CHAPITRE X
L entêtement d'un joueur, ou ils l'ont échappé belle. — La grâce, en souriant, console la souffrance. — Tendresse suprême. — Le Chemin de la Croix, — Rapprochement familial. — Morale pratique. — Sous Taile de la Mort.
On décida d'abréger le séjour de Vichy où les heures passaient lamentablement tristes, dans cette chambre d'hôtel qui n'avait rien du confortable nécessaire à un malade. Richarme était obligé de s'arrêter aux usines avant de venir à Paris pour retrouver le séjour commode et sain de l'avenue Niel, la pièce haute et grande, égayée par les arbres qui laissent circuler l'air. Marie ressentait une grande inquiétude à le voir ainsi voyager seul. Le médecin de Vichy n'avait pas osé
lui administrer les douches, même les plus faibles, dans la crainte d'un saisissement qui aurait été funeste ; un faux mouvement, à la montée ou à la descente du wagon, pouvait amener le même résultat. Et il s'obstinait à ne pas vouloir être accompagné même par un domestique ! Lui dire le danger qu'il courait était impossible. Marie se consumait d'impuissance et d'anxiété. Le médecin défendait •a ^Richarme l'air enfumé de Rive-de-Gier, d'où chaque fois il revenait plus malade, ses poumons ne pouvant supporter cette atmosphère viciée. Mais se croyant guéri, dès qu'il allait mieux, il se laissait reprendre par la nostalgie de l'usine ; ordonnances des médecins, pleurs, supplications, rien n'y faisait : il lui fallait repartir.
Enfin, on atteignit l'hiver ; le docteur ordonna le climat tempéré du Midi. Marie connaissait la propriétaire du château de la Turbie, occupé depuis par le tsarewitch : cette femme, qui n'avait pu louer sa propriété et qui avait besoin d'argent, offrit de la lui louer au mois, au lieu de la saison, à un prix relativement inférieur. On accepta
et on partit. Le médecin avait dit à Marie :
— Tàcliez de le distraire de son mal ; faites qu'il oublie le diabète qui l'envahit.
Richarme avait une telle volonté de guérir, qu'il acceptait toutes les médications, même les plus répugnantes. Elle n'avait qu'à lui dire : « C'est la vie. » Elle commençait presque à espérer, non la guérison complète, mais la continuation d'un état languissant. On devient égoïste pour ceu.x qu'on aime, et tout semble préférable au malheur de les perdre. Quand le mal avait fait explosion, les médecins avaient déclaré que c'était une question de trois mois, et qu'on ne pouvait espérer qu'il irait au delà ; il y avait de cela dixhuit mois ! Richarme disait à Marie :
— Soigne-moi bien, guéris-moi ou prolonge-moi ; il me faut cinq ans pour mener à bien mes affaires, sortir de mes embarras et te laisser la fortune que je rêve pour toi.
Tous les jours on faisait des promenades en voiture le long de la Corniche ; on s'arrêtait à Monte-Carlo, où Richarme, très dilettante, avait plaisir à écouter la musique d'un admirable orchestre, dans ce pays de m, 21
rêve, du haut de cette terrasse qui domine la grande bleue et où se trouvent réunies les plus merveilleuses richesses de la flore des tropiques; ils s'attardaient le plus possible, elle et lui, — la tristesse et la maladie, ■ — sous ce ciel d'enchantement, dans ce décor de beauté et de joie. On rencontrait des connaissances, on se groupait dans le coin le mieux abrité de la terrasse, et on y organisait une petite potinière. En voyant à Richarme la mine presque gaie, l'esprit libre, personne ne voulait croire qu'il était touché aux sources mêmes de la vie par cette maladie impitoyable qui a nom diabète, albuminurie. On taxait d'exagérées les précautions que Marie lui imposait, son refus de dîner en bande à l'Hôtel de Paris ou au Nouvel Hôtel; elle savait qu'il suffoquait dans les salons surchauffés par le gaz ou la chaleur qui se dégage d'une foule. Elle invitait quelquefois à déjeuner ou à luncher à la Turbie, en haut du perron de marbre, auquel donnaient accès deux grands escaliers aux larges dalles en pente douce, qui en rendaient la montée facile : les rampes à colonnettes,
également en marbre, étaient toutes recouvertes de rosiers, d'héliotropes grimpants et de jasmins qui répandaient leur parfum dans l'air comme un encens subtil.
