CHAPITRE XIII
Prr'lcndanl lin do siècle. — Accrochage de crémaillère. — Possession vaut titre. — Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage. — Fils d'Auvergne. — Les dessous de l'Hôtel des Ventes.
— Vous savez, vous n'avez pas le droit d'être dans un bel hôtel et de n'en pas faire profiter vos. amis. Vous allez nous donner un réveillon.
Ainsi s'exprimait Séverine.
— Je comprends vos regrets, ajouta-t-elle, mais, puisque vous n'en êtes pas morte, tâchez de vous, guérir tout à fait.
— Je ferais belle figure, avec mes robes de deuil !
— Voilà près de deux ans que votre |)auvre Richarme n'est plus.
— Non, vingt mois !
— Eh bien, vous pouvez, comme en Italie, vous habiller de blanc. Allons, c'est dit, je m'invite ; j'apporterai mon plat. Vous savez, une belle choucroute ! Vous prétendez que nulle part on ne la fait aussi bonne que chez moi. Et puis, je repars le lendemain de Noël pour le pays où fleurit l'oranger.
— Vous allez y prendre vos quartiers d'hiver ?
— Comme vous dites. C'est convenu ? nous allons fêter votre nouvelle demeure. Ce n'est pas pour rien, je suppose, que vous avez déménagé et pris un bel hôtel comme celui-ci. Puisque vous êtes riche, répandez un peu de joie.
Marie se laissa convaincre.
— Entendu! h une condition : c'est vous qui ferez les honneurs. Moi, je m'en déclare incapable. Je suis prise, parfois, de fatigues, de lassitudes impossibles à surmonter, même avec un très grand effort de volonté. Alors, je suis forcée de me réfugier dans mon cabinet de toilette, de m'étendre sur un divan, de rester un quart d'heure, une demi-heure.
dans un anéantissement absolu. Et puis, un réveillon n'est amusant que si l'on est nombreux, et je ne reçois plus depuis longtemps.
— Ah ! vous aurez plus de monde que vous n'en voudrez. On connaît l'hospitalité de votre maison.
Le 24 décembre 1893, dans la nouvelle demeure qui n'avait pas entendu les sanglots et les cris de désespoir, mais qui n'avait pas gardé non plus l'écho des paroles joyeuses et de douce intimité, Marie ouvrait à une trentaine d'invités les portes de son salon. Après le Noël obligé, on prit place dans la salle à manger, aune grande table, présidée par Séverine, à laquelle Marie avait délégué ses fonctions et en l'honneur de qui se donnait cette fête.
Il y avait madame de Rute ; son frère Napoléon, et son neveu Lucien Bonaparte ; M. Fasquellc et sa femme, la charmante fille de Marpon, l'un des éditeurs de Marie ; M. Fernand Xau et madame Fernand Xau, adorable dans un costume à plis Wattcau, qui seyait délicieusementà sa beauté blonde,
délicate et menue comme celle d'un Latour ; M. Th. Manoury et madame Manoury, qui provoquait et retenait le regard par sa sculpturale prestance ; un écrivain de race, madame Tola-Dorian ; et une femme supérieure, la marquise de Pardo-Bazan, qui représente avec un tel éclat, dans la littérature espagnole, le naturalisme catholique, alliant avec une belle audace les procédés du vérisme à la Flaubert et à la Maupassant avec les mystiques envolées de sœur Thérèse de Jésus ; M. et madame Farman, du New-York- Hérald; Auguste Vitu, Paul Adam, Armand Silvestre, Zélie Hadamard, Mary Gillet vivement applaudie dans un monologue ; la baronne Scottic, Segond-Weber, M. de Montesquieu, l'amiral Lahirle, Lionel Meyer, Henry Fouquier, le baron de Vaux, le prince de Lusignan, le duc de Perdifumo, G. de Labruyère, Melchissédec, etc., etc., et des amis invités par Séverine.
Marie regardait, écoutait, finissant par oublier qu'elle était chez elle. Dans la conversation, madame de Ptute désigna son neveu Lucien Bonaparte : « Tenez, le voilà, le pré-
tendant de l'avenir. Il est officier, il nous mènera militairement. N'est-ce pas, Lucien? » Le prince, s'asseyant au piano, attaquaitpour réponse le refrain à la mode, Ta-ra-raboum-déré ! Tout le monde chantait la reprise en chœur, et c'était amusant cette scie de café-concert, éclatant comme une espèce de Marseillaise sous les doigts d'un neveu de Napoléon. Personne ne donnait le signal du départ : on eût dit que le marchand de sable s'était endormi au coin de la cheminée, oubliant de faire sa ronde. L'aube commençait à blanchir le ciel, quand quelqu'un s'avisa de rappeler la fameuse soupe à l'oignon qu'on avait trouvée si délicieuse à la fête delà Plus jolie.
