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CHAPITRE XIV

Ce que coûte un lH'Mi''lirc. — La représentation à la Porte-Saint-Mai lin. — Vingt et un jours chez Pasteur. — lliclif ou pauvre?

Mais il faut être riche pour organiser une représentation à son bénéfice ! Marie en fit l'expérience. Des démarches, encore des démarches, toujours des démarches. Aujourd'hui, tout est organisé : c'estl'apaisement, hi joie ; le lendemain, tout craque. Elle s'adressa d'abord à ceux qu'elle croyait ses amis et amies, à ceux qui avaient profité des joyeuses parties, des fêtes amusantes, des dîners intéressants qu'elle avait donnés. Samuel était en première ligne.

— Comment donc, ma chère, mais tout ce que je pourrai! L(! théâtre, les artistes sont m. 30

à vous. Disposez de moi à votre bon plaisir et grande utilité.

Rien n'était assez intéressant, assez attractif à son gré. Il voulait ceci, ne voulait pas cela. Pour en causer plus à l'aise, Marie fut priée à dîner au théâtre, dans son bureau, entre la répétition et la représentation.

Elle croyait qu'elle allait pouvoir s'entretenir dans l'intimité avec Samuel : il y avait douze personnes ! Parler sérieusement était impossible ; on parla donc de tout, sauf de ce qui l'intéressait tant. Elle se demandait ce qu'elle était venue faire dans ce milieu de joie et d'insouciance oîi elle détonnait; après la minute d'attention polie qui suivit la présentation de Samuel, on oublia la présence d'une personne si peu dans le train.

Outre Samuel, elle était allée voir une danseuse , intime chez elle , où pendant des année s elle avait fait la pluie et le beau temps.

— Vous voulez organiser une représentation à votre bénéfice, lui dit celle-ci, et vous demandez un article en première page dans un journal. Mais, ma chère, vous n'êtes pas intéressante ! Vous n'organiserez rien du

tout: on vous promettra, on ne tiendra pas.

— Oh ! par exemple ! Venant de vous, l'observation est doublement étonnante ; on n'aurait pas cru cela à la fête de la plus jolie Femme de Paris. Quand j'ai sollicité pour les autres, j'ai obtenu tout ce que j'ai demandé.

— Autrefois, c'est possible, quand vous les aviez tous dans votre manche, quand vous les receviez à votre table. Mais aujourd'hui que vous n'avez plus d'hôtel, finita la gioia.

— Je ne sais où vous prenez une si mauvaise opinion du journalisme français, mais je vous assure que vous vous trompez, et je vous le prouverai ; dans tous les cas, je puis compter sur vous pour la pantomime?

— Oh! moi, oui.

Les amis de la danseuse, qui étaient ceux de Marie bien avant de devenir les siens, et sur qui elle se croyait en droit de compter, ne lui accordèrent qu'une publicité si modeste, qu'elle renonça à solliciter leur appui.

La demoiselle s'enfuit par les grandes routes sans prendre la peine de prévenir Marie qui fit retirer son nom du l'ainche.

AI. Arthur Meyer, (hrecteur du (lavlois^ixi

l'accueil le plus cordial à la bénéficiaire, et mit son journal à la disposition de Samuel, organisateur de la représentation. Ce dernier, qui, au début, était tout feu tout flamme, était devenu plus que tiède, remettait les rendez-vous qu'il avait donnés,. faisant attendre Marie des après-midi entières dans la petite loggia du garçon de bureau. Quand elle lui rappelait sa présence, il lui faisait répondre par le garçon de service : « Qu'elle attende ! «

Elle commença par être affreusement humiliée; mais elle s'était promis de ne se laisser rebuter par rien, et se demandait aussi jusqu'où pouvait bien aller l'impolitesse d'un homme qui s'était déclaré son « reconnaissant » ami. Quand, par échappée, elle finissait par le rencontrer, c'était une critique de ce qu'elle avait voulu organiser ; il lui faisait refuser les offres des artistes qui s'étaient mis à sa disposition : c'était autant d'ennemis pour elle. Mais Samuel disait avoir des projets plus attractifs ; tout ce qu'on lui proposait ne ferait que de l'encombrement.