Chez elle, Marie limitait les invitations, de façon à distraire le malade sans le lasser ; elle composait un menu substantiel qui ne fatiguât pas l'estomac. Richarme avait conservé un bon appétit, et digérait assez bien, grâce à la variété des mets.
A un de ces déjeuners, on parlait d'une petite conspiration de palais. Le privilège de la maison de jeu, tributaire de la principauté, allait expirer : l'autorité refusait de le renouveler à moins d'une redevance supérieure de plusieurs millions ; on demandait en plus le tracé et l'entretien de certaines routes, la construction d'églises... La maison de jeu hésitait à se prononcer, trouvant les exigences un peu excessives. Pendant que le conseil assemblé délibérait sur le refus ou l'acceptation, ne croyant pas pouvoir être supplanté, un incident assez amusant se produisit.
Un Américain, propriétaire d'un grand
journal, entra avec une bande d'amis dans les salons de jeu ; ils avaient bien dîné et fêté largement les crus de France. Comme ils arrivaient, le croupier annonçait les trois dernières. L'Américain déclare qu'il a envie de jouer et qu'il veut que l'on continue la partie.
— Ce n'est pas possible, répond le commissaire des jeux; il y a un règlement, et fussiezvous le prince de Galles, que vous devriez vous y soumettre : nous sommes forcés de l'appliquer.
Grande colère du joueur évincé : pour n'être pas prince du sang, il n'en était pas moins habitué à se passer toutes ses fantaisies, et cette rébellion contre son autorité le flt mettre dans une rage froide, qui voulait une vengeance. Il s'en fut, déclarant qu'on entendrait parler d'eux. La nuit, loin d'apaiser sa rancune, l'exaspéra, et, le lendemain, il chargeait un de ses amis, dont la fortune égale celle des Gould et des Vanderbiit, d'aller trouver le gouverneur de la principauté et de lui dire : « Vous voulez des millions ? nous les donnerons ; des églises ? on les construira ;
des routes ? on les tracera. » L'usine s'émut ; elle répondit : « Les établissements sont à nous, nous les gardons. — Qu'importe ? réplique l'Amérique : nous construirons casino, théâtre, hôtels, etc., etc.» Mais, de Vusine, on avait pris peur, et vite de répondre oui à toutes les exigences et d'enlever le privilège.
Pour combler la différence, on tint secret pendant quelques jours ce renouvellement ; les porteurs de titres, affolés, croyant l'affaire en danger et craignant d'être surpris par la baisse, vendirent, pendant que, de Vusine, on donnait des ordres d'achat. Le tour était joué.
— Il leur en arrive parfois de bien bonnes, et tout n'est pas rose dans le métier ! Figurezvous qu'on a été à deux doigts de la grève, comme chez les mineurs ! Un heureux ponte — ce n'est pas moi, hélas ! dit le conteur ou plutôt la conteuse, — avait glissé quelques pièces d'or dans le cou d'un croupier : on s'en est aperçu, on l'a fouillé, on a trouvé sur lui trois pièces, trois louis. Il est cassé immédiatement; tous les croupiers, qui sont plus ou moins sujets à caution, prennent parti
pour leur camarade, et tous les chevaliers du râteau menacent de se mettre en grève, si François n'est pas réintégré dans ses hautes fonctions. Et il est rentré.
Et Blanche Thil scandait les mots, les faisant tinter, riant à belles dents.
