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CHAPITRE PREMIER

Un propose, le destin (lis[xjse. — Suite iruiie représentation. — Le droit à la dilTaïualion : qui tient la plume doit tenir l'épée.

— Tiens, monsieur.Andrieux !

— • Ce n'est pas monsieur Andrieux. Mais^ c'est vrai, comme illui ressemble ! C'est un de ses amis, M. Richarme, le grand industriel^ député de la Loire. Allons lui ouvrir, car s'il attend qu'on vienne de la villa, il sera encore là demain.

Ainsi parlait Charlotte, la demoiselle de compagnie de madame de Rute, qui se pro-

;1) Le volume ((ui précède a pour litre : Fin de Siècle» III. i

menait avec Marie sous les frais ombrages du parc de la villa de Solms. Malgré le morcellement, il était encore superbe, ce parc. Cette station d'Aix, devenue si célèbre, avait appartenu en grande partie à la princesse Marie Bonaparte-Wyse, devenue madame de Solms, puis madame Rattazzi, et aujourd'hui, définitivement, madame de Ru te.

Peu à peu, on a vendu des lots de terrain pour le tracé du chemin de fer, puis pour une route, puis pour des hôtels à voyageurs ; puis c'a été la Villa des Fleurs, avec son superbe casino, se taillant un parc dans le parc.

Aix, du reste, s'est tout à fait transformée, développée : c'est la ville d'eaux qui réunit actuellement toutes les élégances épars{;;s autrefois dans les autres stations thermales ou sur les plages. Le mouvement des courses même ne peut parvenir à rompre le charme : on y va en touriste, on ne s'y attarde pas.

Par exemple, les médecins exercent à Aix une autorité absolue ; ils sont les rois du pays. La ville leur appartient : ils y régnent.

FIN DE TOUT ô

Ils y vivent d'ailleurs en harmonie parfaite. Ah ! si nos gouvernants s'entendaient pour administrer la France comme ils s'entendent, eux, pour mettre leurs malades en coupe réglée, cela nous ferait une république assez unie ! Aussi tout le monde, — commerçants, petits boutiquiers, — s'attache à conquérir les bonnes grâces de messieurs les docteurs : les baigneurs eux-mêmes leur prodiguent les sourires ; ils savent que si le maître d'hôtel les a vus en causerie familière avec un Morticole influent, il soignera le menu et mettra les plus jolies fleurs sur la table.

Charlotte s'était avancée, et, attirant la grille, elle avait fait entrer le visiteur avec toutes sortes de démonstrations aimables, se répandant en propos, en questions :

— Comment, c'est vous ? Depuis combien de temps êtes-vous donc ici, qu'on ne vous a pas encore vu ?

— Mais je suis arrivé d'hier; j'ai eu la bonne fortune d'assister à la représentation de mademoiselle Colombier.

— C'est vrai ! Moi qui oubliais do vous présenter !

— Ah ! il n'en est pas besoin ! Permettezmoi de vous faire tous mes compliments, mademoiselle, sur votre talent, d'abord, puis sur le choix des deux pièces qui se font si heureusement opposition... Très drôle, très amusant, Comme elles sont toutes ! Votre rire si naturel a réveillé en moi l'écho d'une tendresse ancienne... Oh ! mon Dieu, j'ai été de longues années l'ami d'une artiste du Théâtre-Français à qui vous ressemblez étonnamment, et dont le rire a le même éclat que le vôtre, la même envolée. Je suis doublement heureux de vous rencontrer, et de vous dire la sympathie que m'inspirent votre talent et votre personne. Êtes-vous à Aix depuis longtemps?

— Huit jours.

— Vous y êtes déjà venue ?

— Jamais.

• — Oh ! moi, je suis presque un habitué. Je viens ici soigner mes vieilles douleurs.

— On ne le dirait pas.

En effet, il n'avait nullement l'apparence d'un malade. De loin, il rappelait la silhouette

élégante de notre ex-préfet de police ; de près, ses traits n'offraient pas la même unité, mais il s'en dégageait la même expression sympathique ; un léger et aimable scepticisme en relevait, par sa grâce mondaine, l'air de franchise et de spontanéité généreuse.

Marie expliqua au nouveau venu la confusion qu'elle avait faite tout à l'heure, en l'apercevant.

— Oh ! vous n'êtes pas la seule, répliquat-il. J'ai le plaisir de connaître notre ancien préfet, qui a été doublement le mien, car je suis presque un Lyonnais, et il était au Rhône avant d'être à Paris.