— J'ai Baron, disait-il. Brasseur, Guy,

Germaine Gallois, dans une fantaisie désopilante ; puis les Barrison, Jeanne Granier, Marcelle Lender, Lavallière, Diéterle.

Marie fit les démarches, obtint le consentement des artistes; alors, en arrivant à un rendez-vous donné par Samuel, elle apprit que sans rien conclure, sans la prévenir, il était parti pour Tltalie. On remit la représentation ; la publicité, les affiches, tout était à refaire.

Au Gaulois, Marie rencontra Duquesnel, son ancien directeur. En voilà un qui fait mentir le proverbe ! Il ne se contente pas d'avoir de l'esprit, il est bon et serviable. Duquesnel, dans des articles au Gaulois et au Fignvo, plaida pour Marie. Victor Maurel revenait d'Amérique ; elle sollicita son concours qui fut accordé.

Delà part delà Comédie-Française, il n'y eut aucune défection.

— Je suis forcé de partir pour Bergerac, lui dit Mounet-Sully ; quel que soit le jour de votre représentation, je reviendrai la veille : vous pouvez compter sur moi.

Tout semblait arrangé, conclu ; tout à coup

Victor Maiirel déclare qu'après une si longue absence de Paris, il ne peut faire sa rentrée dans un morceau isolé : il ne lui convient pas de venir chanter sa romance tout simplement ; le public attend autre chose de plus complet. Si l'on tient absolument à lui, il chantera le troisième acte de Pdgoletto.

— Mais c'est fou, dit-on à Marie -.il vous a dit cela pour ne pas refuser tout à fait ! Songez donc, il faut un orchestre, des chœurs ; pour de petits rôles qui sont de véritables corvées, vous ne .pouvez demander à des artistes de les tenir pour vous rendre service: vous devez vous adresser à des correspondants de théâtre. Il faut des costumes pour tout ce monde des répétitions d'orchestre, que vous devrez payer. C'est, au bas mot, trois mille francs de frais. Le concours de Maurel vous les apportera-t-il ?

Marie se rappelait la prédiction de la danseuse ': elle accéda à tout. Elle ne fît même pas d'objection à propos du décor, qu'il fallut charrier des magasins d'accessoires et dont le transport, aller et retour, avec les hommes d'équipe, coûta cinq cents francs.

FIN DE TOUT -jOD

Grâce à la bonne volonté de Al. Emile Bourgeois qui dirigea chœurs et orchestre avec sa science impeccable du rythme et son autorité parfaite, la veille delà représentation on pouvait espérer que tout irait bien. Mounet avait tenu sa promesse ; il était revenu et avait répété à la Porte Saint-Martin la Grève des Forgerons de François Coppée avec une figuration animée, que Duquesnel avait réglée, soigneusement mise en scène, et qui comprenait les artistes en vedette des théâtres du boulevard ! Desjardins, de fière mine et de verbe sonore ; Péricaud, l'excellent comédien plein de finesse et de bonhomie ; Gravier, de si verte allure ; Laroche, Brémont, dont le talent est si simple et si sur; Paul Mounet, le président ; les deux Coquelin,le père et le fils. — Tout était donc entendu. Mais le soir arriva une lettre de Maurel, dont rien, à la répétition de la journée, n'avait pu faire prévoir la teneur étrange. Décidément Maurel refusait son concours à Marie. Celle-ci, désespérée, court chez Coquelin, lui peint son embarras. A présent tous les frais sont fait< : Ai-mand Pil-

vestre, Duquesnel, pour me le conquérir, ont fait retentirles journaux de ses louanges ! Et ce troisième acte qui est annoncé !

Que faire ? remettre encore la représentation est impossible. Et les éloges pompeux décernés à Maurel, au détriment d'autres artistes, ont provoqué des susceptibilités, amené des défections.

