CHAPITRE II
Glorieuse retraite de Régnier de la Comédie-Française. — Première rencontre avec Bonne tain, — Au pays des tulipes. — L'orgie macabre; la rancune de la petite morte.
— Oh ! mon cher maître, comme vous êtes bon de m'accorder encore la faveur de vos précieux conseils!
Et, saisissant les mains du grand artiste dans un élan de reconnaissance, Marie y appuya ses lèvres : « Figurez-vous, mon cher maître, qu'il s'agit d'une scène très scabreuse, difficile à jouer ; je suis en désaccord complet avec l'auteur, monsieur Maujean.
Lui, il a peur, il voudrait la supprimer, l'escamoter tout au moins. Moi, je prétends
qu'il faut l'imposer au public, la jouer bien en face, carrément. Du reste, vous en jugerez, mon cher maître, puisque vous avez bien voulu accepter de nous mettre d'accord.
C'est la scène capitale de mon rôle : elle doit déterminer le succès, si je peux la jouer comme je la sens.
— Eh bien ! on tâchera de vous y aider.
Cette scène se passait dans le cabinet de M. Régnier.
L'éminent artiste avait accepté la direction de la mise en scène de l'Opéra, après son départ prématuré de la Comédie. Dans une représentation triomphante, il avait fait ses adieux à cette maison de Molière oii, pendant tant d'années, son grand talent avait soutenu la tradition des Baron, des Mole et des Fleury : ses élèves, continuant l'ovation du publio, l'avaient attendu à la sortie, et voulaient le porter en triomphe.
Le fait était sans précédent à la Comédie.
Ce n'était pas seulement l'homme de talent que l'on acclamait, c'était l'honnête homme, juste, bon, humain pour tous, auquel ses disciples adressaient cet hommage, réunis dans
la même pensée de vénération et de gratitude. Marie s'étonnait qu'il eût renoncé en pleine vigueur, en pleine santé, à briller sur la première scène du monde.
— Oh! comme vous avez raison, mademoiselle, et à quel point je suis de votre avis !
Elle se retourna. Sortant de l'ombre de la vaste pièce, un monsieur s'avançait :
— Ah ! vous aussi, répondit Régnier, vous pensez comme mademoiselle Colombier ?
Eh bien ! sachez-le, il est pour nous autres une impression bizarre : plus notre passé est brillant, plus nous avons crainte de l'amoindrir. Dans ces derniers temps, aussitôt que j'arrivais dans la coulisse, que j'entendais la réplique sur laquelle je devais entrer en scène, j'étais pris d'une peur étrange : si j'allais manquer de mémoire, rester coi ! Puis, voyez-vous, quand on est arrivé à un certain âge, se sentir exposé à la critique du premier venu, qui peut ne pas être toujours très courtoise, cela devient pénible : je n'en ai plus le courage. J'ai un grand fils, un gendre : je ne veux pas qu'ils risquent de manquer de philosophie devant certaines
critiques. Voilà, mon cher Silvestre, ce qui a été d'un grand poids dans ma décision.
— Silvestre ! Armand Silvestre ! Ah !
comme je suis heureuse de me rencontrer avec vous, de vous dire mon admiration ! J'ai lu tous vos poèmes en prose et en vers : Que cela est beau !
Marie était pleine d'enthousiasme en manifestant l'impression que lui avaient causée ces magnifiques Sonnets pa.ïens , où la splendeur latine de la forme et du rythme sert si merveilleusement une inspiration généreuse et hardie. Toute la grâce de l'églogue virgilienne, des nymphes aux claires tuniques et aux cheveux sombres, revit dans ces poèmes, dont le charme conquit la sympathie admirative d'une George Sand, alors que le chantre de jRosa n'était encore qu'un inconnu dans la foule mélodieuse des poètes.
L'enthousiasme de Marie provoquait le fin sourire, un peu narquois, d'Armand Silvestre ; il cherchait à s'y dérober. A quelques jours de là, l'artiste le rencontrait. Ils faisaient le même chemin, ils causèrent et bientôt devinrent amis. Dans la joie comme dans les
chagrins, Silvestre a prodigué à Marie la fidélité de son dévouement. Après avoir accepté de présenter au public, dans une exquise préface, le Pistolet de la, petite Baronne, il devait prendre, quinze ans plus tard, le premier volume de ces Mémoii-es sous le patronage de sa très haute autorité littéraire et morale.
Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis la rencontre de Marie avec Richarme. Celui-ci, n'étant plus amené régulièrement à Paris par son mandat de député, n'y venait qu'à de longs intervalles. Cependant l'intimité continuait, et un échange périodique de lettres maintenait les deux correspondants en communion d'idées.
Le dernier voyage s'était môme prolongé.
Richarme avait été retenu par les projets de construction de cet entrepôt dont il avait parlé à Marie. Toutes ses journées étaient prises par les affaires, mais d'un commun accord, on dînait et on passait la soirée ensemble.
Cette apparence de foyer était un attrait, une douceur, pour Richarme confiné dans sa
vie de garçon à Rive-de-Gier, et, à Paris, à l'hôtel Scribe : devinant ce besoin d'intimité, Marie lui rendait sa maison le plus agréable possible ; elle oubliait les soucis d'argent, qui se faisaient plus pressants chaque jour, dans l'impossibilité où elle était de liquider la situation, ne faisant que donner des acomptes. Elle entretenait ainsi les frais d'huissiers, mais pendant quelques semaines elle avait le repos, et elle oubliait volontairement, dans son insouciance innée de la question matérielle, tous ses ennuis.
Cependant, une inquiétude lui venait depuis quelques semaines. Richarme n'avait pas répondu à ses lettres. Vainement, elle attendait des nouvelles, rien n'arrivait, et pourtant il l'avait quittée avec la promesse d'un prompt retour, et l'espérance d'un séjour plus long.
Et ses lettres les plus pressantes restaient sans réponse : elle n'y comprenait rien, n'ayant aucun moyen de se renseigner.
Cette situation durait depuis plus d'un mois, quand Marie reçut la visite d'une connaissance de Richarme, grand industriel
d'une localité voisine cle Rive-de-Gier. Il lui dit avoir entendu raconter que Richarme avait été souffrant, mais non en danger, que du reste, si elle le désirait il allait écrire pour avoir des nouvelles. Elle accepta.
Il lui demanda si elle était libre et voulait lui faire le plaisir de dîner avec lui.
Il fut convenu qu'à huit heures on se réunirait au café de la Paix. A dîner, on parla de cette fièvre qui tient toutes les femmes : elles veulent absolument avoir pignon sur rue.
— Tiens, je comprends çà, s'écria Marie. Voilà un désir que je partage ! Plus de concierge ! le droit d'avoir des chiens, de les faire entrer et sortir sans contrôle, sans discussions avec les domestiques! Mais on se donnerait bien un peu au diable pour ce plaisir-là !
— Eh bien ! je vous prends au mot. Je suis assez bon diable. Je vous offre le terrain de votre hôtel, si vous voulez venir avec moi passer une semaine à Amsterdam où je suis exposant : acceptez-vous ?
Elle hésitait à répondre, se sentant sans force devant l'offre tentatrice. Elle pensait iij. 3
bien moins au petit hôtel qu'à l'avalanche de papier timbré dont elle pourrait se débarrasser. Il insista :
— Acceptez. Cela ne vous engagera à rien : il n'en sera que ce que vous voudrez bien.
Tacitement, elle consentit : on se rencontrerait comme par hasard, le surlendemain, au chemin de fer, et comme par hasard, on monterait dans le même coupé.
Cependant Marie avait reçu d'un jeune littérateur, dont un livre sensationnel faisait le héros du jour, une demande « d'audience )K
Paris, hindi 9 avril 1883.
