L ENFANCE D UN « PREMIER PRIX
La petite Marie avait cinq ans lorsque sa mère, qui habitait Paris, eut un jour fantaisie d'envoyer chercher la fillette qu'elle avait abandonnée au village d'Auzance.
De 1840 à 1845, le Limousin et la Creuse se trouvèrent envahis par les Espagnols, partisans de Don Carlos, expulsés de leur patrie, et internés dans ces deux départements. Les principales familles du bourg offrirent l'hospitalité à ces vaincus, à ces proscrits. Le dévouement et la bonté s'exaltèrent dans ces pays primitifs, encore inaccessibles à la civilisation, où les chemins de fer n'avaient point importé les idées nouvelles. Par une sensibilité romanesque, les femmes et les jeunes.
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filles eurent à cœur de jouer le rôle de consolatrices auprès des pauvres bannis. Quelle auréole que celle de l'exil! Tous se disaient plus ou moins nobles, et s'appelaient de noms sonores aux mâles résonnâmes. Ils avaient un air intrépide et mélancolique, comme il sied aux défenseurs d'une cause perdue, la voix de métal, le regard de feu comme le soleil andaloux. Ils étaient irrésistibles.
En peu de temps, on s'aperçut de l'accroissement de la race. Les femmes avaient rempli si consciencieusement leur tâche, que l'on citait une famille, entre autres, où la mère et les deux filles étaient devenues enceintes en même temps.
Très fière jusqu'alors d'une vertu que les Dons Juans de village avouaient imprenable, la belle Annette, la mère de la petite Marie, ne sut pas résister à la contagion. Elle qui avait refusé le mariage, ne trouvant aucun parti digne d'elle, s'éprit d'un de ces proscrits dont la gentilhommerie tranchait ■ si fort auprès de la rusticité de ses anciens amoureux, et lui sacrifia cette réputation de dignité si soigneusement gardée.
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Quand elle ne put cacher sa maternité douloureuse, craignant les moqueries, prête à tout plutôt que d'affronter la colère de ses frères, elle décida Pablo Martinez, son complice, à quitter Auzance; il fut entendu qu'il rentrerait en Espagne, où sa famille, riche et puissante, obtiendrait sa grâce. Ils s'enfuirent, légers de bagage et d'argent, gagnèrent la frontière et parvinrent en Andalousie. Là, Martinez fut reconnu, et envoyé à Port-Mahon.
La pauvre abandonnée, sachant à peine les quelques mots nécessaires pour se faire comprendre, n'ayant pas de quoi payer les diligences qui l'eussent ramenée en France, en fut réduite à demander son pain et son chemin, à l'aventure. Après plusieurs jours de marche, elle tomba sur la route, à demimorte de fatigue. Des paysans la recueillirent, et là, à des centaines de lieues de son pays, sur cette terre hostile qui lui avait repris celui pour lequel elle avait perdu sa vie, assistée par la compassion grossière des rustres, elle donna le jour à la petite Marie.
Des qu'elle put marcher, elle recommença
son lamentable voyage à travers l'Espagne, errant sur les grandes routes, spectre de la détresse et de la faim. Elle revint la nuit à Auzance, de même qu'elle en était partie, son enfant dans ses bras, guettant à travers les volets le moment où sa mère serait seule. Elle espérait dans sa tendresse, car de tout temps elle avait été sa préférée.
Elle connaissait la manière d'ouvrir la porte : on ne craignait pas les malfaiteurs dans ce pays d'honnêteté rude et primitive; nul ne songeait à se verrouiller. Quand elle pensa qu'elle pouvait entrer, connaissant les , êtres, elle s'avança jusqu'au lit de la mère, l'appelant tout bas pour ne pas l'effrayer. Elle, dit son désespoir, l'accablement où la jetait son malheur, l'excès de son dénuement; la vieille s'attendrit, et il fut décidé qu'elle garderait la petite. Elle remit à sa fille un peu d'argent et lui donna le conseil de partir.
Il ne restait plus que quelques réfugiés. Pères, frères, maris, s'étaient ligués : on avait expulsé les Espagnols des maisons, en les menaçant des plus terribles vengeances s'ils ne quittaient pas le pays. Les frères d'An-
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nette, furieux de son déhonneur, avaient été les plus enragés, jurant de la tuer si elle revenait.