— C'est moi qui sais la faire, dit Séverine. Si vous en aviez mangé, préparée par mes mains, vous n'en voudriez plus goûter d'autre.
— Faites-en une ! faites-en une !
Et tous de descendre à la cuisine, située dans le sous-sol, immense et claire avec ses murs de faïence. Séverine se fit apporter des oignons, qu'elle donna à éplucher au jeune
Lucien Bonaparte, et se mit à fabriquer la fameuse soupe.
Mais, pendant qu'elle cuisait, on changea de fantaisie. Tout le monde voulut y avoir mis la main. Et alors, dans la casserole où elle mijotait, l'un jeta une grappe de raisin, l'autre une pomme d'api, une mandarine, un quignon de pain, enfin tout ce qu'on trouva. Puis on l'abandonna pour remonter et danser au son du piano, dont les accords vibrants avaient attiré la bande joyeuse. Les dernières flammes des bougies faisaient éclater les bobèches , lorsque quelqu'un s'avisa d'ouvrir les persiennes; la lumière naissante inonda les salons, et tous de réclamer pelisses et douillettes, et de s'enfuir.
Marie était reçue souvent à dîner par madame de Rute; elle revenait à pied le long des boulevards, accompagnée par le neveu de la princesse et par une autre personne : un journaliste d'origine étrangère élevé à Paris. A la Madeleine, quand elle était fatiguée, elle prenait une voiture pour achever la route et rendait la liberté à son escorte ; d'autres fois, par le ciel clair des belles ge-
lées, on remontait à pied le boulevard Maleslierbes, jusqu'au parc Monceau, et elle offrait une tasse de thé à ses compagnons. Ils s'étaient déclarés ses chevaliers servants et il ne se passait pas de jour qu'ils ne vinssent la voir, ensemble ou séparément, pour déjeuner ou dîner avec elle. Jusqu'au jour où, par surprise, ce semblant de flirt devint avec l'un d'eux une intimité. Marie en fut accablée : elle en fit confidence à une amie, lui demandant conseil. « Que voulez-vous, ma chère , lui répondit celle-ci : il fallait s'y attendre ; vous ne pouvez passer le reste de vos jours dans la solitude, à moins d'entrer dans un couvent. Je regrette seulement que ce soit une <f surprise »; vous auriez pu faire un choix plus digne de vous. Il n'a ni talent ni situation; on va dire que vous avez pris un bellâtre. Voilà ce que c'est que de vivre trop avec soi-même : on en est victime. Puisque vous avez eu cette faiblesse, c'est que vous commencez à être guérie ; le temps a fait son œuvre. Eh bien, tâchez de tirer le meilleur parti de la situation. Il a l'air d'un bon garçon, après tout. Plus de doux années de vcu-
vage ! Beaucoup de femmes mariées ne pourraient en dire autant », conclut philosophiquement l'amie de Marie.
Celle-ci, après trois ou quatre mois, se rendit compte qu'elle était dupe. Ce qui avait été surprise pour elle avait été prémédité par le monsieur, qui n'avait eu en vue qu'une affaire. Une maîtresse avec qui il vivait avant cette intimité,[et dont il était séparé, était revenue depuis qu'elle le savait l'amant d'une femme qui passait pour très riche ; ils s'entendaient pour exploiter Marie. Il déclara à celle-ci qu'il était compromis par la réputation de richesse qu'on lui faisait ; il ne pouvait continuer à être son amant, il fallait qu'elle acceptât de devenir sa femme.
Marie avait trouvé le prétexte de rupture qu'elle cherchait ; elle lui ferma sa porte.
La grève avait été déclarée, elle avait la préoccupation d'une situation à défendre. Pour une année entière, elle avait touché un dividende de quarante-cinq mille francs, alors que, pour la moitié de l'exercice précédent, elle en avait reçu cinquante mille, malgré l'affectation de deux cent vingt-cinq mille
pour les dommages causés par l'incendie, et de cinquante mille à la commandite. Elle aurait donc dû trouver aux bénéfices de cette année une augmentation de deux cent cinquante mille francs ; au lieu de cela, il y avait une réduction de plus de moitié. Et si la grève s'éternisait, quand distribuerait-on de nouveaux dividendes ? Et sa dépense, établie sur un revenu de quatre-vingts à cent mille francs, comment l'équilibrer? Elle fit offrir au gérant de l'hôtel du Parc Monceau la résiliation du bail, moyennant l'abandon des six mois d'avance ; il lui dit d'attendre encore avant de prendre une détermination : la situation était peut-être moins grave qu'elle ne supposait.