— Comprenez-vous Monte-Carlo sans jeux? Pas moi ! Je suis venue ici pour me donner les émotions du tapis vert : j'en veux pour mon argent.
Marie avait grande joie à l'inviter ; sa bonne humeur était si communicative, elle était si agréable à regarder et à entendre, que Marie qui, dans son inquiète préoccupation, avait désappris même le sourire, était heureuse de la gaieté qu'elle donnait à Richarme, dont la réplique se mettait à l'unisson, quand Blanche entrait la voir, en passant en voiture au bas de la terrasse, sur la route qui mène de Nice où elle habitait, à Monte-Carlo. On sentait que rien ne pouvait troubler l'heureuse sérénité de cette nature épanouie à toutes les joies de l'existence ; elle était contente des autres et d'elle-même, d'une obligeance prompte et facile, de relations charmantes,
aimée des femmes ses amies, recherchée des hommes. Son élégance naturelle ressortait dans ses toilettes signées du bon faiseur ; ses mains étaient jolies, avec de longs doigts effilés ; la peau transparente avait une blancheur laiteuse et l'on admirait encore la merveilleuse attache dû cou, la nuque adorable, les cheveux bien plantés sur lesquels de 'légers frisons semblaient une mousse aux reflets dorés. Elle donnait l'impression d'une •des favorites du dix-huitième siècle, d'une de ces belles à qui l'on voudrait tout demander, à qui l'on ne pourrait rien refuser.
L'assemblée générale de la Société Richarme devait avoir lieu à Rive-de-Gier pour statuer sur une distribution de dividendes. Richarme tenait à y assister. Marie, ne se liant pas tout à fait à la science des médecins de Paris, l'avait supplié d'en profiter pour appeler en consultation des sommités lyonnaises. Elle le conduisit jusqu'à Marseille : il lui promit qu'elle recevrait tous les jours une lettre ou une dépêche. Marie voulait connaître le résultat exact de la consultation : elle savait trop, par expérience, combien les
médecins entretiennent d'illusions chez les malades, jusqu'à leur faire négliger tout traitement. Elle s'adressa au docteur de Rivede-Gier qui devait assister à cette réunion, le priant de lui en dire le résultat. « Richarme retournait près d'elle, à la Turbie; on le lui renvoyait pour qu'elle adoucit ses derniers jours. » Telle fut la réponse du docteur de Rive-de-Gier.
Hélas ! toutes ces allées et venues lui avaient été funestes ! Le voyage l'avait fatigué, il avait pris froid et il revenait avec une toux plus fréquente et une lassitude plus difficile à surmonter! Que pouvaient les soins de Marie contre de telles imprudences? Le docteur Collignon qui venait presque régulièrement deux fois par jour de Monte- Carlo à la Turbie, se montrait inquiet. Après l'aorte, c'était le cœur lui-même qui était pris. Richafme dit à Marie qu'il avait profité de son séjour à Rive-de-Gier pour déposer chez son notaire un testament dont il avait le double qu'il lui remettait décacheté. Il le lui fit lire. Par ce testament, il léguait à Marie, en usufruit, soixante mille francs de
rente ; mais il avait réfléchi, et avait craint que cette forme'de legs n'entraînât la liquidation de la succession, peut-être même de l'affaire. Il désirait faire un nouveau testament avec d'autres dispositions. Il manda près de lui M. Valentin, le notaire du prince de Monaco, et s'informa de la personne à choisir comme exécuteur testamentaire :
Marie lui proposa Gustave Cahen, son avoué, ou bien Jéramec, son ami à lui. Ce dernier choix ne lui plaisait guère : à l'avant-dernière réunion du conseil de surveillance, il avait été très ému de l'attitude prise envers lui par Jéramec, qui affichait des scrupules outrés et exagérait la responsabilité des membres du conseil. Ce fait avait laissé, pour longtemps, une ombre très noire dans l'esprit de Richarme. Mais Marie avait reçu des lettres de Jéramec, dans lesquelles il s'offrait à faire venir, au besoin, à la Turbie un des principaux médecins de Marseille avec lequel il était lié : elles étaient très affectueuses pour Richarme et pour elle-même. Comme elles traitaient de sa maladie, elle n'avait pas voulu les montrer à son ami, mais elle crut devoir
combattre la mauvaise impression qu'avait gardée Richarme. Il se rendit à ses observations, et nomma Jéramec son exécuteur testamentaire, léguant à Marie la moitié de ses revenus en usufruit, le reste à Auguste Deriard, son neveu, et laissant à celui-ci la totalité de sa fortune en nue propriété, à charge de servir une pension à sa cuisinière, une autre à son cocher et, à la mort de Marie, de distribuer cent mille francs aux hôpitaux de Rive-de-Gier. Le testament fut déposé à l'étude de M^ Valentin.