— Vous êtes ici par ordonnance ?

— Non, parmon bon plaisir ; je suis candidate rhumatisante.

— Nous sommes là à jaboter, interrompit Charlotte, et nous oublions ma maîtresse. Je vais aller dire à la princesse que vous venez lui faire visite.

Et, ramassant ses jupes, elle se mit à courir, sautant comme un cabri. Au bout de quelques minutes, elle revint exprimer les regrets de la princesse, qui, étant à sa toi-

lette, ne pouvait recevoir; elle verrait M. Richarme au Casino.

— Excusez-moi, je vous prie. La Colombe (c'est ainsi qu'on avait pris l'habitude d'appeler Marie dans la maison) continuera de vous faire les honneurs ; elle s'en acquitte à votre satisfaction, je crois. (Ceci fut dit avec un petit regard en dessous qu'on chercha à rendre très malicieux). Ma maîtresse a besoin des services de sa première dame d'atour.

Et là-dessus, elle fit une révérence du Louis XV le plus correct.

— Je ne dérange pas vos projets en vous retenant ? interrogea le visiteur.

— Pas du tout, vous donnez un but à mon désœuvrement.

On parla jeu, combinaisons, et l'on conclut que pour gagner, la sagesse était encore de laisser sa bourse chez soi. Marie fît l'aveu de sa faiblesse ; elle adorait le besigue, et depuis qu'elle était à Aix, elle n'avait pu trouver de partenaire : il n'y avait que des joueurs de baccara.

— Oh! mais, j'ai joué le besigue. Nous-

allons voir si je m'en souviens encore. Voulez-vous ?

— Allons à la Villa des Fleurs ; nous nous mettrons dans un coin de la terrasse et nous cartonnerons.

Marie accepta. Quelques amis de rencontre vinrent près de M. Ricliarme : les docteurs Proust et Brouardel, en tournée sanitaire, le marquis de Boissy-d'Angias, un collègue de la Chambre des députés, des médecins de la localité. Pour fêter sa bienvenue, M. Richarme offrit un dîner qui réunirait tout le monde le soir même.

Marie fut chargée d'organiser le menu.

Tâche délicate, car elle avait affaire à des gounnets émérites. Elle s'en acquitta assez bien : on la couvrit d'éloges et de fleurs. Il est vrai qu'elle était guidée par un vrai chef, maître Laurent, qui alterne entre Nice l'hiver, et Aix l'été.

Esprit brillant et sceptique, le docteur Proust taquinait Marie sur ses chroniques. Celle-ci se défendait.

— Alors, disait-elle, c'est toujours comme dans Molière :

Du voie de ];i barbe est la toule-puissance.

Vous avez tous les privilèges !

— Celui de l'attaque, en tout cas. La femme a, tout au plus, le droit de se défendre.

— Eh bien ! elle est jolie, votre morale ! Ainsi riiomme, le chroniqueur, peut, d'après vous, peindre une femme toute vive, ou plutôt toute nue ! Il peut dénoncer une faiblesse dont elle ne doit compte qu'à sa conscience, et à son mari, s'il l'apprend. Il a le droit de jeter la mort et le déshonneur dans une famille sous prétexte que, portant culotte, il peut tenir une épée ! Oui, je sais, en pareil cas, c'est l'épée qui justifie la plume : un duel, la belle affaire ! De la réclame, une petite promenade de santé, une piqûre au bras ! Excellent pour détendre les nerfs et rafraîchir le sang.

» Que me reproche-t-on? Toutes les victimes que j'ai faites et qui crient leur détresse à tue-tête sont des « pêches à quatre sous » ; si elles ne s'étaient pas reconnues, qui donc les aurait mises en cause?

» Ce sont elles qui se désignent elles-mêmes; que voulez-vous que j'y fasse?

» Mais vos chroniqueurs, parlons-en ! Un homme obtient les faveurs d'une femme de n'importe quel monde ; souvent c'est par faiblesse, plus souvent parce qu'elle croit éviter le débinage. — Au lieu de lui témoigner sa gratitude par son silence, il se fait une réclame de ses bontés, au besoin il en fait de la copie! Ecoutez-le : « Moi aussi, )) j'ai les mêmes joies que les milliardaires. » Ces femmes que vous vous disputez à » coups de billets de banque, elles viennent » toutes chez moi. Oui, oui, pour ma binette, » j'ai tout cela; sans compter ce que je ne » vous dis pas, et que vous pouvez deviner. »

» Et ces gens-là ne parlent que de leurs amis : le marquis de X... et le prince de S... ou le duc de M... Ils afi'ectent des allures d'hommes mal élevés, pour dissimuler qu'ils ne l'ont pas été du tout.