Elle finit par s'entendre avec la propriétaire du château de Houilles. Autrefois, sans la connaître, elle avait eu l'occasion de lui rendre service, à la prière de cette pauvre baronne de Benkendorff. En visitant la propriété qui était à louer ou à vendre, le hasard l'avait mise en présence de cette femme, qui était en grand deuil, elle aussi : elle avait perdu sa fille qu'elle adorait. Elle proposa à
Marie de racheter pour la troisième fois le château qu'on allait mettre en vente, afin de liquider la succession, mais à condition que Marie la prendrait comme locataire, lui réservant deux pièces ; car, pour elle, le château était bien trop vaste, et elle n'avait pas les moyens d'un si grand état de maison. Elle témoignait à Marie une telle reconnaissance, elle faisait étalage d'un dévouement si absolu pour le service qu'elle lui avait rendu autrefois, que celle-ci finit par se laisser enjôler. La plupart des meubles qui garnissaient l'hôtel furent transportés à Houilles, qu'un délabrement complet rendait inhabitable. Le mobilier avait été vendu une première fois, à la mort du gendre de la vieille femme, pour le compte des créanciers, ainsi que le château, qu'elle avait racheté ensuite pour elle et pour sa fille, avec un nouveau mobilier plus que sommaire. La plus grande partie de ces vastes pièces étaient vides de meubles, avec des murailles nues, dépouillées de leurs tentures, et blanchies à la chaux. Le somptueux mobilier de l'hôtel parisien vint apporter le confort nécessaire à l'habitation ;
une partie seulement en avait été distraite pour être vendue à l'Hôtel des Ventes, formant, avec les six mois d'avance abandonnés au gérant, l'indemnité nécessaire pour couvrir le loyer et les contributions.
Paris est un grand village : tout ce qui s'y passe dans un certain monde fait la traînée de poudre. On savait que Marie ne pouvait maintenir son train. Arthur Bloch, l'expert bien connu, et madame Selinger, qui tient le garde-meuble de la rueLaffite, étaient venus lui offrir de faire une vente dans son hôtel, d'ajouter à son mobilier personnel des tableaux, des tentures, des objets d'art, des meubles de prix, des bijoux, des dentelles : le tout serait vendu sous son nom, et ils organiseraient une réclame dont elle profiterait autant qu'eux, puisque ce tapage ferait monter les prix. Marie refusa, espérant qu'elle ne tarderait pas à toucher des dividendes, et ne voulant pas se séparer do ce qu'elle avait réuni par choix dans les ventes ou expositions publiques. Elle s'installa donc à Houilles. La propriétaire lui prêta une quinzaine de mille francs, dont une partie m. 28
servit à rinstallatioii du château, le reste à solder la dépense de la maison, dont la brave dame profitait, vivant à la table de Marie avec ses deux petits-enfants, ce qui lui évitait tous frais de nourriture et d'entretien de la propriété. La dépense était bien moindre qu'à Paris, et cependant encore trop lourde, puisque Marie ne touchait toujours rien.
Elle avait signé un bail qui devait rester dans les mains de M. Sick, un avocat, conseiller d'arrondissement, qui offrait les apparences de l'honorabilité et qui était le conseil de madame Bru, la propriétaire. Si Marie venait à mourir, le bail devait être remis à madame Bru qui le déchirerait, et, n'ayant plus rien à prétendre sur l'usufruit, garderait le mobilier en paiement de sa créance. Si, au contraire, madame Bru disparaissait la première, le bail serait rendu à Marie qui aurait à compter avec la succession Bru.
La propriétaire avait prétendu que, pour se procurer les quinze mille francs, elle avait dû engager des valeurs, et elle exigeait comme aléa 20 pour 100 par an, ce qui faisait
monter la dette à trente-huit mille francs à peu près, dont elle réclamait reconnaissance en une délégation sur Rive-de-Gier, remboursable à *25 pour 100 sur les dividendes à revenir. Elle gardait le mobilier en garantie jusqu'à parfait paiement de l'argent prêté, des intérêts et du loyer de trois années consenti ferme par bail. Marie avait en outre, pour soutenir le train de maison, vendu bijoux, argenterie, etc., etc. Il fallait, pour que le château fût habitable, jardinier, cuisinière, femme de chambre, cocher. Après dix-huit mois de séjour, elle se décidait à rentrer à Paris, à prendre un pied-à-terre, et à laisser les choses en l'état, à Houilles, attendant, pour prendre une décision, une distribution de dividendes qui lui permettrait de distribuer à son tour des acomptes.
