LE CONSERVATOIRE
Brusquement, dans la petite salle du Conservatoire un silence se fît, arrêtant net les caquetages des mères d'actrices, les réflexions des amateurs, les rires blagueurs des journalistes, lespotineries des cabotins. Une même attente avait fait taire tout ce monde : convoitises, espoirs, illusions, allaient subir le verdict redouté.
Dans la grande loge du fond, en face de la scène, messieurs les jurés prennent place. C'est M. Auber qui préside. Son masque fin, aux tons jaunis, contraste avec le visage rose de M. Camille Doucet, amène, bienveillant,
environné de cette considération qu'il invoqua dans un vers célèbre. M. Camille Doucet est intendant général des théâtres. Puis, le commissaire impérial, M. Edouard Monnais ; Edouard Thierry, le feuilletoniste disert qui dirige maintenant le Théâtre- Français avec la même douceur qu'il montrait dans ses critiques. A côté de lui, Jules Sandeau. Avec son physique d'officier de cavalerie en retraite, sa moustache martiale et son teint brun, il n'est pas du tout l'homme de sa littérature aristocratique et virginale. Ensuite, ce sont deux comédiens célèbres : Delaunay, l'éternel amoureux qui garde, même à la ville, l'élégance sautillante des Clitandres, et Tisserand le financier, majestueux et ventripotent. Enfin Clapisson, le musicien.
Le président, le maestro Auber, vint au rebord de la loge, et avançant sa face de vieil ivoire, d'une voix blanche il lança un nom vers la scène :
— Mademoiselle Marie Colombier !
A cet appel, répété dans la coulisse, lentement vers la rampe une jeune fille s'avança.
Brune, sa lourde chevelure relevée en casque, elle avait les grands yeux de velours et de feu, les cils et les sourcils soyeux d'une Espagnole. Elle était tragiquement vêtue de noir : le décolletage d'une robe de crêpe de chine, très élégante, laissait voir le jeune marbre de sa gorge, dont la blancheur éclatait plus radieuse et plus chaude en cette sombre toilette. Ses épaules harmonieuses, ses bras, sa nuque, son visage, étaient d'une pâleur superbe.
Le sourire étonné demeurait timide, presque enfantin. Elle semblait naïvement victorieuse.
Le silence se fit plus complet encore.
M. Auber prononça :
— Mademoiselle Marie Colombier, le jury vous a décerné le premier prix de tragédie.
De tous côtés, bravos, applaudissements.
Le public ratifiait d'enthousiasme le jugement du jury.
Alors, le maître appela :
— Mademoiselle Estebanet !
Une grande blonde à l'aspect viril apparut sur l'estrade.
— Mademoiselle, le jury vous accorde le deuxième prix de tragédie.
Les traits de la lauréate se marquèrent d'une violente déception ; le long bras tragique quitta le corps maigre en un geste de colère, le poing osseux se tendit vers le jury, et des lèvres du deuxième prix une apostrophe sourde s'échappa. Pauvre Estebanet ! C'était la première grande désillusion que lui causait cet art dramatique, auquel on peut vraiment dire qu'elle immola sa vie, puisqu'elle périt, quelques années plus lard, dans le naufrage de YEvening Star, alors qu'elle voguait vers la République Argentine, où l'attirait le mirage d'un engagement vainement attendu en France.
Son dépit rageur avait mis la salle en gaîté ; des chuchotements, des rires coururent. Mais déjà M. Auber appelait :
— Mademoiselle Joséphine Petit ! le jury vous accorde le premier accessit de tragédie.
Blonde aussi, mademoiselle Petit, mais avec plus de grâce. Ses cheveux de lin sont nattés sur le sommet de la tète, mais, dénoués,
ils l'habilleraient, comme l'héroïne du Vigny, d'un manteau royal. Tragique et mince, elle a le type d'une Ophélie de Conservatoire.
Pas de premier prix pour les hommes. Un second prix à l'élève Etienne Guillaume, el un premier accessit à Beauvallet fils, le descendant lymphatique du puissant tragédien, qui dans sa nonchalance semble se reposer sur les lauriers paternels. Pâle et blond, comme mademoiselle Petit ; mais il zézaie légèrement. Prédestiné à l'élégie, il mourut de la poitrine.
