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APERÇU DE ROXA^"E, DAIS'S BAJAZET

Roxane (i) est une de ces beautés malheureuses, condamnées par la misère et l'avilissement de leurs entours , à désirer l'esclavage , à le voir l'unique route de tous les biens.

Ces esclaves, destinées aux plaisirs d'un maître que leur cœur ne choisit pas, et que souvent il rejette; ignorant ou surmontant les combats que doivent rendre la pudeur et la décence, avant de se livrer; observées, contenues dans le sérail par des êtres hideux, cruels, mutilés; toujours tremblantes sous l'autorité la plus arbitraire ; humiliées de rester trop long-temps dans la foule des esclaves, ou craignant le dégoût qui peut les y faire re-

(i) Mademoiselle Clairon nous paraît entendre parfaitement le rôle de Roxane, et beaucoup miens qu'elle n'a entendu celui de Pauline.

SUR LA. DÉCLAMATION THÉÂTRALE. 3ig

tomber, peuvent-elles se trouver susceptibles d'un sentiment doux, libre, exclusif? Peuventelles avoir l'idée d'un véritable amour? Je ne le crois pas.

La vanité de l'emporter sur teurs rivales , l'ambition de parvenir au rang suprême , la nécessité d'intriguer pour s'y maintenir , celle d'amasser des trésors pour s'assurer des appuis, les besoins de leurs sens doivent être les seuls sentimens , les seules passions dont elles peuvent avoir l'idée, et se promettre la jouissance. La femme condamnée a vivre sous un despotisme éternel, doit contracter forcément l'habitude de la crainte, de la dissimulation, et même du mensonge ; et tout ce qui flétrit l'âme conduit plus facilement à la férocité qu'à la tendresse. Le caractère de Roxane est au moins présenté sur ce modèle : elle est continuellement ingrate, altière, cruelle, ambitieuse.

Egalement incapable d'un remords et d'un sentiment d'humanité, quand l'amour a précédé les vices , il peut se soutenir encore quelque temps avec eux ; mais je ne crois pas qu'il puisse naître dans un cœur déjà vicié. Les intrigues du visir, et l'espoir de parvenir au rang

320 TROISIÈME PARTIE. — RÉFLEXIO!«S

qu'Amurat lui refuse, sont les seuls motifs qui la déterminent à voir Bajazet.

La vue d'un homme plus jeune , plus beau , plus intéressant que son bienfaiteur et son maître , excite une fermentation dans ses sens qu'elle prend pour de l'amour; mais tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, prouve seulement une illusion voluptueuse et momentanée.

Sa vanité blessée, son ambition trahie, sont les seules sources de ses larmes ; le soin de sa grandeur remplit toutes les facultés de son âme.

La menace est continuellement dans sa bouche : c'est avec réflexion qu'elle prépare la mort de Bajazet ; c'est comme une chose simple et juste qu'elle lui propose d'être l'auteur et le témoin de l'assassinat d'Atalide; c'est sans combats , sans remords , qu'elle livre son amant aux muets qui l'attendent; c'est avec la plus révoltante arrogance qu'elle laisse à ses pieds la nièce de son empereur, et qu'elle ose lui dire :

Loin de vous séparer , je prétends aujourd'hui , Par des nœuds éternels, vous unir avec lui. Vous jouirez bientôt de son aimable vue, etc.

Pesez bien tous ces mots; songez que Bajazet n'est plus , et jugez vous-même si l'àme assez atroce pour les prononcer avec traïiquillité peut être susceptible d'amour. Je crois bien que Bajazet lui plaisait plus qu'Amurat; mais un goût n'est pas un sentiment. L'attrait irritant des sens, ou le tendre besoin de l'àme, sont des choses bien différentes.

Dêfendez-vous donc de toute espèce d'expression touchante : l'air du désir, subordonné à la plus rigoureuse décence, est la seule marque de sensibilité qu'on doive apercevoir dans vos yeux. Dans les ordres que vous donnez , dans les menaces que vous faites , que vos tons secs, despotiques, m'assurent que vous n'êtes entourée que d'esclaves avilis et tremblans. En gardant dans tout votre ensemble la noblesse que le théâtre exige, et dont tout être, de quelque état qu'il soit, peut avoir l'em-^ preinte sur sa figure , et le sentiment dans son cœur, mêlez -y quelquefois cette dignité gigantesque, dont vous voyez tant d'originaux dans le monde : enfin, en me montrant dans les trois quarts de ce rôle, une souveraine cruelle, et née sur le trône, laissez-moi les moyens de retrouver, dans le reste, l'esclave

insolente , abusant d'un moment de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté.

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