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LANGUE, GÉOGRAPHIE, BELLES-LETTRES

L'étude de la langue est la plus importante de toutes. Le théâtre doit être l'école des étrangers, et de cette partie de la nation qui n'a ni le temps ni le moyen d'avoir des maîtres.

Il est incroyable que des personnes choisies pour représenter les chefs-d'œuvre de la nation, ne sachent pas souvent la valeur d'une longue et d'une brève; qu'elles ne mettent aucune différence entre le singulier et le plu-

rîel; qu'elles confondent les genres, qu'on n'entende jamais leurs terminaisons féminines, et que des accens provençaux, gascons, picards , anéantissent la mélodie , la noblesse et la pureté de notre langue. Tel est cependant le plus grand nombre des comédiens. Qui ne sait pas la valeur des mots ne peut atteindre à la valeur des choses; s'il rencontre, ce n'est que par hasard, et je ne puis concevoir comment MM, les gentilshommes de la chambre reçoivent , comment le public tolère les sujets qui se présentent avec ces défauts ou cette honteuse ignorance.

On ne peut lire fructueusement l'histoire sans savoir la géographie ; et le droit de juger les auteurs qui travaillent pour le théâtre, fait un devoir au comédien de se donner toutes les connaissances qui peuvent le mettre en état de prononcer, pour juger, sur une seule lecture, du mérite d'un ouvrage qui coûte au moins une année de travail. Une connaissance approfondie des effets et des règles du théâtre, une oreille exercée, un goût sûr, un esprit sage , fin , attentif, ne sont point encore assez ; il faut savoir la fable , l'histoire , la géographie, la langue; il faut connaître tous les

2y2 TROISIÈME PARTIE. RÉFLEXIONS

genres de poésie , et tous les auteurs dramatiques , anciens et modernes. On peut sentir alors si l'auteur a profite de son sujet, s'il a tire' parti des temps, des lieux, des caractères; s'il est créateur, imitateur ou plagiaire. Une approbation n'est flatteuse , une critique n'est supportable qu'autant qu'on est en état de motiver l'une et l'autre. Ce n'est pas assez d'avoir le droit de recevoir ou de rejeter uu ouvrage , il faut se montrer digne de le juger. Environ deux ans avant ma retraite du théâtre, j'ai vu commencer la ligue de quelques auteurs, pour se soustraire au jugement des comédiens ; cette prétention de vouloir disposer de la fortune et de la volonté d'une société , sans laquelle, au fond, les auteurs dramatiques ne seraient rien , était autant injuste que le prétexte en était faux et malhonnête, (i)

(i) Mademoiselle Clairon tombe ici dans deux fautes mallieureusement trop ordinaires aux comédiens: la Tjreinicre , de mettre les auteurs fort au-dessous des acteurs ; la deuxième , d'en parler avec trop peu d'ëgards et de considération. Est-il vrai que Corneille , Racine, Voltaire, Molière, ne seraient rien sans les acteurs? Est-ce qu'on ne lit pas leurs ouvrages? est-ce qu'ils ne sont pas danstoutes les bibliothèques?

A moins qu'un ordre suprême ne casse les statuts des comédiens, il est impossible qu'aucun d'eux consente jamais à cette injustice et à cet avilissement. Corneille, Racine, Voltaire, n'ont point demandé d'autre tribunal; leurs ouvrages immortels n'avaient pourtant pas besoin , comme ceux de nos jours, de l'illusion du the'âtre et des talens des acteurs* Les comédiens les volaient, disaient ces messieurs; leur faible rétributioji en était la marque certaine. Je puis répondre à ces deux points, d'une façon sans réplique, au moins pour les vingt-deux ans où j'ai connu la ges-" tion de la comédie.

Les registres prouvent, d'après les états de recette et de dépense, que non-seulement les comédiens n'eurent jamais la bassesse de s'approprier le bien des auteurs, mais que souvent, quoique très-malheureux eux-mêmes, ils ont diminué de leur part pour augmenter celle des auteurs, et donner même gratuitement des secours à plusieurs d'entre eux. Ces mêmes registres prouvent que Cinna , Iphi génie , Mahomet n'ont jamais tant produit aux auteurs, que Venise sauvée, Zelmire, Warwick^ la Veuve du Malabar , Varron même. Ou

voit malheureusement dans tous les états, que plus l'insuffisance se manifeste, plus les prétentions augmentent.