Enfin Coquelin écrit une lettre à Victor Maurel, lui demandant en son nom personnel, etàmoinsd'impossibilité absolue, le concours qu'il avait promis et qui avait été pour Marie la cause de si grandes dépenses. A minuit, celle-ci sortait de chez Maurel, emportant l'assurance qu'elle pouvait compter sur lui.

Elle alla dire à Coquelin l'heureux résultat de son intervention.

Le lendemain la représentation eut lieu ; elle fut splendide. On eut la joie d'applaudir des artistes puissants ou charmeurs : mademoiselle Pierny, exquisement blonde et bien disante ; Ville, si fin dans ses vieilles chansons ; Fragson, déjà célèbre. Blanche Marie dans une léoende inédite d'Armand Sil-

vestre, dont la musique délicate, de Francis Tliomé, accompagnée au violon par mademoiselle Levallois, faisait valoir la grâce; Mealy, la beauté blonde et joyeuse, le charme, le rire, la bonne humeur vibrante, éclatante ; elle ne pouvait quitter la scène, sous. les bis répétés du public. La Comédie- Française étayait de sa gloire solide et de son prestige incomparable cette représentation de la Porte-Saint-Martin, qui fut un triomphe pour ses représentants. Le succès de Fadmirable Mounet-SuUy, qui n'avait jamais été plus tragique, d'une plus âpre et impressionnante éloquence, porta la Grève des Forgerons de la Porte Saint-Martin à la rue de Richelieu. L'É^é de la Saint- M art in, de Meilhac et Halévy, fut joué par l'adorable Baretta-Worms, qui s'y montra parfaite de gaîté attendrie, de jeunesse et de charme dans le rôle d'Adrienne, à côté de Feraudy, de Baillet, de madame Fayolle. Coquelin, dans le Naufrage, fut Coquelin, à la fois superbe et terrilîant. Sapho, d'Armand Silvestre, ce poème dramatique d'un si beau lyrisme, trouva de dignes interprètes

dans mademoiselle Moreno, Silvain et Dehelly.

Dans le troisième acte de Rigoletto, Maurel donnait la réplique à madame de Nuovina, l'étoile ravissante de l'Opéra-Comique qui chantait le rôle de Gilda. Son harmonieuse beauté, sa grâce de jeunesse et d'émotion, sa voix superbe au timbre merveilleusement précis, enthousiasmèrent le public. Dans l'avant-scène du rez-de-chaussée oii les ar- . listes venaient, à l'abri des petits écrans, entendre les camarades, on se demandait ce qu'il fallait le plus admirer, ses bras ou sa voix. « J'admire et applaudis également l'un et l'autre, » déclara Coquelin. Et en effet, madame de Nuovina chantait de façon à rappeler la grande tradition des Malibran et ses bras magnifiques auraient su porter la lyre comme ceux de la Pasta. Segond-Weber fut admirable dans la scène du somnambulisine. Quant à Samuel qui avait tant promis, la défection de son théâtre fut presque complète ; on ne s'en aperçut pas heureusement. Le théâtre des Variétés était représenté par la première d'une pantomime inédite de

MM. Chariot (directeur actuel du Palais- Royal) et Paul Deschamps. La recette fut de huit mille francs à peu près.

Mais ce qui a été une grande joie pour la bénéficiaire, c'est la sympathie qu'elle a rencontrée, le dévouement que lui ont témoigné ses anciens camarades de l'Odéon et de la Comédie-Française, l'appui qu'elle a trouvé dans la presse, au Figaro, au Gaulois, grâce à Duquesnel; slu Journal, grâce au directeur Fernand Xau. M. Xau, ce Parisien aimable et charmant qui pratiquait avec tant de bonne grâce la première des vertus mondaines, l'obligeance, fut parfait pour Marie, et elle tient à rendre ce témoignage à sa sincère amitié.

Séverine était rentrée à Paris ; Marie alla la voir.

— Pourquoi ne fe riez-vous pas vos Mémoires ? lui dit-elle ; vous devez avoir des choses curieuses à raconter.

— C'est que j'en ai tant mis dans mes chroniques et mes romans ! Il ne reste pas grand'chose pour des mémoires. Mais vous me donnez une idée. Par ce temps où grands

et petits tiennent registre de leurs souvenirs, pourquoi pas ?

