A MA JEUNE AMIE
Ce n'est que pour souffrir plus ou moins et pour mourir un peu plus tôt ou un peu plus tard, que l'être nous est accordé. J'ai rempli ma première tâche par soixante - sept ans de fatigues, de maladies, de chagrins de tout genre, sans autre secours que mon courage et quelques doux momens d'illusion. Les maux nouveaux qui me surviennent , l'affaiblissement sensible de tous mes organes , m'ordonnent de me préparer à la dernière condition que la nature m'impose. Pour soutenir ce moment , toujours terrible à l'ignorante et craintive humanité , c'est à vous seul , ô mon Dieu ! que j'ai recours. Si dans des momens de faiblesse, les douleurs de mon corps et le dérangement de mon esprit m'ont arraché quelques murmures, daignez me les pardonner. Je sais que je pouvais souffrir davantage,
l84 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
que les biens dont j'ai joui e'taient au-dessus de ce que je méritais , et que je ne vous dois que des actions de grâces ; pardonnez-moi les erreurs où mes sens et mon inexpérience m'ont entraînée; votre toute-puissance vous a fait connaître jusqu'au moindre repli de mon cœur ; vous savez quelle est ma reconnaissance pour vos bontés , ma résignation à vos décrets, mon horreur pour le vice et le crime, mon amour pour mes semblables , mon repentir sur mes égaremens, et les vœux continuels que j'osais vous adresser pour m'éclairer sur mes devoirs. Si je me suis trompée dans le culte simple et pur que je vous ai rendu , si ma faible raison m'a détournée du chemin que j'aurais dû suivre , ma faute est involontaire, et je craindrais de vous offenser si je n'espérais pas en votre miséricorde.
Profondément convaincue de l'existence d'un Etre suprême , de sa justice et de sa bonté, ce ne sera qu'avec des actions de grâces que je lui rendrai la vie qu'il m'a donnée, et c'est à vous, ma chère Pauline , que je veux consacrer les momens qui me restent. Votre confiance et votre amitié m'ont donné les moyens de lire dans votre àme : elle est faite
ET MORCE.VUX DÉTACHÉS. I 85
pour la vertu. L'égalité de votre humeur, votre prudence, la décence de vos discours et de votre maintien , m'ont toujours fait un plaisir extrême ; tout ce que vous avez d'aimable et d'intéressant suffirait pour vous rendre clière à mon cœur.
Entrée dans une famille dont les respectables aïeux ont accueilli ma jeunesse , et dont tous les individus me sont chers, c'est par leur confiance en moi , par la liberté qu'ils m'ont donnée de vous choisir, que vous êtes devenue femme, sœur, mère de tout ce qui la compose aujourd'hui; tous ces titres doublent nécessairement mon affection pour vous : aussi vous regardai-je comme ma propre fille , aussi désirai-je de vous voir à jamais jouissant et digne de tous les biens possibles.
Je suis persuadée que dans fort peu d'années vos propres réflexions vous conduiront de manière à n'avoir plus besoin des avis de personne , à devenir vous-même le modèle des autres; mais mon amitié voudrait vous voir devancer le temps. Permettez à mon expérience de vous prémunir contre le danger des habitudes , contre ÎVîTeur où vous êtes sur la justice et la bonté des hommes, contre l'in-
lS6 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
suffisance d'une bonne conscience , dont les dehors prêtent des armes à la malignité. Pour qu'une femme soit véritablement heureuse, il faut qu'elle s'occupe , sans relâche , de tout ce qui doit la faire chérir de sa famille, respecter de tout ce qui l'approche , et l'assurer ellemême qu'elle pourra toujours descendre dans son âme sans inquiétude , sans honte et sans remords.
Pour qu'elle ne soit pas trompée , il faut qu'elle étudie tous les êtres qui l'approchent; qu'elle cherche le pourquoi de tout ce qu'elle entend dire , de tout ce qu'elle voit faire ; qu'elle examine les rapports qui doivent naturellement se trouver entre tel état , telle position , telle conduite.