La grève, en se prolongeant, lui avait imposé la nécessité de la lutte. Mais que peut une femme seule, sans famille, sans protection d'aucune sorte ? De qui prendre conseil pour se défendre ? Jamais Marie n'avait entendu parler affaires, conseil d'administration, assemblées générales. Elle connaissait
les moyens de gagner du temps quand on a signé des billets à ordre à sa couturière ou à son tapissier, mais elle n'était pas armée pour une lutte sourde comme celle qu'on lui faisait, où tout était piège, où des gens compétents se tenaient pour certains d'arriver à la dépouiller. Le plus acharné, celui qui se faisait un jeu de cette guerre, un homme qui lui aussi avait échappé à la mort par miracle — ce qui aurait dû lui donner la philosophie de la vie, — se vantait, lui disait-on, d'avoir trouvé le plus sûr moyen de réaliser sa ruine, déclarant servir en cela la morale. A quel moment l'a-t-il servie, cette bonne morale? Est-ce quand il vint conseiller à Marie de se faire épouser pour réunir tous les intérêts dans la même main, dans la sienne, au risque de provoquer la mort du malade ? Ou bien quand, sans souci de perdre une affaire, il laisse se prolonger la grève ? Les ennemis de Marie en arrivent à employer contre elle tous les moyens ; tous ses actes sont dénaturés. Le monsieur au nom de clown, dans un déjeuner où il réunissait des amis après l'enterrement à Rive-de-Gier, ra-
conte comme il lui plaît le voyage d'Amsterdam. Et cet autre qui siège au Conseil ! Marie, espérant qu'elle va enfin toucher des dividendes, les travaux ayant repris et l'usine marchant depuis deux ans, ne se croit pas bien indiscrète en réclamant de sa complaisance un service' de quinze cents francs, dont il prélèverait le remboursement sur les premiers dividendes à revenir. Répondre par un refus était son droit, mais il y ajoutait l'insolence d'une lettre calomnieuse dont voici quelques lignes :
« En souvenir de ce pauvre Pùcharme dont vous nsivez pas su respecter la. mémoire, même kLyon. »
Or, Marie était allée à Lyon deux fois depuis la perte de son ami : d'abord, quand, accablée par le désespoir et la maladie, on avait eu si beau jeu à lui faire signer ce qu'on avait voulu; ensuite, pendant la grève, lorsque, sollicitée par une délégation d'ouvriers que conduisait M. Charpentier, député de la Loire, elle avait demandé au président du Conseil une entrevue où M. Charpentier lui exposerait la situation.
Elle répondit ainsi à la lettre abominable :
Monsieur,
Votre lettre est absolument inqualifiable. Pas une femme n'aurait gardé un souvenir plus tendre, plus profondément désespéré que celui que j'ai ressenti de la perte de mon pauvre ami. Du reste, mon désespoir a été si profond que^ pendant dix-huit mois, les médecins m'avaient condamnée. Vous trouvez, en effet, que j'en ai rappelé de loin !
J'ai passé plus de deux années dans la tristesse et la solitude la plus absolue : dites-moi donc quelle est la femme mariée qui en aurait fait autant? Du reste, vos lettres à cette époque étaient fort aimables et même affectueuses. Vous avez changé après la grève, quand il a été de votre intérêt de vous entendre avec un autre contre moi. Vous avez besoin de prétextes pour justifier Findignité de votre conduite, et vous inventez ou vous feignez de croire je ne sais quelles calomnies contenues dans cette phrase : « ...Dont vous n'avez pas su respecter la mémoire, même à Lyon. » Je ne comprends pas. Il faut que vous soyez bien certain que je ne toucherai plus jamais aucun dividende pour m'écrire semblable lettre.
J'ai demandé un prêt et non pas une aumône. J'estime que si vous me jugiez si indigne que votre lettre l'exprime, ce n'est pas une aumône
que VOUS m'auriez envoyée: cesonlles bijoux dont j'ai fait présent à votre femme que vous m'auriez renvoyés.
Marie Colombier.
C'est ce qu'il fit trois mois après.
Comme la formule ancienne et vulgaire est toujours profondément vraie :
Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage !
Dans la circonstance, le chien était Marie. On ne pouvait la tuer, mais elle était bien gênante, avec ses revendications, ses procès. Elle se permettait de réclamer, elle ne les laissait pas jouir en paix de cette bonne petite affaire ! Quelle audace ! Bah ! le temps finirait bien par lui rogner les ongles et les dents ! Les gens qu'elle a intéressés à sa cause se lasseraient. Qu'est-ce qu'une femme, une actrice, un écrivain à scandale, dont les livres ne se distinguent que par les fautes d'orthographe, déclare dans sa plaidoirie l'avocat de la partie adverse, M® Iluinblot.
Elle se révolte! C'est trop fort! Ne pouvait-elle attendre qu'il leur plût de s'exécuter? Peut-être, si elle avait été bien sage, lui aurait-onjeté un os à ronger, et encore ? Quand elle était allée porter ses réclamations devant les tribunaux, un ex-avoué lui avait dit :
— En province, vous n'aurez jamais gain de cause, auriez-vous cent fois raison ! Vous avez contre vous non seulement une famille riche, puissante, mais tout le conseil d'administration pris parmi les plus influents par leur situation et leur fortune. Ces gens-là se tiennent tous, ils se voient les uns les autres, dînent ensemble, et ont tout le temps de se raconter leurs petites affaires! Vous feriez bien mieux de garder l'argent que vous coûtent toutes ces procédures.
— Mais enfin, je ne suis pas seule intéressée ! Des actions ont été vendues, il y a des gens qui en ont acheté.
— Des hommes de paille, dont le seul rôle est de dire Amen aux assemblées générales. Croyez-moi, on compte sur le temps pour vous mater, et pour avoir la paix. Tout s'achète, soit par de l'argent quand on ne
peut pas faire autrement, soit par des concessions réciproques. Or, vous n'avez ni argent ni relations.
— Mais les magistrats, il y en a d'intègres, cependant !
— Oh! si peu!...
— Mais la loi, le Code?
— Il y a façon de l'interpréter, dele «tourner ». Vous êtes l'ennemi! tous les moyens sont bons contre vous.
— L'appétit leur est venu en mangeant. Au début, ils se seraient contentés des concessions que je leur avais faites ; mais ils eurent la part belle. Ainsi on avait offert à mon délégué, M. Flammarion, étant donnée Timportance des intérêts qu'il représente, la viceprésidence du Conseil d'administration. Flammarion, qui a bien assez de tenir le gouvernail de sa maison d'édition, dont l'extension se développe chaque jour, a refusé cet honneur, ne se trouvant pas assez compétent ; il a prié M. Jéramec, qu'il croyait un ami,' d'accepter en son lieu et place la vice-présidence : il ne supposait pas, en agissant ainsi, porter atteinte à mes intérêts.
Mais la loi ! elle me doit protection. Car enfin, je suis une mineure, étant femme et enfant naturelle, je n'ai pas de parents à qui confier mes intérêts, et, pour me représenter au Conseil, je ne puis prendre ni un notaire, ni un avoué, ni un avocat. Que faire?
— C'est qu'il est bien difficile de prendre une pareille responsabilité ; il faut connaître les affaires, savoir comment se gouverne le conseil d'une société anonyme , avoir du temps et de la bonne volonté à perdre , pour étudier spécialement le fonctionnement de celle-là, qui pour eux est l'a 6 c. Ils sont bien tranquilles, allez ; ils savent toutes vos difficultés. C'est rude, tout de même ! Tous ces hommes ligués pour dépouiller une femme , et pour un usufruit encore ! Car enfin vous ne leur prenez rien, tout leur restera.
— Que voulez-vous? nous ne sommes plu s au temps des paladins.
— Vous avez raté le coche. Quand on vous a conseillé de vous faire nommer légataire universelle par un mariage, il fallait suivre le conseil. On est toujours victime de quelque chose : vous avez été victime de votre sincé-
rite; c'est ce qu'on n'admettra jamais. La sincérité, cela ne se porte plus. Si quelqu'un s'intéresse à vous, on affectera de suspecter ses intentions, de dire que ses soins sont intéressés.
— On a trouvé bizarre que j'aie chargé M. Derembourg de défendre mes intérêts ! Mais je ne puis pourtant pas en charger les grands-ducs de Russie ou l'empereur d'Allemagne. Je ne puis m'adresser qu'à ceux qui appartiennent au milieu dans lequel j'ai vécu, le monde du théâtre, de la littérature. Du reste, quiconque eût accepté de me rendre service aurait été exposé à une même suspicion. Ils ont eu de la chance que j'aie eu recours d'un côté à leur employé, et de l'autre à un homme qui pouvait se laisser... convaincre.