Au petit jour, elle donna le sein à son enfant, embrassa sa mère, promit de ses nouvelles, et se mit en route.
La grand-mère, femme pieuse, fit baptiser lapetite, lui donna le prénom de Marie, qui était le sien, et celui de Thérèse, en souvenir d'une fille morte dont elle avait le regret.
Mais il fallait nourrir l'enfant. N'osant lui chercher une nourrice parmi les femmes du pays, elle lui fit boire du lait de chèvre, et tout naturellement la bête finit par se coucher à côté de la petite, écartant les pattes, et la laissant têter sa mamelle.
Pendant de longs mois, la mère ne sut ce qu'Annette était devenue. Enfin, une lettre lui apprit qu'elle était à Paris. Elle était entrée dans une maison de modes. Autrefois, on la citait au pays pour son goût, son talent à chiffonner, et la mère ne douta pas qu'elle ne se tirât d'affaire.
La petite Marie poussait comme de la mauvaise herbe, disait sa grand'mère, qui ne
pouvait lui pardonner sa naissance. Au milieu des coups et des rebuffades, l'enfant avait grandi. Voyant les autres fillettes heureuses et choyées, elle songeait, avec la raison précoce que la tristesse de sa vie avait développée : « Si je suis malheureuse, moi, c'est que je n'ai pas de mère. » Ou plutôt, elle se disait que sa mère s'en était allée bien loin, mais qu'elle reviendrait la chercher, qu'elle lui apporterait, comme à la petite Cendrillon et à Peau-d'Ane, de belles robes couleur de soleil et de lune, givrées de diamants et flambantes de pierreries. Car elle s'appliquait, en imagination, tout ce qu'elle avait lu dans les livres de prix, et de toutes les belles choses qui l'éblouissaient dans les contes de fées elle arrivait à se forger un rêve de félicité, lointaine peut-être, mais certaine aussi.
Sa seule distraction était de jouer avec les enfants du bourg, sur la place qu'on appelait le Terrier. Au milieu s'élevait un grand calvaire, et en s'appuyant sur la balustrade qui l'entourait, on découvrait Auzance, environnée d'un côté par les bois et de l'autre par
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un demi-cercle de montagnes, qui n'empêchait pas le regard de les franchir en quête d'horizons nouveaux. Une seule, très haute, pyramidait sous le ciel; ses pentes descendaient jusque sur la route qui borde le Cher. Au temps des neiges, les enfants y faisaient des glissades du haut en bas. Le pays, en terrasse, montrait ses maisons trapues, à un seul étage, avec un grenier, et ses jardins qui dévalaient sur la plaine. L'air était très pur et un peu rude, frémissant de grands souffles salubres.
Le rêve de la petite Marie commençait à se réaliser. Sa mère la faisait chercher, et, craignant sans doute la pauvreté de son accoutrement, elle lui envoyait deux belles robes et du linge. On s'empressa de l'en revêtir, et elle put s'admirer, en montant surune chaise pour se « regarder » dans la glace.
Et, se tournant vers l'envoyé de sa mère, celui qui avait apporté ces jolies affaires, ainsi que des cadeaux à la grand'mère, elle lui demanda : « Alors, monsieur, vous allez me mener auprès de maiVana?» C'était le diminutif d'Annette qui désignait sa mère.
La joie rayonnait dans ses yeux, sur son visage. La grand'mère, envoyant qu'on allait lui prendre cette enfant qu'elle avait recueillie, et à laquelle elle se sentait attachée malgré tout, dit à la petite : « Alors, cela ne te fait pas de peine de me quitter, de t'en aller, toi aussi, loin, très loin? Je suis bien vieille, tu ne me verras plus jamais... » La petite, confuse, se cachait la tête dans son tablier, ne sachant que répondre, n'osant plus laisser voir sa joie. Curieusement, des gens du village assistaient à la scène ; ils avaient appris qu'un monsieur de Paris était venu pour emmener la fille à la Nanette, et sous prétexte de lui dire adieu, ils n'étaient pas fâchés de voir de près cette bête curieuse : un Parisien.