L'amitié , l'amour et la galanterie sont les bases fondamentales de toutes les sociétés. Vous connaîtrez la première à l'égalité constante de l'humeur et de la physionomie, à des soins continus sans mystère et sans exigence , à des services rendus avec chaleur et sans ostentation, aux avis doux et francs qui vous seront donnés sur vos défauts ou sur vos fautes, aux sentimens d'honnêteté, de complaisance qu'on témoignera à tout ce qui vous est cher
KT MORCEAUX DKTACTIÉS. 187
et recoiiimandable , enfin à la confiance qu'on aura pour vous.
I.e véritable amour est rare ; peut-être même n'existe-t-il plus : nos mœurs ne nous en ont réservé que le nom, et l'on en décore ces liaisons indécentes formées par l'illusion , le besoin des sens, la vanité mal entendue, et l'oubli de tout principe et de toute pudeur. Le véritable amour ne peut naître et se maintenir que dans une âme vertueuse : il est toujours timide, modeste, respectueux; il cache également et son bonheur et sa peine : vous le reconnaîtrez à la langueur ou la vivacité des regards , à l'embarras de s'exprimer, à la crainte de déplaire , au soin continuel de deviner, de saisir la volonté de ce qu'il aime, au silence profond qu'il gardera sur ses sentiraens. Dans la position où vous êtes, celui qui vous ferait une déclaration en forme n'aurait point un véritable amour : ce sentiment doit avoir pour base l'estime et le respect ; on ne parle qu'autant que l'on espère, et si l'on espère du retour d'une femme mariée, c'est commencer par lui démontrer qu'on ne l'estime ni ne la respecte.
Je ne suis point étonnée de la dépravation
de nos mœurs actuelles : à peine sorlî du collège, on fait entrer un homme dans le monde.
Entraîné par ses égaux , il se livre sans mesure aux dangers de la table , des femmes et du jeu ; ses chevaux, son cabriolet, son indécent et ridicule vêtement, sont les objets uniques de ses études : des dettes, la tête d'un fat ou d'un sot , le cœur d'un libertin et le corps épuisé d'un vieillard, est souvent tout ce qu'il possède en atteignant sa majorité. Quel époux, quel père peut-il être ?
Notre éducation ne vaut guère mieux.
Des bonnes , des gouvernantes sans choix , et par conséquent sans mérite; des religieuses ignorantes, cagotes, minutieuses, sont chargées de présider a tous les développemens de notre caractère : quel frein ou quel principe en pouvons-nous recevoir ? La plupart des mères de famille insouciantes , dissipées , coquettes, souvent pis, croient tout faire en donnant des maîtres de danse , de musique , de géographie, etc. ; cela est bon à savoir sans doute : apprendre par cœur le catéchisme et l'évangile du jour exerce la mémoire, j'approuve encore; mais la connaissance du bien et du mal; celle du monde où nous devons
V iv re, les devoirs de rhumaiiité, ceux d'épouse, de mère , qui nous les apprend ? Personne.
C'est sans consulter leur cœur qu'on marie ses enfans ; les convenances de rang et de bien font tout ; il est par conséquent fort rare de réunir deux êtres qui se conviennent, qui remplissent les illusions qu'ils se sont faites et les besoins physiques et moraux qu'ils tiennent de la nature. Présentés dans le monde, il est naturel de chercher à connaître ceux que nous y rencontrons, avec lesquels nous devons vivre : en nous disant les noms et les qualités de chaque personne, on nomme en même temps leurs amans et leurs maîtresses; on nous apprend qu'il est d'usage de les prier ensemble ; on les rencontre dans la même loge au spectacle ; ils vont ensemble dans la même voiture ; nous voyons que les maris ne trouvent rien à dire à tout cela; que l'amant de madame est fort bien traité par monsieur, et que la maîtresse de monsieur est la société intime de madame (i). Nous concluons nécessairement que ce que tout le monde fait ne saurait être
(1) Telles étaient les mœurs de ce temps que quelques personnes appellent le temps dss bonnes mœurs.
IQO SECONDE PARTIE. RÉl•"LEXIO^■S MOIIM.ES
repreliensible ; qu'il serait même ridicule de ne pas faire comme tout le monde.
