui. Un mois après, le Henri IV publiait le premier chapitre du \oyage de Sarah Bernhardt en Amérique. Marie avait découvert la littérature.
Enchanté de sa collaboratrice, le directeur du journal vint trouver Marie :
— Eh bien ! votre voyage arrive à sa fin. Qu'allez-vous nous donner?
Cette question semblait fort embarrasser la comédienne, peu familiarisée avec le journalisme. Le directeur précisa :
— Faites-nous des chroniques.
— Des chroniques ?
— Oui, des espèces de nouvelles qui succéderont à votre voyage.
— Je m'en sens absolument incapable.
— Mais non ! Tenez, voici les concours du Conservatoire. Vous avez été de la maison : eh bien ! racontez-nous vos impressions d'autrefois. Si, dans les faits ouïes potins du jour, quelque chose fait surgir en vous un souvenir, adaptez-le à l'actualité, et bâtissez là-dessus ce que vous voudrez. Laissez courir votre plume, essayez.
Elle essaya. Ce fut un grand succès de curiosité et d'étonnement. On se demandait d'où elle pouvait tenir tous les détails qu'elle racontait. On se plaisait à soulever les masques, à mettre des noms propres au bas de
chaque portrait. Dans son inconscience, la comédienne se grisait avec cette encre d'imprimerie, bien plus capiteuse que n'importe quel nectar. On lui disait que grâce à ses chroniques, les numéros faisaient prime et les tirages montaient. Elle partageait la joie de la direction, qui trouvait que le journal décidément se lançait. De tous côtés, on lui écrivait pour lui envoyer des potins, ses connaissances lui en apportaient jusqu'au jour où quelqu'un ayant voulu voir sa photographie dans un portrait de fantaisie, un duel eut lieu. Quelle émotion ! Deux hommes près de s'égorger parce qu'il lui avait plu de raconter des histoires sur des indifférents, suides gens qu'elle ne connaissait même pas. Au journal, on était enchanté : on l'encourageait à continuer.
— Un duel, c'est parfait pour le lancement ! Et puis, ce n'est pas bien sérieux. Vous voyez : Jehan Soudan, qui a pris la responsabilité de votre article, en est quitte pour une éraflure au poignet. Ne vous effrayez pas, allez toujours.
Et Marie continuait. Le journalisme avait
remplacé le théâtre ; il lui donnait presque les mêmes appointements, et elle n'avait pas les dépenses des costumes. Il est vrai qu'elle n'avait pas non plus les bravos, et même ses succès lui valaient parfois quelques émotions. Un nouveau duel eut lieu, entre Jehan Soudan et M. Bravoura, qui défendait son ex-femme, la comtesse de Galve, laquelle se jugeait visée dans une chronique. C'était assez : Marie abandonna le journalisme pour le roman.
Elle venait de réunit en un volume ses chroniques sous le titre : Le Carnet d'une Parisienne. Elle se trouvait un matin flânant à la librairie Marpon et Flammarion, sur le boulevard des Italiens : tout à coup arrive une dame, la figure ouverte, l'œil gai, toute rieuse, respirant la bonne humeur et la bonne santé ; elle tenait à la main un sac en papier.
La dame cherche, regarde, furète dans la boutique, soudain elle pousse un cri : son sac venait de crever, et une avalanche de magnifiques reines-claudes se répandait à terre. Elle se baisse, Marie se baisse, tout le inonde se baisse pour les ramasser. La dame
avait vu ces prunes dans une voiture : elles avaient si bon air, qu'elle n'avait pu s'empêcher de les acheter.
— Et maintenant, voyez !
D'un geste lamentable, elle montrait les prunes réunies à nouveau dans un journal. Elle les regardait, elle semblait trouver qu'elles avaient perdu cette « fleur » engageante qui l'avait tentée. Elle les enferme dans le journal, et demande, en regardant Marie en dessous, le Carnet d'une Parisienne,de Marie Colombier. L'auteur leva le nez, regarda plus attentivement la personne. Elle avait bien l'air d'une petite bourgeoise, toute simplette, mais pourtant!... Ce beau rire à dents blanches, cette exubérance, cette gaieté, n'étaient pas d'une bourgeoise. Elle était vêtue d'un waterproof sombre. Qui pouvait bien être cette dame qui s'offrait un livre de trois francs cinquante?
Après son départ, Marie formula sa question.
— Vous ne la connaissez pas?
— Non.
— Mais c'est madame Séverine, le secré-