‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 1 sur 155 · M DCCC LXXXIX · texte numérisé non relu

M DCCC LXXXIX

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PRÉFACE

héodore-Agrippa d'Aubigné naquit près de Pons en Saintonge, le 8 février i552, de Jean d'Aubigné et de Catherine de L'Estang, qui niourut en le mettant au monde.

Si Von s'en rapportait à La Beaumellc ', que tous les biographes ont copié jusque dans ces dernières années, la famille d'Aubigné était d'une noblesse, sinon fort illustre, au moins très ancienne. Les documents cités par l'historien de M"'^ de Maintenon la font dater non pas précisément du temps des Romains, comme le dit une généalogie en vers, mais seulement du XII^ siècle; c'était déjà remonter assez loin, cl pourtant, sans Agrippa et sa petite- fille Françoise, elle n'aurait pas laissé de trace dans l'histoire.

1 . Voyez le tome V de ses Mémoires pour servir à l'histoire de Madame de Maintenon, i 7 56, in-i 2.

Mémoires d'Aubigné. a

n PREFACE

Jusqu'au moment ou il songea à épouser Suzanne de Lezay, Aubigné, à ce quil prétend, a ne s'étoit jamais soucié ni de biens, ni de niaisons, ni de titres ». Mais alors, et probablement pour faire cesser des doutes injurieux dont il ne parle pas, il se crut obligé de recourir à « une fourbe » qui lui permit d'exhiber ses titres nobdiaires à la famille de sa fiancée. Les trois arbitres choisis pour les examiner, et dont l'ignorance devait égaler la bonne volonté, certifièrent qu'il était bien de la maison d'Aubigny en Anjou et quil descendait d'un certain Savari d'Aubigny remontant «.( à six lignées » .

Ces titres et le contrat de mariage de Jean d'Aubigné avec Catherine de L'Estang, présentés en 1667 à M. Barentin, chargé de la recherche de la noblesse de Poitou, et reçus par lui comme authentiques, furent aussi reconnus tels en 1 688 par MM. de Beringhen et de Saint-Simon, lorsque le roi nomma le comte d'Aubigné chevalier et commandeur de ses ordres. D'après les approbations de personnages aussi considérables, les écrivains qui se sont occupés d'Aubigné devaient se croire autorisés à admettre l'antiquité de sa race. Malheureusement tous les beaux titres sur lesquels reposaient ses prétentions nobiliaires étaient faux, et d'une fausseté manifeste. Des notes découvertes par nion ami si regretté, Henri Bordier, dans les papiers de d'Hozier conservés à la Bibliothèque nationale , ne peuvent laisser aucun

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douk à cet égard'. Au bas d'un tableau généalogique on lit cette annotation de l'honncle et savant généalogiste : u Je suis étonné de l'ignorance tt de la mauvaise foi de feu M. Barenlin d'avoir admis, comme il fit en ian 1667, pendant lequel se faisoit la recherche de la noblesse en Poitou, le contrat de mariage de Jean d'Aubigné, dont la fausseté est si visible qu'il n'est pas permis il un magistrat et il un juge de ne la pas connoitre, car j'ai vu l'original de ce contrat de mariage entre les mains de M'"^ Je Maintenon, qui me le montra, il y a deux années; mais, dès que je l'eus aperçu, je lui dis qu'il étoit vilainement faux, premiirement par le caractère de l'écriture, par la salissure du parchemin, par son volume, et, plus que tout cela, parce que Jean de L'Estang, père de Catherine, y étoit qualifié seigneur de Kules en Angoumois, quoique tous les actes véritables que l'on avoil de Jean d'Aubigné et de Catherine de L'Estang sa femme apprissent que Jean de L'Estang, son père, étoit seigneur de Landes-Guinemer en Blaisois et étoit d'une famille bourgeoise en Blaisois, bien différente de celle de L'Estang, seigneur de Kules, qui est une ancienne noblesse d'Angountois, et dont les armes sont aussi différentes. » Dans cette pièce, qui était conservée à la Bibliothèque du Louvre,

I. Voyez le curieux article qu'il a consacié à Aubigné dans le iomel'^'"de so:i excellente édition de la France prottitantt, de MiM. Ha; g.