Les années avaient passé ; les bénéfices, au lieu d'être distribués en dividendes, étaient mis à la réserve pour combler les frais de la grève. La réserve reconstituée, onj pouvait avoir espérance qu'il y aurait de nouveau distribution de dividendes; mais alors les bénéfices cessèrent. Afin d'assister à l'assem-
blée générale, pour se rendre compte de la marche de l'affaire, M. Marty, un ami, presque un allié de famille de Marie, acheta des actions : il se convainquit qu'elle était en état de prospérité et avantageuse pour tout le monde, sauf pour l'usufruit. Muni de ses actions, il fit examiner les livres de la société par un expert comptable. Ce fut lui également qui indiqua à Marie l'avoué à la cour d'appel de Lyon. M'^ Chareton avait épousé la fille d'un grand entrepreneur d'Auvergne, ami de Marty et son compatriote ; il se chargea du procès. Homme d'affaires émérite, M" Chareton est de plus un aimable homme, un peintre de paysage, dont les toiles ont été remarquées au Palais de l'Industrie.
L'ex-avoué avait raison : les deux procès engagés par Marie furent perdus en première instance à Saint-Etienne ; la cause avait été défendue par M' Jullemier, le sympathique avocat, ami de M. Richarme et son ami à elle. Il avait accepté gracieusement de soutenir ses intérêts, ne voulant même pas qu'elle lui remboursât ses frais de voyage à Saint-
Etienne. Le procès vint en appel à Lyon. Très superstitieuse, Marie demanda à M* Jullemier de ne pas plaider à la cour d'appel l'affaire perdue en première instance.
Séverine la conduisit chez M. Clunet, qui fit quelque difficulté avant d'accepter la défense. Quand Marie avait demandé à Séverine si elle connaissait à peu près le chiffre des honoraires que pourrait demander M. Clunet, elle lui avait répondu :
— Les amies de nos amies ne paient pas ; pour moi, je suis à peu près sûre qu'il ne voudra rien accepter de vous.
Marie n'admettait pas qu'il en fût ainsi. Passe encore si l'affaire s'était plaidée à Paris ; mais à Lyon, avec un tel déplacement, cela n'était pas possible. Enfin, elle eut la réponse de M. Clunet. Il se contentait de cinq mille francs comme honoraires. Pour avoir cette somme, elle s'adressa à M. Marty, qui ne pouvait disposer que de trois mille ; elle restait donc redevable de deux mille francs à M. Clunet. Ce n'était pas la première fois qii'elle avait recours à l'obligeance de M. Marty. Sa fortune étant incessible et iiisai- III. -ii)
sissable, elle ne pouvait emprunter à des marchands d'argent ; les intérêts eussent absorbé le prêt, et l'assurance sur la vie aurait créé, si l'on continuait indéfiniment à ne pas distribuer de dividendes , une véritable charge aux préteurs. Il se trouva un homme juste et bon, cœur simple, intelligence active, un fils de l'Auvergne venu à Paris en sabots, comme on dit quand on veut parler de ceux qui ont fait leur situation eux-mêmes. Il appartient à cette forte race qui réunit toutes les qualités de la race sémitique sans en avoir les défauts. Comme les juifs, les fils de l'Auvergne ont l'esprit de famille et le sens de la solidarité. Mais tandis que, chez les Israélites, cette solidarité s'exerce entre les membres d'une tribu nomade indifférente au sol qui la nourrit, les Arvernes ont l'amour de la terre natale et c'est dans son souvenir qu'ils communient. Loin d'elle, ils n'ont qu'un désir : économiser assez d'argent pour en acquérir une parcelle et retourner au pays ; et, comme tous ceux dont la vie plonge par ses racines dans la terre bienfaisante et féconde, ils ont l'âme droite, fière et libre.
Par sa faculté de travail, son esprit industrieux, ses qualités d'ordre et d'économie, M. Marty conquit la fortune, et finit par acheter les domaines et seigneuries où les siens avaient été métayers.