Madame et cher confrère,
Tout d'abord, laissez-moi vous déclarer que je ne suis point un reporter, car, sans cette affirmation préalable, vous pourriez vous méprendre sur mes intentions, et je serais embarrassé moimême pour vous expliquer le motif, déjà assez embarrassant à dire, de la présente lettre
M. Marpon vient de me faire lire votre dernier volume, et je serais on ne peut plus heureux si vous vouliez bien m'autoriser à aller vous pré-
senter mes hommages et mes sincères félicitations. C'est bien indiscret, n'est-ce pas? Mais votre talent, en vous donnant droit de cité parmi les gens de lettres, a dû vous rendre indulgente pour leur importune curiosité. Comme il est probable que ma prose n'est jamais tombée sous vos yeux, j'ai dû chercher une référence, et j'ai na. turellement songé à votre préfacier Armand Silvestre. Il me connaît un peu et vous dira que s'il vous est loisible de faire l'aumône de cinq minutes à un de vos lecteurs, vous pouvez me recevoir sans crainte de voir vos bijoux subtilisés ou votre mobilier inventorié dans mon journal. Enfin, M. Marpon, mon futur éditeur, à qui j'adresse celte supplique pour qu'il vous la fasse tenir, pourra vous affirmer que je ne suis ni yankee ni monomane.
J'ose donc espérer, madame, que vous voudrez bien excuser mon ambitieuse démarche, et je vous prie d'agréer l'assurance du respectueux dévouement de votre humble confrère.
Paul Bonnetain.
Elle avait répondu en fixant un rendezvous. Le lendemain, Bonnetain arrivait. On bavarda : Marie finit par dire qu'elle partait
le lendemain pour visiter l'Exposition d'Amsterdam.
— Tiens, mais moi aussi, répliqua son interlocuteur. J'y suis envoyé par mon journal. Si nous faisions route ensemble ?...
Ceci ne faisait pas l'affaire de Marie qui se mordit les lèvres de son indiscrétion. Pour éviter la compagnie qu'on lui offrait, elle indiqua une autre heure de départ que la véritable. Mais elle n'avait rien perdu pour attendre. A Amsterdam, comme elle venait de se mettre à table pour déjeuner avec son compagnon, Bonnetain fait son entrée dans la salle à manger de l'hôtel. Il n'y avait plus une table de libre. On rapproche les couverts et on ajoute celui du nouveau venu.
L'incident rendit Marie un peu confuse, d'autant plus que Bonnetain, soulignant, lui dit:
— Oh ! je comprends votre refus de ma société ; mais, vous le voyez, vous ne pouviez pas vous y soustraire : le hasard y a pourvu, à défaut de bonne volonté.
Marie abrégea son séjour et rentra à Paris plutôt qu'elle ne l'avait prévu, d'autant plus
que son compagnon, qui portait un nom de clown célèbre, s'était pris d'une belle sympathie pour Bonnetain, et que, sous prétexte de laisser la jeune femme à sa toilette, ils visitaient tous les deux les endroits secrets d'Amsterdam ; et il parait que les amateurs d'excentricités ont de quoi y passer leur temps agréablement.
Marie revint dans des conditions qui lui permirent de liquider les dettes les plus pressantes, et quand le Monsieur au nom de clown fut de retour, elle se trouvait à cet égard parfaitement tranquille, ce dont elle ne lui avait du reste aucune reconnais' sance.
Ce dernier ne croyait pas que la rencontre avec Bonnetain n'eût pas été préméditée ; il n'eut rien de plus pressé que de lui raconter l'emploi de leur temps après son départ, et leurs études sur les curiosités d'Amsterdam. Ils avaient rencontré des amis qui étaient devenus des compagnons. S'excitant les uns les autres, ils s'étaient livrés aux plus répugnantes fantaisies. Il se complaisait dans ces récits débordées soldatesques. Croyant avoir
joué le troisième rôle dans l'aventure, il cherchait à s'en venger. C'était supposer Marie bien sotte, mais l'amour-propre blessé ne fait pas de psychologie.
Un jour qu'elle avait à déjeuner chez elle Silvestre, Arsène Houssaye, Albéric Second et Bonnetain, elle racontait son voyage d'Amérique, les déceptions, les taquineries, la mauvaise foi auxquelles elle avait été en butte pendant tout le voyage, les conséquences du retour, et la lutte à coups de papier timbré qui en avait été la suite. Elle s'écria, en conclusion :
— Oh ! ce n'est pas Sarah Bernhardt qu'on devrait l'appeler, c'est Sarah Barnum !
— Oh ! le joli titre ! fit Houssaye.
— En effet, c'est un titre de roman, répondit Second.