Deux places avaient été retenues dans le coupé de la diligence d'Evaux. Le monsieur et la petite Marie s'y installèrent, après force recommandations de tous, même des oncles qui, oubliant leur rancune et la haine cruelle qu'ils avaient toujours montrée à l'enfant, lui souhaitèrent bon voyage.
La petite, dans son inconsciente impa-
tience, aurait déjà voulu que les chevaux se missent en marche. Elle n'osait croire à cette joie: aller voir sa mère! Elle craignait que sa grand-mère, qui pleurait, lui reprochant la sécheresse de son cœur, qui ne lui mettait pas une larme dans les yeux, pas une parole de regret sur les lèvres, ne la fît descendre de la patache et ne la ramenât chez elle, où bien sur elle serait punie, battue.
Enfin, le dernier paquet hissé, le dernier voyageur monté, la portière fermée, le postillon, avec un grand claquement de fouet, enleva ses chevaux, et au bruit des grelots, on se mit en marche.
Sans un regard en arrière, sans un mouvement de regret, sans un adieu, la petite colla sa ligure au carreau et regarda en avant la route toute blanche, les chevaux qui l'emportaient. Comme les autres fillettes, elle aussi, elle allait enfin être aimée, choyée! Elle aussi, elle allait avoir une mère!
Le voyage de la petite Marie avec l'étranger fut un long étonnement. Les diligences succédaient aux diligences jusqu'à Clermont-
Ferrand ; là, on prit le chemin de fer. Ces longues boîtes, qui glissaient sur des tringles de métal avec un grand bruit, lui inspiraient une surprise qui était presque de l'épouvante. Mais son compagnon lui dit qu'au bout de la route elle trouverait sa maman ; ce mot lui enlevait toute peur, toute fatigue.
Après un voyage de vingt-quatre heures, tantôt serrée à étouffer dans l'étroit compartiment, tantôt étendue sur la banquette de bois, elle avait fini par s'endormir, abrutie de fatigue. Elle fut tirée de sa léthargie par l'arrivée à Paris. Entraînée par son compagnon sans se rendre compte de rien, continuant son cauchemar, elle se réveilla dans les bras d'une femme aux cheveux grisonnants, qui l'enlevait de terre, la couvrait de baisers, de caresses : c'était sa mère !
Apres avoir pris la petite malle aux bagages, on monta en voiture. La mère de Marie, après force questions sur les gens du pays, lui déclara : « Tu sais, tu t'appelles Marie Vaillant ; oublie le nom de Colombier : tu l'as laissé à Auzance. Voici ton papa. »
Et elle lui désigna l'homme qui était
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allé la chercher, son compagnon de route.
Son papa!
Son papa, que là-has, au pays, on disait mort, dont on lui parlait comme d'un prince de légende, qu'elle se figurait pareil à un des héros de ses contes, cuirassé d'argent sur une tunique de brocart, l'épée d'un conquérant ou le sceptre d'un roi de Jérusalem à la main, comme au temps des Croisés, c'était ce petit homme au dos presque voûté, que sa mère tutoyait, embrassait... Elle n'en revenait pas.
Les caresses de cette mère qu'elle attendait depuis si longtemps la laissaient interdite, ne sachant que répondre. Elle qui avait quitté l'aïeule qui l'avait élevée, le pays où elle avait vécu, les petites camarades avec lesquelles elle avait joué, sans un regret ni une larme, se sentit envahie tout à coup par un désespoir profond] qui secoua tout son corps de sanglots, tandis que les pleurs ruisselaient sur sa figure.
La mère étonnée chercha à la calmer, ne comprenant pas d'ùo pouvait provenir son chagrin. A la fin, ennuyée de ne pouvoir la consoler, elle lui- dit avec reproche :
— Eh bien, si c'est là l'effet que je te produis, j'aurais aussi bien fait de te laisser làbas. Voyons, sèche tes yeux; nous arrivons, je ne veux pas qu'on me voie ramenant une petite fille avec les yeux rouges.
La voiture s'arrêtait. Vaillant ouvrit la portière, descendit, aida la mère et la petite à en faire autant, prit la malle qui était sur le siège, et après avoir traversé une grande cour, on monta au cinquième étage d'une maison du boulevard du Temple.