Nous naissons ou sensibles ou coquettes, ou vaines. Négligées par un mari, pressées par des séducteurs, conseillées par des femmes qui ne veulent pas permettre qu'on soit plus respectable qu'elles , sollicitées par le besoin d'aimer , le désir de plaire et l'orgueil de nous venger, nous cédons, et nous sommes perdues.
Il est pourtant encore des femmes vraiment respectables. Une bonne éducation , une âme naturellement pure etfière, un jugement sûr, un sang tranquille , une surveillance éclairée, attentive, en conduit quelques-unes dans le chemin de la vertu; le nombre n'en est pas considérable , mais il en existe. J'en ai rencontré six pour ma part(i), dont quatre vivent encore, et vous avez fait chez moi la connaissance de deux d'entre elles.
Quoique le tourbillon m'emportât quelquefois, je n'ai jamais approché d'une femme estimable sans éprouver un sentiment de respect pour elle et de regret pour moi; et ce n'est
(i) Elle en avait trouvé trois de plus que le satirique du siècle précédent. C'était déjà une amélioration.
ET MORCEAUX DETACHES. igi
peut-êlre qu'au désir de justifier leur indulgence et leur amitié , que je dois le développement de quelques bonnes qualités que m'avait données la nature.
Dans le nombre des femmes qui s'égarent, il en est de plus ou moins coupables ; une faiblesse est toujours un malheur, une tache, mais elle n'est pas toujours un crime , un vice : on peut se la faire pardonner si , n'étant fondée que sur l'inexpérience et l'exemple , on la répare en n'y retombant plus. Dans tout ce que je vous dis là, ma chère Pauline, songez bien que mes préceptes ne sont que pour les femmes mariées ou celles que leur position appelle à l'être, sans quoi vous me condamneriez sur mes propres paroles, et ma leçon serait perdue. Il est fort différent de disposer de son bien ou de donner celui d'un autre : j'étais libre; une femme mariée ne l'est pas ; et ce qui n'était qu'une erreur pour moi, devient un crime pour elle.
Vous avez de l'ordre dans vos idées , de la délicatesse et de l'honneur dans l'âme ; vous aimez votre mari ; tout cela me fait espérer qu'on ne vous séduira pas : mais gardez-vous bien de croii'e que ce soit assez d'être sage
ig2 SECONDE ]PA1\T]E. RÉFLEXIONS MORALES
pourii'èlre point suspectée. L'envie suit constamment les pas de toutes les femmes titrées, riches , célèbres , aimables et vertueuses ; elle épie tout, et verse à grands flots son venin sur la moindre probabilité : Fespérance du tat, le discours du sot, la calomnie du méchant, sont avidement saisis par elle. Pour l'éloigner, ne soyez ni bégueule ni prude; permettez qu'on vous approche, et qu'on égaie la conversation ; mais que votre maintien avertisse qu'un propos libre et l'air de la familiarité ne vous plairaient pas ; ne vous laissez conter les histoires du monde que dans le secret , et par des personnes que vous estimez; ne souffrez en public, ni les travers, ni les ridicules, ni les torts qu'on veut donner à quelqu'un de quelque état qu'il soit, fût-ce votre rival, votre ennemi; défendez ceux qu'on attaque, faites l'impossible pour les justifier, et si vous croyez ne le pouvoir pas, exigez qu'on change de conversation : cette conduite vous assurera l'estime de tout le monde et la reconnaissance de tous ceux que vous aurez défendus. Si cette malheureuse envie peut se laisser désarmer, c'est par la pratique continuelle de toutes les vertus; mais c'est surtout
ET MORCEAUX DÉTACHÉS. Ig3
pour soi qu'il faut être bon, juste, humain, bienfaisant ; Tàme qui n'a point de reproche à se faire goûte un calme si pur, si consolant ; elle se rend un compte si doux, que je ne puis concevoir non -seulement comment on fait le mal , mais même comment on respire un instant sans chercher les moyens de faire le bien. Vous me direz sans doute que, d'après cela, je ne puis admettre la méfiance. Je conviens qu'elle blesse ceux qui nous linspirent; je crois qu'un caractère naturellement défiant est au moins susceptible des vices dont il suspecte les autres ; cependant consultez le moment où nous sommes : est-ce 1 amour de l'humanité, le désintéressement^ la justice, qui viennent de produire les deux incroyables révolutions de la France?
