‹ Mémoires, publChapitre 44 sur 45 · LE RANG DES PRINCES · texte numérisé non relu

LE RANG DES PRINCES

Le titre et le rang de prince, accordé despuis peu à des maisons qui n'avoient pas accoutumé de Tavoir, ayant fait parler beaucoup de gens, les uns pour Tapprouver et les autres pour le condamner, je diray icy quelques petites remarques que cela a donné subject de faire.

Que ceux des maisons de Longueyille, de Nevers, de Luxembourg, et autres principales du royaume, ne se faisoient point appeler princes quand le roy François I vint à la couronne , ny mesme les princes du sang, qu'on ne nommoit ordinairement en ce temps là que les seigneurs du sang.

Que la coutume en vient d'Allemagne, où il est fort en usage, estant pris tant par tous les ducs, marquis et autres, qu'on appelle communément princes de l'Empire, que par tous leurs descendants, qui prennent les mesmes titres que leurs pères, s'appellent comme eux, et en tiennent le rang.

Que celle de France est tout au contraire, n'y devant

(0 Fontcnay a déjà traité cette matière dans la première }>artie de ses Mémoires. U entre ici dans quelques nouTeanx développemenSy qui ont fait penser qu'il ne seroit pas inutile de donner cette pièce dans la forme de Mémoire.

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avoir que celuy qui a elTecdvement le titre qui en prenne le nom et le rang; tous ceux qui n^ea ont poioL, quoyque descendus de ceux qui en ont, n*estant connus que pour gentilshoniméSy et ne tenant point diantre rang.

Que le droit comoiun j et qui s'observe partout, est que ceux qui entrent dans un pays poui* s^y habituer se soumettent aux lois et aux coutumes qu'ils y trouvent establies, sans les pouvoir changer , ny y apporter celles du lieu d'où ils viennent.

Que cela se peust prouver par plusieurs exemples, mais particulièrement par celuy de don Pedre de Médicisy frère du fgrand duc Ferdinand et du ducd*Aumale, lesquels, quoyque de maisons souveraines, n'eurent point d'autre rang à Madrid et à Bruxelles que de grands d'Espagne; de ceux qui sont présentement dans le royaume de Naples, issus des ducs de Maotoue, qui, n'estant point ducs, n'y ont point de rang particulier; et des princes de la maison d'Austricbe, qui sont traites eu Allemagne comme archiducs, et non comme princes du sang d'Espagne.

Que, suivant ceste maxime, Claude de Lorraine, comte de Guise, qui fust le premier de ceste maison qui vinst demeurer en France, céda du commencement, parcequ'il n'estoit que comte, à M, de Longueville qui estoit duc, et prist la charge de premier chambellan, luy estant grand chambellan.

Que, se trouvant despuis avec plus de crédit auprès du Roy, il obtint d'estre fait duc et pair, qui estoit lors le premier honneur du royaume ; après quov il pretendist devoir précéder M. de Longueville, qui n'estoit pas pair.

SUR LE hàkg des princks. 3Ç^

Qu'il voulust ensuite se faire reconnoistre et appeler prince, à la mode d'AJlemagne; afin quen vertu de ceste qualité, qu'il mettoit au dessus de celle de pair, et qui, selon Fiisage de ce i>ays là, passe à tous les descendants, luy et les siens peussent marchor devant tout le monde sans difficulté.

Qu'il ne luy rénssist pas tant que le roy François vescust, parcequ'il n'aimoit point les nouveautés, et en voyoit les conséquences ', et aussy que tous les gi*ands du royaume ne s'y accordaient pas, une tradition assés commune apprenant que toutes les^foîs qu'on Tappe-^ loit prince devant le comte de Sainct-Paul, duquel pourtant il avoit espoiisé la soeur Antoinette de Bour-^ ])on , il s'en moquoit, et disoit : « Vous parlez aile** 4c mand en françois, m prétendant faire entendre que s'il votiloit de la principauté, il devoit la chercher en Allemagne et non en France, où il- n'y en pouvoit avoir que pour les princes du sang. .

Que le roy Henry ii, qui estoit plus facile et fort gouverné , ayanpt succédé k François premier, François duc de Guise, et Charles cardinal de LoiTaine, enfants de Claude, et les plus grands i)ersonnages de leur siècle, eurent tant de crédit auprès de luy, qu'il leur permist, et à tous leui'S frères, de prendre le titre de princes, avec tous les mèsmes attributs qu'ils ont aujourd'huy : ce qu'ils ne peurent pourtant pas faire sans que ceux de Longueville,-dc Savoie, de Nevers et de Luxembourg ne fissent le mesme.

