‹ Mémoires, publ. et annotésChapitre 25 sur 54 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

De la mort de mes père et mère

Après les vendanges de 1780, mon père retourna seul à Ardenay ; il y passa une partie de Thiver, occupé à faire des plants, abattre des bois et faire approprier les matériaux pour bâtir les deux pavillons défaillants à son château. 11 avait assez d'appartements et plus qu'il n'en fallait pour loger sa famille et un certain nombre d*amis ; il ne fit donc cette entreprise que pour satisfaire le désir qu*il avait de rendre sa maison régulière et le besoin de se procurer des greniers et emplacements qui lui manquaient pour serrer les fruits et grains de ses fermes à moitié et des terres qu'il faisait valoir. Dès que la cessation de la gelée permit aux maçons de manier la truelle, mon père mit la main à l'œuvre ; au moyen des sages précautions qu'il avait prises, ne manquant ni d'ouvriers, ni de matières, son bâtiment fut promptement élevé et couvert avant la fin de juillet 178!. Cette prompte exécution fut l'eflfet de sa sui*veillance exacte et trop active, pour notre malheur. Ne voulant pas perdre de vue ses ouvriers, une fatigue, prolongée pendant plusieurs mois pendant lesquels il ne cessa d'être exposé aux ardeurs du soleil et aux injures de l'air, échauffa la masse de son sang, dérangea l'équilibre de ses humeurs et développa le germe d'une fièvre lente et intermittente, dans le principe, puis continue avec desaccidents qui caractérisèrent une maladie grave.

Mon père était revenu au Mans le 13 août; sa santé ne paraissait nullement altérée à l'extérieur, mais quelques

jours après, la fièvre se déclara par uu vomissement considérable. Il n*avait essuyé aucune maladie sérieuse pendant tout le cours de sa vie ; il fut irappé comme d'un coup de foudre avec un pressentiment de sa fin prochaine. Il profita du premier moment de relâche pour mettre ordre à ses affaires ; elles étaient bien en règle. Son testament était fait depuis trois ans. H en relut et consulta les dispositions avec son conseil, il fit quelques écritures et notes pour ne laisser aucun doute ni difficulté sur ses volontés ; il m'eipliqua, à diverses reprises, quelques instructions particulières et, après avoir réglé ses affaires temporelles» il ne s'occupa plus que du soin de sa santé toujours subordonné à celui de son àme. Cependant, pendant plus de huit jours, il ne se manifesta aucun symptôme dangereux ; notre cher malade éprouva même un mieux sensible. Il vit avec plaisir et saas en être incommodé plusieurs de ses parents et amis ; mais bientôt après^ une fièvre continue avec redoublement nous donna les plus vives inquiétudes. Il demanda les derniers sacrements, il les reçut avec la piété la plus édifiante ; il répondit luimême à toutes les prières et soutint, par la force et Thérolsme de sa vertu, la faiblesse, ladouleur et l'accablement de sa famille désolée. Après cette lugubre cérémonie, un rayon d'espoir vint nous flatter encore pour quelques instants, mais le mal, qui exerçait ses progrès dans Tintérieur, se développa bientôt avec tant de force que les plus forles alarmes succédèrent aux faibles espérances que nous avions conçues. M. Vétiliart, qui avait cru son malade assez bien pour le quitter un ou deux jours, était allé à la campagne. M. Champion, effrayé des accidents qui se multipliaient et qui faisaient craindre un prochain épanchement dans la poitrine, se détermina à appliquer les vésicatoires, le dimanche 16 septembre; ils ne firent presque aucun effet. Le malade empirait d'heure en heure. Je

Digiti

dépêchai des exprès à MalessarJ, à Beaufond et à ma sœur qui étaient à la campagne, et j'écrivis, par le courrier, à Clairsigny parti, depuis quinze jours, pour Angers avec s» femme. Il revint à franc-étrier sitôt la réception de ma lettre, mais il arriva trop tard, et il fut le seul des enfants du meilleur des pères qui fut privé df^ la consolation de le voir dans ses derniers moments et de recevoir ses tendres embrassements, ses avis salutaires et 9a bénédiction. Il nous entretint, pendant une heure, de ses affaires, de sa famille, de tous ceux qui lui étaient attachés, de sa mort et de ses suites, avec une philosophie vraiment chrétienne et une résignation parfaite aux ordres de la Providence. Nous recueillions avidement toutes ses paroles, nos réponses n'étaient, pour ainsi dire que des monosyllabes ; nous craignions de perdre un seul mot de ce qu'il avait à nous dire. Nous étions trop accablés de douleur pour pouvoir exprimer toutes nos pensées et nos vœux.