Deux têtes mal organisées en ont pu concevoir le plan , soit. Mais ce nombre immense de coopérateurs, ces bandits appelés de partout, dévastant vos terres, brûlant vos titres et vos châteaux , portant en tous lieux la misère et le carnage, sont-ce seulement des étourdis? Est-ce sans un plan arrêté que depuis plusieurs années on détourne les grains, on fait des magasins d'armes, d habits, de munitions
iQ4 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
de toute espèce ? Ah , ma chère Pauline ! il est impossible de se refuser à l'évidence. La méchanceté guide le plus grand nombre des hommes ; n'en suspectons , n'en accusons aucun sans preuve, mais soyons sur nos gardes avec tous. Etudiez tous ceux qui vous approchent, parcourez les annales du monde ; vous serez forcée d avouer que rien n'est aussi commun que le vice , et que rien n'est aussi rare que la vertu. Il ne faut pas que cela vous rebute : c'est à la difficulté de l'entreprise qu'on coimait la grandeur du courage.
L'instant approche où vous pourrez facilement développer, et même accroître les vertus dont vous êtes susceptible. L'éducation de votre fille sera la pierre de touche de toute votre vie ; vous ne pouvez pas l'instruire vousmême , mais vous pouvez l'engager à tout apprendre , en étudiant son caractère , en vous soumettant à toute la patience que l'enfance exige , en songeant que sa confiance , son recpect, son attachement, importent au bonheur de ses jours et des vôtres : il faut autant de courage que d'adresse pour faire une bonne éducation. Je vous sais bonne fille, bonne femme , bonne maîtresse de maison , bonne
ET MORCEAUX DÉTÂCHÉS. IqS
amie ; je me plais à croire que vous voudrez aussi être bonne mère ; j'imagine que vous vous imposerez la loi de ne jamais montrer de colère ni d'humeur; que vous ne reprendrez qu'avec douceur et sensibilité; que vos caresses , des dons , des permissions , des éloges mesurés, seront le prix des efforts de votre enfant ; que votre volonté ne fléchira jamais sous la sienne, et que vous ne lui prescrirez rien sans lui dire pourquoi vous l'exigez : par ces moyens, vous lui donnerez l'idée de votre caractère , vous tournerez le sien à la bonté , la confiance et le respect, et vous aiderez ses petites idées à se classer , à s'agrandir plus rapidement. Je suppose aussi que votre intention sera de présider , le plus souvent qu'il vous sera possible, aux leçons qu'elle prendra; votre présence lui donnera de l'émulation, et le maître n'osera point avoir de négligence. Ces soins sont même tout profit pour les jeunes mères : on ne sait pas tout. La vie qu'on mène dans le monde fait oublier beaucoup de choses, et ces leçons, ou les apprennent, ou les rappellent. Des enfans destinés a vivre de leur bien doivent seulement apprendre ce qui pourra les rendre agréables dans le monde, et leur faire supporter sans peine des momens de solitude :
ïgÔ SECONDE l'ARTIE.- — RÉFLEXIONS MORALES
pour exceller dans quoi que ce puisse être, il faut s'en occuper uniquement : ce grand travail n'appartient qu'à celui qui veut en faire un métier.
Si j'avais eu des enfans , j'aurais voulu qu'ils n'apprissent de la danse que ce qui donne de l'aplomb , de l'ensemble à toute la figure ; que ce qui se fait présenter, saluer, marcher, s'asseoir avec facilité, noblesse et grâce.
Je me serais peu souciée qu'ils chantassent à livre ouvert. Former leur oreille et leur goût , connaitre l'étendue de leur voix , leur faire sentir l'horreur des dissonances et le charme de la mélodie , les mettre en état d'apprendre seuls un petit air , est tout ce que j'aurais voulu.