Que le consentement du Roy et mesme une volonté bien expresse y fussent absolument nécessaires, on n'en peust pas douter, une nouveauté sy préjudiciable à tous les gi-ands du royaume, qu'ils mettoient p^r 5i. a4

3^ O MÉMOHkE

ce moyen au dessous d'eux et de toute leur posiénlé, ne pouvant pas avoir esté soufferte sy le Roy n y hA intervenu , et ne Teust autorisée.

Mais qui! s*en voit présentement une preuve certaine en la -personne du prince palatin, lequel, bien que fils et petit-fils de roy, et fils et frère d^eslecteor^ dont la dignité est bien plus grande en Allemagne que de duc de Savoie et de. Lorraine , n^est pas néanmoins reconnu pour prince, parceque le Roy ne le veut pas.

Que puisque c'est une cl^pse qui despend purement de luy, la pouvant donner ou empescher comme il luy plaist, il ne semble pas que ceux des maisons de Savoye, deLoïraine et autres ^yent aucun subject de se plaindre s'il fait ceste grâce à ceux cpii ne Tout point, quand bien ils ne seroient pas descendus de souverains; n'estant pas obligé, lorsqu'il donne à diverses personnes des dignités pareilles, de regarder s'ils sont de mesmc qualité.

Que ce qu'ils disent que c'est parceque cela ne se peust faire que pour ceux des maisons souveraines tsk uhe chose sans fondemrat, et qu'ils ne sçauroieat prouvei* parquoy que ce soit; les roy s, qui oot-seuU toute puissance dans leur royaume, n*y ayant point dérogé à cest égard.

Qu'ils devroient d'autant moins prétendre de les y assujettir y que c'est contre ce qui se pratique en Allemagne, d'où ils tirent toutes leurs forces; le comte de Virtemberg ayant esté fait duc il n'y a pas longtemps, et par conséquent prince (ce que comme comte il n estoit pas), et l'Empereur faisant tous les jours de noaveaux pHnces de l'Empire^ sans conûdérer-leurs qualités précédentes.

Sun LE K\2fG DES PR13rCE5. 3^ I

Que ceste nécessité qu ils veulent imposer n*est qae pour prouver que toute la grandeur qu*ils ont ne vient que d*eux , et à cause de leur naissance; et non pas des roySy ausquels ils ne la doivent pas, et ne leur en ont point d^obligation.

Qu*on ne sçait pas comme les roys qui ont succédé à Heniy if Tout peu souffrir, ny quels avantages ils ont pensé en tirer. Mais il est bien certain qu il n*y a lien hors du royaume oh on ne s*en estonne et où on ne rroye qu*ils se font grand tort; et qu il leur est mesme honteux d'aller prendre en Savoye^ en Lorraine et en autres lieux des gens pour tenir les premières placeii de leur Eëtat, comme s'ils ne pouvoient pas les donner h leurs subjects, ou n'en avoient point qui en fussent dignes; estant en cela moins puissants ou moins clairvoyants que tous les antres princes, qui n'en usent pas ainsy, et se gardent bien de rabaisser ce qu'ils font pour eslever ce qu'ils ne font pas. Ce qui cause un tel mespris des ducs de France dans toutes les autres nations, dont le coup retombe en quelque sorte sur les roys, qu'ils ne les croyent pas comparables aux grands d'Espagne, puisqu'ils ne sont pas les premiers de leur pays, comme eux le sont du leur.

Que sy on veut prendre pour excase que c'est pour estre servis par des gens de plus grande qualité que ne sont leurs subjects, on peust respondre, sans s'arrester à ce qu'il y en a qui ne leur céderoient ny en ancienneté de maison ny en grandeur d'alliance, que quand on ne leur donneroit pas tous ces avantages, ils ne laisseroient pas d'y venir, puisque, comme j'ay dit cy dessus, ib ont bien esté dans ces derniers temps en Espagne sans les avoir, et que la mesme chose s'est faite

plus anciennement, comme il se voit par Tamirai de Caslille et ie comte Noitbumberland , descendus des l'oys d*Ariagon et des ducs de Biabant, qui nont jamais tenu a*autre.rang en Caslille ny en. Angleterre que celuy de leurs tilres, ny leurs cadets eu aucuns privil<fges qui les ayent distingués de tous les autres.

