CHAPITRE XVII
Les plaisirs d'Ardenay et la fête de Clairsigny
M»« de Beaufond vint au Mans pour y passer les vacances de 1780, avec ses deux fils. Nous disposAmes de loin nos batteries et mimes tout en œuvre pour amuser nos aimables parents et leur procurer tous les plaisirs de la saison. Je passe sous silence les fêtes de ville que la présence de notre aimable belle-soeur multiplia dans notre société. Je me borne à décrire ou du moins à donner une légère esquisse de celles que nous lui donnâmes h la campagne où elle connut et goûta à longs traits la joie vraie et toujours pure qui règne dans ce séjour de l'innocence et de la paix, et qui est absolument ignorée dans les grandes cités.
Nous passâmes d'abord quinze jours à Ardenay et ensuite une semaine à Clairsigny, dans le temps de la yen- (lange. Ces deux séjours charmant^, chacun dans leur genre, furent successivement le lieu de la scène des plaisirs délicieux et touchants dont le récit abrégé fera, la matière de ce chapitre.
Pour me procurer, ainsi qu a ma femme^ le loisir de passer quelque temps à Ardenay avec M""* de Beaufond, mon père revint en ville et se chargea de la surveillance du commerce. Clairsigny alla le remplacer quelques jours avant notre départ, en soiie que nous eûmes une bonne quinzaine absolument libre. Nous avions mené dvec nou
le P. d'Auribeau; quelques parents et bons amis se succédèrent, et nous eûmes toujours une société d'autant plus agréable qu'une heureuse analogie de caractères dirigeait tous les goûts au même but. Nous ne nous réunissions, le matin, que pour le déjeuner ; c'était le moment où se formaient les projets, le surplus de cette portion la plus précieuse du jour était employée à travailler, lire, écrire, etc., chacun dans son genre. La soirée était consacrée à la promenade, aux lectures en commun et à quelques jeux amusants. La gaieté animait tous les repas. On se couchait de bonne heure pour être en état de se relever de bon matin. Nous devancions quelquefois Taurore et nous nous faisions tous un devoir de jouir du spectacle intéressant du lever du soleil.
Sur la fin du premier diner que nous fimes ensemble, le goût du chant s'empara de tous les convives ; chacun chantait & i'envi. Tous les airs anciens et modernes furent répétés, pour ainsi dire, sans relAche, même pendant la promenade et jusqu'au soir. Deux jours après, le P. d'Auribeau, qui avait profité de ses premières matinées pour préparer sa leçon, nous régala de plusieurs couplets dans lesquels il faisait im éloge ingénieux et délicat d'Ardenay, des propriétaires et des hôtes. Il déploya, dans ces jolies productions, les ressorts de l'aimable gaieté de sa patrie ; il les chanta avec beaucoup de goût, Glairsigny l'accompagna sur la clarinette. Cette soirée délicieuse fut le prélude d'un nombre incroyable de chansons. Toutes les tètes se montèrent à l'unisson et, depuis ce moment, tous les jours du matin au soir, pendant les repas et quelquefois même la nuit, chacun de nous s'exerçait à rimer, à provoquer la verve de son voisin, à répondre à l'un, à riposter à l'autre, toujours en vers et sur les airs les plus agréables. Le crayon sans cesse à la main, nous mettions sur-lechamp, à contribution, les plus petits événements, les
moindres choses, un mot, un geste, un signe, etc. Souvent, la réponse n'attendait pas que la demande lût finie ; c'était un feu roulant qui jetait quelquefois des étincelles de génie en entretenant toujours, sans la moindre altération, la chaleur douce et tranquille de la vraie amitié. Nous allions fréquemment nous désaltérer ou prendre de nouveUes forces à la fontaine d'Hypocrène; nous avions donné ce nom à une source pure et excellente située au pied d'un monticule qui nous représentait le Parnasse ; le cheval de M. Bureau, curé du Pré, était notre Pégase; M"' de Beauibnd, M"* de Clairsigny et ma femme, les trois Grâces, et le P. d'Auribeau^ Apollon. M"' Le Prince adopta ensuite ce nouveau dieu pour son fils; je fus nommé son père, et le mien son aïeul, M"* de Beaufond sa sœur, ses deux enfants ses neveux (i). Ces nouvelles et agréables dénominations, en resserrant les liens de l'amitié qui nous unissait, provoquèrent et entretinrent dans notre société les plus agréables plaisanteries en divers genres et nous fournirent ample matière pour vei*sifier. Les productions se multiplièrent au point de former un petit volume. Je lus chargé d'en rédiger le recueil et de faire un journal historique de nos plaisirs et des circonstances de cette agréable partie. Chacun des acteurs me remit les vers qu'il avait faits^ je les rangeai par ordre, suivant le vœu de la société qui continua d'enrichir le recueil jusqu'à la fin du voyage. Il fut conveuu qu'il ne serait communiqué à aucun étranger, que l'original resterait déposé entre mes mains (2) et qu'il n'en serait tiré que
(i) Ce chapitre, mieux que tous les commentaires et dissertations, démontrera combien les caractères de cette époque étaient enclins à la frivolité.
