‹ Memoires. ProfChapitre 55 sur 90 · M. L**% M"^ L**% ET M"^ CL · texte numérisé non relu

M. L**% M"^ L**% ET M"^ CL

Il faut que je vous porte mes plaintes, et que vous soyez notre juge. Sa coquetterie me désole; elle veut plaire à tout le monde sans se mettre en peine de ce qu'elle me fait souffrir : sûrement vous n'approuvez pas cela?

MADEMOISELLE CL

Vous êtes donc bien amoureux, M. L....?

MADAME L

Il est jaloux, et rien que cela.

J'ai été amoureux deux fois dans ma vie avant de vous connaître; j'ai pensé devenir fou de la perte de celle des deux que j'ai le plus aimée : j'en ai été un an à la mort; ce-

ET MORCEAUX DETACHES. 5i î

pendant, je sens bien que je ne l'aimais pas autant que je vous aime.

MADAME L

Eh bien! vous m'aimez; vous me posse'dez : n'en voilà-t-il pas assez pour vous trouver heureux ?

MADEMOISELLE CL

M. L.... , elle n'a que vingt ans : l'abondance de ses idées est trop grande pour lui laisser le temps de réfléchir ; prenez un peu de patience, tâchez qu'elle ne compte pas tant sur vos sentimens. Surtout, ne vous montrez jamais jaloux : c'est vous dégrader également tous deux. Si, comme je le crois, madame se respecte, vos soupçons sont offensans pour elle , et nous n'aimons jamais les gens qui nous outragent; et, si sa conduite ne répondait pas à tout ce qu'elle se doit, la continuité de votre amour serait une tache pour vous-même. Votive âge et votre dignité ne vous permettent point d'aimer ce que vous ne pourriez plus estimer.

MADAME L...4

Je suis bien sûre de ne jamais manquer a ce que je dois; mais gardez-vous bien de sui-

vre le conseil qu'on vous donne. Je ne veuîf pas que vous ajiez Tair de ni'aimer moins î cela ne ferait pas mon compte; mais sans vous offenser, sans vous fâcher , je puis, je dois vouloir plaire , puisque je suis femme.

MADEMOISELLE CL

Il faut convenir que c'est pour nous un besoin, et même un devoir. Le dësir de plaire nous engage à soigner notre beauté , à corriger ou masquer nos défauts ; il ne nous permet de dire que des choses obligeantes, iL nous rend attentives à tout ce qui peut faire le charme de la société, le bonheur de nos entours, et la paix du ménage; il fait taire l'orgueil; il adoucit le caractère. C'est, selon moi, le germe de toutes les vertus pour nous, et je regarde ou comme fausses ou comme imbécilles , toutes celles qui nient ce besoin et ce devoir.

MADAME L

Ah, j'ai gagné! j'en étais sûre — Eh bien! monsieur, vous n'aurez plus rien à me dire : vous voilà condamné par les maîtres de l'art.

M. L.... tristement.

Comment, mademoiselle, vous approuvez?....

ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 2li

MADEMOISELLE CL

Un moment, M. L Madame, daignez

me répondre. En voulant plaire, c'est géné^ ralement sans doute : homme, femme, jeune, vieux, etc. etc.

MADAME L

Oui, tout le monde, tout le monde; oui, cela ne gâte rien.

MADEMOISELLE CL

L'entreprise n'est pas facile ; mais je conviens que c'est à vous qu'il est permis de la tenter. Je suppose que votre désir de plaire est un raffinement pour votre époux. Vous voulez qu'il sente mieux son bonheur , en voyant que tout le monde le lui envie. Mais ne craignez-vous pas qu'un fat ne prenne de l'espérance , qu'une âme sensible ne se rende malheureuse? Vous voulez plaire; mais sûrement vous ne voulez pas qu'on vous aime : ce n'est pas de l'amour que

MADAME L

Pardonnez-moi; je veux qu'on m'aime autant qu'il est possible d'aimer : je veux que tous les hommes soient amoureux de moi.

2 I Zj. SECONDE PARTIE . RÉFLEXIONS MORALES

MADEMOISELLE CL

Et que ferez-vous de tout cela ? Voilà une rude besogne que vous vous donnez là!

MADAME L

C'est leur affaire; ce n'est pas la mienne.

MADEMOISELLE CL

Ce n'est pas la vôtre? Oh! pardonnez-moi , madame; vous vous donnez de plus grandes affaires que vous ne le croyez. Le fat vous compromettra, et vous aurez à vous justifier; l'homme honnête et sensible se plaindra, et vous aurez des regrets; l'audacieux entreprendra, et vous rougirez. Qui vous répond, d'ailleurs , que vous ne vous prendrez pas vous-mêriie dans les filets que vous tendez?

MADAME L

Je connais mes devoirs; ils me sont chers ; je les remplirai.

MADEMOISELLE CL

C'est votre intention , je n'en doute pas. Mais vous êtes bien jeune , madame; vous ne connaissez point les hommes. Votre éducation et votre époux ne vous ont point appris tout ce qu'ils sont capables d'entreprendre ; mais

ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 2l5

je suis sûre que vous frémiriez du moindre croquis que je pourrais vous en faire; habiles à profiter de tout , vous serez prise dans un moment de caprice, d'humeur, de sensibilité, d'enthousiasme, de tempérament....

MADAME L

Je n'en ai point; rayez celui-là.

MADEMOISELLE CL

Votre mine est bien trompeuse ; soit. Vous n'en avez pas aujourd'hui; mais qui vous dit que vous n'en aurez pas demain ? On peut à vingt ans avoir des principes qui ne s'effacent jamais , mais que le temps , les circonstances modifient à l'infini ; attendez , madame , attendez que les germes de votre existence soient entièrement développés. J ai plus de soixante ans ; je me suis étudiée moi-même autant qu'il est possible ; le fond de mon cai^actère n'a point changé. Mais mes idées et mes sentimens ont toujours dépendu des temps et des circonstances : et d'après les recherches que j'ai faites sur notre structure, sur nos états périodiques , d'après les aveux que j'ai obtenus d'un très-grand nombre de femmes et de médccins, il m'est permis de vous assurer, ma-

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dame, que vous ne serez pas toujours telle que vous êtes aujourd'hui.

MADAME L.... avec on peu d'humeur.

Il est des exceptions à la règle.

MADEMOISELLE CL

J'en conviens , et je ne doute point que vous n'en donniez la preuve : aussi n'est-ce pas vous qui m'inquiétez ; ce sont ces pauvres hommes! Le temps des Céladons est passé. On n'est heureux dans notre triste siècle qu'en, jouissant. Comment feront-ils ? vos refus leur apprendront le peu de cas réel que vous ferez d'eux ; j'en vois qui mourront de honte, d'autres de regret; j'en vois d'injustes et de médians qui , croyant leurs rivaux plus heureux, clahauderont dans le monde et peut-être se tueront!... Cela me fait pitié. Mais tablons encore que vous aurez le bonheur de ne rien éprouver de tout cela; vous contiendrez tout ; soit. Mais comment ferez-vous pour contenir les femmes qu'on aura quittées ou négligées pour vous? Espérez-vous qu'elles vous feront le sacrifice de leurs sentimens, de leur dépit, de leur vengeance? Non ; vous devez vous attendre ù vous voir l'objet des épigrammes^

des chansons , des satires les plus insultantes , et, toute vertueuse que vous serez, vous ne pourrez empêcher qu'on ne vous croie une femme perdue —

MADAME L.... pâlis sant

Ceci me'rite re'flexion; vous me faites frémir.

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