Je ne veux point mêler aux faibles réflexions que je fais sur l'art de la tragédie , la discussion trop sérieuse des foudres de l'Eglise gallicane, et du pouvoir arbitraire sous lequel gémissent huit à dix mille Français qui jouent la comédie. J'ai pris ce métier dans un âge où l'on ne se connaît point encore soi-même ; j'ai rempli, du mieux que je l'ai pu , la tache que l'autorité m'imposait, sans rougir d'une profession qui n'a certainement rien d'avilissant par elle-même. Le moment de ma liberté m'a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans tous mes droits de citoyenne , je me contente de déplorer le malheur de ceux qui sont encore dans l'esclavage ; je me tais et me console, en lisant Epictète, de tous les hasards de la nature et du sort; mais je ne puis concevoir comment des auteurs, obligés de capter la bienveillance des comédiens, vivant avec eux, partageant leurs travaux et leur salaire, nés pour la plupart dans la plus chétive bourgeoisie, s'aveuglent au point de se réunir aux sots , à la populace , pour insulter ceux qui

SUR LA DÉCLAMATION THEATRALE. 2jS

les font vivre, connaître, et souvent valoir.

Ces procèdes sont d'autant plus bizarres, qu'on voit chaque jour la lumière de la raison surmonter les préjuges; l'ëtat de comédien ne trouve plus autant d'obstacles qu'il en rencontrait autrefois.

Molière, à qui l'Europe entière élève des autels, ne fut pas jugé digne d'être de l'Académie; et de nos jours, nous lisons, dans ses fastes, le simple nom de Dubelloy. L'égalité d'état et la différence inappréciable du mérite de ces deux hommes, n'est-elle pas la preuve la plus forte de la révolution des esprits ?

J'avoue que les auteurs qui travaillent pour le théâtre ont souvent raison de n'être point contens de leurs juges ; il est injuste de récuser tous les comédiens; il est juste de vouloir que tous ne soient pas admis pour juger. On peut dire très-joliment : 3Ia bonne j j'ai tant <vu le soleil ! et n'en pas savoir assez pour oser prononcer sur un grand ouvrage.

Sans égard pour l'ancienneté, lesexe, l'emploi , la protection et le droit qui permet au plus ignorant d'avoir une voix aussi prépondérante que le plus éclairé , je voudrais qu'on fît un conseil de dix ou douze comédiens, dont

le goût, le savoir, l'expérience, seraient le mieux reconnus , pour les faire juges de toutes les grandes affaires. Ce serait là qu'on irait lire , et que , dans le calme de cette assemblée , on pourrait donner des avis, prescrire des corrections, motiver des refus.

Il faudrait bannir le scrutin et les billets sans nom. Qui n'a que des choses honnêtes et raisonnables a dire , doit dire hautement son avis. Quelle que soit la vanité d'un auteur, il ne peut prétendre qu'une société lui fasse le sacrifice de ses lumières et de ses intérêts ; il ne peut pas penser non plus que les comédiens refusent un ouvrage digne d'intéresser le public , d'accroître leur fonds et de doubler leur recette. Les ouvrages joués depuis quinze ans ne prouvent que trop leur disette et leur bonne volonté.

Le refus et l'acceptation pure et simple laissent si peu de pâture à la vanité , qu'on est toujours choqué de l'un, et rarement sensible à l'autre. L'assemblée générale ne permet point de discussion ; mais ce petit conseil en fait un devoir indispensable : en motivant, il pourra donner des espérances, des consolations à l'auteur éconduit, et doubler le plaisir,

de celui dont il recevra la pièce , en prouvant qu'il est digne de le juger.

L'assemblée générale de la comédie ne peut être mieux peinte que par ces vers de madame Pernelle :

On n'y respecte rien , chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud.

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