Le lundi matin, il me fit appeler ainsi que ma mère; il nous remit à chacun un double de son testament, après avoir exigé que je lui en fisse lecture. Il m'expliqua, sur chaque article, ce qu'il craignait n'avoir pas exprimé assez clairement; il essaya ensuite, mais en vain, d'écrire quelques nouvelles dispositions. Je les rédigeai sous sa dictée et, après les avoir signées en son nom, je réunis ce codicille au testament.

Je n'essaierai point de décrire les détails de cette scène terrible, ni de rendre compte de toutes les sensations que j'éprouvai alors; il suffit de connaître et sentir jusqu'à quel degré peuvent être portés la tendresse paternelle, l'amour conjugal et la piété filiale pour bien apprécier ce qui se passait dans nos âmes et quelle pouvait être l'expression de nos sentiments réciproques.

Pendant cette séance, je m'aperçus des progrès sensibles du mal ; la poitrine commençait à s'embarrasser, la

fluxiou était déjà formée, cependant la téie était eneore saine et entière et, malgré Taifaiblissement dans lequel le malade tomba par degrés, il conserva la connaissance presque jusqu'au dernier moment. Il expira, à onze heures et demie du soir^ le il septembre 1781, âgé de soixanteonze ans et qualorze jours, étant né le 3 septembre 1710; il fut inhumé le 19, dans le grand cimetière, près la chapelle. La Compagnie des Consuls, dont il était doyen, assista à ses funérailles. Le convoi était suivi et accompagné d'un grand nombre de personnes : grands et petits, riches et pauvres, vieillards et jeunes gens, pères, mères et enfants, tous pleuraient amèi*ement la perte de ce respectable défunt et regrettaient en lui un parent parfaitement bon, un ami excellent, un négociant habile, un juge intègre, un maître doux et humain, un protecteur zélé, un appui sûr dans les affaires épineuses, dans Tinfortune et les revers, et un vrai père des pauvres au soulagement desquels il consacrait, tous les ans, des sommes considérables.

Ma mère s'était flattée, jusqu'à la veille de la mort de son mari, de pouvoir le conserver, et elle fut d'autant plus accablée de ce coup imprévu qu'elle croyait avoir à se reprocher des omissions, des négligences, et même des fautes essentielles dans son gouvernement. Ces inquiétudes alarmèrent sa conscience et ayant, d'ailleurs, concentré en elle-même toute sa douleur, il en résulta les plus funestes eflets qui commencèrent par un dépérissement sensible. Ne pouvant entrer dans les détails nécessaires des affaires et des entreprises dont elle se trouvait chargée (1), elle me donna toute sa confiance. Je fis pour

(1) Ceci ne semble-t-il pas justitier l exactitude des informations du chanoine Nepveu de la Manouillère qui, dans ses Mémoires^ (t. II, p. 17), laisse croire que les affaires de la succession Le Prince étaient assez embrouillées ?

elle tout ce que le deroir et mon cœur m'inspiraient. Dans l*intention de la distraire un peu, et jugeant que sa présence serait très-utile à Ardenay, je la déterminai à faire ce voyage. Il en coûta beaucoup h sa sensibilité en revoyant tout ce que son mari avait fait pour embellir et améliorer sa terre et en recevant tous les témoignages les plus énergiques des regrets sincères de tous ceux qui lui étaient attachés dans le canton. J'étais, moi-même, absorbé par les tristes réflexionsque je faisais à chaque pas et à tous les instants du jour et de la nuit, sur la différence énorme de notre position actuelle à celle de l'année précédente, à peu près à la même époque : les personnes, les lieux, les choses, tout me retraçait l'image des plaisirs purs que nous avions goûtés alors, le souvenir de chaque circonstance de ce voyage charmant perçait mon cœur d'un nouveau trait et Tinondait d'amertume et de douleur.

Ma mère se soutint passablement jusques à la fin de l'hiver; malgré la diminution de ses forces, nous ne pûmes la faire consentir, pendant le carême suivant, à relâcher un peu de la rigueur de ses jeûnes, de l'austérité de sa pénitence et de la longueur de ses veilles. Le défaut de repos et de nourriture et l'excès de macérations achevèrent de ruiner sa santé. Elle dépérissait de jour en jour, et éprouvait fréquemment des malaises, des faiblesses et des engourdissements accompagnés de fourmillements qui faisaient craindre une attaque de paralysie. Elle languit ainsi pendant environ trois mois; alors la maladie prit un caractère effrayant et fit les progrès les plus rapides. Elle reçut en pleine connaissance et avec une parfaite résignation les derniers sacrements. Elle me dicta ses dernières volontés et, après avoir soufiert pendant plusieurs jours les plus grandes douleurs qu'elle supportait patiemment sans se plaindre et montrant, au contraire, un cou-

rage vraiment héroïque, elJe mourut le 2i août 1782, dans la soixante ueuvièrae année de son âge; elle était née le 3 décembre 1713. Elle fut inhumée le lendemain à côté de son mari(l), ainsi qu'elle l'avait demandé, en recommandant expressément qu'on bannit de cette cérémonie toute espèce de pompe et dépense superflue. Ses instructions fiu*ent exactement remplies, mais la simplicité de son convoi fut bien relevée par le triomphe de ses vertus que publiaient hautement les témoins et les objets de ses bonnes œuvres, en bénissant son nom et sa mémoire.