L'idée germa dans son cerveau ; un an plus tard, le premier volume paraissait. A remonter ainsi dans le passé, une tristesse affreusement énervante l'envahissait ; elle regardait, en spectatrice, sa vie défiler devant elle tout entière, suivant les évolutions de ce moi qui était elle et qui n'était plus elle. Le poète n'a-t-il pas dit qu'après un certain âge, la vie se divise en deux parts dont la meilleure appartient au tombeau ? Amitiés, amours, bonheurs, joies de toutes sortes, et souffrances aussi qui nous firent âprement sentir l'émotion de la vie, tout cela est enfermé à jamais sous la lame funéraire ou sous le couvercle encore plus pesant de Tirrémédiable oubli : ce sont des morts qui ressuscitent un instant à l'appel de notre voix et se recouchent ensuite dans leur tombe. Puis il y aune sensation très pénible à s'analyser rétrospectivement, à prendre conscience de ses imprudences et de ses erreurs. Que de foisn'a-t-on pas manqué de saisir la main auxiliatrice qui se tendait vers nous, de cueillir la grappe

des félicités spontanément olîertes ! Marie se disait qu'elle avait ouvert les doigts et laissé tombera ses pieds tout ce qu'elle aurait dû recueillir de l'existence fugitive.

Elle habitait, aux environs du Trocadéro, un logementenvahi par les moustiques du jardin : ses poignets étaient couverts de piqûres. Dans la préoccupation et l'énervement du travail, elle égratignait inconsciemment les petites cloques jusqu'à les faire saigner. Une de ses amies, Émilia Laus, lui avait donné un chien, un loulou de Poméranie, que Catulle Mondes avait appelé Saphir, en souvenir du succès de sa pantomime, ainsi intitulée. Saphir ne quittaitpas samaîtresse ; à Houilles, où Marie avait une véritable meute, il avait seul le privilège d'être admis dans les appartements. Rentrée à Paris, elle avait donné ses chiens à des amis, ne gardant que Saphir. L'animal, en jouant avec sa maîtresse, lui léchait les poignets. Marie le laissait faire, croyant au dicton populaire qui prétend que la langue des chiens guérit les blessures. La petite hôte, qu'elle trouvait trop bruyante d'habitude et qui remplissait la maison de m. 31

ses aboiements, avait la voix enrouée. Mais, la sachant très sujette aux bronchites, Marie interrogeait la domestique :

— Vous avez laissé Saphir prendre le froid ? Vous avez dû le sortir par la pluie ; vous ne l'avez pas essuyé et avec son long poil humide il se sera refroidi. Il faut le porter chez Kriegelstein, le vétérinaire.

La perspective d'aller rue d'Edimbourg séduisait peu la domestique, qui remettait au lendemain. Aux questions de Marie, elle répondait :

— Mais il est gai quand on le sort, il court et il mange.

Sa maîtresse, préoccupée de son travail, le négligeait un peu. Cependant, la nuit, elle était étonnée de l'entendre constamment clapoter dans son bol d'eau, et plusieurs fois, trouvant le liquide tout brouillé, elle avait accusé la domestique de négliger de le renouveler.

Une nuit, Marie, en train de travailler, avait veillé tard. Comme elle s'était couchée, son chien, qui avait sauté sur son lit, vint à à elle, faisant entendre une toux rauque.

comme s'il étranglait. Elle caressa la bête qui avait Tair de chercher protection près d'elle. Elle lui frictionna le cou, le dessous de latète.Enfinraccès calmé, elle s'endormit. Elle se réveilla en se sentant lécher la figure par son chien. Elle l'interpella. On s'habitue à croire que ces petits animaux vous comprennent, et de fart, vivant de votre vie, s'identifiant avec vos proprés sensations, ils devinent les inflexions de votre voix ; il ne leur manque même pas la «parole ». On en vient à les traiter comme des enfants.

— Comme tu es tendre, Saphir! Qu'est-ce tu as donc ?