La harpe est un instrument précieux entre les mains d'une femme qui a de la voix et de la grâce ; mais il peut occasionner des défectuosités dans la taille : il fatigue les poumons et casse la voix. Je n'en aurais point voulu.
Le clavecin et le piano me semblent pouvoir être agréables , et quelquefois utiles. J'en aurais fait pousser l'étude au point d'en sentir, d'en apprécier les difiicultés; mais je n'aurais pas voulu qu'on cherchât à les surmonter»
ET MORCEAUX DÉTACHES. igy
Jouer avec facilité de jolis riens , se mettre en état de s'occuper, de se distraire, de s'arracher à quelque préoccupation , est assez pour les gens du monde : il ne faut épuiser ni le temps , ni la mémoire, ni les heureuses dispositions des enfans à des talens , dont , à toute rigueur , ils peuvent se passer.
Ce qu'il faut leur faire apprendre à fond, c'est leur langue : il est honteux d'ignorer la signification , la valeur, le genre , la prononciation des mots qu'on entend et qu'on prononce. Mieux on sait sa langue, plus l'esprit s'agrandit. Le choix des mots ajoute également à l'éloquence, à l'imposant, au touchant, à l'agréable : la modulation que chacun d'eux demande, prête mille et mille charmes au discours. Qui sait sa langue , ne prononce pas entre ses dents, ne retranche point de sjllabe, évite la monotonie, choses infiniment déplaisantes aux oreilles délicates , et à celles que l'âge rend un peu dures.
Qui sait sa langue , sait l'orthographe. Je sais qu'on fait grâce aux femmes de leur ignorance sur ce point; mais je vous conjure d'exciter votre fille à ce noble orgueil qui n'implore ni ne reçoit aucune grâce.
îg8 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
Soignez son écriture ; tachez qu'elle convienne à tous les yeux. Rien n'est plus fatigant pour celui qui reçoit un mémoire , une lettre, que de chercher les mots les uns après les autres : il n'est point de style qui ne perdît beaucoup à étreanoiuié. Les lignes de travers, les caractères indéchiffrables, ne m'annoncent qu'un être négligé, gâté et insouciant.
Tous nos livres d'histoire , ennuyeux pour nous-mêmes, doivent être insupportables pour des enfans. Je vous conseille de ne donner aux vôtres , dans les premiers momens , que les abrégés les mieux faits, que des histoires particulières, qui, plus rassemblées dans les faits, doivent plus facilement piquer et soutenir leur curiosité. Exigez qu'ils vous en rendent compte ; aidez-les à débrouiller les petites sensations qu'ils en recevront ; ne laissez passer aucun trait de vertu , d'héroïsme , d'humanité , sans eii faire l'éloge ; ne perdez jamais l'occasion de peindre les dangers du vice , et l'horreur qu'il inspire ; augmentez l'importance des lectures, à raison de leur développement ; joignez à cette seconde classe d'étude celle de la géographie. Sous le nom de récompense, permettez qu'on lise la tra-
ET MORCEAUX DÉTACHÉS. igg,
gédie, cfui rappelle tel trait d'histoire qu'on a lu; permettez qu'on en apprenne des vers, et qu'on vous les récite. Ce qu'on impose aux enfans comme devoir, les rebute; ce qu'on ne leur permet d'apprendre que comme une récompense, les excite. Priez quelquefois qu'on égaie votre loisir par la lecture d'une fable, d'une petite pièce de vers, de préceptes de morale, détachés et faciles à retenir : évitez les romans et les contes de fées ; ils exaltent trop le cœur et la tête.
Ayez l'adresse de leur faire désirer d'apprendre le dessin : c'est une douce ressource dans la solitude. Il est agréable de se bien connaître en estampes, en tableaux; et tout ce qui tient à l'agrément est un mérite dans le monde.
Gardez -vous bien, ma chère Pauline, de croire que je vous dicte des lois. Je n'ai point eu d'enfans : ce qu'il faut à leur éducation n'a jamais été l'objet de mes recherches; il se peut que mes petits aperçus n'aient pas le sens commun : je les soumets à votre raison; s'ils sont bons, suivez-les; s'ils ne le sont pas, dites^vous au moins que c'est le radotage d'une âme sensible , qui même n'étant plus , voudrait
encore contribuer à votre bonheur, et dont la vie triste et douloureuse se soutient en s'occupant de vous.