Sa femme était originaire d'un faubourg de Paris, charmante de grâce, d'élégance native et aussi de bonté, n'ayant jamais su refuser l'obole de la charité aux pauvres qui venaient frapper à la porte de la boutique. Tous deux s'intéressèrent à l'infortune si imméritée qui accablait Marie, se contentant pour garantie unique d'une assurance sur la vie. Encore cette assurance elle-même a-t-elle suscité toutes sortes de difficultés. La naissance de Marie, apportée en France par sa mère à un mois, n'avait pas été déclarée ; elle n'avait donc pas d'état civil, et il était impossible d'établir son identité ; c'est même pour cela, ainsi qu'on le lui a rapporté, que le procès de Sa rahBarnuvi a été repris, abandonné et repris par trois fois. Enfin, un acte de notoriété publique fut rédigé ; et la ('onfuince fit l'assurance au profit de Marty, bijoutier, 54, rue des Franrs-lîourgeois. C'est là, dans
cette petite boutique, en face du Mont-de- Piété, que se traite le commerce des pierres. On y fait les gros achats, et, le choix arrêté, on vend partiellement aux courtiers, tandis qu'avec les pierres les plus favorables, se composent des bijoux, broches, bagues, bracelets, colliers, que l'on met en dépôt dans les succursales de Nice, Menton, Monte- Carlo, Aix, Vichy, et même à Paris, rue de la Paix et rue de Provence. Marty, se fiant à sa connaissance des pierres, achète bon marché et vend de même ; à force de se renouveler, le petit bénéfice grossit, « fait boule de neige» et devient très important ; et dans cette modeste boutique se traitent les plus grosses affaires. Il n'est pas besoin de faire l'article et de vanter la marchandise : la réputation du marchand à elle seule suffît, et quand on est venu acheter là une fois, on y revient.
Au procès de la cour d'appel se rattache un épisode assez curieux. Marie était allée à Lyon, désireuse d'assister aux débats ; elle était encore très souffrante des suites d'une congestion pulmonaire prise dans des circonstances singulières.
Elle rencontra le directeur de l'Agence- Office, qui lui avait fait louer son hôtel du Parc-Monceau. Il lui dit :
— Vous n'êtes donc plus au château de Houilles ? On est venu me demander de trouver un acquéreur, non seulement pour le château, mais encore pour le mobilier !
En rentrant chez elle , elle trouva une lettre de madame Selinger, lui disant de tâcher de passer à l'entrepôt de la rue Laffitte ; elle désirait lui parler. Elle va ; elle apprend que madame Bru est venue trouver madame Selinger, lui demandant de se rendre à Houilles pour faire l'estimation d'un mobilier. Celle-ci y va donc, et reconnaît le mobilier qui garnissait l'hôtel du Parc-Monceau.
— Mais tout cela est à madame Colombier, s'écrie-t-elle ; je le reconnais ! J'en ai fait l'inventaire et l'estimation ! Du reste, la plus grande partie a été achetée dans des ventes que j'ai faites avec M. Bloch, l'expert, soit à l'hôtel Drouot, soit dans des hôtels particuliers ; et puisqu'elle vous l'a vendu, vous devez avoir l'acte de vente ou son autorisa-
tion, sans laquelle je ne puis rien acheter?
— Nous verrons. Du reste, je ne suis pas tout à fait décidée.
Alors, pour ne pas s'être dérangée pour rien, madame Selinger acheta une petite pendule assez curieuse dont la dame put lui justifier la provenance , et que Marie , du reste , ne reconnaissait pas comme sienne. Marie fit les formalités nécessaires, et quelques jours après le tribunal de Versailles l'autorisait, dans les quarante-huit heures, à faire mettre sous séquestre dans un gardemeuble le mobilier désigné par elle.
A Versailles, elle avait pris froid ; sortir, c'eût été risquer sa vie ; impossible d'aller à Houilles, désigner le mobilier lui appartenant. Elle ne put bénéficier du référé, qui était exécutoire dans les quarante-huitheures.
On vint en appel à Paris, et M. Sick, l'avocat, se présenta à la barre pour défendre madame Bru contre M* Jullemier. Il déclara que madame Colombier avait « menti » ; qu'il n'avait jamais rédigé de bail, qu'à plus forte raison il n'en était pas dépositaire ; qu'en fait de mobilier, possession vaut titre ; que ma-
dame Bru était chez elle, dans sa propriété, et qu'elle ne cherchait nullement à la vendre, pas plus que son mobilier. C'était le gendre de madame Bru, marchand de curiosités, qui avait apporté dans le château ce mobilier superbe. A cette explication, on oublia de répondre que ce gendre était mort insolvable, couvert de dettes; et que tout, château, meubles, objets d'art, tapisseries, etc., etc., avait été vendu après sa mort au profit des créanciers du failli.
L'avocat de madame Bru concluait qu'il n'y avait pas lieu de faire bénéficier madame Colombier d'un référé exécutoire dans les quarante-huit heures, et demandait que la dite dame fût déboutée purement et simplement.
— Si elle a apporté un mobilier à Houilles, disait-il, qu'elle en fournisse la preuve.
C'était un procès qui durerait bien cinq à six ans, avec les délais.