Le second accessit échoit à Verdelet, un ancien élève de chant. Il se consacra à la tragédie après avoir perdu sa voix. Racine ne lui réussissant pas plus que Boïeldieu, il se rejeta sur l'opérette.
Pour la Comédie, il n'y a pas de premier prix attribué aux femmes. Quatre seconds prix sont décernés à Joséphine Petit, à Appoline Estebanet, à Berthe Blanc, une soubrette au visage rond et grêlé, qui joue Dorine à la ville, et appartient à la race de ces « filles suivantes un peu trop fortes en gueule, » comme disait Molière, — et qui parlent tou-
jours les poings sur les rognons, comme dit son professeur.
Un second prix est accordé aussi à Marie Colombier.
Cette fois, la salle tout entière éclate : des acclamations saluent cette jeunesse radieuse, cette promesse du double avenir de l'artiste et de la femme en sa fleur.
Voilà maintenant les premiers accessits : Valérie Bédard, — un diminutif de Céline Montaland, — qui plus tard épousa son camarade Murray, de la Porte-Saint-Martin ; Marie Samary, la nièce d'Augustine Brohan ; Émilienne Leprévost, charmante, aux grands yeux de myope, noirs et doux, qui devint la femme d'un fonctionnaire, et se retira dans l'administration ; Bloch, une juive rousse, fille d'une revendeuse à la toilette, et qui se permet avec cela d'avoir l'ovale céleste d'une madone ; enfin, Blanche Marcilly.
Trois récompenses pour les hommes. Un premier prix à Sevestre (Jules-Désiré), qui tint les rôles accessoires au Théâtre-Français; il s'en vengea en jouant un rôle héroïque et sanglant à laDéfense de Paris, où il se fit tuer. Un
second prix à Victor Verdelet, et un premier accessit à Etienne Guillaume, déjà nommés.
Aussitôt que le palmarès dramatique est épuisé, les coulisses du Conservatoire sont envahies. Les professeurs, Augustine Brohan en tête, viennent féliciter les victorieux et les victorieuses, mais surtout celle qui est la reine incontestée de cette fête théâtrale, Marie Colombier, la triomphatrice.
Augustine, la muse de Molière, la fée de l'esprit, de la joie et du rire, embrasse la jeune fille, comme pour la vouer à ces divinités étincelantes dont elle est la prêtresse.
Augustine Brohan est née dans le vieil hôtel de Rambouillet, où se tenaient les assemblées des Précieuses, où vécut Ninon de Lenclos. Elle a la beauté souveraine, le visage impérieux et charmant des Parabère ; ses lèvres sont d'une coupe harmonieuse ; le dessin de ses bras et de ses épaules est d'une nymphe antique ; la taille idéalement souple et ronde paraît une tige de fleur qui s'amincit jusqu'au magnifique épanouissement des hanches majestueuses. Grande, avec un bel air de fierté, Augustine Brohan rappelle ces
femmes du dix-huitième siècle dont la séduction semble dominatrice.
Comme elles, d'ailleurs, elle tient bureau d'esprit en ce Paris moderne. Elle est la fille de cette exquise Suzanne Brohan qui fonda la dynastie des Brohan, dont le pouvoir repose sur le charme, le talent et la grâce, et qui a sa devise comme la famille princière des Brohan :
« Coquette ne veux, soubrette ne daigne. Brohan suis. »
Elle marche entourée d'un prestige, comme en une féerie. C'est elle qui inspira à un riche armateur de Bordeaux, surnommé le roi d'Aquitaine, cet acte de galanterie que l'on croirait imité de la chronique du dix-huitième siècle. Invitée à dîner chez lui, tandis qu'elle suivait une allée sablée conduisant au château, elle s'aperçut tout à coup qu'on la laissait marcher seule ; elle se retourna et vit trois valets qui, derrière elle, par ordre du maître, enfermaient dans une grille chacun de ses pas.
Bien qu'on dise : « L'esprit des Brohan, » comme on disait autrefois : l'esprit des Mor-
temartj et que ce soit là, pour ainsi dire, un bien de famille, elle semble l'avoir accaparé tout entier, tant il est chez elle incomparable.