(2) La bibliothèque du château d'Àrdenay possède encore ce volume manuscrit.
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deui copies, une pour M""* de Beaufond et Tautre pour le P. d'Auribeau. Nous choisîmes pour épigraphe de cet ouvrage le couplet suivant composé par ma femme, qui avait peint au vrai, dans ce petit nombre de vers, la nature et l'objet de nos plaisirs :
Dans ces lieux, séjour du bonheur,
Où règne rinnocence,
On ne forme qu'un même cœur,
On rime avec décence.
Chacun se met à Tunisson,
Sans fard, sans artifice ;
Et si l'on fait quelque chanson,
C'est toujours sans malice.
Au surplus, ce recueil est un récit naïf de la vie agréable d'une société intime de parents et d'amis qui ont passé les moments les plus délicieux dans une parfaite union, sans se permettre rien de ce qui aurait pu alarmer la décence et la délicatesse. Chacun d'eux n'a eu d'auti*e intention que de faire de petits essais par forme d'amusement, sans y mettre aucune prétention d'esprit, de peindre les sentiments réciproques de leurs cœurs et de conserver le souvenir de quelques anecdotes et circonstances de leur voyage pendant lequel un ton naturel, vraiment cordial et toujours honnête, a constamment régné dans cette sociétr*.
Il y eut peu d'intervalle entre le voyage d'Ardenay et les vendanges de Clairsigny (l). Les mêmes acteurs se réunirent pour célébrer cette fête d'un nouveau genre ; ils y
(1) Est-il nécessaire de rappeler que la terre de Clairsigny était située près Le Mans, dans l'ancienne paroisse de Sainte-Croix ? C'est sur l'emplacement même de cette propriété des Le Prince que les Carmélites se sont établies au mois de mai 1833,
Digiti
portèrent l'esprit, la gaieté, la délicatesse et tous les sentiments qui avaient présidé aux plaisirs d'Ardenay. Le feu poétique ne tarda pas à se rallumer ; ao seul nom de la treille, chacun ressentit l'heureuse influence de la liqueur bac<;hique et s'empressa de donner à la société de nouvelles productions.
Le P. d'Âuribeau venait de recevoir, du Conseil de sa Congrégation, le diplôme qui lui donnait la chaire de rhétorique du Mans. Toutes les nmses célébrèrent cet heureux événement.
Un jour, ma iemme témoignait à sa belle-sœur sa surprise de ce que, depuis quinze ans qu'elles étaient si intimement liées, elles n'avaient pas adopté l'usage de se tutoyer. M"** de Beaufond, sensible à cette nouvelle marque d'amitié, promit solennellement de ne plus se servir du mot vous ; ma femme lui fit la même promesse. Le traité auquel je fus associé fut conclu aux acclamations et applaudissements de toute la société ; elle le sanctionna par divers jolis couplets qui remplirent très-agréablement une de nos séances.
Dans les intervalles des repas, de la promenade ou des travaux de la vendange que nous nous faisions un vrai plaisir de partager, on passait quelques heures, chaque jour, à iaire des parties. M"* de Beaufond, engagée dans un reversi auquel elle perdait beaucoup, me pria de la venger de son mauvais sort en composant un couplet contre ce jeu qui Timpatientatt. Je ne me fis pas prier deux fois ; outre le plaisir de satisfaire ma bien-aimée belle-sœur, j'avais celui de pouvoir exprimer mon antipathie pour le reversi que je n'ai jamais pu jouer de sangfroid et qui m'a beaucoup fait perdre d'argent.
Air : Lison dormait j etc.