Le logement se composait d'une entrée qui servait de salle à manger, d'une cuisine, d'une chambre pour le père et la mère, et d'un grand cabinet où il y avait un petit lit; tout était simple, mais propre et bien tenu. La table était dressée; il était huit heures du matin, et la mère avait mis le pot-au-feu la veille pour que les voyageurs eussent du bouillon chaud en arrivant. Elle débarbouilla la fillette, qui avait passé tout le temps où il faisait jour à la portière du vagon, et avait le visage tout noir de suie et dépoussière. Puis, après lui avoir fait boire une tasse de bouillon, elle la coucha.
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L'enfant se laissait faire, ne manifestant ni plaisir, ni tristesse, presque indifférente.
A peine dans son lit, elle étendit ses membres dans la douceur des draps bien frais; habituée à la grosse toile de chanvre, elle éprouvait un bien-être à sentir une toile fine s'adaptant à son petit corps. Puis, dans une béatitude, elle perdit le sentiment des êtres et des choses ; elle s'engourdit dans le sommeil, dans l'oubli.
La maison où l'on avait conduit la fillette donnait sur un endroit du boulevard bien connu des Parisiens amateurs de théâtre. En effet, c'est là que se trouvaient le théâtre Lyrique, le Cirque, la Gaîté, les Funambules, illustrés par Deburau et Paul Legrandj les ■ Folies-Dramatiques et le Petit- Lazari. Le fils de Deburau avait une maîtresse qui demeurait dans la maison de la petite Marie. C'était une actrice des Funambules ; elle était toute resplendissante de bijoux, malgré ses modestes appointements.
Son amant, comblé de cadeaux par la Stoltz, l'illustre cantatrice, la faisait, dit-on, bénéficier de cette générosité princière. Deburau
jouait la pantomime avec des souliers à bouffettes, où brillaient d'énormes solitaires, enchâssés dans les nœuds de rubans noirs : la Stoltz avait de ces façons à elle de mettre sa fortune aux pieds de son ami.
L'actrice avait une fillette qui faisait souvent des parties de volant avec Marie dans la cour; par elle l'enfant obtenait parfois des billets de théâtre. — Elle alla voir jouer Deburau un soir avec sa petite amie, et la grand'mère de celle-ci. — Ce fut une impression inoubliable, un long rêve d'une soirée.
Deburau avait ses fameux souliers à bouffettes, dont les diamants fascinaient la petite comme des yeux de flamme. Cet homme à la face lunaire, vêtu d'une blouse blanche d'où sortaient de grands gestes mystérieux, sans qu'il parlât jamais, impressionna Marie ainsi qu'un être surnaturel. Elle avait six ans lorsque le théâtre lui fut ainsi révélé.
Sur le devant de la maison, au premier, audessus de l'entresol , habitait un Belge , de Bast , chez qui venait souvent le prince Pierre Bonaparte. Un jour, il y eut chez lui une descente de police. On visita la maison, on fouilla avec
acharnement tous les appartements des locataires. Pierre Bonaparte était accusé d'avoir inspiré l'attentat dirigé contre le Prince-Président, un soir qu'il se rendait au Cirque pour y voir une pièce militaire Une machine infernale avait été disposée sur le grand balcon de l'appartement de de Bast, qui faisait face aux portes du Cirque; d'autre part, on savait les intelligences du prince Pierre avec les sociétés secrètes qui, prévoyant les projets de Louis-Napoléon, voulaient l'empêcher, même par un meurtre, d'arriver à l'empire.
Les recherches pratiquées dans le logis suspect ne servirent à rien; les personnes qui se trouvaient dans la maison se sauvèrent par les balcons et par les toits, dans la maison voisine, le numéro 35, qui appartenait au même propriétaire.
— Mais il me semble que vous pleurez bien souvent, mademoiselle. Votre mère est donc bien méchante, ou vous êtes bien peu raisonnable pour que vous soyez si souvent gron-
dée. Voyons, contez-moi cela, voulez-vous?
— Oh non, je vous en prie, monsieur! Si maman rentrait et qu'elle me trouve bavardant avec vous, ah bien! ce ne serait pas fini des coups et des scènes !