Si la préoccupation de ces dispositions suprêmes ne hâte pas la fin, elle n'en est pas moins épouvantablement triste.
La maladie prenait de jour en jour un caractère plus aigu, qui ne laissait aucun repos au patient. Non seulement Marie le massait comme à Vichy, mais elle avait appris du médecin de Monte-Carlo à lui faire des piqûres de morphine, et la nuit, quand la souffrance tardait à s'apaiser, c'était elle qui introduisait l'aiguille dans sa chair.
Il lui semblait que cette aiguille pénétrait jusqu'à son cœur ù. elle. Sa crainte de le
faire souffrir, son émotion, la rendaient maladroite et tremblante ; cependant, il n'avait ni une plainte, ni une impatience. Il n'acceptait les soins de personne, sinon d'elle ; il ne voulait recevoir que de sa main la potion destinée à engourdir sa douleur. Au lieu de coucher dans la chambre communiquante, elle s'était fait faire un lit à côté du sien, afin d'être toujours là, pour répondre à son premier appel.
Le cœur était entouré d'eau ; pour le dégager, on posait au malade vésicatoires sur vésicatoires : la peau n'avait pas le temps de se reformer. A peine la vaseline boriquée saupoudrée d'amidon avait-elle atténué l'inflammation causée par le premier vésicatoire qu'on en appliquait un second. Quel martyre !
Richarme l'endurait dans un suprême espoir de guérison. Malgré le voisinage de la Méditerranée, les chaleurs devinrent étouffantes ; on résolut de quitter la Turbie. Mais il fallut encore attendre quelques jours le wagon-salon dont les roues caoutchoutées rendraient la trépidation moins sensible au
malade. Enfin on put partir. Marie avait obtenu de Ricliarnie qu'il se rendrait directement à Paris et s'occuperait exclusivement de sa santé. Le médecin avait fait pour la route toutes sortes de recommandations : des piqûres de caféine, si la prostration devenait trop grande, de l'antipyrine ou de la morphine pour calmer l'énervement causé par le voyage. Enfin, on arriva à Paris.
Le mal empirait, avec des alternatives de mieux et d'aggravation, des sautes brusques qui affolaient Marie; l'accès passé, elle se reprenait à l'espoir... Enfin, sur le conseil du médecin, une dépêche fut envoyée à Rivede-Gier : le neveu de Richarme, Auguste Deriard, mandé à Paris, arriva au moment d'une crise. Il adressa aussitôt un télégramme alarmant à sa mère et à ses tantes. Elles vinrent, sauf une des tantes, qui était souffrante.
Il fallut préparer Richarme à les recevoir : déjà, il lui avait semblé étonnant de voir son neveu chez Marie ; en apprenant que ses sœurs étaient là :
— Je suis donc perdu? lui dit-il. Pour
qu'elles soient venues, il faut que ce soit vraiment la fin ! Il y a si longtemps que je souffre ! Je ne me rends plus compte de la marche de la maladie.
