‹ Memoires. ProfChapitre 87 sur 90 · BLANCHE , DANS BLANCHE ET GUISCARD · texte numérisé non relu

BLANCHE , DANS BLANCHE ET GUISCARD

Je ne connais point de rôle qui m'ait été plus agréable à jouer que celui de Blanche ; il ne nécessitait aucune recherche de temps, de lieu , de dignité. Un amour né dans la sécurité de l'enfance, accru par le besoin de lame et la confiance de l'habitude; le sentiment du respect et de l'obéissance qu'on doit à l'auteur de ses jours, ramènent l'âme sensible à la pureté de la nature, d'une façon si douce, si facile , que pour peu que l'actrice ait de principes et d'intelligence, il est impossible de ne pas bien jouer ce rôle.

Tous les grands personnages de l'antiquité nous imposent le devoir de nous oublier nousmêmes; ce n'est qu'avec les plus grands efforts, les études les plus profondes que nous pouvons parvenir à peindre ces passions diverses qui , partant toutes d'un même point, y revenant sans cesse, demandent une variété continuelle dans les inflexions, le visage, le maintien, sans permettre jamais que le fond du caractère en soit altéré; tel, par exemple, que l'exige le personnage de Phèdre dans sa passion , sa vertu , sa jalousie et ses remords : elle

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a surtout quatre mouvemens de honte, qui tous demandent des nuances diflerentes. La confidence de son amour à OEnone au premier acte j au second, celle d'avoir été trop loin avec Hippolyte ; au troisième, celle de se montrer à son époux, et d'avoir pour témoin l'insensible qui lit dans son cœur et qui la dédaigne ; au quatrième , celle que lui cause son crime, et l'aveu qu'elle sera forcée d'en faire aux enfers. Aucun de ces mouvemens ne peut avoir la même teinte; la physionomie, l'organe, tout doit être différent. Le premier est d'une femme vertueuse qui meurt pour ne pas manquer à ses devoirs, et qui ne cède qu'à l'importunité : le second doit offrir avec lui la continuité de l'égarement et l'inquiétude de ce qu'on va répondre : le troisième est uniquement d'embarras et de remords. Quoiqu'elle ait dit à OEnone : Fais ce que tu voudras , il faut bien se garder de croire qu'elle a senti l'importance de ce consentement, ce ne serait plus le même caractère. Une faut jamais perdre de vue qu'elle est vertueuse par principe, et criminelle par la seule volonté des Dieux : sa honte au quatrième acte le prouve, et cette honte doit peindre de la façon la plus terrible

et la plus déchirante , sa terreur , ses remords et sa vertu : quel travail ! J'ose assurer qu'il est au-dessus des forces humaines de surmonter les difficultés que ce rôle présente à chaque vers : quels qu'aient été mes efforts , mes méditations , mes recherches , tout ce dont il m'est permis de me flatter , est d'avoir fait peut-être un peu moins de fautes que les autres. En jouant Blanche, je me croyais toujours dans ma chambre; ma physionomie, mes inflexions, se réunissaient sans art, sans étude à toute la sensibilité de mon âme : née tendre, confiante, je devais connaître les craintes, les soupçons, les chagrins de l'amour. En jouant Blanche, je restais toujours moi : c'est le seul rôle qui ne m'ait point coûté de travaux destructeurs. Mais si celle qui le joue ne se rappelle plus la pureté du premier âge , si l'amour n'est pas Tunique besoin de son cœur, elle aura beaucoup de travail à faire. Un talent médiocre cherche des ressources dans des éclats de voix, de grands mouvemens, des transitions imposantes; il ne faut rien de tout cela dans les passions douces : avec de l'art , on peut atteindre à tous les sentimens exagérés , mais l'art ne simplifie pas : c'est à la nature seule

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qu'il faut demander les nuances de la candeur, la teinte fraîche des premières sensations d'une jeunesse pure , la touchante et noble simplicité qui n'émane que de l'âme. L'art ne sait peindre qu'en grand; si l'on arrête l'audace de ses touches, si l'on affaiblit ses couleurs, on n'en obtient que des tableaux maniérés.