— Eh bien, je ferai le roman, reprit Marie, et il sera drôle.
— Et moi, je serai votre collaborateur, si vous voulez bien m'accepter, ajouta Bonnetain, mais à la condition que vous me permettrez de faire la préface : cela m'autorisera à le défendre si on l'attaque
— Entendu, et commençons le plus vite possible.
Voilà comment les choses sérieuses se traitent parfois à la légère.
Peu de temps après, Richarme, dont Marie n'avait toujours pas de nouvelles, lui fit écrire par son neveu Auguste Dériard que, pris par les douleurs rhumatismales aiguës, tout à fait paralysé, il n'avait pu ni lui écrire ni lire ses lettres. Son mal s'éternisant, il se décidait à correspondre ainsi indirectement avec elle. Il allait mieux'; après avoir passé par d'horribles souffrances, il espérait que la crise touchait à sa fin.
Cette lettre arrivait bien tard ; Marie voyant les jours, les semaines passer sans apporter de réponses à ses lettres, s'était crue libre et avait agi comme une femme libre peut agir, surtout quand elle passe pour jolie.
Bonnetain avait déménagé : il était venu habiter avenue de Villiers, tout près de chez elle. Elle y était constamment, travaillant à Sarah Barnum. Puis le soir, avec quelques amis, on allait courir les théâtres ou Montmartre. La Butte n'avait pas encore accaparé
la vogue parisienne ; les audaces de Salis paraîtraient bien timides à côté des engueulades de Bruant et de son école, les chansonniers au vitriol. Un matin, Marie reçut un petit bleu : Richarme était arrivé dans la nuit ; il pensait venir déjeuner avec elle. La jeune femme se demandait ce qui allait se passer et l'attitude qu'elle allait prendre. Son cœur battait bien fort au coup de sonnette qui annonçait la venue de Richarme. En le voyant entrer si changé, si pâle, si affaibli, elle se jeta dans ses bras, pleurant de tristesse et de joie. Il venait comme parle passé, ne doutant pas qu'il était attendu. L'accueil si tendrement affectueux qui lui fut fait confirma en lui cette douce pensée. Il expliqua à Marie qu'il n'avait pu la prévenir de Rive-de- Gier, tant son départ avait été précipité ; une affaire importante, un gros marché qui ne pouvait être traité que par lui l'avait contraint à brusquer son voyage. Et puis, enfin, il était bien heureux de la revoir !
Ce dont il avait le plus souffert, pendant cette si longue et cruelle maladie, c'était la privation de ses nouvelles. Toutes ses lettres,
on les lui faisait glisser sous son traversin, mais il ne pouvait se les faire lire par aucun employé.
— Enfin, dit-il, n'y tenant plus, j'ai prié mon neveu de t écrire. Ma sœur aînée, sa mère, venait de temps en temps passer quelques après-midi auprès de moi ; elle me faisait la lecture : elle m'a même lu tes livres.
— A-t-elle lu Le Pistolet de la petite Baronne ?
— Précisément.
— Eh bien, c'est gentil de sa part. La lecture en est édifiante.
— Elle savait qu'elle me faisait plaisir. Les heures sont si longues, quand on souffre! Lire tes livres, c'était presque parler de toi !
Le déjeuner servi, on se mit à table. Elle raconta qu'elle avait trouvé un titre qui l'avait décidée à faire un roman, et elle lui en dit le sujet : elle avait écrit ce livre en collaboration avec Bonnetain, il était terminé, on allait bientôt le faire paraître, et il ferait certainement du bruit dans Landerneau.
A quelques jours de là, elle avait précisément à dîner les mêmes convives de ce dé-
jeûner OÙ il avait été question pour la première fois du projet de roman : il y avait, de plus, Léon Cléry le célèbre avocat, Henry FouquieretAurélienScholl et naturellement Richarme. Marie parla du livre qu'elle allait publier; elle demanda à M*' Cléry d'être son défenseur, s'il y avait procès, ce qu'il promit. Promesse qui n'a pas été tenue, par suite de circonstances sur lesquelles on reviendra. Le collaborateur était naturellement chargé de la correction des épreuves. Toutes visites avaient cessé, d'ailleurs, à l'avenue de Villiers, au grand déplaisir de Bonnetain, qui trouvait l'abandon cruel après une intimité aussi complète.