Je ne me trompe sûrement point en de'sirant que votre fille vous choisisse pour sa confidente et sa meilleure amie ; n'épargnez rien pour en venir à bout : c'est assurer le repos et le bonheur de toutes deux. Plus délicates, plus sensibles, plus mode're'es , plus contenues dans tous nos sentimens que les hommes , c'est à nous qu'il doit être réservé de donner l'exemple des devoirs purs et doux que commande la nature. La mère qui s'y lefuse , la fille qui les méconnaît , ne peuvent être que des monstres.
Vous êtes encore loin , ma chère Pauline , du temps funeste où nous sommes forcées de nous avouer que tout passe; mais votre fille, en grandissant, en attirant les regards, sera le terme de vos prétentions, et le baptistalre où l'on ira chercher votre âge. Par ce que vous entendez dire aux autres femmes, vous devez vous attendre à ce qu'on dira de vous. Pour vous mieux prémunir contre ce moment critique , il faut que je vous conte de quelle manière je l'ai passé moi-même.
J'étais parvenue à l'à^e de quarante ans, sans ni'être aperçue d'aucune dégradation dans ma figure ; soit que l'extrême parure nécessaire à mes rôles favorisât l'illusion des autres , soit qu'elle fût soutenue par la variété des personnages que je représentais, soit qu'on fût maîtrisé par les passions que je m'efforçais de bien peindre, ou par l'optique du théâtre, tous mes amis me trouvaient charmante , et mon amant m'aimait à la folie; bref, je ne me doutais de rien. Un jour, plus vivement pressée du désir de plaire , je voulus ajouter à mes charmes le secoiu's de ces parures élégantes, que nous avons toujours en réserve , et qui font faire ah ! ... . quand on nous voit. Me regardant continuellement au miroir pour voir si mes cheveux allaient bien, il me sembla que ma femme de chambre se négligeait, qu'elle oubliait l'air de mon visage , qu'elle avait l'intention de me rendre moins jolie ce jour-là que de coutume. Cependant je demandai avec confiance le charmant bonnet qui devait tout surmonter, mais de quelque façon que je le tournasse , j'en fus mécontente ; je le jetai ; j'en demandai vingt autres , et , confondue de n'en trouver aucun qui m'allât
comme je voulais , je nVexaminai scrupuleusement moi-même. Le nez sur la glace, éclairée par le jour le plus pur, je vis plusieurs sillons de rides sur mon front! dans les deux coins de mes yeux ! dans le tour de mon cou ! la blancheur de mes dents n'avait plus le même éclat ! mes lèvres étaient moins fraîches! mes yeux moins vifs! et malheureusement je me portais bien dans ce moment-là!... Forcée de m'avouer que ce n'était plus la faute de ma femme de chambre et de mes bonnets , que c'était moi qui n'étais plus la même , je fondis en larmes. Quelle faiblesse! direz-vous. Hélas! j'aimais! mon bonheur dépendait de plaire , ma raison m'ordonnait de n'y plus prétendre. Ce moment fut affreux : ma douleur dura près de six mois ; elle était d'autant plus pénible qu'il fallait la cacher pour n'en pas avouer la cause. Mais dès le premier moment de cette cruelle découverte, je me vouai à la plus grande simplicité; en n'attirant plus les yeux sur ma parure, je me flattai d échapper plus aisément au coup d'œil de détail : la critique et l'envie doivent au moins se taire devant celles qui se font justice. Je n'exigeai plus rien; en redoublant tous les soins de
ET MOBCEAUX DÉTACHÉS. 203
l'amour, je n'en parlai plus le langage ; inseusiblem^t j'en reprimai tous les désirs. Ma conduite frappa ; Ton m'en demanda compte : on fut touché de celui que je rendis. J'obtins par là de jouir encore cinq ans d'un cœur que beaucoup de femmes me disputaient , et que la jouissance d'une grande fortune me fît perdre sans retour (i).