M. Saurin, auteur de Blanche, de Spartacus , des Mœurs , de Béverlei et de plusieurs autres ouvrages intéressans , était sage dans ses écrits : ses mœurs étaient pures, son commerce doux, gai, sûr; sa conduite et sa probité le rendaient cher à ses amis, et recommandable à tout le monde. C'est avec un ressouvenir bien doux à mon cœur et à ma vanité que je me rappelle les charmes de sa société et de l'amitié qu'il me portait.

Les quatre principaux personnages de Blanche étaient représentés par Lekain, Mole, Brisard et moi. Les bontés habituelles du public, nos efforts pour les justifier , et l'intérêt que présentait l'ouvrage, ne nous permettaient pas de douter du succès : nous comptions surtout sur le suffrage des femmes ; les passions douces et pures, dictées par leur éducation proportionnée à la délicatesse de leurs organes

commandés par le devoir d'ëpoiise et de mère, et si consolantes pour la raison qui s'éclaire et la beauté qui se passe, nous paraissent d'un eflfet immanquable. Notre espoir fut déçu : les femmes nous abandonnèrent , l'essaim de la jeunesse les suivit; il ne nous resta pour spectateurs que quelques hommes revenus des erreurs et las du fracas du monde ; et malgré le mérite de l'auteur et nos talens, l'ouvrage n'eut qu'un succès médiocre. Le désir d'acquérir de nouvelles lumières qui pussent ajouter à mou talent, l'habitude de me rendre compte de tout , me fît chercher le pourquoi d'un abandon que je ne concevais pas. On me dit : l'amour, la pureté, les devoirs ne sont plus pour nous que de vieilles chimères dont le nom seul importune nos nouvelles mœurs.

SUR M. DE LA TOUCHE, ET SA TRAGEDIE d'iPIIIGÉnIE EN TAURIDE.

M. Guymond de La Touche, auteur d^Iphigénie en Tauride ^ était mon yitime ami ; jamais je ne me rappellerai sa perte sans éprouver les plus pénibles regrets; mais quoi qu'il puisse en coûter à mon âme, je veux, je dois parler de sa tragédie , et tenter , en le faisant

Sur la déclamation théâtrale. 33"3 connaître lui-même , d'intéresser ceux qui le chérissaient , et de ramener ceux qui l'ont critique.

Né de parens distingués et très-pieux, après avoir fait toutes ses études, M. de La Touche entra dans la Société des Jésuites à l'âge de quatorze ans. Pénétré du désir de pratiquer sa religion , et de s'instruire à fond de tout ce qui la fait naître et de tout ce qui la soutient , il se prescrivit de ne jamais sortir de son couvent, d'y mener la vie la plus solitaire , et de donner tous ses momens à l'étude de la théologie et de l'histoire. Après quatorze ans de recherches , il osa s'avouer que ses doutes s'augmentaient de jour en jour ; il se dégoûta de son état, et le quitta.

Absorbé par. l'importance de ses réflexions , éloigné de tout objet tentateur , ses sens étaient restés dans le calme le plus heureux; il n'avait nulle idée du monde dans lequel il rentrait : nos mœurs, nos usages l'étonnaienl et l'intimidaient également ; et l'embarras de son maintien dans son nouveau vêtement, la réserve , la crainte , la pudeur , dont il s'était fait des habitudes , permettaient de croire à ceux qui ne le connaissaient pas, qu'il était,

au plus, uu homme fort médiocre; mais sa scrupuleuse probité , sa franchise , la naïveté et la simplicité de ses expressions , la profondeur de ses connaissances , en faisaient l'être le plus intéressant pour ceux qui le voyaient habituellement et qui obtenaient sa confiance. Ses premiers momens de liberté furent donnés aux spectacles, dont il entendait parler sans cesse , sans pouvoir se faire une idée de leur effet. La tragédie le passionna ; mon jeu lui plut : il fit son Iphigénie avec une rapidité incroyable. Madame la maquise de Graffigny , chez laquelle il demeurait, me fit connaître et l'auteur et l'ouvrage. La modestie M. de La Touche sur les louanges , et sa docilité sur les corrections , furent un objet de comparaison bien nouveau pour moi.