— Un soir, la belle Madeleine sa sœur, 1res entourée, très fêtée, venait de briller dans une de ces conversations d'alors, où les mots abondaient et étincelaient ainsi que des étoiles. « Ah çà, lui dit-elle, sais-tu que si tu n'étais pas ma sœur, on dirait que tu as de l'esprit.
— Oui, répondit Madeleine, mais comme je suis ta sœur, on dit que je suis toute bonne. »
Myope, elle faillit même devenir aveugle, ou du moins on le craignait.
Pourtant il ne fallait pas trop s'y lier. Un jour qu'elle avait adressé quelques observations à une élève de sa classe, celle-ci, croyant n'être pas vue, lui tira la langue. Mais le professeur l'avait parfaitement aperçue, et, pour faire un exemple, l'expulsa de la classe.
Augustine Brohan fut chroniqueuse et auteur dramatique : il y a, d'elle, plusieurs proverbes, entre autres : Compter sa7is son hôte, qui fit recette ; l'on se rappelle les Courriers de Suzanne au Figaro. Elle y attaqua Victor Hugo lui-même. Dès cette époque, on
vit une comédienne exercer dans la littérature frondeuse et satirique son malicieux esprit. Ce fut une imprudence et on le lui fit bien sentir. L'actrice fut rendue responsable des témérités du journaliste. Alexandre Dumas écrivit au secrétaire de la Comédie-Française, pour l'inviter a retirer du répertoire Mademoiselle de Belle-Isle et les Demoiselles de Saint-Cyr, ou à distribuer à une autre artiste les rôles tenus par Brohan.
Telle est, avec son charme et sa gloire, l'incomparable Augustine qui est accourue pour féliciter l'héroïne du jour. Elle-même vient de triompher dans cette réunion par sa seule présence, car c'est la première fois qu'elle reparaît en public depuis la maladie d'yeux qui fit croire aux Parisiens qu'ils allaient perdre la. reine de leur théâtre, et l'on fait fête à cette grâce retrouvée.
Elle est suivie par les autres professeurs du Conservatoire : Régnier, Samson, Provost, Beauvallet.
Régnier est petit, mince ; mais le buste bien campé, l'œil d'acier, au clair regard césarien, corrigent cette insuffisance physique.
Professeur admirable, il enseigne à ses élèves l'art de transformer en qualités des imperfections natives; tous les dessous, toutes les ingéniosités, toutes les « ficelles » du métier, toutes les ressources de la diction, il les possède et les enseigne avec une habileté consommée. Cet artiste qui, à force de concentration, arrive à produire les mêmes effets que d'autres tempéraments doivent à leur puissance irraisonnée, est un professeur idéal, car il développe chez ses disciples toutes les facultés qui ont besoin d'application et d'étude. Dans l'ordre intellectuel, c'est un érudit, un chercheur, un bibliophile et un lettré, que signale son heureuse collaboration avec Jules Sandeau. Dans la vie privée, c'est le type de loyauté et de correction que l'on définit par le simple mot d'honnête d'homme.
Samson possède, à un degré rare, les qualités d'intelligence et de science qui font l'excellent comédien; il y ajoute un certain ton pontifiant qui gâte quelque peu l'admiration qu'il inspire : il a trop l'air de la réclamer. D'ailleurs, c'est un esprit cultivé et affiné, un
grand liseur et même un écrivain. Lui aussi, il a collaboré avec Sandeau.
Beauvallet, qui donna la réplique àRachel dans tous ses rôles de tragédie, joint une rare puissance dramatique à sa voix superbe, mais il n'enseigne pas! Quand il a déclamé, chanté ou rugi devant ses élèves une tirade de Racine avec cet organe merveilleux qui demeurera légendaire, il se borne à leur dire : « Faites-en autant ! »
Provost, que recommande sa science profonde du théâtre, frappe tout d'abord par un physique bizarre et fantasque ; sa tète a l'air d'avoir été sculptée dans un marron d'Inde, avec un nez en quart de cercle surplombant une bouche qui se retire vers les oreilles.