— Votre mère est-elle dans la maison?
— Non, elle est sortie pour promener ma petite sœur; elle m'a dit de garder le bureau,
— Eh bien, mettez un domestique à votre place, et montez chez mon ami Prosper, me raconter vos chagrins.
— Mais il n'est pas là, monsieur Prosper!
— Cela ne fait rien, je vais l'attendre dans sa chambre, et vous m'y retrouverez, voulezvous?
La petite, après avoir fait un tampon de son mouchoir qu'elle portait à sa bouche pour le chauffer de son haleine, l'appliquait ensuite sur ses yeux pour sécher ses larmes, et faire disparaître les rougeurs des paupières. Elle détacha une clef d'un tableau, la tendit au jeune homme avec un gentil sourire, et lui dit :
— Alors, montez vite, monsieur Charles, qu'on ne vous voie pas. J'irai vous retrouver.
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Celui qu'elle avait appelé M. Charles enjamba vivement les marches de l'escalier et disparut. Depuis près de six mois, il venait presque tous les jours à l'hôtel de la rue de Rivoli, au coin de la rue Mallier, tenu par l'ex-madame Vaillant , redevenue madame Colombier, pour voir un de ses amis, élève à l'École Centrale, et que le hasard. avait amené dans l'hôtel. Il avait eu occasion d'entendre les scènes du ménage, les cris de la mère ; il savait sa violence, sa brutalité même, envers la pauvre souffre-douleur. Presque chaque jour, en venant chez ses amis, il tombait au milieu des disputes et des liât ailles, qui ne prenaient pas même tin à la vue d'un étranger. Il était ému de la tristesse et du désespoir qu'il voyait dans les yeux de cette enfant martyrisée, et des larmes qu'elle cherchait à dissimuler. La trouvant seule, par exception, il lui avait exprimé son intérêt ; la petite, toute à la douceur de se sentir plaindre, avait accepté de lui conter sa peine.
Ayant appelé la femme de chambre, elle lui dit de rester à sa place au bureau, tandis qu'elle irait à la lingerie, et vite elle monta
rejoindre M. Charles. Quand elle fut auprès de lui, elle se sentit tout intimidée, n'ayant plus le courage de se plaindre.
Entrée vivement dans la chambre, elle restait là, appuyée contre la porte, qu'elle avait repoussée en entrant, ne sachant que dire, les yeux baissés, les mains dans les poches de son tablier.
Le jeune homme, voyant son embarras, lui demanda avec intérêt :
— Dites-moi, mademoiselle, comment se fait-il que votre mère soit tout le temps à caresser voire sœur, et qu'au contraire on vous martyrise ainsi ?
— Ma mère aime ma petite sœur, et moi elle ne m'aime pas. Cela se comprend. Ma sœur est bien plus à elle que moi : elle ne l'a jamais quittée. Tandis que moi... elle dit que je suis sa honte, son déshonneur... Comment cela?... Oh! je ne sais pas moi! j'étais déjà grande, j'avais cinq ans, lorsque Vaillant est venu me chercher chez nous.
Tout cela était dit d'une façon presque farouche, le regard assombri.
— Quand j'étais là-bas, je me consolais
d'être battue et toujours grondée en me disant que si ma maman était là, je serais comme les autres petites, gâtée, embrassée. Mais quand je suis venue ici, et quand j'ai été plus battue encore que lorsque j'étais petite, je n'ai plus rien eu pour me consoler... Maman me dit tout le temps qu'elle aurait bien mieux fait de me mettre aux enfants trouvés. Oh ! oui, elle aurait bien mieux fait! Je serais moins malheureuse... Est-ce qu'on peut encore m'y mettre, aux enfants trouvés, monsieur ?
L'autre jour, maman et Vaillant m'ont tellement battue, que je me suis sauvée, et que j'ai couru comme une folle. Je suis allée du côté de l'eau : j'avais envie- de m'y jeter... Et puis c'était si noir que j'ai eu peur et que je suis revenue... j'ai attendu à la porte qu'un locataire rentre, et je me suis glissée sans qu'on me voie jusqu'à ma chambre... Mais un de ces soirs, j'en suis bien sûre, je serai si malheureuse que je m'y jetterai, dans la rivière.