Il reçut ses sœurs et leur présenta Marie, qui se retira discrètement ; mais au bout de quelques minutes elle était rappelée par Richarme :
— Reste, lui dit-il ; nous n'avons rien à nous dire que tu ne puisses entendre.
. Il était presque gai et parlait librement.
Ce que voyant, ses sœurs se décidèrent à repartir le lendemain matin, à moins de complications nouvelles dont Deriard les aviserait : il devait revenir après dîner, et passer une partie de la soirée auprès de son oncle.
Après leur départ, Richarme, se sentant mieux, dit gaîmentà Marie :
— Elles ont dû la trouver mauvaise ; elles étaient venues pour assister à mon agonie, et au contraire je vais mieux. Je vais leur faire la nique et leur laisser attendre ma fin le plus longtemps possible.
Il semblait qu'en effet la vue des siens l'eût m. 22
réconforté ; on eût dit qu'il entrait dans une période d'amélioration.
Le lendemain, ses sœurs prirent le train, et son neveu ne tarda pas à les suivre, le mieux se maintenant.
M. Brunon, sénateur de la Loire, président du conseil d'administration de la Société, vint avec l'un des chefs de la maison Cottet, M. Wolff, voir M. Richarme et s'entretenir avec lui. Avant de se retirer, ils demandèrent à parler à Marie en particulier. Ils s'informèrent si Richarme avait pris des dispositions testamentaires. Sur la réj)onse affirmative de Marie, ils lui demandèrent si elle les connaissait. Elle répliqua qu'il y avait deux testaments : que le neveu de Richarme était institué légataire universel par son oncle, et qu'il lui laissait à elle la moitié de sa fortune en usufruit.
— Il est regrettable, déclarèrent-ils, que tous les intérêts ne soient pas réunis dans les mêmes mains : la Société n'aurait pas à souffrir des divergences qui peuvent se produire entre plusieurs héritiers ; car, nous savons absolument que M. Auguste Deriard
n'acceptera pas la succession. On disait qu'un mariage secret vous unissait à M. Richarme; en tous cas, un mariage in extremis simplifierait les choses. Les droits de mutation seraient réduits à trois et demi pour cent.
— Jamais je ne ferai une demande semblable à Richarme ! Il connaît mes idées sur le mariage : lui demander cela, c'est lui donner la certitude de sa fin prochaine. Au prix de son héritage, je ne me donnerai pas le remords d'avoir abrégé sa vie même d'une heure .
— Alors, nous allons nous trouver en face de bien des complications, car si son neveu refuse son héritage, nous aurons affaire à toutes sortes de petits collatéraux. On ne remonte pas l'ascendance.
— M. Richarme a fait ce qu'il a voulu : quant à moi, je n'essaierai de l'influencer en rien. Lui dire que son neveu est capable de refuser son héritage serait lui infliger une douleur morale plus horrible pour lui que les douleurs physiques qu'il endure : car ce serait déprécier son œuvre dont, ajuste titre, il est si fier.
Quand elle remonta auprès de Richarme, il lui demanda le motif qui l'avait retenue s^ longtemps; elle lui répéta une partie de la conversation qu'elle venait d'avoir. Ils lui avaient demandé s'il avait pris des dispositions ; elle n'avait pas cru abuser de sa confidence en leur en faisant l'aveu. Du reste, il leur paraissait qu'il n'y avait pas péril : Richarme était bien mieux qu'il ne se le figurait. Ces messieurs croyaient à un prompt rétablissement. Mais il leur semblait qu'il y avait peut-être imprudence à laisser la nue propriété de sa fortune à son neveu exclusivement, car il avait triste mine ; et puisque Richarme ne voulait rien laisser à ses sœurs, il devrait ajouter une clause portant qu'à défaut de son neveu, légataire universel, sa fortune reviendrait à quelque autre qu'il désignerait. Voilà le mensonge qu'imagina Marie en vue de tout concilier.