Je présentai sa pièce aux comédiens , qui , frappés de trouver tant de beautés dans un premier ouvrage , le reçurent sans exiger de corrections. Cependant le jour même où nous devions donner la première représentation de cette pièce, à la répétition que nous en fîmes le matin , nous trouvâmes tant de défauts dans le cinquième acte, que nous prîmes sur nous de demander à l'auteur le changement de la

catastrophe, et de cent et quelques vers, lui promettant de ne point nous séparer et d'apprendre tout ce qu'il voudrait faire. Il était près d'une heure : cet acte fut refait en entier , appris , répété ; on leva la toile à cinq heures et demie, et la pièce eut le plus grand succès. Cet effort demandait sans doute le zèle, la mémoire, et l'intelligence des comédiens de ce temps-là. Mais quel devait être le mérite d'un homme , faisant un plan et deux cents vers nouveaux en deux heures de temps , entouré de vingt personnes écrivant sous sa dictée , et n'ayant alors nulle connaissance et du théâtre et du public qui Fallait juger? Ma raison m'ordonne de me défier de mes faibles lumières, etde l'enthousiasme qu'inspire l'amitié ; mais sans prononcer sur ce que M. de La Touche pouvait être un jour, il doit m'être permis de croire que l'étude de Corneille, de Racine et de Voltaire , aurait classé ses idées , formé son style, développé le génie qu'il tenait de la nature , et qu'enfin il aurait mérité qu'on le comptât à la suite de ces. trois grands hommes.

Sa mort, aussi prompte qu'extraordinaire , nous a privés de la seconde tragédie qu'il tra-

vaillait. Il m'en avait confié le sujet; mais se méfiant de lui-même , voulant connaître la portée de son talent , il s'était prescrit de ne communiquer son ouvrage à ses amis, que lorsqu'il le croirait absolument fini , et de s'en rapporter à leur approbation ou à leur critique, pour suivre ou quitter cette carrière. Cet ouvrage a été soustrait , on n'a jamais pu le retrouver ; sa seule Ipliigénie nous reste. Je ne me permettrai point d'en pallier les défauts et d'en faire valoir les beautés ; je me borne à guider mes compagnes dans les pénibles chemins des divers personnages que j'ai représentés. Celui-ci m'offre peu de remarques à faire , il est un depuis le premier vers jusqu'au dernier ; il doit suffire a l'être intelligent de lire la pièce avec attention , pour ne point s'égarer. Cependant cette unité pourrait paraître monotone , si la mobilité de la physionomie , et la variété des inflexions, n'offraient pas graduellement des tableaux plus vifs et plus touchans. Connaissez vos forces , vos ressources, ménagez-les avec adresse, distribuezles avec intelligence, et faites-les arriver au but sans vous ralentir dans la carrière ; surtout variez les deux genres de larmes que vous

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avez à répandre : celles que vous donnez à la continnite de vosmalhcurs doivent couler avec amertume et déchirement ; celles que vous donnez à 1 humanité doivent être faciles et douces.

Tandis qu'on ôte les chaînes des captifs , au second acte , descendez du fond d u théâtre , arrêtez-vous avec noblesse et compassion sur la même ligne que Pilade, qui se trouve le premier; examinez-le sans aucun surcroît de douleur ; descendez ensuite pour regarder Oreste , et que sur votre premier coup d'oL'il je puisse m'assurer que cette vue vous étonne et vous trouble ; prenez bien le temps de Texaminer, et sans le perdre de vue, prononcez ensuite d'une voix basse, agitée : Quels traits et quel mamtien !