Marie était reprise par la tendresse profonde que lui inspirait Richarme, et qu'une aussi longue absence avait seule pu lui faire oublier. Elle cédait à la vive admiration que lui inspirait son caractère, empreint d'indulgente bonté sans faiblesse, son esprit fin, distingué, aux aptitudes universelles, sachant dominer les hommes et les situations.
Richarme était également à l'aise, dans ses usines, conduisant un peuple d'ouvriers ré-
pûtes comme les plus rebelles du monde, ou à présider une réunion d'esprits parisiens des plus subtils. Il possédait aussi les avantages physiques : le type régulier, césarien, l'œil noir et bien fendu, regardant avec assurance, la main élégante et fine, le pied petit, cambré, la taille au-dessus de la moyenne, les cheveux grisonnants, la moustache brune ombrageant la bouche d'un joli dessin, les dents bien rangées, éclatantes. Sa tenue était très soignée, presque coquette, le liséré de la Légion d'honneur se détachant sur le vêtement sombre. Il se montrait d'une galanterie empressée, ayant un mot aimable pour toutes les femmes, et cependant c'était un monogame irréductible. Il n'admettait pas qu'un homme trompât sa maîtresse : sa femme peut-être, puisqu'on ne peut la changer.
Un grand charme se dégageait de sa parole, de toute sa personne : il était enfin le galant homme dans toute l'acception du mot.
Avant le service de presse, Marie adressait à Sarah Bernhardt le premier exemplaire de Sarah Bamum. Ce n'est que trois semaines
après l'avoir reçu, quand tous les journaux l'avaient signalé, la veille de la première de Nana Sahib à la Porte-Saint-Martin, que Sarah venait avec ses amis faire la chevauchée dont il a été tant parlé. Certains blâmaient, discutaient cette violation de domicile. « Pourquoi^ disait-on, se reconnaître dans ce livre abominable? Il n'y avait pas plus de raison de voir un portrait dans Sarah Barnum que dans Dinah Samuel de Félicien Champsaur. ))
Un article de Mirbeau, paru dans Grimaces, et qui prenait à partie non seulement Marie, mais sonpréfacier, obligea Bonnetain à relever la provocation. Une petite conspiration s'ourdit dans le monde du journalisme, où l'auteur de iVana Sahib et son interprète comptaient des amitiés nombreuses, pour que Bonnetain ne pût constituer ses témoins dans les vingt-quatre heures. Marie devina le piège : elle riposta en assurant à son préfacier le concours d'un ex-familier de sa meilleure amie, le prince Bojidar Karageorgewitch. Le baron de Vaux, aussi serviable à ses amis qu'il sait être désagréable à ses enne-
mis, alla trouver Talleyrand-Périgord, aujourd'hui duc de Dino, qui, sur sa demande, accepta d'être second témoin. Bien que Bonnetain eût servi dans T infanterie de marine, et qu'il eût eu le malheur d'un duel retentissant, Marie avait grand' peur : Mirbeau passe pour être très fort à l'épée. Enfin le préfacier de Sarah Barnum en fut quitte pour une saignée au poignet.
Bonnetain venait de faire une petite pièce en un acte pour le casino d'Aix ; Marie devait en jouer le principal rôle. Il était parti pour surveiller les premières répétitions. La jeune femme avait loué pour deux mois une villa située à mi-côte dans la montagne ; elle retrouva à Aix toute une bande d'amis et d'amies. Rosélia Rousseil, qui se repose à la ville de ses rôles tragiques par une gaîté pleine d'entrain, était une des habituées de la villa de Marie ; René d'Hubert, qui était à ce moment l'heureux directeur du Gil Dlas, invitait ses amis et collaborateurs à de superbes fêtes, à des dîners exquisement raffinés, avec fleurs et musique dans les jardins de la Villa des Fleurs : personne n'eût fait
plus aimablement les lioniieurs des brillantes parties qu'il organisait.
