ÉTUDE DE PAULINE, DANS POLIEUCTE
Pauline est un des personnages dont il n'existe aucun modèle dans la nature ; je l'ai du moins vainement cherché et dans le monde et dans l'histoire.
Des passions , des goûts qui se succèdent , se rencontrent partout et tous les jours; mais deux amours réels existant ensemble , avoués à chacun des deux hommes qui les inspirent , et justifiés par le respect , l'estime et la confiance de l'un et de l'autre, est une chose inouïe dans la nature, et très-difficile à rendre décente et vraisemblable aux yeux de la multitude, (i)
(i) Nous osons croire que niademoiselle Clairon se trompe. Le personnage de Pauline nous a toujours paru admirable , sublime à tous égards, et surtout par la vérité; il n'y a pas deux amours en clle^ elle
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Après avoir profondément étudié le caractère de ce rôle, convaincue que le spectateur, aidé par son premier coup d'œil, suit et se prête avec plus de facilité au développement que chaque mot amène , je me promis de réunir, autant qu'il me serait possible, sur l'ensemble de ma personne , la noblesse , la douceur, la franchise et la fermeté du personnage.
Je fis tout ce que je pus pour donner à mes inflexions et mes mouvemens la touchante simplicité qui caractérise une àme pure et sensible.
Maîtresse de ma physionomie, de mes accens, cette étude ne fut pas la plus difficile; mais comment m'y prendre pour éviter la monotonie dans la façon d'exprimer ces deux amours ? Comment les nuancer sans altérer la candeur du personnage ? Comment éviter jusqu'à la plus légère idée de fausseté d'une
n'a d'amour que pour Sévère ^ mais elle porte à son mari une tendre vénération, une estime profonde, une chaste et tendre affection , et ces nobles et purs senlimens triomphent en elle de l'amour et du tumulte des sens. C'est peut-être le rôle de femme le plus aimable et le plus vrai qui soit dans toutes nos tragédies françaises.
SUR LA DÉCLAMATION THÉATTlALE. Bly
part et d'indécence de l'autre? Le point juste me paraissait impossible à saisir.
La première passion , née des seuls besoins du cœur , accrue par le charme d'une volonté libre , nourrie par l'estime , la crainte et le regret , devait nécessairement avoir une teinte de délicatesse , de sensibilité différente de l'autre. L'ordre d'un père, la résignation la plus absolue à toute action vertueuse, l'illusion des sens même , ne peuvent marcher d'un pas égal avec un sentiment profond : on le contrarie , on le force à céder ses droits au devoir; mais tant qu'il existe, il est certainement le plus tendre et le plus fort; j'imaginai que la différence que je mettrais dans mes larmes, pourrait me donner la nuance que je cherchais. Celles que je répandais pour Sévère prenaient leur source dans le fond de mon âme et coulaient avec abondance sur mon visage. Celles que je donnais à Polieucte, sautaient de mes yeux, poussées tantôt par l'humanité, tantôt par l'impatience.
On sent assez la différence que ces deux sources de larmes apportent indispensablement aux accens de la voix , à l'impuissance ou à la facilité des mouvemens; mais pour
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atteindre le but et ne lepointpasser, il faut continuellement se ressouvenir de ces quatre vers :
Je donnai par devoir à son affection , Tout ce que l'autre avait par inclination.
Et quoique le dehors soit sans émotion , Le dedans n'est que trouble et que sédition.