Le reversi m'impatiente.
Me fait jurer par ci, par là.
Depuis longtemi» il me tourmente, La peste soit de ce jeu-là !
On se fait une grande affaire Et des as et de quinola.
De quinola.
De quinola.
J*aimerais mieux avoir à faire
Sur cet air-là
Sur cet air-là Deux cents couplets pour Ghequina.
Ce mot Chequma est un dimiautif italien de Françoise, nom de baptême de M"" de Beaufond, née à Florence; nous l'employions comme plus doux et plus commode, dans tous les vers où il était question d'elle, de même que celui de Mariôleau pour ma femme, qui avait reçu ce surnom dans son enfance. Elles furent aussi souvent désignées^ dans nos productions, sous le nom de Diane et Latone, en qualité de sœur et de mère d'Apollon, et sous celui de filles de Vénus, comme faisant partie essentielle du charmant trio des Grâces.
Âprèsavoir traité, dans nos vers et nos chansons, tous les sujetsqui s'étaient présentés à nos imaginations échauffées par un charmant délire, nous commençâmes à sentir l'épuisement de nos verves poétiques ; nous n'avions plus la ressource féconde des eaux de THypocrène qui avaient soutenu et ranimé nos forces pendant notre séjour à Ardenay. Il fut résolu de renoncer à la poésie. Tous les acteure ne furent pas fidèles à l'engagement pris très-solennellement dans la société. Ainsi que d'un feu qu'on croit éteint il s'élève encore quelques étincelles, de même, nous vîmes sortir de la Minerve de nos deux plus forts champions, le P. d'Auribeau et Glairsigny, de nouvelles productions qui ne le cédaient en rien aux premières pour la délicatesse, l'aisance et le bon go(Lt. Mais, pour réparer la faute qu'ils
avaient commise en contrevenant au vœu de la société, ils se condamnèrent eux-mêmes à fournir chacun un morceau en prose et nous donnèrent deux charmantes fables allégoriques qui terminèrent très-agréablement le journal de nos plaisirs.
Les enfants de M"* de Beaufond avaient reçu à Paris une éducation brillante, mais bien superficielle. Lorsqu'il fut décidé que le P. d'Auribeau resterait au Mans pour faire la rhétorique, M"* de Beaufond, qui avait été à portée de connaître tout son mérite et ses talents, désira que ses fils pussent être sous sa conduite 11 s'en chargea avec plaisir ; elle les mit en pension au collège. L'ainé entra en rhétorique, et le cadet en troisième sous la surveillance du P. d'Auribeau qui leur servit de mentor et qui contribua beaucoup, par ses soins et ses sages avis, à former le cœur et Tesprit de ces deux jeunes gens. Ils avaient, l'un et Tautre, d'heureuses dispositions ; malheureusement pour eux, elles ne purent être cultivées longtemps par les mains habiles auxquelles ils étaient confiés. Après son année de rhétorique, le P. d'Auribeau quitta le pays ; mon frère rappela ses enfants à Paris. L'ainé fut envoyé à Nantes pour apprendre le commerce chez un bon négociant, il fut ensuite embarqué pour les lies ; il mourut d'une maladie violente, dans le passage. A la même époque, à peu près, le cadet, né très-délicat, fut attaqué de la poitrine et, après avoir langui environ un an, il succomba par une mort douce et tranquille, mais terrible pour ses parents. Par cette double perte, ils se virent tout à coup privés de leurs plus douces consolations. Ces aimables enfants étaient à la veille de les dédommager de tous leurs soins et de mettre le comble à leur satisfaction en se faisant à eux-mêmes un sort agréable et heureux, du fonds des connaissances et des talents qu'ils avaient acquis. M"* de Beaufond n'est point revenue au Mans, depuis
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1780. De mon côté, je n'ai point en occasion d'aller à Paris, et nous avons été bornés au seul dédommagement que laisse l'éloignement, le plaisir de la correspondance : elle a été constamment entretenue par l'assurance et l'expression des sentiments que nous nous étions réciproquement voués, jusqu'à l'époque où cette aimable et charmante femme a succombé à une maladie de langueur, après vingt-neuf ans de ménage passés, tour à tour, dans les plaisirs les plus doux et dans des peines graves dont les impressions profondes ont, sans doule, beaucoup abrégé le cours de sa vie Elle est morte le jour anniversaire de son mariage. Quel contraste I