Il pria Marie à dîner à la Ghambotte, endroit situé au sommet de la montagne qui domine le lac du Bourget. On partit dans trois breaks, attelés chacun de quatre chevaux qui marchaient à haute allure. On fit l'ascension de la montagne, et l'on arriva à un point qui sert de relais : les chevaux ne pouvaient aller plus loin, la route n'étant plus qu'un sentier rocailleux. On trouva des chaises à porteurs : avec un peu d'imagination, on pouvait se croire au temps des marquises parcourant leurs domaines dans ce léger véhicule, pareil à un étui coquet et capitonné qu'elles remplissaient du débordement de leurs jupes de brocart et du somptueux épanouissement de leurs coiffures, montrant à la portière leur visage rose en quête de quelque galant.
Au sommet de la montagne, au point oîi a l'air de finir le monde, se trouve une sorte d'auberge. Une grande salle, au rez-dechaussée, offrit aux voyageurs la facilité de réparer le désordre que leur toilette avait subi pendant la route.
On vint annoncer que le dîner était servi : les deux battants de la porte s'ouvrirent sur la terrasse, et tout le monde poussa un cri d'admiration. L'effet avait été bien préparé! La terrasse surplombait le lac, avançant comme un promontoire fleuri au-dessus des flots limpides. La réalité prenait les couleurs du rêve. Le coucher du soleil incendiait les horizons, dorés, opulents, saturés de lumière, et cette magnificence de songe idéalisait le décor, dans lequel les jeunes femmes aux toilettes claires et vaporeuses ressemblaient à ces fées des Alpes que Manfred évoquait sur les plateaux roses de bruyères. Et c'était bien la table des fées qui semblait dressée là, dans cette solitude, avec les guirlandes de fleurs et les corbeilles de fruits superbes dont elle était' toute resplendissante.
Pour le retour, il fut décidé qu'on renverrait les porteurs et que, profitant de cette belle nuit, on descendrait à pied le chemin pour rejoindre les breaks. Tous se tenant par les mains, formant la chaîne, riant, chantant, la descente s'accomplit, joyeuse. Puis on grimpa
dans les breaks. Les chevaux, tout attelés, attendaient, impatients.
Mais on s'avisa qu'un feu d'artifice, destiné à être tiré i3endant le dîner, avait été oublié dans les caisses des voitures. On le réclama à grands cris. Il fut décidé c|ue les fusées seraient tirées le long de la roule. En entendant émettre ce beau projet, le maître de poste déclara s'y opposer formellement. Rien n'est entêté et imprudent comme les gens qui ont bien dîné ; tous s'écrièrent sur l'air des lampions : « Les fusées! les fusées! » Une charmante jeune femme, adorablement blonde, au doux sourire, et qu'on eût dit descendue d'un cadre de Watteau, insistait :
— Oh! je vous en prie, monsieur d'Hubert, faites partir les fusées !
— Mais espèce de..., s'écria l'homme d'écurie, vous ne comprenez donc pas qu'avec une descente folle comme celle-là, les chevaux vont s'emballer, et que nous roulerons dans les précipices ?
A cette ignoble injure, la jeune femme bondit. Sans vouloir considérer d'où partait l'insulte, elle s'élança à terre :
— J'irai à pied, déclara-t-elle, plutôt que de rester dans la voiture de ce manant.
— Demain, je me plaindrai à votre patron et vous serez chassé, dit René d'Hubert.
— On verra, répondit le rustre.
Et tous de descendre. On se concerta sur ce qu'on allait faire. On avait refusé de partir en voiture ; les breaks se dirigèrent vers Aix. Aller à pied, c'était un rêve : la distance était trop grande. Il ne restait au relais qu'un vieux cheval, qui servait pour aller aux provisions.
On résolut de remonter à la Chambotte.
Oui, mais comment? A la descente, dans l'élan de folie où l'on se trouvait, cela avait été à merveille ; on ne sentait même pas les pierres qui écorchaient le satin des souliers. Mais gravir ce sentier à pic, les femmes s'en déclarèrent incapables.