En même temps que les professeurs, les anciens élèves du Conservatoire pénètrent dans les coulisses. Lauréats des années précédentes, dispersés dans les différents théâtres de Paris, de la province et de l'étranger, ils se trouvent réunis dans les loisirs que leur font à tous les vacances, et ils en profitent pour assister à ces épreuves dont ils se rappellent encore les enivrements et les an-
goisses. Ils sont venus ici pour les revivre quelques heures. Peut-être beaucoup d'entre eux sont-ils déjà désillusionnés sur l'importance de pareils succès, mais ils oublient en cet instant tous les désenchantements de l'expérience, pour applaudir avec sympathie aux efforts des camarades, et se passionner de leurs espérances et de leurs ambitions naïves.
C'est Parfouru (Porel), second prix de comédie du concours précédent. Assez grand, d'une maigreur fantastique, le corps flottant et comme perdu dans des vêtements trop larges, élimés, il a un peu la mine de M. Loyal. Ses yeux sont divergents, signe de dissimulation, à ce qu'on assure : l'un est marron et l'autre bleu ; le visage est creux avec des pommettes saillantes à l'excès. Il a l'air humble, taciturne et tenace à la fois.
Puis, Andrieux, le factotum d'Augustine Brohan. Il joua les utilités au Gymnase, jusqu'au jour où son interprétation d'Andréas, de Sardou, le tira de l'obscurité. Depuis, il tient à Pétersbourg, non sans éclat, les rôles d'amoureux. Pour le moment c'est un personnage assez banal; joli garçon, mais dolent,
nonchalant, les bras abandonnés, la mâchoire lourde.
Enfin Laroche, le futur sociétaire de la Comédie-Française. Il apporte dans l'exercice de l'art dramatique la régularité et la conscience d'un bon employé. Aussi n'avancerat-il que lentement, à l'ancienneté, jusqu'au moment où sa création pittoresque du Gaulois dans la Fille de Roland mettra en relief, d'une façon bien inattendue, cet artiste honnête, vétéran des succès d'estime.
Marie Lloyd, qui se dit pupille d'un amiral, est grande, éclatante, et serait très belle si elle n'avait des cheveux rares et une dentition fâcheuse. Elle est destinée à de princières amours, et à un mariage retentissant avec un peintre qui fait des cardinaux comme d'autres font des nymphes ou des pêcheuses, par vocation spéciale. Son visage garde un air d'ingénuité perpétuelle, et elle semble ne rien comprendre aux gauloiseries de son entourage. Et pourtant ! . . .
Athalie Manvoy est aussi petite que Lloyd est grande. Très jolie, très élégante, elle montra, dans le rôle d'une des petites Be-
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noiton, des toilettes signées Lafcrrière qui obtinrent un succès triomphal. On la dit très avare. Elle alla en Russie, et joua au retour la Dubarry dans la Reine Cotillon, à la Porte Saint-Martin.
Puis, c'est Nancy, une modeste, et Rosélia Rousseil, appelée la fille du proscrit.
Yalentine Angelo débuta au Théâtre - Français ; charmante fille, qui dut sa fortune à la banque Egyptienne. Elle fut au Gymnase pendant longtemps, et, comme Lloyd, elle favorisa la peinture.
Léontine Massin possède le genre de beauté el de talent qui conviennent au théâtre : elle est l'empreinte, le reflet de la pensée de l'auteur. C'est elle qui fit une si émouvante création de Na,na, grâce aux conseils de Fargueil ; elle eut un grand succès dans le Procès Veauradieux, et fournit une longue carrière au Vaudeville et surtout au Gymnase.
Marie Magnier, longue, mince, deux grands y eux qui lui mangeaient tout le visage. C'étaient les deux inséparables, se faisant valoir par l'opposition, toutes deux admirablement jolies.
Un des prix de tragédie, des années précédentes, Poncin. L'histoire de ce prix est assez gaie. La candidate déclamait son morceau de concours avec l'émotion voulue, quand un mouvement tragique fit s'échapper du corsage un sein blanc et bien nourri auquel le jury, impressionné, ne put refuser un prix d'encouragement. Mademoiselle Poncin se maria avec un fils de Provost qui était, lui, dans l'administration.