Sans la sage précaution qu'avaient eue mes frères de Paris de laisser une procuration en bonne forme, leur absence aurait nécessité im scellé dispendieux et très-désagréable, surtout dans une maison de commerce. Le Juge du Mans ne fit aucune difficulté, mais nous pensâmes en éprouver une assp grande, de la part de celui de Montfort, de qui relevait la terre d'Ardenay. Nous avions oublié de lui faire notifier ladite procuration ; il saisit le moment où nous étions allés pour assister à un service que le curé d'Ardenay célébra pour le repos de l'âme de ma mère. M. le bailly, accompagné du procureur-fiscal, de son greffier et d'un huissier, arriva à l'instant oh nous sortions de Téglise. On m'annonça la justice de Montfort en corps. Je m'empressai d'aller au devant de ce cortège et de demander à ces Messieurs le motif de leur transport. Le bailly me l'ayant expliqué, je lui répondis qu'il n'y avait pas lieu à apposer les scellés, parce que les absents étaient représentés par un fondé de pouvoirs suffisants. J'avais oublié d'apporter cette procuration ; faute de la présenter, le juge insista et commença son procès-verbal dans lequel

(1) Marie Desportes et Jean-Baptiste Le Prince moururent dans leur hôtel de la place des Halles, paroisse de Notre-Dame de la Couture.

je lis inscrire mes dires, protestations et offres de représenter, dans le jour, la procuration de mes frères. JM.Cbesneau en affirma l'existence et déclara que c'était luL-mème gui Tavait présentée au lieutenant particulier du Mans. Les juges de Montfort, qui voulaient au moins gagner une vacation, ne tinrent aucun compte de tout ce que nous leur disions. Cependant, après avoir barbouillé quelques rôles de papier marqué, sur l'assurance du départ de mon domestique pour aller chercher au Mans la pièce en question, ils suspendirent leur opération et se retirèrent sur les trois heures de relevée. Dès le soii* même, j'envoyai au juge la procuration pour le convaincre de mon exactitude et (le ma véracité.

Mes frères ne tardèrent pas à se rendre au Mans. Lorsque nous fûmes tous réunis, nous procédâmes aux règlements et partages de la succession de nos parents. Nous avions laissé h ma mère la jouissance et disposition entière de tous les biens de la maison. En qualité d'ainé et comme plus au fait des détails des affaires, je dressai les états de la valeur des fonds et revenus, du commerce et des créances actives et passives, et le? comptes de ce que chacun des enfants avait reçu en dot ou par avancement d'hoirie. Je présentai le résultat de mes opérations h mes frères et sœur avec un projet de partage fait en présence et sur les avis de notre conseil commun, M. de Launay. Nous n'eûmes d'embarras que sur un seul article : la teire d'Ardenay. Si nous n'avions consulté que nos intérêts, nous l'aurions vendue très-avantageusement, mais nous sacrifiâmes, sans balancer, le bénéfice de cet avantage au vœu de mon père. Il avait témoigné en mainte oc^^asion et réitéré expressément, au lit de la mort, le désir que cette terre demeurât dans sa famille et que ses enfants jouissent du fruit de ses travaux et de ses dépenses. Mes cohéritiers savaient que j'en avais envie, et aucun d'eux ne pouvait s©

— HJ6 -

dissimuler qu'elle me conyenait mieux qu'à tout autre, à raison des facilités que je pouvais avoir, de faire les retours dont ce lot devait être chargé. Malessard et Beaufond, domiciliés à Paris, ne s'en souciaient point; ma sœur avait alors d'autres espérances du côté de son mari, dairsigny était mon seul antagoniste avec Tavantage de premier optant comme le plus jeune de la famille ; mais, par arrangement, il me céda son droit, et je fus ainsi loti de cette terre à laquelle fêtais vraiment attaché à raison de ses agréments et plus encore parce qu'elle était l'ouvrage da mon père qui l'avait, pour ainsi dire, régénérée- Je me fis, dès lors, un plaisir bien doux et qui durera autant que moi, d'être à portée de voir tous les jours et presque à chaque iostant, mille objets agréables et utiles dont chacun me rappelle, sans cesse, la mémoire et les bienfaits de celui à qui je dois tout après Dieu.

Page 1