— C'est tout ce qu'ils t'ont dit ?
— Oui.
— Ils ne m'ont pas trouvé trop démoli ?
— Au contraire : il ne s'agit que d'une mesure de précaution exagérée.
— Oui, je comprends, ils veulent garantir leurs obligations, mais ils n'ont pas à s'en inquiéter. Si je disparaissais, il y a encore assez, avec les fonds de roulement, les marchandises et les immeubles, pour rembourse. les obligations; leur clientèle ne perdrait rien. Enfin, j'y réfléchirai.
Le lendemain, Marie recevait une lettre de M. Jéramec; il avait causé avec M. Brunon, et il lui confirmait le conseil donné : se faire épouser in extremis...
Revenant sur la conversation de la veille, Richarme dit à Marie :
— Eh bien! j'ai beau réfléchir, je ne trouve pas de solution. J'ai bien un cousin du côté maternel ; je le vois très peu, il est marié, père de grands fils, quoique jeune encore : par sa valeur personnelle, il est arrivé à une situation prépondérante dans la compagnie de Paris-Lyon. — Il n'y a guère que lui qui puisse continuer mon œuvre, mais il ne quittera pas sa situation présente... Écoute ! Après ma mort on viendra t'offrir le rachat de ton usufruit : ne le vends jamais. Je te laisse une fortune pour vivre suivant
tes goûts, ta fantaisie, comme j'aurais voulu vivre avec toi. Je ne veux pas que ceux qui m'ont martyrisé, qui sont cause de ma mort^ en profitent au delk de ma volonté... Situ avais un héritier direct, je te laisserais la totalité de ce que je possède ; mais comme tu n'as personne après toi, c'est inutile. J'estime que je te laisse, une fois les dettes payées, c'est-à-dire quand les actions seront dégagées, un minimum de deux cent mille francs par an, surtout après l'entente avec Badoit qui ne peut manquer de se faire. A défaut de mon neveu, dont la... nonchalance ne m'inspire aucune confiance pas plus pour l'administration que pour la fabrication, il y a un homme sur qui je puis me reposer et qui est de premier ordre : Martel, le chef de la comptabilité. C'est un modeste, mais très capable. Toutes les entreprises importantes que j'ai tentées, j'en ai délibéré d'abord avec lui. Je suis absolument désireux que l'affaire i^este clans la famille avec l'appui de Martel ; l'incapacité de mon neveu ne sera pas un obstacle : elle se maintiendra par lui. D'ailleurs, l'élan donné est
tel qu'elle peut se soutenir pendant dix ans !
Hélas, il ne prévoyait pas l'horrible grève qui viendrait enrayer cet essor; il ne se disait pas que son neveu n'aurait de volonté que pour détruire ce qui lui avait coûté tant d'efforts à édifier. Marie ne pouvait distraire sa pensée de ce que lui avaient dit MM. Brunon et Wolfî : il refusera la, succession.
Alors elle eut cette pensée :
— Pourquoi dit-elle à Richarme, à défaut de ton neveu n'instituerais-tu pas la ville de Rive-de-Gier légataire universelle ? De cette façon, ton nom resterait attaché à ton œuvre !
Cette pensée de Marie sembla lui agréer : il demanda qu'on fît venir immédiatement un notaire.
La sœur de Marie était venue la voir avec M. Lalou : elle leur en parla, et M. Lalou s'offrit à faire venir son notaire, qui était aussi celui de sa famille, M. Pehan de Saint- Gilles ; il offrit de même d'amener les témoins nécessaires, ce qui fut accepté.
Mais, dans la soirée, une crise plus violente
terrassait Richarme. Marie, au désespoir de le voir si bas après avoir espéré presque un rétablissement, envoya, selon sa promesse, une dépêche au neveu de Richarme, qui arriva aussitôt. Le lendemain le malade allait mieux : il voulut mettre à exécution son projet de faire un autre testament; le notaire et les témoins vinrent pour recevoir ses dispositions.