Enfin, les deux Worms, dont l'une épousa Paul Deshayes, et l'autre Delessart, qui créa dans Y Assommoir^ le rôle de Lantier, la « Rouflaquette. »
Pendant que les anciens élèves félicitaient leurs camarades avec la sincérité que leur donnait, en ce moment, le souvenir des épreuves passées et aussi l'impression nerveuse de cette fête dramatique sur leur sensibilité d'artistes, la cour du Conservatoire et le vestibule formaient deux potinières, où se croisaient dans l'air les racontars, les enthousiasmes, les critiques et les médisances. Après ce long silence forcé d'une journée presque entière, les auditeurs échangeaient
leurs observations, se grisant un peu de la parole enfin retrouvée, comme il arrive au sortir d'une conférence.
Le directeur des Fantaisies, le critique de la mode, le prince Bodjar, le baron de Carrare, un auteur applaudi au théâtre et dans les cercles, et M. de Valaus, un spirituel raté de la diplomatie, causaient avec animation au milieu d'un groupe où il y avait de tout, des journalistes, des gens du inonde et même un Turc, qui suivait les concours, étant chargé des engagements au Théâtre Khédivial. Naturellement, la causerie portait sur le Conservatoire dont chaque année, à cette époque, les journaux entreprennent la démolition.
Le directeur assurait que c'était la mort du théâtre, mais les autres le défendaient :
— Il n'y a que là qu'on trouve encore des femmes, disaient-ils.
Le Turc avait fait signe à Estelle, la bouquetière ; elle s'était approchée, et il lui achetait un bouquet destiné à la lauréate du concours de tragédie. Depuis dix ans, il faisait le même présent à la jeune personne couronnée. On avait le premier prix : vlan, un
bouquet ! Si la lauréate était laide, il donnait le bouquet tout de même et n'insistait pas.
Un personnage qui tenait sous le bras une serviette toute gonflée, entra d'un air affairé. C'était maître Bancal, l'huissier mondain, le plus aimable des officiers ministériels.
Homme de cercle, il avait souvent à instrumenter contre des camarades du club, mais il aurait été au désespoir de se montrer rigoureux à leur endroit. « J'aime mieux leur donner du temps pour payer, et que nous soupions tranquilles. »
En ce moment même, il était en train d'instrumenter. Entre deux saisies dans le quartier, il avait fait arrêter son fiacre au coin de la rue Bergère... Ses acolytes étaient dedans. Il était venu en courant pour savoir le résultat.
Il s'approcha de M. de Carrare :
— Cette petite fera tourner bien des têtes, lui dit-il. Vous, M. de Carrare, vous voudrez sans doute lui faire jouer vos pièces au cercle.
— Ne serait-ce que pour lui réclamer des droits d'auteur...
— Vous pouvez le lui proposer : la voici.
Et le groupe se tourna d'un seul mouvement du côté de la porte. En ce moment, Marie, toute radieuse, franchissait le seuil du vestibule. Elle passa vite entre la double haie de curieux, sous le feu des regards, muets hommages, et arriva à la grille. Toujours très vite, elle se dirigea vers une voiture près de laquelle un jeune homme blond l'attendait ; il lui ouvrit la portière, elle monta, et le fiacre disparut au tournant de la rue. Mais la triomphatrice laissait derrière elle une longue traînée d'admiration et de murmures. Le public, encore charmé, semlait ne s'en aller qu'à regret. Chacun commentait cette apparition d'un astre nouveau surgissant au ciel du Conservatoire, qui était à cette époque le sanctuaire des amours illustres, en même temps que de la tradition dramatique.