Encore malade et couverte d'emplâtres, Marie avait voulu assister aux débats de Lyon. Son amie, madame Manoury, la voyant dans cet état, voulut l'accompagner. Elles
partirent donc pour Lyon ensemble, et descendirent à l'hôtel Bellecour. Le lendemain de leur arrivée, madame Manoury dit à Marie :
— Devinez qui je viens de rencontrer dans l'escalier ? Arthur Bloch, l'expert. Je lui ai dit que j'étais ici avec vous, que nous resterions quelques jours.
Marie revint à Paris, pour attendre le prononcé du jugement. Elle rencontra madame Selinger, qui lui dit :
— Eh bien! vous avez donc laissé vendre votre mobilier de Houilles ? Vous auriez bien mieux fait d'accepter la proposition que Bloch et moi nous vous avions faite ; vous auriez vendu dans de bien meilleures conditions.
— Comment"? je ne comprends pas. Mon mobilier vendu ?
Madame Selinger expliqua à Marie que M. Bloch était venu au garde-meuble, qu'il avait marchandé la petite pendule, qu'il l'avait trouvée trop chère. Elle avait répliqué qu'en effet elle l'avait payée cher, et raconta dans quelle circonstance
— Le château de Houilles ? Mais je fais la vente, je suis en train d'en dresser le catalogue, répondit l'expert.
— Mais dites donc, Rloch, vous n'en avez pas le droit ; c'est le mobilier de madame Colombier : vous avez dû le reconnaître ; il garnissait son hôtel de Paris.
— J'étais sur l'affaire avant vous : si je ne l'ai pas faite, c'est que la bonne femme n'a pas pu me justifier qu'il était sa propriété.
— Si l'affaire est faisable pour vous, elle est aussi faisable pour moi; ou, tout au moins, part à deux.
M. Arthur Bloch ne s'arrêtait pas à ces considérations. Le catalogue fut dressé et la vente se fit après exposition publique à l'hôtel Drouot, par le ministère de deux commissaires priseurs, et cela avait eu lieu pendant que Marie était à Lyon. Elle mit opposition sur le produit de la vente.
M. Bloch déclara avoir versé l'argent à madame Bru. Sur ces entrefaites, on apprit la mort de M. Sick; l'avocat avait rendu à... Dieu sa belle âme. Marie se dit qu'un homme capable d'une infamie semblable ,
d'un pareil abus de confiance, n'avait pas dû se dessaisir des papiers dont il avait nié la possession. Elle porta plainte. Le conseil de l'ordre nomma un avocat pour examiner les papiers : on trouva le bail signé de madame Bru. Celle-ci, en apprenant la mort de son avocat et conseil, réclama ses'papiers : on lui répondit que madame Colombier avait mis opposition. Elle eut un tel saisissement qu'elle fut prise d'une congestion du cerveau et en mourut.
Quant à Marie, elle fait un procès à la succession Bru. Elle ne peut payer et de la délégation sur ses dividendes et de son mobilier; de plus, elle rend M. A. Bloch responsable et réclame des dommages et intérêts.
• — Où est-il, le doigt de Dieu ?
Un grand chagrin était réservé à Marie : elle assista à l'agonie de madame Marty, cette jeune femme si charmante et si bonne. Elle relevait de couches, elle prit froid : une pleurésie s'était déclarée. Au lieu de la traiter énergiquement, le médecin se contenta de lui appliquer des sinapismes : le cœur se
trouva noyé, comme par la rupture d'un anévrisme.
Dans cette maison si heureuse, entrèrent le deuil et la tristesse. Marty resta seul avec deux enfants, deux petites filles, dont Tune était à la nourrice, et l'autre avait treize ans, l'âge où l'on a le plus besoin d'être guidé par la tendresse maternelle.
Marié sous le régime de la communauté, soumis à un conseil de famille, Marty ne pouvait plus rien distraire de sa fortune,. et était dans l'impossibilité de continuer à venir en aide à Marie.
Celle-ci avait réclamé du tribunal de Saint- Étienne la liquidation delà succession : elle ne voulait pas rester plus longtemps dans l'indivision. Elle trouvait abusif de payer des honoraires à un administrateur qui administrait d'une façon si contraire à ses intérêts. Le tribunal conclut qu'il n'y avait pas urgence de faire droit à sa demande, attendu qu'elle n'était pas dans la misère. Faut-il donc mourir de faim pour prouver sa « misère ? »
Alors, n'ayant plus d'autre ressource, elle fit appel à ses camarades, et elle qui avait eu
la main si largement ouverte, qui avait organisé tant de bénéfices pour les autres, s'adressa pour elle-même à cette solidarité confraternelle qui unit les artistes du théâtre. Elle organisa une représentation à la Porte- Saint-Martin.