SUR CORNÉLIE , DANS LA MORT DE POMPÉE
L'opinion publique fait de Cornélie un des beaux rôles du théâtre. Ayant à jouer ce rôle, j'ai fait sur lui toutes les e'tudes dont j'e'tais capable : aucune ne m'a réussi. La modulation que je youlais établir d'après le personnage historique n'allait point du tout avec le personnage théâtral : autant le premier me paraissait noble, simple, touchant, autant l'autre me paraissait gigantesque j déclamatoire et froid. Je me gardai bien de penser que le public et Corneille eussent tort, ma vanité n'allait point jusque là; mais pour ne pas la compromettre, je me promis de nie taire , et de ne jamais jouer Cornélie. Depuis ma retraite, les Commentaires sur Corneille, et le mot Esprit dans les Questions e?icjclopédiques , par Voltaire, ont paru; lisez-les, si je me suis trompée, l'exemple d'un si grand homme me consolera i
PlIÈDREi
Le rôle de Phèdre est un des plus beaux rôles du théâtre; il n'en est point de mieux écrit, et par Conséquent de plus facile a. apprendre et à retenir.
Il ne demande nulle recherche de local , ni
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de mœurs : c'est la femme passionnée de tous les pays et de tous les temps. Elle a trahi sa sœur; elle est épouse, mère, reine : il est facile de donner a son âge et son expérience l'ensemble de ton et de maintien que tout cela doit avoir.
Tout être sensible, tout caractère impétueux, peut aisément trouver dans son propre cœur, dans ses lectures , dans ce qui se passe journellement sous ses yeux, les moyens de peindre une grande passion; et Racine a marqué , d'acte en acte , les gradations que celle de Phèdre doit avoir. Suivez l'auteur exactement dans sa marche ; tâchez de l'atteindre ; gardez -vous de prétendre le surpasser : tout ce qu'il vous demande est de joindre a votre intelligence , la physionomie mobile , l'organe imposant et tendre dont ce rôle ne peut se passer.
Phèdre a des remords : ils sont vrais, continuels; l'exposé du premier acte, et sa mort au cinquième, le prouvent. Sa vertu surmonterait sans doute sa passion, si cette passion n'était produite que par l'égarement ordinaire des sens et de l'imagination ; mais la malheureuse Phèdre cède en aimant au pouvoir de
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Venus. Une force supérieure l'emporte continuellement à faire , à dire ce que continuellement aussi sa vertu réprouve. Dans toute l'étendue du rôle , ce combat doit être sensible aux yeux, à l'âme du spectateur. Je m'étais prescrit , dans tout ce qui tient aux remords, une diction simple, des accens nobles et doux, des larmes abondantes, une physionomie profondément douloureuse ; et dans tout ce qui tient à l'amour , l'espèce d'ivresse , de délire que peut offrir une somnambule, conservant dans les bras du sommeil le souvenir du feu qui la consume en veillant. Je pris cette idée dans ces vers :
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! Quand pourrai-je, à travers d'une noble poussière. Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?
Insensée ! Où suis-je , et qu'ai-je dit?
Où laissai-je égarer mes vœux et mon esprit?
Je l'ai perdu. Les dieux m'en ont ravi l'usage , etc.
Dans la scène du second acte avec Hippolyte , je disais le premier couplet d'une voix basse, tremblante *et sans oser lever les yeux. Au moment où le son de sa voix frappait mon oreille, on voyait sur toute ma personne ce doux frémissement que la réminiscence pro-
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cure quelquefois aux âmes vraiment sensibles : aussi le second couplet avait -il une émotion différente ; mes mots étaient entrecoupés par le battement de mon cœur, et non par la crainte.
Au troisième, un coup d'œil enflammé, et réprimé au même instant, marquait le combat qui s'élevait dans mon âme.
Au quatrième, ce combat était encore plus sensible, mais Tamour l'emportait.
Au cinquième, il régnait seul ; et dans mon égarement , je n'avais conservé que l'habitude de la noblesse et de la décence.
Le délire du second acte est causé par la révolte des sens; celui du quatrième acte, par le désespoir et la terreur. Mettez dans le premier tout ce que le regard , le son de voix , les mouvemens peuvent avoir de séduisant , de doux, de caressant; gardez les grands éclats pour l'autre.
Le couplet qui termine cette scène m'a toujours fort embarrassée ;- aucune de mes tentatives ne m'a satisfaite. Soit que soixante vers passionnés , sans avoir presque le temps de reprendre haleine , surpassent les forces de l'humanité; soit que la récapitulation de
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ses regrets , de ses remords et des vengeances des dieux contrarie (par une expression nécessairement moins vive ) la gradation , le comble de chaleur que l'objet présent, l'aveu fait, le complément de la scène exigent, soit, tout admirables que sont ces vei's , que le combat soit en effet trop long ; soit enfin qu'il fût au-dessus de mon intelligence de donner a ce tableau de l'amour et du remords , la teinte juste qui les présentât a leur comble tous deux en même temps , ce couplet a toujours été pour moi de la difficulté la plus insurmontable ; et je suis obligée d'avouer qu'en disant et faisant de mon mieux, je suis toujours restée bien loin , et de l'auteur et de mon idée : mais concevoir en lisant ou exécuter sQnt deux choses bien différentes.
Il reste encore beaucoup d'autres remarques h faire sur ce rôle. J'ai des idées confuses de plusieurs indications importantes; mais je n'ose m'en rapporter à ma seule mémoire; elle ne me laisse distinctement que les idées premières ; je ne suis plus en état de faire des recherches profondes, et je craindrais de me tromper sur des détails qui ne me sont plus parfaitement présens.
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