La pensée de Facte suprême de volonté qu'il avait à remplir lui avait rendu une énergie inespérée : il s'était levé. Assis dans un grand fauteuil, il donna au notaire et aux témoins l'impression d'un homme qui avait encore de longues années devant lui, telle était la vivacité enjouée de son humeur.
Marie fut exclue de la chambre où s'accomplissait cette formalité ; elle se tenait dans le salon du rez-de-chaussée, en compagnie de M. Deriard et du médecin.
Quand le notaire se fut retiré, Richarme dit à Marie qu'il avait réfléchi, qu'il avait modifié ses dispositions et lui laissait les trois quarts de l'usufruit de ses biens, pour défendre sa situation s'il en était besoin. Il ne
voulait pas que celle qu'il regardait comme sa femme, qui lui avait donné une seconde famille, supérieure à l'autre par la tendresse, la confiance et le dévouement fût jamais aux prises avec les difficultés matérielles de l'existence. Mais l'effort de volonté qui avait soutenu Richarme amena une réaction : il retomba plus bas qu'il n'avait jamais été. Marie exigea absolument une consultation de deux des premiers médecins de Paris ; à cet homme qui ne pouvait plus rien absorber on ordonna des œufs durs! Cela semblait tellement fou à Marie qu'elle crut avoir mal compris ; elle insista : « Des œufs à^la coque ? sur le plat? mais, durs!... il en étoufferait!... — Non, non, des œufs durs! » Naturellement, après les premières bouchées, il les rejetait.
Alors commença, avec des progrès visibles, d'heure en heure, le travail de la mort.
La parole devint indistincte ; les lèvres du malade remuaient en vain. La faiblesse étouffait les mots dans sa gorge, arrêtait au passage les suprêmes accents de la voix
chère qui bientôt ne serait plus qu'un souvenir. Malgré cela, une impatience angoissée le chassait du lit, où on ne pouvait le retenir ; il faisait quelques pas hésitants dans la chambre, en proie à cette inquiétude qui aJBfole les mourants comme s'ils attendaient du mouvement la délivrance du mal qui les oppresse. Puis il allait retomber de lassitude sur les piles d'oreillers, vaincu par sa faiblesse. Depuis dix nuits, Marie ne s'était pas couchée ; le malade la voulait là, tout près de lui, afin de s'endormir la main dans sa main, d'un assoupissement passager ou de l'irrévocable sommeil. Heureusement pour elle, l'excès de la fatigue lui procurait cet anéantissement de la pensée, dans lequel se noient les pires douleurs.
Une atmosphère de fièvre et de mort régnait dans la chambre, comme si l'ange du sépulcre l'eût couvée sous ses ailes pesantes ; on ouvrait la fenêtre afin qu'un peu d'air s'y glissât, mais rien n'en pouvait chasser cette torpeur funéraire. Le neveu de Richarme était là avec la religieuse que le médecin avait fait demander pour aider Marie.
On entendait la respiration rauque du patient ; de temps en temps, Deriard ou la religieuse se levait pour introduire entre les lèvres un petit tube communiquant à un ballon d'oxygène. Des voix fraîches et puériles montaient joyeusement de l'avenue ; c'était une ronde d'enfants qui, sur le trottoir, chantaient en dansant :
Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés.
Marie sentit les doigts de son ami trembler dans sa main ; elle se souleva, elle recueillit un soupir, un souffle, le dernier."
Ge souffle emportait l'espérance dans laquelle Marie avait lutté contre la mort, il emportait aussi sa volonté et ses forces. Au pied du lit où gisait Richarme, elle s'abîma dans un sommeil de brute. Et dans la chambre régnait, sublime et terrible, le mystère de la tombe, plus grand que celui de l'amour.