SEPTIÈME RÉFLEXION
L'ingratitude ne s'est point contentée d'ou^ blier mes services, elle en a souvent fait des armes qu'elle donnait à la méchanceté ppur m'afîliger, me nuire et dégrader mon cœur. Rebutée par des procédés incroyables , j'ai voulu quelque temps renoncer à faire le bien ; j'avais tort. Une âme honnête et sensible veut en vain se fermer aux cris de l'infortune ; le danger de faire des ingrats ne peut se comparer à l'horreur de laisser l'innocence et la vertu gémissante; et ne pas faire tout le bien qu'on peut , c'est être ingrat envers l'humanité. Qu'importe la reconnaissance? C'est assez de pouvoir se dire : il est un malheureux de moins! Et peut-être mon cœur trop tendre ^l'aurait pu suffire si je n'en avais trouvé que de reconnaissans. Mais je crois qu'il est uéces-
saire de ne jamais aller plus loin qu'on n'en est requis; comme on ne peut pas tout, il faut ne pas s'ôter les moyens de venir au secours d'un autre ; la nature ne donne pas le même degré d'ele'vation à toutes les âmes ; il en est peu d'assez nobles pour sentir tout le charme de la reconnaissance, et toutes celles qui ne le sentent pas, sont nulles ou possédées par l'envie; plus on fait pour elles , plus on les irrite ; et c'est manquer également de prudence et d'humanité , que de mettre les hommes en état de devenir médians.