Alors, on envoyale valet d'écurie demander les chaises à porteurs. Les touristes s'assirent sur des pierres, sur des tertres, et tout bas, un peu assagis, regrettèrent leur humeur aventureuse. Ce fut bien pis quand, après un long temps, l'homme revint annoncer que les
porteurs, imprudemment renvoyés parce qu'on n'en croyait plus avoir besoin, avaient regagné leurs villages, bien loin dans la montagne. On était bloqué ; il valait mieux remonter à la Chambotte, coûte que coûte. C'est ce que firent les voyageuses : les unes vives, alertes malgré tout ; les autres s 'aidant des ombrelles qu'elles tenaient par un bout, tandis que le cavalier, tenant l'autre, les bissait.
Enfin, on atteignit à la Chambotte : impossible d'y coucher, il n'y a pas de chambres ; l'auberge n'est pas disposée pour loger des étrangers. Que faire? Attendre le jour! On enverra demain à Aix chercher des voitures. On s'avise d'aller sur la terrasse. Le décor a changé d'aspect. La lune s'est dégagée derrière les montagnes ; elle est en plein ciel ; sa clarté inonde la terrasse et tout un côté du lac, comme une nappe de lumière électrique, laissant l'autre côté dans l'ombre. C'est un véritable ensorcellement. Alors, obéissant à une poussée subite d'harmonie, Marthe Duvivier et Soulacroix attaquent le duo de Samson et Dalila.
Et ces blasés, ces gens alourdis par un
dîner succulent et des vins généreux, éreintés par une ascension forcée, oublient tout pour admirer et applaudir, refusant les lumières que les domestiques apportent. On glisse le piano sur la terrasse et les artistes chantent jusqu'au jour, sans fatigue.
Jamais la créatrice d'Hérodiside, cette fantaisiste qui chante quand il lui plaît, cette bohème, n'a eu plus d'inspirationni de puissance vocale ; jamais Soulacroix n'a été plus complètement, plus magnifiquement, l'artiste chaleureux, vibrant et sincère, dont l'émotion communicative gagne le public, le pénètre et l'enthousiasme.
Quand Marie rentra dans Aix, la robe fripée par l'humidité du lac, toute dépeignée, le chapeau rejeté de travers par les cahots de la voiture, les malades allant à la douche, les boutiquiers rangeant leurs vitrines, les domestiques balayant les trottoirs, s'écrièrent :
— Elle a rien fait la noce, celle-là !
La première de la petite pièce eut lieu au casino, avec un égal succès pour l'auteur et l'interprète. Marie, très fêtée, tjès entourée, n'avait guère le loisir de réfléchir ni d'analy-
ser ses impressions. Ricliarme était arrivé à Aix pour assister à la première représentation et faire sa cure. C'était une joie de se retrouver dans ce pays adorable, de parcourir à nouveau ensemble les sentiers connus. Un malheur atroce passa sur cette félicité comme une ombre d'épouvante. Madame de Rute avait une adorable petite fllle, Lola, la joie et le sourire de la maison, ravissamment jolie, et dont l'intelligence s'éveillait déjà, exquise, dans ses grands yeux de fleur. C'était de la gaîté et de la grâce qui voltigeaient, comme un vivant rayon de soleil. Un jour, la fillette avait suivi la jardinière qui venait de lui acheter un polichinelle, et elle s'amusait à l'agiter, pour en faire tinter les sonnettes. En tournoyant, le polichinelle lui échappe et va bondir sur la route : elle veut le rattraper, lâche la robe de la jardinière que tenait sa main, s'élance sur la chaussée. Un omnibus, qui conduisait des voyageurs à la gare, descendait la pente à toute vitesse : voilà la mignonne sous les roues ! Le cocher n'avait rien vu ; il entend des cris ; instinctivement, il arrête ses chevaux, ceux-ci re-
culent ; une seconde fois, les roues meurtrières passent sur le pauvre petit corps. La jardinière, qui était en train de bavarder, aux cris de la foule retourne la tête, et aperçoit l'enfant, inerte, sous la voiture.
Le désespoir de la mère, personne ne le dira : elle n'est pas la femme des expansions ; sans cris, sans larmes, sa douleur était plus effrayante. Elle dut prévenir le père qui adorait sa fille : un premier télégramme fut envoyé à Madrid pour le préparer ; un second lui disait de venir en toute hâte. Elle voulait qu'il gardât le souvenir de son enfant foudroyée en pleine joie, avec toute sa grâce.