Marie abandonnait ses mains à son chien, mais elle ne lui permettait pas de caresser son visage.

— Allons! reprit-elle, laisse-moi dormir et va te coucher.

Elle entendit le chien faire de nouveau clapoter l'eau de son bol : elle se dit que la bête devait être singulièrement altérée. Le lendemain, elle voulut renouveler Teau elle-même : le bol qu'elle croyait vide était plein d'un liquide trouble et glaireux. Elle

résolut de conduire elle-même Saphir chez le vétérinaire celui-ci déclara le chien enragé.

— Il faut l'abattre, conclut-il.

— Enragé? mais il est tout le temps dans l'eau !

— Vous avez constaté vous-même qu'il n'absorbait pas cette eau, qu'elle est sale et boueuse.

— Pourtant le chien enragé a horreur de l'eau !

— Détrompez-vous; il ne peut l'avaler, et il s'épuise en vains efforts. C'est surtout le long des cours d'eau qu'on rencontre les chiens atteints d'hydrophobie; ils voudra^ient boire, ils -ne peuvent pas. Est-ce que l'animal vous a mordu ?

— Pas du tout ; il n'a jamais été si caressant, au contraire. Lui qui ne lèche jamais, il m'a léché les poignets. Et tenez, ils sont dans un joli état. Les moustiques me dévorent.

La figure du vétérinaire se décomposa ; il regarda les éraflures.

— Comment, il a léché vos poignets éco rchés ?

— Oui.

— Depuis quand est-il malade ?

— Mais je ne sais pas au juste.

— Comment ne me l'avez-yous pas envoyé ?

Marie raconta la négligence de sa domestique.

— Saphir est malade, dit-elle; mais enragé, non, ce n'est pas possible.

— Il a peut-être été mordu ?

Elle se souvint qu'on avait signalé plusieurs chiens enragés dans le quartier, et Saphir, très batailleur, s'attaquait surtout aux gros chiens ; la domestique qui le sortait avait manifesté souvent sa crainte de lui voir casser les reins.

— Enfin, depuis combien de jours votre chien est-il malade ?

— Une semaine, je crois.

— Vite, montez en voiture, allez chez Pasteur !

L'anxiété qu'exprimait le visage du praticien épouvanla Marie. Elle le questionna :

— Vous avez donc des craintes ? "i^Toi

— Comment, vous, madame Colombier,

avez-vous pu être imprudente à ce point? Allez à l'Institut Pasteur, répondit-il, d'une voix si altérée que Marie lui dit :

— Je vous en supplie, ne m'effrayez pas 1 J'ai une maladie qui me met les nerfs à fleur de peau. Souffre-t-on beaucoup ? Y a-t-il un remède prompt pour « délivrer » ceux qui sont atteints de ce mal atroce ?

— Mais vous n'en êtes pas là!... Allez chez Pasteur! Je suis forcé d'abattre votre chien, mais il n'est pas enragé ; regardez comme il est sage.

La bête s'était pelotonnée aux pieds de Marie, dans un pli de sa robe.

— Allez chez Pasteur, répéta-t-il.

Elle monta en voilure. Il était sept heures quand elle arriva à l'Institut. Bien qu'il fût tard, elle eut la chance de rencontrer M. Chaigneau qui lui conseilla de revenir le lendemain à dix heures à la consultation.

Quand elle s'y présenta, on lui dit de venir pendant vingt-et-un jours de suite.

— Tenez, entrez dans cette salle, on vous indiquera ce que vous devez faire. A l'appel de votre nom, vous viendrez.