» Ils s'attachent à tout salir ; leur vantardise n'a pas de bornes. Il suffit qu'une femme aille chez eux ou les reçoive pour qu'elle soit tout à fait compromise. Si c'est vrai, ils

le crient par les fenêtres ; si ce n'est pas vrai^ ils le crient par-dessus les toits. Et ils donnent des détails ! Ils y mettent un luxe d'indiscrétion qui rend la chose encore plus répugnante. Aujourd'hui, heureusement, la mèche est brûlée : Finita. la musichetta!

» Quant à moi, tout ce qu'on en dit c'est pure jalousie. Mes potins ont du bon, puisque le public les achète, et que les camarades qui crient le plus fort se les sont appropriés en les démarquant à peine. Bah! Aujourd'hui, tout ça n'a plus guère d'importance.»

On se leva. Par la « sente » de communication on monta au Casino, causant, riant, comme une bande d'étudiants en gaîté.

A partir de ce jour, ce furent des excursions adorables, à travers le pays, du lac du Bourget au lac d'Annecy. On explora toute la campagne.

On déjeunait tantôt dans une ferme hospitalière, tantôt sous une tonnelle primitive, qui se rencontrait au tournant du chemin.

Un mois fut bien vite envolé.

Marie annonça à son compagnon qu'elle était obligée de partir : elle avait promis à

un ami d'aller faire les vendanges chez lui, en Bourgogne. Une partie avait été convenue, on l'attendait, et elle venait de recevoir la lettre qui lui indiquait les heures où l'on irait la chercher. De la gare au château, il y avait deux heures de voiture.

Voyant la déception de son compagnon, Marie expliqua qu'elle avait contracté une intimité avec une personne rencontrée en Amérique et revenue en France sur le même bateau. Depuis un an, cette liaison durait ; elle en était arrivée à une période de lassitude, qui avait déterminé l'artiste à quitter Paris, pour rompre définitivement avec ce passé qui ne pouvait être un avenir, car son partenaire était un très brave garçon, mais affligé d'une invincible paresse. Elle avait cru pouvoir conquérir une existence indépendante, vivre de ses livres, de ses chroniques; mais le caractère de son ami rendait la lutte trop inégale contre les difficultés de la vie. Fatiguée de cette situation, elle était partie après une explication franche.

Elle avait accepté la protection de M. de Billing, et il avait été convenu qu'elle quit-

terait Paris et que, le passé enterré, elle viendrait le rejoindre.

— Demain, ajouta-t-elle, il doit m'attendre à la gare de Dijon, où doit aussi se trouver le beau-fils du baron, le fils de sa femme morte, deux camarades et leur mère, madame de Bargilly.

Après une dernière excursion, on dîna à la Villa des Fleurs, et comme c'était sa dernière journée à Aix, Marie voulut tâter du baccara. La chance lui fut favorable : elle gagna.

Une gêne, qui était presque une tristesse, régnait entre elle et Richarme ; ils allaient, en ralentissant le pas, du côté du logis, s'arrétant parfois, sous l'impression d'un ciel étoile, d'une nuit lumineuse. Ils finirent par s'asseoir sur un des bancs de l'avenue, et par se laisser aller aux confidences.

— Si vous saviez, disait le compagnon de Marie, le mois d'enchantement que je viens de passer! La gaîté de votre sourire a fait fondre mes tristesses, chassé mes ennuis. Je ne suis pas du tout l'homme fortuné dont j'ai l'apparence. Ma maison est très riche,

mais moi je suis pauvre, je me suis laissé tenter par des opérations de Bourse, au moment du Krach de l'Union générale; j'ai écouté les agents de change qui m'ont empêché de vendre au bon moment ; la baisse m'a surpris, et j'ai cru devoir liquider de bonnes valeurs. Le lendemain de cette liquidation, elles avaient regagné leur cours et au delà, mais aurais-je pu le prévoir? Si la baisse avait continué, il m'eût été impossible de payer mes différences. C'eût été non seulement l'engloutissement de ma fortune personnelle, mais celui de ma fortune industrielle, l'insolvabilité, le déshonneur! Une dette de Bourse me semble aussi sacrée que toute autre, et il faut être un malhonnête homme, à mon avis, pour profiter delà loi d'exception qui vient d'être votée et qui dispense de la payer.