Qu'on peust encore ajouter à cela un autre interest fort impoitant pour les roys^ qui est que ceste hauteur qu'ils leur ont laissé prendre ^ et la manière de traiter tous les autres hommes qu ils leur ont soufierte , leur a tellement enflé ,1e cœur et abusé le monde, que comme s'ils estoient d'un genre différent des autres, et que toutes choses leur fussent permises, il lïy a rien qu'ils n'ayent osé entreprendre, et à quoy force gens ne leur ayent aidé, croyant qu'il leur estoit deu;' d'où est venu la Ligue, qui a failly desti^ôner les roys.

A quoy je pense bien qu'outre la faute des roys, il y en a encore de celle des particuliers, qui ont une sy grande foiUesse et vénération pour les estrangers, qu'ils les estiment plus queux, et les mettroient volontiers sur leurs testes.

Que c'est ce que les Espagnols ne font pas, qui les sçavent bien humilier et tenir dans Tordre : tesmoing le duc de Modene, lequel estant allé en Espagne, fust obligé de donner la main (0 chez luy à tous les grands, qui sont trop fiers pour souffrir qu'on en usast autre* ment. Et estant peu de temps après venu en France, il no laissa, bien qu'il ne la donnast à personne, d^estre visité de tout le monde.

Qu'il est certain que tous ces défauts ne se sçauroient bien réparer qu'en remettant les choses. dans

i.0 £« main : la droitt.

DKs psinces. J^3

l'ancien ordre, où on ne sçavoit ce qtic c'estoit di; princes, les ducs revenant, comme ils estoient aiitrcl'uisiles premiers de l'Estat, et n'ayant autre avantage les uns sur les autres que par l'ancienneté de leurs duchés; réduisant ceux qui n'en auroîent point, de quelque maison qu'ils fussent, à marclier après eux; dont les roys et l'Estat tireroient , outre tous les avantages que j'ay dit, une grande descliarge, puisque tous les enfans des princes l'estant, cela peust aller à l'inliny, et que des ducs il n'y en a qu'un qui le puisse estre.

Que sy toutefois le Roy vouloit sy absolument avoir des princes, qu'il ne considérast ny ses intérests ny ceux de tous les François qui y sont fort blessés, il ne doit pas seulement conserver ceux qu'il a desja faits, mais en faire encore d'autres, tant pour montrer que toutes les grandeurs de son royaume ne viennent que de luy, et qu'il en est la vraye et unique source, la Savoye, la Lorraine et autres lieux, qui n'ont rien de commun avec la France , n'y ayant nulle part , que parcequ'aussy le grand nombre en faisant diminuer l'estime et l'autorité, ils ne pourront pas penser à s'en prévaloir contre les roys, ny à usurper la couronne comme ils ont fait autrefws.

Snrquoy je pense qu'il ne faut pas oublier de dire, pour montrer de quel esprit sont port& les estrangers au prix des véritables François, et le danger qu'il y a de les trop eslever, que dans toutes les re'voltes qu'ont faites les princes du sang (dont je ne prétends pas pourtant les excuser, mais seulement en faire la remarque), au moins n'y en a-t-il jamais eu aucun qui ait eu de ces desseinsJà.

3'j4 MÉMOIAB iU& LE HàMG DES PHIHCES.

Cest ce qui se peut espérer de ce graud Roy, lequel on voit dès sa plus grande jeunesse estre sy esdairt, et avoir tant d'esprit et de jugement, qu'il semble que Dieu nous Taye donné ponr réparer tous les désordres, et remettre par sa sage conduite son empire en sa première splendeur.

Et il ne faut pas s'imaginer beaucoup de difficuhé en ce cbangement, puisqu*ayant desja fait les dcai premiers pas, à sçavoir de les faire aUer ebez les prioces du sang sans qu'ils leur donnassent la main, ooiniue ils le prétendoient, et les erapescher de se couvrir dans les audiences, ainsi qu'ils avoient accoutumé, ilncD reste plus qu'un à faire, qui est d'oster le taboui*et an filles et le pas devant les duchesses ; et aux cadets k rang devant les ducs, et l'entrée dedans le LooTre ; ceste différence qu'ils aui*oient encore avec tous les grands du royaume estant certainement très injuste, et ne devant estre que pouf les seuls qui sont véritablement princes, c'est-à-dire qui ont l'bonneur de sortir <ln sang royal, ausquels il estoit insupportable à tous les bons François de voir qu'ils se vouloient tous/oun égaler.

FIN DES MEMOIRES DB FONTEKAT-MÀREUIL.

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