En arrivant, Marie eut un serrement de cœur, traversa le jardin où les patients se promènent ; puis, lorsqu'elle se rendit à la consultation en franchissant une grande salle garnie de bancs de bois où femmes, enfants, vieillards, sont assis, attendent leur tour, — oh ! les pauvres gens ! — devant leur misère elle oubliait la sienne. C'étaient, pour la plupart, des ouvriers, des paysans envoyés aux frais de leur commune, d'autant plus touchants qu'ils ne manifestaient aucune inquiétude, n'ayant que le regret de la bète si fidèle et de si bonne garde, et des bestiaux qu'il avait fallu abattre ; accablés par la ruine bien plus que par la pensée de l'horrible mal. Tout ce monde, en contant sa peine, était calme, presque résigné. Est-il rien de plus navrant que cette soumission des humbles à toutes les atrocités de la destinée qu'ils semblent avoir acceptées d'avance et qui sont comme le pain quotidien de leur triste vie? Il y avait, entre autres, une fermière venue du Rhône, dont les brouillards favorisent le développement de la rage; elle tenait dans ses bras son nourrisson qu'elle allaitait ; deux autres

bambins étaient accrochés à ses jupes. Elle raconte son histoire : son chien était à l'attache ; elle s'est approchée de lui la nuit, sans lui parler; il a été surpris, sans quoi il ne l'aurait pas mordue. Il lui a sauté après, lui enfonçant ses crocs dans le ventre.

— La pauvre bête, elle m'avait sauvé la vie deux fois, disait la femme les larmes aux yeux. Nous avons une auberge tenant à la ferme. Un jour, deux rôdeurs sont venus ; moi, j'étais seule : mon homme était dans la cour. Ils me demandent à boire, je m'en vais leur en quérir, mais voilà un des hommes qui veut se jeter sur moi. Au même moment, mon chien lui saute à la gorge. 11 l'aurait ben étranglé, ma foi, si on n'était pas venu en l'entendant crier. Alors on lui a fait lâcher l'homme. L'autre s'était ensauvé.

On entendait venant des autres salles les cris des enfants dont on pansait les plaies ; ce sont surtout les mollets qui sont atteints. Marie trouva, dans la petite salle qui lui avait été indiquée, une dame avec ses deux jeunes filles de quatorze à quinze ans, accompagnées de leur gouvernante. Cette dame lui indiqua

qu'elle devait d'abord se débarrasser de son corset, puis, avec les ciseaux, faire des entailles à la chemise des deux côtés :

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle ; on vous appelle, vous entrez à moitié dévêtue ; on vous fait dans le flanc, de chaque côté, une piqûre. Tant que dure le traitement, vous ne devez pas mettre de corset : il faut que le sérum puisse circuler librement.

La dame lui donnait ces détails avec une bienveillance et une complaisance parfaites, l'aidant à se déshabiller. Les jeunes filles, elles non plus, n'avaient pas été mordues, mais leur petit chien leur avait léché les mains et on a presque toujours de petites éraflures ; c'était par prudence que le médecin leur avait ordonné de venir à l'Institut.

En sortant du sanatorium où elle venait de voir tant de souffrance aggravée de tant de misère, Marie aperçut à la porte un splendide équipage à deux chevaux où la dame s'installa. Elle s'informa; c'était la richissime veuve d'un ambassadeur étranger.

Rentrée chez elle, Marie, grelottante de fièvre, se jeta sur son lit. Les yeux fermés.

mais éveillée, elle fut prise d'hallucinations horribles. Les mille fantômes du délire défilèrent entre ses paupières closes, dans une ombre rougeâtre. Une apparition surtout se présentait, horrible, obsédante, fascinatrice. Toute petite, ayant à peine plus de trois ans, elle avait vu à une croisée un homme effrayant, les cheveux droits, la figure grimaçante, les yeux hors de la tète, l'écume à la bouche. Il avait tout cassé, tout brisé ; on avait fini par entrer dans la chambre, et alors, en se garantissant avec un matelas, des oreillers, on avait marché sur lui ; on l'avait terrassé, étouffé. Il était enragé.

Ah ! l'affreuse réminiscence de cette scène qui surgissait avec une précision terrible du plus lointain de sa petite enfance ! Est-ce qu'elle allait devenir, elle aussi, la proie de ce mal effroyable qui change la créature humaine en une figure démoniaque, hurlante et écumante, comme les damnés dans les imaginations du moyen âge, ou comme une bête fauve dont on s'écarte avec épouvante ? La rage ! Maladie atroce qui tord, convulsionne, défigure et bestialise la forme

humaine ; qui fait du misérable qu'elle torture un fléau vivant, un martyr furieux, avide de répandre autour de lui les poisons qui le dévorent.