Le Conservatoire d'alors présentait une physionomie toute particulière que lui ont fait perdre depuis nos mœurs nouvelles, plus pratiques qu'élégantes. L'inévitable commerce de la galanterie s'y relevait par un
certain ton de convenance, et par le mystère décent dont il s'environnait. Au lieu d'avoir comme aujourd'hui de simples commanditaires, dont le rôle se borne à verser des mensualités plus ou moins opulentes, les jeunes personnes avaient des protecteurs âgés, sérieux, presque toujours en possession de situations importantes et de charges à la Cour; elles passaient pour leurs pupilles, et les réalités de l'amour étaient déguisées pour le public sous cette demi-paternité. Maréchaux, amiraux, officiers de la maison impériale, ces « protecteurs » étaient, pour les futures actrices, beaucoup plus et beaucoup mieux que les bailleurs de fonds qui les ont remplacés. Ils facilitaient à leurs aimables filleules, par leurs hautes influences, les progrès de la carrière dramatique, et les suivaient de leur sollicitude depuis le Conservatoire jusqu'à la Comédie-Française. Ils se chargeaient de leur avenir artistique, en même temps qu'ils subvenaient aux nécessités matérielles du présent.
Au reste, cette protection était fort peu coûteuse. Les élèves du Conservatoire
avaient encore un peu de l'âme de lagrisette, et se comportaient envers leurs nobles parrains, dans la question d'argent, avec un désintéressement qui paraîtrait à la génération suivante d'une naïveté bien surannée. Ces petites Célimènes acceptaient, pour quinze louis par mois et quelquefois moins, d'ensoleiller la vieillesse d'un héros chevronné d'Afrique ou de Magenta. On ne les avait point instruites à détailler leurs sourires le plus cher possible, et la culture de ces jeunes fleurs de théâtre n'était pas une distraction ruineuse pour les vieux guerriers. Ils y trouvaient à la fois des avantages économiques et la satisfaction de cet instinct moitié paternel, moitié pervers, qui fait rechercher par les Arnolphe quinquagénaires les Agnès de dix-sept ans.
Cette institution du Conservatoire qui, depuis, s'est démocratisée comme toutes les autres, dépendait alors de la maison impériale, et participait en quelque sorte à l'élégance de la Cour. Aujourd'hui, c'est une sorte d'école officielle où les élèves se préparent aux examens de sortie comme à un
baccalauréat, avec la perspective toute bourgeoise d'une carrière bureaucratique à la Comédie-Française, — où ils espèrent devenir des capitalistes, grâce au sociétariat, qui leur fera une retraite supérieure à celle d'un chef de division. Mais à cette époque, le Conservatoire abritait une nichée d'oiseaux insouciants et jaseurs ; on eût dit une volière d'où s'échappait, avec des chansons, toute la gaîté de la bohème.
Deux dignitaires de la Cour impériale, Son Excellence le Maréchal Comte Vaillant et Son Excellence le Maréchal Magnan, protégeaient l'institution de toute leur sollicitude. Ministre de la Guerre, sénateur, grandmaréchal du Palais, grand-croix de la Légion d'Honneur et de l'ordre du Bain, le comte Vaillant avait fourni une carrière magnifique ; il avait été associé l'un des premiers à la fortune du Prince Président. Il occupa par intérim le ministère de l'Instruction Publique. Puis, il reçut le portefeuille de la maison de l'Empereur, auquel, trois ans plus tard , fut attaché celui des Beaux- Arts. En 1863, il réorganisa l'École des Beaux-Arts et fit
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décréter l'année suivante la liberté des théâtres. Ce fut lui qui, en 1869, modifia l'organisation du comité du Théâtre-Français et institua à l'Odéon un comité de lecture pour la réception des pièces.
Le maréchal Magnan était l'un des plus beaux soldats de l'armée de Paris ; à soixantedix ans, il n'en paraissait pas cinquante, et lorsqu'il passait devant un front de bataille, sa haute stature, sa large poitrine où brillaient les grands-croix de la Légion d'honneur et de huit ordres étrangers fixaient l'admiration de tous. Il était commandant en chef de l'armée de Paris, commandant supérieur des divisions du Nord, grand veneur de l'Empereur, grand maître de la franc-maçonnerie, et il avait débuté dans la vie clerc de notaire ! En 1809, il s'était engagé, dans un régiment de ligne, et il fut un de ceux qui justifient le proverbe : « Chaque soldat de France a un bâton de maréchal dans sa giberne. »
Malgré les traitements énormes affectés aux charges si importantes qu'il remplissait, le maréchal, qui était très joueur, faisait constamment des dettes que l'Empereur payait
non moins constamment. Napoléon III ne pouvait oublier le concours qu'il avait reçu de ce serviteur dévoué, lors du coup d'État du Deux-Décembre, que le Maréchal prépara avec Morny, Persigny et Saint-Arnaud.
