RÉFLEXIONS GÉNÉRALES
A quelques tragédies près, j'ai joué toutes celles qui composaient le répertoire de mon temps.
Autant que mes faibles connaissances ont pu le permettre , je me suis rendu compte de chaque rôle. Je crois en connaître la force , les caractères; et, sans me flatter d'être parvenue a les rendre autant bien qu'on pouvait le désirer, il m'est au moins permis de croire, d'après les encouragemens que j'ai reçus du public , qu'il ne désapprouverait pas qu'on fît les mêmes études que moi , ou qu'on suivît au moins les traditions que je puis donner ; mais je ne puis rendre compte de chaque rôle en particulier : la langueur où me réduisent l'âge et la continuation de mes infirmités, ne me laisse pas les moyens d'entreprendre un si
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grand ouvrage. D'ailleurs, on sent souvent ce qu'on ne peut exprimer ; une âme (îère ou sensible a des élans de grandeur, des nuances de finesse, de délicatesse, auxquelles je ne sais point de nom ; on les exprime par un regard , un geste, par la modulation dans l'organe, par des temps : ces riens peignent souvent mieux que la parole ,, et je craindrais d'entrer dans des détails minutieux, fatigans à lire, inutiles à ceux qui ont du génie, et dangereux pour les esprits bornés; des avis généraux, quelques remarques particulières sur des rôles et des morceaux qui demandent plus d'étude, seront les seuls objets de mes réflexions.
J'ai marqué les quatre dons de nature que je crois indispensables : organe, force, mémoire, extérieur. On sent assez, sans que je le dise, la nécessité d'avoir beaucoup d'intelligence, de l'esprit, et, s'il se peut, du génie. Les deux premiers parcourent avec facilité les routes déjà connues; le dernier seul en ouvre de nouvelles.
J'ai parlé des talens de la danse et de la musique , qu'il faut joindre aux connaissances de l'histoire , de la fable , des belles-lettres , de la langue et de la géographie; mais sans pré-
tendre que ceux qui n'auront point fait leurs études sachent tout cela; j'en sais moi-même l'impossibilité; je marque seulement ce qu'on doit être et ce qu'on doit étudier.
Sans guide , sans conseil, ignorant les sources où je pouvais utilement puiser, j'ai souvent prodigué mon temps et mes forces à des études infructueuses; et qui veut avoir de la célébrité dans l'art dramatique , n'a pas un jour a perdre ; j'ai compté tous les miens par mes travaux, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de quarante-deux, et je suis sûre que je faisais encore énormément de fautes lorsque j'ai quitté le théâtre. Que d'étude ne faut-il pas pour parvenir à distinguer la différence de l'ironie au dédain , du dédain au mépris , de la chaleur à l'emportement , de l'impatience â la colère , de la crainte à l'effroi , et de l'effroi h la terreur ! Que de nuances il faut chercher dans les inflexions sensibles , pour ne pas confondre ce qu'exigent l'amour , la nature et l'humanité! Que d'efforts il faut faire pour parvenir à ces grands momens de terreur, de déchirement, de pathétique! Que de justesse il faut avoir dans ses idées ou dans ses sons , pour raisonner d'une façon simple et
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vraie, sans être ni froid, ni familier! Ce dernier est le plus difficile de tous. Etre simple, juste et noble est la plus grande marque du talent. Mes études m'avaient fait entrevoir les chemins qui peuvent conduire à la plus grande perfection possible de l'art dramatique; mais en posant des barrières dans toutes les routes, l'injustice m'a fait abandonner la carrière ; je n'ai pu ramasser que quelques fleurs, et la palme reste entière à qui voudra s'en saisir ; la seule consolation qui me reste est d'indiquer, autant que je le puis , les moyens de s'en emparer.
L'acteur tragique doit s'approprier dans sa vie habituelle le ton , le maintien dont il a le plus besoin au théâtre ; rien n'est aussi puissant que l'habitude.