Le sang de Marie circulait dans ses veines avec plus de force ; il semblait y bouillonner; puis ces ardeurs morbides faisaient place à une torpeur glacée où son cœur lui semblait s'engourdir pour cesser débattre. Elle se disait : « Si je m'endors, c'est fini, je ne m'éveillerai plus ». Alors, elle tordait sa chair à poignées, afin que la souffrance physique fit cesser cette insensibilité inquiétante. Ses yeux injectés ne distinguaient qu'à peine les objets ; puis, après trois heures, l'accès passé, tout s'apaisait, la vie reprenait son cours.

Horrible cauchemar ! Torture innomable de se dire que peut-être l'on porte en soi le germe du plus effroyable de tous les maux et que cette fatalité latente peut éclater d'un instant à l'autre !

Supplice moral tellement atroce qu'il arrive à affoler le caractère le plus énergique. La seule idée de la possibilité d'une telle maladie a suffi, parait-il, à en délenniner l'e.x-

plosion même chez des individus qui n'ont subi aucune morsure — par simple suggestion.

Les séances à l'hospice Pasteur ravivaient ces hallucinations. Tous les jours, Marie se retrouvait en face de l'effroyable mal dont ces visites quotidiennes lui remettaient sous les yeux des exemples à la fois terribles et touchants. Une curiosité douloureuse, insatiable, s'empare du patient, pour tout ce qui se rapporte à la rage, aux cas innombrables qui se renouvellent, différents, chaque jour. Les gens envoyés là sont croyants : ils ont foi dans l'efiicacité des piqûres ; plus le traitement avance, plus la douleur s'exaspère ; il semble que ce soit du plomb fondu qu'on vous introduit dans la chair, tant la sensation des brûlures est vive. En quittant la salle d'intoxication, on marche courbé, en se tenant les flancs ; puis la douleur suit la marche décroissante et va s'atténuant. La complaisance, l'indulgente bonté des chefs de service est égale pour tous ceux qui recourent au traitement absolument gratuit ; ils traitent les miséreux avec les mêmes égards que la grande dame et ses filles.

Et dire que Rochefort a pu attaquer jadis l'œuvre de Pasteur ! Ce serait à souhaiter qu'il soit mordu à sou tour! Comme il se rallierait à l'espérance qui vous est offerte de combattre l'affreux mal ! Quel bienfait, déjà, que cette quiétude que l'Institut procure à la plupart des malades !

D'après les renseignements donnés à Marie, la maladie éclot dans les neuf jours — ce qui explique l'inquiétude de Kriegelstein, — ou dans les quarante jours. C'est effrayant à dire, mais tous les chagrins de sa vie, ceux qu'elle a avoués au public dans ces Mémoires et ceux qu'on sent courir entre les lignes, ne sont rien à côté de la crainte qui la hantait, de la torture de l'idée fixe. On pense à se tuer. Mais des considérations vous arrêtent, le courage hésite! Puis l'espérance. Si Saphir n'était pas enragé ? J'aurais dû faire faire l'autopsie. Et puis enfin la guérison est « sûre » ; si le virus était passé dans les veines, la rage serait déclarée à présent. Quarante jours d'inquiétude! La montagnarde qu'était sa mère avait mis dans les veines de Marie un sang vigoureux, pour qu'elle ait

résisté à cette épreuve-là, avec une nature nerveuse comme la sienne. Que peut lui réserver l'avenir ?

Marty avait eu l'idée d'envoyer un expert comptable vérifier les livres au siège de la société. Il trouvait extraordinaire cette absence complète de bénéfices, tout étant absorbé par la réserve, les frais généraux et l'intérêt des obligations, sans qu'il fût distribué aucun dividende. A Rive-de-Gier, sous un prétexte plus ou moins spécieux, on refusa communication de la plupart des livres.

— Nous savons bien que cela ne se fait pas, répondirent les employés à l'expert, mais nous avons des ordres.

