‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 56 sur 182 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

;^'>^^RiENNE s'étoit distingué dans les états /^^^ de Languedoc; il y avoit montré le ^'Jdt '^'^"^ ^^ ^^ place, et, dans un petit lS'}=^:^i'Jt:^y^ cercle d'administration, on avoit pu le croire habile. Comme Calonne, il avoit cet esprit vif, léger, résolu, qui en impose à la multitude. Il avoit aussi quelque chose de l'adresse de Maurepas ; mais il n'avoit ni la souplesse et l'agrément de l'un, ni l'air de bonhomie et d'affabilité de l'autre. Naturellement fin, délié, pénétrant, il ne savoit ni ne vouloit cacher l'intention de l'être. Son regard, en vous observant, vous épioit; sa gaieté même avoit quelque chose d'inquiétant, et, dans sa physionomie, je ne sais quoi de trop rusé disposoit à la méfiance. Du côté du talent, une sagacité qui ressembloit à de l'astuce; de la netteté dans les idées, et assez d'étendue, mais en superficie; quelques lumières, mais éparses; des aperçus plutôt

)32 MÉMOIRES DE MARMONTEI.

que des vues; un esprit à facettes, si je puis m'expiimer ainsi ; et, dans les grands objets, de la facilité il saisir les petits détails, nulle capacité pour embrasser l'ensemble ; du côté des mœurs, l'égoïsme ecclésiastique dans toute sa vivacité, et l'àpreté de l'avarice réunie au plus haut degré à celle de l'ambition. Dans un monde qui effleure tout et n'approfondit rien, Brienne savoit employer un certain babil politique, concis, rapide, entrecoupé de ces réticences mystérieuses qui font supposer, au delà de ce que l'on dit, ce qu'on auroit à dire encore, et laissent un vague indéfini à l'opinion que l'on donne de soi. Cette manière de se produire en feignant de se dérober, cette suffisance mêlée de discrétion et de réserve, cette alternative de demimots et de silences affectés, et quelquefois une censure légère et dédaigneuse de ce qui se faisoit sans lui, en s'étonnant qu'on ne vît pas ce qu'il y avoit de mieux à faire, c'étoit là bien réellement l'art et le secret de Brienne. Il ne monlroit de lui que des échantillons : encore bien souvent n'étoientils pas de son étoffe. Cependant, presque dans tous les cercles d'où partoient les réputations, personne ne doutoit qu'il n'arrivât au ministère la tête pleine de grandes vues et le portefeuille rempli des projets les plus lumineux. Il arriva; et son portefeuille et sa tète, tout se trouva également vide.

Dans le naufrage de Calonne, ce furent ses dé-

Page 1