Dans la même scène, lorsque vous voulez interroger Oreste, et que Pilade s'empresse à répondre pour lui, regardez ce dernier d'un air imposant, mêlé de douceur, et par un geste noble et moelleux, prescrivez-lui de se taire et de s'éloigner.

Que toutes vos questions sur votre famille soient faites avec la plus grande simplicité.

Ne laissez apercevoir de votre joie et de

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votre douleur que ce que la force de la nature arrache malgré vous au secret que vous voulez garder ; plus vous aurez fait d'efforts pour re~ teuir vos larmes , et plus ces larmes seront touchantes , quand vous leur permettrez de couler. Tous ces riens sont de la plus grande importance. Je ne me suis jamais permis de négliger une situation , ni même un mot. Tout ne doit pas être dit de manière à faire un effet sensible; mais tout doit avoir une valeur quelconque. Dans le cours de la pièce, Iphigénie n'offre qu'un caractère doux , sensible , humain ; malgré l'excès de ses malheurs , elle n'osé se permettre que les plaintes les plus mesurées. Seulement au cinquième acte , en disant :

Mais de quel drpit ici me commande ta rage ?

et dans tout le reste de cette scène, il faut qu'elle réunisse toute la fierté d'une grande naissance, tout l'imposant d'un ministère sacré , tout ce que la vertu doit donner d'audace et de courage.

J'avais prié qu'on ne me doublât point dans ce rôle tant que je resterais au théâtre; l'amitié me faisait craindre les fautes indispensables de

rinexpérience : je ne le jouais jamais moimême sans faire de nouvelles recherches. Le désir d'avoir un grand talent me tourmentait encore plus pour ce rôle que pour tous les autres. J'ai pris sur moi , depuis ma retraite , d'aller l'entendre par deux actrices diflérentes. L'une (i), décente, noble, belle, est loin de la sensibilité que je désirais ; l'autre (2) , assez jolie , mais sans caractère et grimacière à l'excès, m'a d'autant plus révoltée par l'indécence de ses attouchemens , par la basse familiarité de son débit , qu'elle tient de la nature quelques sons touchans qui pourraient faire couler des larmes.

Je m'étais persuadée qu'on ne voulait voir une tragédie que pour s'élever au-dessus de soi-même , que pour recevoir des grands personnages de l'antiquité les exemples les plus imposans de noblesse, de décence, de courage, de grandeur d'âme, et qu'il serait affreux de ne montrer qu'une simple grisette à ceux qui s'attendent à voir une grande reine. Si vous voulez me prouver du talent, élevez-vous

(1) Madame Vestris.

(2) Mademoiselle Sainval cadette.

l^O TROISIÈME l'AnilK. lUa-hEXlÛ>'S

jusqu'au personnage que vous repre'sentez ; en le faisant descendre jusqu'à vous , vous ne prouvez que votre ignorance.

LES DEUX ELECTRES.

Je crois n'offenser aucune de celles qui suivent la même carrière que moi, en supposant qu'elles auront toutes autant d'i«norance, de défauts et d'amour-propre que j'en avais dans ma jeunesse.

Les applaudissemens qu'on accordait aux espérances que je donnais pour l'avenir , les vers qui m'étaient adressés de toutes parts, les adulations des sonpirans qui rem])lissent les foyers des spectacles, l'exagération des sots et la jalousie de mes compagnes me permirent de croire que j'étais le plus grand sujet qu'on eût encore vu. Quand on me prononçait les noms de mesdemoiselles Lecouvreur et de Seine, j'éprouvais ce dédain que la plus grande partie de celles qui m'ont succédé, éprouvaient lorsqu'on me nommait. Cela doit être ainsi : mais tôt ou tard, il faut apprendre à se connaître, il faut se corriger, et plus nous prolongeons nos erreurs sur nous-mêmes , plus nous nous éloignons de la vérité qu'il

faut clierclier, découvrir et suivre pour avoir du talent. Tout en proposant mes principes pour le théâtre, on nie pardoiniera sans doute de présenter mon exemple sur le danger de trop de vanité.