Enfin, c'est le règne absolu du bon plaisir.

Cependant M. Cornu, l'expert comptable de Lyon, releva ce fait : contrairement aux statuts, on payait vingt mille francs par an sur la dette Deriard, et vingt mille francs de ce fait étaient portés à l'amortissement. Une dette ne s'amortit pas, elle se rembourse, sans plus. Cela fait donc vingt mille francs par an dont l'actionnaire est frustré, soit aujourd'hui un total de cent quarante mille francs.

Avant de formuler, à ce sujet, une réclamamation devant les tribunaux, Marty voulait être sûr du bien fondé de sa revendication : il consulta plusieurs experts, entre autres M. Léautey ; tous déclarèrent que les agissements dont il se plaignait étaient antistatutaires et illégaux. On amortit un actif fictif ou susceptible de détérioration ou de dépréciation, mais un passif, jamais. A l'assemblée générale, Marty protesta; on passa outre, en invoquant l'avis conforme de la majorité.

Croyant avoir la paix, Marie avait fait au profit de M. Deriard l'abandon de cette majorité que M. Ricbarme avait pris soin de lui assurer en refaisant son testament jusqu'à trois fois. On se servait maintenant, pour chercber à la dépouiller, de cette imprudente cession.

Légataire universelle, héritier de la nue propriété intégrale, M. Deriard avait tout intérêt à faire mettre les bénéfices à la réserve, et à ne laisser distribuer aucun dividende à l'action, puisque jusqu'à l'extinction de la dette successorale, il n'avait rien à pn'-tendre sur ces dividendes.

Quand les besoins de la succession obligeront le liquidateur de mettre en vente des actions, dépréciées par suite delà non distribution d'intérêts, il sera facile de les acquérir pour un morceau de pain. Le directeur pourra racheter en détail avec ses appointements et les bénéfices personnels dans l'affaire. A moins qu'il ne lui survienne l'héritage maternel, ce qui le mettrait à même de réclamer la liquidation en bloc de la succession, dont, alors, il se rendrait acquéreurpour la totalité, le public s'étant désintéressé de l'affaire, devant la lutte de la nue propriété et de l'usufruit. Cependant, c'est un jeu dangereux, car il pourrait surgir un amateur résolu, au profit duquel il aurait tiré les marrons du feu.

Telle est l'histoire de ces démêlés, légendaire à présent dans le pays. Dernièrement, à Lyon, on discutait une mise en actions. Quelqu'un vient à proposer le système employé à Rive-de-Gier :

— Le système Richarme-Colombier ! s'écria-t-on. Ah ! non, il ne faut pas nous la faire. Nous connaissons celui qui l'a inventé.

Et voilà comment avec un peu d'habileté

et peu de préjugés, on arrive à rendre nulles les volontés les plus formelles d'un mort, dont l'expression a été par trois fois réitérée. Marie saura bientôt par la Cour d'appel de Lyon si la loi est impuissante à protéger l'équité méconnue, et quels sont ceux qui ont définitivement raison, des hommes d'affaires ligués dans la même pensée d'intérêt et de haine contre une femme sans défense et sans alliés naturels, ou de leur victime, dont le tort unique est sans doute d'avoir mérité l'affection de celui qu'ils étaient arrivés à détester.

Cette suprême amertume était réservée à Marie après tant d'agitations où la joie et la peine ont eu leurs parts inégales. En cet automne de l'existence où les passions et les rancunes désarment, où la lassitude d'avoir vécu imprègne tous nos sentiments d'une sorte de langueur apaisée, il est bien triste d'avoir à lutter encore, avec plus d'âpreté que jamais, contre des adversaires implacables ! Il est cruel aussi d'envisager les rigueurs possibles delà destinée, alors qu'on aurait droit au repos et à la sécurité. Sera-

t-elle pauvre, sera-t-elle riche? Cette incertitude est pour Marie la punition d'un désintéressement qui a dédaigné la prudence du siècle.

Pauvre cigale, les fourmis devaient en avoir raison à bon compte.

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