Même dans la mort, Lola était charmante. La douleur ne l'avait pas même effleurée ! Il y avait sur ses lèvres un sourire triomphant, à cause du jouet reconquis, qu'elle serrait dans sa main, et cette image de la petite morte heureuse était à la fois très douce et navrante. Elle semblait continuer en rêve ses jeux habituels dans quelque paradis puéril ; l'éternité qui avait clos ses yeux avait fixé sur ses lèvres l'insouciant sourire, et ce contraste angoissait le cœur.
La chaleur est accablante à Aix, au mois d'août : il fallait préserver le petit cadavre contre le travail effrayant de la mort, et le garder au père dans sa grâce intacte. On plaça l'enfant dans sa petite baignoire : la mère espérait conserver sur ses traits cette fleur dévie à l'aide des procédés inventés par la science chimique.
La domesticité répandit le fait par la ville : la stupidité publique cria au sacrilège ; on voulut forcer la mère à laisser ensevelir son enfant; mais elle résista : il eût fallu faire le siège de la maison pour lui arracher le petit cadavre qu'elle gardait jalousement, dans une pensée d'affection inaccessible à l'intelligence vulgaire. On dressa dans la chambre une espèce de chapelle ardente avec des cierges qui brûlaient nuit et jour.
Après plusieurs veilles, la princesse, morte de fatigue, consentit à prendre quelque repos. Elle se fiait à sa dame de compagnie, Charlotte, du soin de la suppléer dans la veillée suprême.
Celle-ci, d'une indifférence absolue, tournant en plaisanterie sa tâche auguste, se
laissait entraîner à flirter dans quelque coin avec les familiers et les hôtes de la villa.
Cependant, la valetaille était maîtresse de la place, insolente avec la mort comme avec tout le reste, selon ses instincts, et ne sentant plus de surveillance dans cette maison accablée d'un anéantissement funèbre. On déboucha le Champagne, et lorsque au matin M. de Rute, pâle, brisé de fatigue et d'inquiétude, arriva enfin à la villa, ce furent des chansons et des rires obscènes qui accueillirent son entrée. Toute la domesticité était ivre, tandis que sa femme, sourde à ces viles clameurs, s'isolait dans la nuit farouche de son désespoir.
Marie avait donné à Roma-Isabella Rattazzi, la sœur aîné de Lola, une superbe poupée. Lola avait toujours eu follement envie de cette poupée, qui était i^lus grande qu'elle et si bien articulée qu'elle lui rendait presque son étreinte, quand la lillette la serrait jalousement dans ses bras. Quelquefois, pour la récompenser d'avoir été bien sage, on lui permettait de l'embrasser et de la tenir sur ses genoux, pas plus de cinq minutes. Marie
s'était opposée à ce que Roma lui fit don tout à fait de la poupée ; elle lui avait promis d'en faire venir une autre pour elle de Paris, mais l'enfant ne se contentait pas de cette promesse.
En contemplant la petite morte dans son cercueil, Marie eut le remords de ce refus qui Favait contristée, et, voulant lui donner une satisfaction dernière, elle coucha le jouet dans la bière, à côté de Lola. Ainsi, côte à côte, la fillette et la poupée avaient l'air de deux sœurs jumelles; on distinguait à peine la morte de sa compagne inanimée. C'était le même teint de cire, car autrefois les baisers passionnés de la petite fille avaient enlevé les couleurs vives qui enluminaient l'insensible visage de la poupée, et celle-ci, en ses habits coquets, avait l'air de ces délicates trépassées que l'on porte au cimetière, en Italie, vêtues de leurs robes de fête.
Un sentiment douloureux et bizarre serrait le cœur à la vue de ce groupe également souriant d'un sourire qui n'était pas celui de la vie.
Mais le lendemain, quand Marie s'approcha
du cercueil auquel personne n'avait touché, elle eut un recul de stupéfaction effrayée : la poupée n'y était plus.
Dans une de ces contractions aâ'reuses que la mort imprime aux cadavres déjà raidis dans l'immobilité suprême, la petite Lola avait repoussé loin d'elle le jouet, qui avait roulé à terre. Elle avait emporté sa rancune jusque dans la tombe.