Mademoiselle découvreur n'existait plus; je ne pouvais pas la juger. ^Mademoiselle de Seine (i), retirée du théâtre depuis dix ans, suivait exactement mes débuts , et les applaudissemens qu'elle me donna , surtout dans le rôle d'Electre qu'on assurait avoir été son triomphe, achevèrent de me tourner la tète.

Je remuai ciel et terre pour la connaître et pour obtenir qu'elle voulût bien me dire des vers : un ami commun me procura l'un et l'autre.

Lorsqu'elle entra dans la chambre où j'étais, jene vis qu'une femme déjà sur le retour, n'annonçant rien de l'imposant que je craignais de

(i) Mademoiselle de Seine fut mariée au célèbre acteur Quinault-Dufresne , dont il a été parlé plus haut, voyez pages 241 et 242. Elle débuta en 1724- La faiblesse de sa santé l'obligea de se retirer en 1736. L'anecdote rapportée en cet endroit fait honneur au lalent de cette actrice; et la manière dont elle est raconte'e fait honneur à la sincérité de M"' Clairon.

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trouver; mal coiffée, mesquinement mise, sans autre maintien que celui de l'insouciance ; le son de sa voix et les petits riens qu'elle prononça , m'auraient permis de croire , en ne la regardant pas, que je n'entendais qu'une enfant volontaire et dédaigneuse. Je triomphais. Ses refus de dire des vers devant moi me parurent autant d'aveux de son insuffisance que de ma supériorité. Enfin, elle consentit à répéter la scène d'Electre au troisième acte, et j'arrangeai dans ma tète le petit compliment bien tourné , bien honnête et bien faux, que je

ne pouvais me dispenser de lui faire Mais

l'air de dignité qu'elle prit en se levant, en rangeant des chaises pour se faire un théâtre et des coulisses , le changement que je vis dans tout son être, à mesure que le moment de parler approchait, changèrent aussi toutes mes idées; ma vanité se tut, je sentis que quelques larmes me roulaient déjà dans les yeux; et lorsqu'elle parla, les accens de son désespoir , la douleur profonde de son visage, l'abandon noble et vrai de tout son être, vinrent se réunir dans mon âme pour la pénétrer, l'éclairer, et m'entraîner à ses pieds; là, pour me punir de mon impertinente pré-

SL'H LA DÉCLAMATION TlIKATRALE. j/p

somption , cL m'en corriger à jamais , jeu fis l'aveu.

I/émulation nous est nécessaire ; nous ne ferions point de progrès sans elle; mais gardons-nous des erreurs de la vanité.

Parlons maintenant des deux Electres qui sont au théâtre.

L'une et l'autre sont le même personnage , elles sont dans la même position , et le manque d'instruction peut permettre de croire qu'on peut, qu'on doit les jouer l'une comme l'autre. Lorsque j'appris celle de Crébillon, je savais à peine ce que c'était qu'Agamemnon , sa famille et ses malheurs; l'histoire, Sophocle, m'étaient également inconnus; je ne vis dans ce rôle qu'une princesse affligée de la mort de son père, désirant la perte de ses assassins. Ces sentimens me parurent faciles à rendre : ils sont dans tous les cœurs honnêtes; elle aime, cela est encore tout simple; son choix, à la vérité , me paraissait un peu mesquin : cependant rien ne m'effraya , rien ne m'arrêta, et le public trouva bon que je jouasse la pièce comme elle était faite. Mais, quand après quelques années de travail et de réflexions , je voulus donner à ce rôle le carac-