)) J'ai renoncé à mon mandat de député pour m'attacher exclusivement à mon industrie; j'ai voulu la développer. J'ai visité l'Allemagne et l'Italie pour perfectionner mes usines. J'ai été le premier à importer en France les fours Siemens. De mon lit de

souffrance, où le rhumatisme me clouait, j'ai dirigé la reconstruction des bâtiments, la transformation des fours, sans arrêter pour cela la fabrication, et je crois bien que j'ai fait des verreries de Rive-de-Gier les premières verreries de France.

» Mes travaux de laboratoire m'ont amené à d'heureuses découvertes. Mes inventions, dont j'ai pris les brevets, me permettent de lutter avantageusement contre la concurrence allemande et de la chasser de France. J'espère, d'ici peu, avoir refait ma fortune, mais j'ai des associés : il faut que je travaille pour quatre. Voilà la situation. Elle est riche. . . d'espoir.

» En dehors de quelques échappées, si vous saviez comme ma vie est triste, dans mon trou noir de Rive-de-Gier! Je n'ai de plaisir que dans mes usines, avec mes ouvriers, et ils ne sont pas faciles à conduire ! Avec eux, il faut avoir la main souple, savoir desserrer les doigts sans en avoir l'air ! Ils sont imbus de principes indépendants, ils ont gardé la fierté de leurs prérogatives anciennes. Figurez-vous que j'ai encore des

ouvriers qui portent l'épée et la culotte courte, comme les verriers dans les vieilles gravures ! Leurs ancêtres étaient anoblis par leur profession, de sorte que j'ai sous mes ordres des gentilshommes ; ce n'est pas toujours commode !

» Ah ! ma vie n'a pas été bien gaie. J'ai été élevé par une mère de grande intelligence et de grand bon sens, mais affreusement autoritaire. Tous les siens en souffraient autour d'elle. Jeune homme, j'en étais arrivé à préférer passer le temps des vacances au collège, afin de ne pas retomber sous le joug de cette volonté implacable. Pour me décider à sortir, il m'a fallu la promesse d'un phaéton et de deux poneys que je conduirais moi-même.

)) J'ai trois sœurs; nous étions tendrement unis, et nous avions les uns pour les autres l'affection la plus vive. Mais elles se sont mariées, et les maris ont été jaloux de notre union. Peu à peu, j'ai senti cette amitié s'attiédir.

» Me marier aujourd'hui! je suis li-op vieux. Une maîtresse ? Ma situation ne me le

permet guère. D'abord, ma fortune est insuffisante, puis je ne fais à Paris que des apparitions de loin en loin.

» Il est vrai que je projette de donner de l'extension à mon industrie et de fonder un entrepôt; cela m'obligerait à de plus fréquents voyages.

» J'avais une aimable amie, une femme spirituelle et charmante. Quoique mariée, elle avait deux admirateurs, moi et un de mes amis, agent de change; j'étais à la hausse, lui à la baisse ; la baisse a triomphé. Je n'ai pas de chance. On m'a oublié.

» Je croyais si bien que vous resteriez jusqu'à la mi-octobre. Je prenais mes vacances ! Et voilà que vous partez et que je vais rester tout seul. »

Il parlait ainsi, tour à tour mélancolique sans amertume, affectueux avec un accent de légère raillerie pour la vie et pour luimême, et si discrètement ému, avec une pointe de scepticisme qui rendait cette émotion charmante. On sentait, sous l'élégance mondaine de ses paroles, une tendresse exquise et coquette qui commençait à se faire

jour, et l'on retrouvait aussi le mâle attrait d'une pensée forte, d'une volonté courageuse qui avait lutté avec l'existence, et qui paraissait également fîère de ses succès et de ses épreuves. Mais la plus grande séduction de ce caractère était encore sa chevaleresque franchise. Richarme offrait à l'artiste ce dont il pouvait librement disposer : l'affection sincère d'un galant homme, que ses devoirs empêchaient de se consacrer tout entier à ses sentiments.

Marie avait écouté sans interrompre, prise au charme de ces confidences.

— Alors, dit-elle, il vous serait très agréable de me retenir un mois ici ?

— Après ce que je viens de vous dire, pouvez-vous le demander?

Elle lui tendit la main.

— Eh bien, je reste.

Retenant la main, il attira Marie vers lui, et la pressa longuement dans ses bras.

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