Si l'on ne voit en moi qu'une bourgeoise pendant vingt heures de la journée, quelques efforts que je fasse, je ne serai qu'une bourgeoise dans Agrippine. Des tons , des gestes familiers m'échapperont à chaque instant ; mon âme, affaissée par Ihabitude d'une tournure craintive et subordonnée , n'aura point ou n'aura que momentanément les élans de grandeur qu'il faut continuellement au rôle
que je représente. Sans oublier jamais ma place, je me suis fait un devoir de ne rien faire , de ne rien dire qui ne portât le caractère de la noblesse et de l'austérité. Je n'ignore pas les ridicules que cette manière d'être m'a valu parmi mes camarades et parmi le trop grand nombre de ceux qui ne se rendent compte de rien : pn prétendait que j'avais toujours l'air de la reine de Carthage. On croyait m'afïliger, on m'obligeait ; c'était me prouver que j'avais réussi dans mon entre- ' prise; j'en acquis plus de confiance, et je sentis alors que le travail que je m'étais imposé dans le monde et dans ma chambre , me dispensait de cette tension d'esprit continuelle qui me fatiguait tant autrefois au théâtre.
Quand la critique porte sur un rôle et qu'elle est motivée, de quelque part qu'elle vienne, elle mérite notre reconnaissance et notre attention. Heureux l'acteur dont on espère assez pour lui donner des avis, et qui n'a pas le sot orgueil de croire qu'il ne se trompe jamais ! Mais le comédien ne doit de compte au public que pendant le cours de la représentation ; sorti de là , il fait lui-même partie du public et n'a plus de compte à lui rendre.
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Eh quoi! Ton voudrait qu'une profession qui demande de l'éducation , de l'usage du monde , des connaisances profondes , de l'élévation d'àme , de l'esprit , et tous les dons agréables de la nature, pût être continuellement humiliée? que le sujet qui l'embrasse n'osât jamais s'égaler à rien? qu'il fît au premier venu l'humble sacrifice de sa supériorité? C'est demander l'impossible.
La honte qu'on veut attacher à cet état retombe tout entière sur la nation qui ne l'abolit pas.
Quoi! le monarque qui m'appelle, me retient et me pensionne, le gentilhomme de la chambre qui préside au spectacle, l'auteur qui m'apporte son ouvrage , le public qui vient m'entendre, m'applaudir, tous seraient innocens, hors moi? J'obéis à l'autorité qui m'enchaîne ; j'ajoute de nouvelles beautés aux vers qu'on me confie ; je vous fais passer deux heures délicieuses : et vous m'en punissez ! Cette inconséquence n'a point de nom .
Les spectacles sont -ils dangereux, n'en souffrez pas; n'y courez pas en foule. N'ontils rien de répréhensible, accordez à ceux qui
les composent les avantages que leurs talens et leur conduite mériteront.
En quoi donc ce métier peut-il être déshonorant ? La déclaration de Louis xiii prouve qu'un gentilhomme peut faire ce métier sans déroger. Nos ouvrages passent a la censure ; nous les tenons des mains du magistrat, et lui seul en est par conséquent comptable. On peut, j'en conviens, s'effrayer des statuts de la comédie , accordés par nos rois , homologués au parlement. Ils annuUent le pouvoir paternel; ils éludent le pouvoir patrimonial; ils donnent la majorité à l'âge le moins fait pour en jouir : cassez-les. Ces droits choquent également la nature, les mœurs et la raison; et l'être assez insensé pour les réclamer, se montrerait indigne de considération et de pitié ; mais je n'ai jamais ouï dire , et je n'ai jamais vu qu'aucun comédien se soit servi de ces indignes droits.
On prétend que les mœurs sont plus dissolues au théâtre qu'ailleurs il se peut qu'on
sy soit trop oublié. Il se peut aussi que la méchanceté, que l'impunité, permettent d'en trop dire; mais, quoi qu'il en soit, regardez autour de vous, examinez ce qui se passe chez
VOS voisins, chez vous-mêmes, et condamnez avec moins d'aigreur, des êtres libres de tout devoir, quand vous supportez le désordre affreux de vos maisons. Rompez les barrières qai ne permettent pas au comédien d'approcher des autels; ne le forcez plus d'être célibataire; qu'il puisse s'allier sans courir le risque de voir exhéréder l'être qu'il choisit; et s'il donne alors des sujets de scandale, punissez-le, méprisez-le, j'y consens.