.j44 troisième l'AUïlK. RÉFLEXIONS

tère national et les traits consacres du personnage, je ne sus pins où me retrouver; ces sentimens d'amour et de vengeance ne m'offrirent plus que des résultats impossibles à concilier. En aimant le fils de son oppresseur, le fils de l'assassin d'Agamemnon ! en s'abandonnant à une passion qu'aucun héroïsme, aucun espoir de vengeance ne pouvait justifier, Electre ne me parut plus qu'un personnage manque, avili; qu'un mélange d'or et de boue dont il était au-dessus de mes forces de faire un ensemble supportable. J'y renonçai ; et selon ce que j'avais à dire, je fus alternativement ime grande princesse et une femmelette; aussi me laissais-je doubler dans ce rôle autant qu'on le voulait, et je le quittai pour jamais du moment que l'Electre de Voltaire parut. Ah, le beau rôle que ce dernier! comme il s'annonce, se développe, se soutient ! quel grand caractère ! quelle belle unité ! Si l'on m'avait obligée à n'en plus jouer qu'un seul sur le théâtre entier , j'aurais choisi celui-là, non que je ne rende à beaucoup d'autres le tribut d'admiration qu'ils méritent, non que je n'eusse infiniment de plaisir à les jouer ; mais mon goût de recherche pour l'antiquité,

cette volonté que je m'étais faite de transporter tous mes personnages dans les temps et les lieux dont ils étaient, me donnait souvent beaucoup de peine; et malgré mes eflbrts, il en est plusieurs qu'il m'a fallu laisser à mon siècle et à la France : on n'a rien à dissimuler, rien à prêter à celui-ci; le seul travail qu'il exige est d'élever son âme et son génie jusqu'à lui.

O qui que vous soyez! vous qui possédez ce rôle , instruisez-vous , observez-vous , ne lui prêtez rien; tout être ordinaire est audessous de lui : faites-lui le sacrifice de vos habitudes, de vos affections personnelles; oubliez que vous êtes jolie , gardez-vous de chercher à le paraître; ne mettez dans votre toilette que l'art qui peut m'assurer que je vois la belle nature sans art; qu'aucun colifichet, aucune draperie élégante ou tortillée ne vienne gâter la noble et touchante misère dont vous devez m'ofl'rir le tableau.

Electre a plus de trente ans : il y en a quinze que le malheur et la douleur l'accablent; je veux lire sur votre visage la profondeur des maux qui durent depuis si longtemps, j'y veux reconnaître la trace des larmes qu'ils ont coûté.

N'oubiiez point qu'à la longue la source des pleurs se tarit; leur abondance constate le malheur récent , et par des gradations insensibles , il faut marquer la distance du moment actuel au premier moment. Electre ne doit point verser de pieurs dans les deux premiers actes : ce qu'elle dit indique qu'elle voudrait, qu'elle aurait besoin d'en répandre; mais ce soulagement calmerait l'impétuosité de son caractère, et par conséquent l'affaiblirait. Pour parvenir à mouiller seulement mes paupières, à faire sauter quelquefois une larme de mes yeux, je joignais à des accens continuellement douloureux, une contraction dans l'estomac qui faisait trembler mes nerfs , une espèce d'étranglement dans la gorge qui gênait mes paroles ; ma respiration retenue et coupée indiquait l'agitation de mon âme. Tous ces moyens sont autant destructifs pour nousmêmes qu'utiles pour notre talent : je le sais, je le sens ; mais dans quelqu'état que ce puisse être, de quel prix peut être la vie, s'il faut qu'elle s'écoule sans gloire ?

La scène de l'urne exige l'abondance des larmes : c'est un malheur nouveau, c'est le complément de tous ; il force tontes les bar-

j'ières ; mais tirez-les du fond de votre âme , et que , sans cris, sans efforts, elles soient les plus déchirantes possibles. Au quatrième acte, en disant :

Mon sort , à vos destins , n'est-il pas asservi, etc.

pénëtrez-vous^ par gradations, de ces douces et consolantes larmes qu'arrache quelquefois lin amour pur et rassuré.

Ressouvenez-vous, surtout, que la véritable grandeur a la simplicité pour base ; qu'un grand caractère, de grands projets, de grands malheurs, demandent l'accord le plus imposant dans la physionomie, les inflexions, la démarche et les mouvemens; et, comme moi, sans vous flatter jamais d'atteindre à sa perfection, faites au moins l'impossible pour en approcher.

FTN.

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