Faites vos réflexions là-dessus , ma chère amie. Arrivées à l'âge de trente ans, les hommes ont la sottise de nous constituer vieilles, et de blâmer en nous ce qu'ils osent prétendre pour eux dans la plus dégoûtante caducité. Cette injustice est plus digne de pitié que de colère ; ne vous en ofï'ensez point , et n'y sacrifiez jamais rien : c'est votre vanité , votre délicatesse , votre raison qu'il faut consulter pour savoir ce que vous avez encore à prétendre. Vous ne pouvez alors vous dissimuler que chaque jour va vous enlever une grâce ; mais votre âme exercée par le temps et l'ex-
(i) Tout ce morceau est finement pensé et supérieurement écrit. La lecture en peut être fort utile aux jolies femmes qui Aoutlront apprendre à vieillir de bonne grâce. Fâcheux , mais nécessaire apprentissage !
20<if SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
përience , voudra sûrement les remplacer par des vertus : elles vous assureront un (f mpire bien plus doux , bien plus durable que celui de la beauté.
En allant dans le monde, ne portez jamais cette folle dissipation , cette légèreté d'esprit qui fait glisser sur tous les objets qu'on y rencontre. Il n'est rien dont votre raison et votre jugement ne puissent tirer parti pour vousmême. On a toujours besoin les uns des autres. Si vous n'avez pas étudié l'être qui peut vous servir^ vous vous y prendrez maladroitement pour le gagner.
Il est dlfliclle et peut-être impossible de lire dans le cœur des humains; mais les actions, les discours vous apprennent, au moins, ce qu'on veut paraître. Comparez, réunissez ces aperçus à ce que vous pouvez savoir d'ailleurs, vous connaîtrez l'être dont vous avez besoin.
En examinant bien , vous vous convaincrez qu'il est bien peu de familles où la vertu soit héréditaire; et que dar.s presque toutes celles qui sont vicieuses, les enfans vont toujours plus loin que les pères. Vous verrez que l'opinion qu'on a des pères décide celle qu'on prend sur les enfans. On espère que le fils d'un
ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 2o5
brave et galant homme, la fille d'une femme douce et pudique , porteront l'honneur et la paix dans les maisons qui les adoptent. Ce préjugé favorable peut l'emporter sur un peu plus, un peu moins de titres, sur un peu plus, un peu moins de bien qu'offrirait la famille vicieuse. Dans tous les événemens de la vie, dans toutes les délibérations, la volonté motivée d'un être sans reproche est toujours du plus grand poids. Rien n'est égal à lascendant d'une femme vertueuse ; elle peut tout sur ceux dont elle est entourée.
Vous avez infiniment d'esprit naturel ; cultivez-le : tâchez de ne pas passer un jour sans faire une lecture instructive. La morale, l'histoire, les belles-lettres, quelques romans choisis, suffisent aux femmes pour les affermir dans leurs devoirs, les faire distinguer dans le monde, et les intéresser dans la solitude. L^a malheureuse liberté de la presse inonde aujourd'hui l'Europe d'écrits calomnieux, dictés par le crime et la misère : ne perdez point votre temps à lire ce fatras de mensonges et d'inutilités ; on se laisse quelquefois prévenir par un ton de vérité , par des assertions si motivées, qu'on n'ose croire à l'audace qui les
2o6 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
enfante : ou prend une opinion sans le vouloir, on se permet de la soutenir. Evitez ce danger; il est fâcheux d'avoir à se dédire. La femme qui dispute sort de sa place , et nous devons toutes avouer qu'il n'est que les intrigantes de profession , ou la plus longue expérience qui puisse donner quelques idées de l'audace , de la méchanceté , des ressources de l'ambition , et du manège de la politique.
Vous pouvez faire un bien meilleur usage de votre temps : vous avez un grand état de maison , occupez-vous de ce qui peut en assurer l'ordre, l'économie et la paix.