On dit encore que l'argent qu'on donne à la porte, est déshonorant pour celui qui le reçoit. Ce sont des gens qu'on paje ; je paye ces gens-là; je veux avoir du plaisir pour mon argent, sont des phrases qui quelquefois m'ont fait regarder en pitié les insolentes bêtes qui les faisaient. Mais est-il un seul être qui ne sache que qui que ce soit au monde ne fait rien sans être payé? Est-il une charge, un emploi sans appointemens , ou sans honoraires , ou sans tour de bâton ? Je ne puis me nourrir, m'habiller, me loger, sans donner de l'argent en échange. Si je passe un acte, je le paye; si je fais une consultation d'affaire, je paye l'avocat et le procureur; si j'appelle un médecin, je le paye. J'ai présenté des en-
fans au baptême , j'ai payé. J'ai perdu des parons, des domestiques, j'ai payé les secours spirituels qu'ils ont reçus ; j'ai payé leur enterrement. Si je veux faire dire une messe, je la paye jo, i 5 ou 20 sous, selon l'église où je m'adresse. Après des exemples si respectables, qui peut donc me condamner de me faire payer aussi ?
L'argent est l'idole de tout ce qui respire ; personne ne peut nier cette vérité (1). Peine, mensonge, bassesse, prostitution, crime, rien
(1) Pardonnez-moi : on peut et on doit la nier quand elle est ainsi exprimée^ car elle devient fausse par l'exagération. L'argent n'est point l'idole de tout ce qui respire; il y a beaucoup de gens qui feraient tout, même des crimes et des bassesses , pour de l'argent. Il y en a beaucoup aussi qui ne font point de l'argent leur idole , qui n'en veulent que ce qu'il leur en faut pour vivre convenablement ; il est des hommes désintéressés que les plus grosses sommes offertes ne détermineraient jamais à rien faire non-seulement contre leur conscience, mais même contre leur goût et leurs habitudes. Au fond , mademoiselle Clairon a raison de dire qu'il n'y a point de déshonneur à être payé pour un travail qu'on a fait. Elle cite des exemples auxquels on en pourrait ajouter mille autres ; depuis le plus simple artisan jusqu'aux premiers fonctionnaires de l'État , tous sont salariés, plus ou moins.
ne coûte pour en acquérir j et l'on m'impute à blâme de recevoir, par une rétribution volontaire, l'équivalent de mes dépenses, et le faible salaire de travaux autant innocens que pénibles ! Que gagne-t-on à tant d'injustice ? d'avoir rarement des talens.
L'être libre, en âge de réfléchir, s'effraie, avec raison , de la fatigue accablante de ce métier, de l'insuffisance des émoluniens, d'une dépendance de vingt années , du pouvoir arbitraire des supérieurs, et de la honte du préjugé national ; et quand , trompé par l'âge et par l'expérience, on a pu se faire comédien , je sais, par moi-même, à quel point les dégoûts nuisent aux études, à quel point d'anéantissement le désespoir m'a souvent réduite. Je n'ai compté qu'avec horreur les dix dernières années de mon esclavage; et jusqu'à mon dernier soupir, je bénirai l'injustice, l'atrocité, la démence de ceux qui m'ont enfin fourni les moyens de me retirer.
Les temps d'ignorance et de cagoterie sont passés. Si l'on veut des talens, il faut leur accorder une existence honnête.
Il faut réduire MM. les gentilshommes de la chambre à la simple autorité qu'ils avaient
autrefois. Qu'une place à la comédie, une part, un emploi , ne soient plus la récompense de la séduction et de la débauche ; qu'on n'admette plus les bambins protégés par les gens en place; que le public seul soit juge des talens; que la comédie seule soit juge de l'utilité des sujets : tout ira bien alors, et sans cela, tout est détruit. Mais , soit qu'on améliore le sort des comédiens, soit qu'on le laisse tel qu'il est, qu'ils songent que la perfection de leur talent a besoin de l'habitude que je leur prescris; qu'ils osent se dire qu'il est absurde de vouloir qu'un comédien, nécessairement et continuellement occupé de tout ce que la tragédie demande d'imposant et de majestueux, ne se laisse apercevoir dans le monde, qu'avec l'air de la soumission et de la médiocrité. La hauteur ne convient à personne ; la fierté de l'âme est de tous les états.
C'est en s'écartant de ces principes, que mademoiselle Dumesnil s'est perdue. Le public , qui n'a jamais su la cause de la dégradation de son talent, me pardonnera, peut-être, de lui rendre compte des questions que j'osai lui faire sur son changement, et de ce que je pensais moi-même de cette actrice.