Le désespoir morne de cette fillette avait quelque chose de terrible et de poignant. Ou
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sentait si bien qu'elle disait vrai, qu'un soir elle sortirait pour ne pas revenir et qu'elle se jetterait dans cette affreuse rivière, seul refuge qui pût la soustraire aux humiliations, aux coups et aux scènes quelquefois plus terribles que les coups !...
Sa figure était , -maintenant contractée, ses yeux secs, avec l'éclat du désespoir... Le jeune homme lui dit instinctivement, pris de pitié soudaine :
— Si je vous demandais de venir avec moi, viendriez-vous?
— Tout (le suite.
— Eh bien, mon enfant, quand vous serez trop malheureuse, quand vous ne pourrez plus supporter de rester chez votre mère, voici mon adresse, prenez une voiture et faites-vous conduire chez moi.
Charles de Bériot avait presque oublié l'incident lorsqu'un soir, au moment où il allait tirer le bouton de sonnette de la maison où il habitait, rue Bréda, il s'entendit appeler. Il se retourna, il vit s'ouvrir la portière de la voiture qui stationnait à la porte. Une
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jeune fille en cheveux en descendit, s'élança vers lui. Il reconnut Marie.
— Regardez, dit-elle, comme je suis arrangée.
— Qu'y a-t-il, que s'est-il passé? demanda vivement le jeune homme, pressé d'entendre le récit d'une scène dont il ne se représentait que trop facilement la cruauté.
Elle lui expliqua alors qu'après des violences pires que de coutume, Vaillant l'avait saisie par ses deux longues nattes et , les a \ a 1 1 1 enroulées à son poignet, il l'avait tirée, lu traînant après lui, et lui avait fait dégringoler ainsi les escaliers, du cinquième où elle était, à l'entresol où se trouvait le bureau.
— Voyez, dit-elle, la grosseur que cela m'a faite.
Et elle montrait une boursouflure qui partait de derrière l'oreille, et descendait le long du cou.
— En entendant mes cris, ma mère est accourue.
— Oui, a crié Vaillant, j'ai trouvé cette feignante le nez dans un roman au lieu de travailler. J'en ai assez, à latin, de la nourrir
à ne rien faire ; je la flanque à la porte ! Qu'elle aille où elle veut, je m'en lave les mains ; mais qu'elle ne rentre plus dans la maison, ou je la fais passer par la fenêtre:
Et après, il m'a encore donné une poussée et il m'a fait descendre le dernier étage, en me criant :
— Surtout, ne reviens pas.
Alors, je me suis mise à marcher, marcher, et tout à coup, sans savoir, je me suis trouvée au bord de la rivière. Je suis restée là, longtemps, bien longtemps, à regarder l'eau couler sous le pont... Je me disais que je n'avais qu'à m'y jeter, que ce serait fini, que je ne souffrirais plus ! . . .
Je me demandais le temps que je mettrais à mourir... On enjambe le parapet, on saute, ça fait floc! Irais-je au fond tout de suite?... L'eau m'entrerait par les oreilles, puis, pour respirer, j'ouvrirais la bouche, et alors, j'avalerais, j'avalerais... jusqu'à ce que je sois toute gonflée, toute déformée...
Alors, en pensant que je deviendrais si laide, j'ai eu peur de ce que j'allais faire... Je suis restée là penchée, réfléchissant, atten-
dant qu'il n'y ait plus personne sur le pont pour pouvoir enjamber. Le parapet était très haut... je serais peut-être retenue par un [lassant, et alors je serais forcée d'expliquer pourquoi je voulais me noyer.
Je suis descendue vers la berge, pour n'avoir pas à sauter. Plus loin, c'était la campagne, avec des arbres, des saules, comme à Auzance, là où le Cher prend sa source ; je m'en irais au fil de l'eau, comme Ophélie, dont j'avais lu l'histoire. Ce serait bien plus joli, plus poétique.
Mais la nuit était presque venue, je ne voyais plus les pierres du fond de l'eau, il me semblait que tout était noir...
Alors, j'ai pris peur... je me suis rappelé ce que vous m'aviez dit, l'adresse que vous m'aviez donnée : je l'avais cousue dans l'ourlet de ma robe pour qu'on ne la trouve pas. Puis, je suis remontée, je suis partie de là en courant.