Les quatre filles du maréchal Magnan, qui étaient aux Tuileries parmi les plus admirées et les plus fêtées, avec les filles du baron Haussmann, tenaient de leur père. Elles avaient comme lui grande allure. A cette époque, la mode n'était point à la grâce anémique et nerveuse qui semble l'idéal de la Parisienne d'aujourd'hui. La vigoureuse beauté espagnole de l'Impératrice donnait pour ainsi dire le ton; à côté d'elle, la princesse Anna Murât rappelait le souvenir de ces femmes du premier Empire, qui, parleur splendeur héroïque, semblaient si bien nées pour régner sur une époque conquérante.
La galanterie du maréchal était légendaire. On lui connaissait une maîtresse favorite, la très jolie femme d'un boursier, dont les opérations étaient régulièrement heureuses, non seulement pour la raison que des superstitieux imagineraient, mais aussi «à
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cause de la très haute influence qui augmentait son crédit. D'ailleurs, cette maîtresse trompait avec d'autant plus d'acharnement son illustre protecteur, qu'il était plus généreux envers elle.
Au Conservatoire, le maréchai trouvait des distractions moins coûteuses et plus idylliques. Il y avait une aimable pupille, Joséphine Petit, qui s'appela plus tard Dica. On prétendait que l'affection de mademoiselle Petit pour son tuteur était une tradition de famille, et qu'elle suivait l'exemple maternel. Madame Petit ne ressemblait en rien à sa fille, la mince et longue Ophélie : elle était petite, rondelette, avec un teint de lait comme une femme de Terburg ou de Téniers : elle appartenait à l'école hollandaise. Elle sympathisait avec la mère de Rosine Bernhardt (qui n'était pas encore Sarah), et c'était une joie de les entendre dialoguer dans la langue du Talmud.
Une autre puissance au Conservatoire, audessus des deux maréchaux, était Achille Fould, ministre de l'Intérieur : aucun engagement à la Comédie-Française n'était signé
sans son aveu. Mais c'était une puissance lointaine, comme la Divinité : il planait très haut dans le mystère.
C'est dans la maison de la rue de Richelieu qu'il avait ses intrigues. On en parlait beaucoup et l'on allait jusqu'à nommer une des pensionnaires. Pourtant, ce bruit trouvait beaucoup d'incrédules, qui attribuaient à la jeune personne une singularité physique assez fâcheuse. Pareille légende circulait à propos de quelques actrices, et souvent c'était l'intéressée elle-même qui s'ingéniait à l'accréditer. Il semblait que la vertu fût une des conditions indispensables d'une grande fortune artistique. C'est pourquoi plusieurs prétendaient être dans VirnjDossibilité absolue d'y manquer.-
L'amie de M. Fould, en dépit de ces racontars, inspira une vraie passion au fils du grand ministre, et en obtint une promesse de mariage. Vainement le père s'interposa, essayant de désabuser le jeune homme : il pouvait le faire mieux que personne...
L'amoureux refusa de le croire...
Et les petites élèves du Conservatoire, qui
avaient leurs entrées à la Comédie-Française et n'ignoraient rien des potins de coulisses, se racontaient tout bas l'histoire d'une récente fugue à Londres où la comédienne, mise en disgrâce par le ministre, avait suivi son ami. Là-bas, ils s'étaient épousés, et le jeune homme, contraint au négoce pour vivre, avait, pour se venger de son père, fait placer au-dessus de sa porte une enseigne où on lisait ce nom :
Gustave Fould
Fils du ministre de France
Marchand de Vins
La maison de la rue Poissonnière, d'où sortaient des actrices destinées à être, pour les dignitaires de la Cour, des maîtresses intelligentes et décoratives, concourait aussi, une fois par semaine , aux manifestations de la piété impériale et sanctifiait ainsi son caractère profane. Les chœurs du Conservatoire alternaient, dans la chapelle des Tuileries, avec les solistes de l'Opéra, aux messes solennelles où assistaient les souverains.