Votre mari est un reste de ces bons Flamands qui, pleins de candeur, de franchise et de désintéressement, croyaient toujours devoir tuer le veau gras pour le premier qui se présentait , et dont les âmes pures repoussaient la défiance. Les temps sont changés, il faut changer avec eux. Autrefois on se réunissait rarement; le faste n'était que momentané ; il était facile d'y suffire : il est à présent de tous les jours; et quelque fortune qu'on possède , si l'on ne compte pas souvent avec soi-même, si l'on n'a pas continuellement l'œil ouvert sur le gaspillage des domestiques,
si l'on ne met pas un fiein à leur cupidité et à leurs prétentions, on est bientôt ruiné, ou pour le moins mal à son aise. Tout être sage doit s'arranger pour avoir toujours quelque chose de reste de son revenu annuel, et s'en faire un fonds pour le besoin ; avec ce fonds, on remplace les non valeurs qu'on n'a pu prévoir ; on est à portée de faire une acquisition avantageuse ou agréable; il peut aider au trousseau des enfans qu'on veut établir j il peut vous procurer le bonheur inestimable de rendre un service à votre ami.
Par le peu de fantaisies que vous montrez, par l'ordre que vous mettez dans vos dépenses personnelles, avec dix ans d'expérience sur ce qui convient à voire mari , et sur la façon dont votre maison doit être tenue pour être bien , il ne doit pas vous être difficile d'obtenir pour vous la conjfîance qu'il veut bien accorder au chef de ses domestiques.
Pour qu'un ménage aille bien, il faut que l'homme ait l'inspection et la conduite de toutes les affaires du dehors, et que la femme ait l'inspection et la conduite de tout ce qui se fait dans l'intérieur. Au bout d'un certain temps, les époux n'ont pas grand'chose à se
:2o8 SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES
dire ; en se rendant un compte mutuel de leurs travaux, ils ont des objets de conversation utiles , intéressans, qui peuvent ajouter à l'estime, à la confiance, et font contracter des besoins d'habitude qui seront aussi forts et plus durables que ceux des sens.
Pour qu'une femme obtienne de la considération dans sa maison , il faut que les étrangers sachent qu'elle j commande , qu'elle y règle tout ; ce pouvoir constate son intelligence , son goût pour ses devoirs , et la confiance que son mari lui accorde ; elle en est mieux servie et plus respectée par tous les domestiques ; ses enfans même se montrent plus soumis : en se conduisant avec douceur, prudence et fermeté, elle se forme un empire qui peut, à la vérité , lui coûter quelques privations dans sajeunesse. Mais cette jeunesse passe si vite! ses illusions ont quelquefois des suites si cruelles ! notre vieillesse est si longue ! nous avons besoin alors de tant de dédoramagemens ! et le désir de gouverner augmente si fort avec notre âge, qu'aucun sacrifice ne doit nous coûter pour en venir h bout.
Vous aurez par là la plus grande prépondérance sur l'établissement de vos enfans ; rien
Et MORCEAUX DÉTACHÉS. 2013
ne se fera sans vous consulter, sans avoir librement votre aveu ; enfin, votre utilité dans la maison vous fait un ami de votre époux, et votre inutilité vous en fait à jamais un maître; C'est à vous de choisir : mais songez bien qu'un dégoût dans la jeunesse n'est qu'un coup d'aile de papillon que le moindre plaisir efface , et que dans la vieillesse c'est un coup de poignard dont la plaie saigne à chaque instant.
Si votre goût ne contrarie pas ce plan , si les circonstances vous permettent de le suivre , j'ose répondre du bonheur de toute votre vie. Cette vie doucement et loyalement occupée vous détournera des dangers du monde ; elle affermira votre santé , elle assurera la paix de votre âme, elle vous garantira ce que bien peu de femmes possèdent, le respect, l'estime , la tendresse et les regrets de vos entours.
Prête à descendre au tombeau , je ne jouirai point des biens touchans que je vous annonce ; mais en suivant les avis que ma tendre amitié vous donne, il dépend de vous de prolonger mon existence morale, et de faire retrouver mon cœur dans tout ce que fera le vôtre. O ma chère Pauline! pourriez-vous consentir à me laisser anéantir tout entière !