J'ai demandé mon chemin, je suis enfin arrivée, mais la concierge m'a dit que vous n'étiez pas là... Alors, j'ai encore marché longtemps, longtemps... j'étais bien fat i-
guée... les lions me regardaient... dans la rue, les hommes me parlaient... ils me «lisaient des choses que je ne comprenais pas, niais qui me rendaient tonte honteuse. Je suis revenue, vous n'étiez pas encore rentré. Le concierge m'a demandé ce que je voulais. J'ai dit que j'avais une lettre, que j'attendais la réponse et que je reviendrais. Je n'osais plus attendre dans la rue et je ne tenais plus sur mes jambes. Alors, je me suis souvenue que vous m'aviez dit de prendre une voilure, j'en ai arrêté une et je nous ai attendu.
Elle avait débité tout cela dans la rue a voix étouffée, appuyée contre la porte.
Il paya le cocher, et, après avoir sonne il prit la main delà petite pour la guider dans le couloir sombre. 11 jeta son nom au concierge, chercha la rampe, l'indiqua à Marie en lui disanl de le suivre. Arrivé au second étage, il mit la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et, dans l'antichambre, il alluma un bougeoir tout préparé sur une table. Puis il lit entrer l'enfant dans le salon en lui disanl de s'asseoir, et s'assit lui-même en face d'elle.
Quand il avait fait promettre à Marie que si l'existence lui devinait intolérable chez sa mère, elle viendrait le trouver au lieu d'attenter à sa vie, il avait subi l'impression de la minute présente, de l'émotion que lui causait le désespoir de l'enfant, sans calculer les conséquences de cet engagement.
Maintenant que le fait était accompli, que la petite était là, en face de lui, il se demandait ce qu'il allait faire.
Abuser du malheur de cette fillette, en faire sa maîtresse, il n'y pensa pas une seconde. Elle était trop jeune, à peine formée ; il n'avait aucun goût pour les fruits verts.
Alors, quoi? Il n'osait faire part à Marie de ses impressions, dans la crainte d'augmenter son angoisse et de déterminer une crise dans cette nature qu'il sentait nerveuse et impressionnable.
Comme ils restaient assis l'un près de l'autre, à peine éclairés par la lueur hésitante de la bougie, il s'aperçut que tout un côté de son visage était défiguré par l'enflure. Il se dit qu'elle devait bien souffrir ; que, de
plus, elle était horriblement fatiguée et que sans doute elle avait faim.
Faim?... Il ne vivait pas chez lui; il n'y avait rien de prêt dans l'appartement de ce garçon dont le concierge faisait le ménage.
Pourtant il découvrit un reste de biscuit et de malaga. Après avoir servi la petite, il la conduisit à la chambre réservée pour les congés de son frère qui était à l'Ecole militaire. Il tira des draps d'une armoire et tous deux se mirent à faire le lit ; puis, il lui dit de se coucher : le lendemain, on aviserait. Il lui tendit la main, tacha de la consoler par quelques douces paroles, et, lui ayant souhaité bonne nuit, ferma la porte.
Rentré dans sa chambre, il réfléchit à la situation. Il n'avait pas de vocation pour jouer les Wilheim Meisier. La petite était une vraie Mignon : il se la représentait, depuis les premiers jours où il l'avait vue avec ses robes trop longues ou trop courtes, les yeux ardents, les cheveux en broussailles. N'avait-il pas, lui aussi, une Philine qui se moquait de lui, qui le faisait souffrir alternativement de sa jalousie et de son indiffé-
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rence? Certes, il avait le cœur fermé à tout autre sentiment que la pitié. D'ailleurs, la petite était si jeune ! N'allait-il pas s'attirer (1rs ennuis à ce propos ? Ses parents l'avaient renvoyée, mais s'ils apprenaient qu'elle était chez lui, ils seraient furieux.
Il pensait à cela tout en se couchant ; il se dit avec un geste d'insouciance :
— Bah ! j'ai sauvé la vie d'un être humain. J'ai bien fait. Dormons en paix. A demain les a lia ire s embêtantes.