Rangée dans le chœur, une théorie de jeunes filles, candidement vêtues de la « sainte mousseline », entonnaient les chants sacrés. C'était comme une dîme hebdomadaire que le Seigneur prélevait sur des talents juvéniles voués à l'amusement du siècle. Et pour que ce tableau de sainteté moderne fût complet, le maître de chapelle qui dirigeait l'ensemble de ces voix de théâtre, admises à concourir aux pompes du saint lieu, était un israélite, le compositeur Félix Cohen.
Sous cet aspect édifiant, le Conservatoire d'alors rappelle un peu l'école de danse de Saint-Pétersbourg, sorte de couvent de Terpsichore où les jeunes filles reçoivent une éducation pareille à celle d'Écouen ou de Saint- Denis, car elle comprend la littérature, le dessin, la musique en même temps que la chorégraphie. Elles sont sous le haut patronage de l'Impératrice et sous la surveillance de ses dames d'honneur. Ce Conservatoire russe est, au dix-neuvième siècle, comme le Saint- Cyr du dix-septième, à cette différence près que madame de Maintenon écartait jalousement son auguste époux du blanc troupeau
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dont elle avait la garde, tandis que leserands-
ducs ont leurs entrées à l'Ecole Impériale, où ils viennent s'assurer des progrès des élèves et les en complimenter. On comprend ainsi que le Conservatoire de Pétersbourg fournisse à leurs Altesses des maîtresses d'un charme assez distingué pour devenir des favorites, et même des épouses morganatiques, parfaitement aptes à leur condition presque princière.
Au faubourg Poissonnière, les intrigues et les somptuosités de la cour laissaient place, parfois, au Roman Comique.
L'élève Léotaud — celui-là même qui a pris récemment sa retraite en qualité de souffleur à la Comédie-Française — organisait des tournées dans les environs de Paris. Il conduisait jusqu'à Chartres le chariot da Thalie et de Melpomène. Mais le plus souvent, il donnait au théâtre de la Tour-d'Auvergne, la Bodinière d'alors, des représentations classiques très ingénieusement machinées : il s'était imaginé d'utiliser les relations des camarades qu'il faisait jouer pour placer,
le plus cher possible, des billets. Le reste était pris par de petites horizontales, enchantées de tenir une panne dans un proverbe de Musset, ce qui les préparait à devenir plus tard autre chose que des cocottes : Des actrices ! ! car c'était là leur ambition : ne plus être seulement de simples marchandes de sourires, relever de quelque gloire théâtrale leur métier de galanterie !•
Léotaud jouait, à la Tour-d'Auvergne, les pères nobles qu'il aurait tant voulu jouer à la Comédie-Française; il interprétait les classiques avec le plus pur accent d'Auvergne — comme la rue ! El cela était d'un effet irrésistible lorsque, dans les Enfants d'Edouard où il faisait Tyrrel, on l'entendait s'écrier :
— Ainsi, je récommenche !...
Ah! ce malheureux accent! Sans lui, qui sait où Léotaud serait parvenu? Mais il n'y avait pas moyen 'de s'en débarrasser. Plus tard, à la Comédie-Française, Léotaud soufflait encore en auvergnat. Il se surveillait, cela allait bien pendant quelque temps ; puis, tout en envoyant les répliques, l'émotion de la scène le gagnait, ses ambitions déçues lui
FIN DEMPIRE 31
remontaient au cœur, il s'emballait, ne se connaissait plus , et l'accent reparaissait. L'acteur qui. au moment de lancer la tirade d'Oreste, se penchait vers son antre, entendait monter des profondeurs le vers de Corneille traduit dans la langue des porteurs d'eau, et entraîné par l'exemple, prononçait :
— Grâche au ehiel, mon malheur pache mon espéranehe!
Si bien qu'il fallut prier Léotaud de souffler d'une voix blanche, sans inflexions. Il s'y habitua comme il s'était fait à son ombre souterraine, lui qui avait ambitionné la gloire éblouissante de la rampe, et trente années durant, il fut l'aide-mémoire infatigable de deux générations de comédiens illustres ou inconnus.