IV PREFACE

incendiée en iSji ,et que j'ai eue entre les mains, était consignée une particularité que d'Hozier a dédaigné de relever et qui suffisait seule à en dévoiler la fausseté. Jean d'Auhigné y était qualifié de chancelier de Navarre. Or cette charge n'était jamais donnée quà des grands seigneurs du midi. Au moment de son mariage elle était occupée par Jacques de Foix, seigneur de Lescarre, et Agrippa nous apprend luimême que son père, après le siège d'Orléans, avait >'' été nommé maître des requêtes « pour servir de chancelier en la Cause », c'est-à-dire dems les affaires des protestants, ce qui est un peu différent. Ajoutons quAubigné nulle part dans ses nonibreux écrits ne parle de ses ancêtres, sauf de ce Savari d'Aubigny auquel il prétendait se rattacher, et, comme la modestie n'était pas sa qualité dominante, s'il avait eu parnii ses aîcux quelque puissant seigneur, il n'aurait pas manque de le mentionner. Cela, du reste, lui aurait été fort difficile, car dans d'autres notes, après avoir dit que Jean d'Aubigné était bailli et juge ordinaire de la seigneurie de Pons en Saintonge en i55i et i552, d'Hozier ajoute qu'il n'a pu découvrir dans aucun acte de qui il était fils ni de quel lieu il était.

Ceci bien établi, revenons à l'auteur des Mémoires.

Son père, qui paraît avoir pris une part active à la conjuration d'Amboise, mourut des suites des blessures qu'il avait reçues au siège d'Orléans. Il avait

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épousé en secondes noces Anne de Limar^ dont il eut un fils qui fut tué en i 58o.

Éloigné de la maison paternelle par la jalousie de sa belle-mère, Agrippa n'en reçut pas moins une éducation « exquise » dont on retrouve la trace dans ses ouvrages. Il nous a raconté avec assez de détails les douleurs et les aventures de son enfance et de sa première jeunesse pour que je ne recommence pas son récit, oii il faut, là comnie ailleurs, faire la part de quelques vanteries familières à l'auteur. Ainsi l'on peut s'étonner qu'à six ans il lût l'hébreu, le grec, le français et le latin ; qu'à sept cms et denù il traduisit le Crito de Platon ; qu'à treize ans il lût couramment les rabbins, et qu'on le reniit au collège à Genève uniquement parce qu'il ignorait quelques formes dialectiques de Pindare. Mais on doit le croire quand il nous dit ses souffrances et ses projets de suicide à Lyon, quand il nous raconte que, dépossédé de ses biens par un maître d'hôtel du duc de Longueville, traité d'imposteur par ses parents qui refusaient de le reconnaître, niourant de mcdadie et de misère, il sut, devant le tribunal d'Orléans, plaider sa cause en ternies si pathétiques que les juges convaincus s'écrièrent « qu'autre que le fils d'Aubigné ne pouvait parler ainsi » .

Ce fut en i568, lors des troisièmes guerres, qu'il fit ses premières armes. Il avait seize ans et était tenu comme prisonnier, en Saintonge, chez son curateur,

q:ii chaque soir, de crainte d'aire escapade, faisait emporter ses habillenients. Une nuit, averti du départ d'iuie compagnie, « (7 se dévala par la fenestre par le moyen de ses linceulx, en chemise , pieds nuds, sauta deux murailles, à l'une desquelles il faillit à toniber dans un puis, et alla trouver les compaignons qui marchoient, bien estonnés de voir un honime tout blanc courir et crier après eux et pleurant de qnoy les pieds luy saignoyent )i. Pris en croupe par le capitaine, il assista, à une lieue de là, à un engagement oii les catholiques furent battus et oii il gagna une arquebuse et un fourninient . Quelques jours plus tard, des capitaines le firent armer et habiller, et dès lors, jusqu'à la paix, il se trouva, sauf à Moncontour, partout oii il y avait des coups à donner et à recevoir, et aussi partout oii il y avait (i piller '.

Mis en possession du peu de biens que lui avaient laissés « les dettes inimcnses « de son père, il devint anioureux de Diane, fille de Jean Sahiati, sieur de Talcy, qu'il aurait épousée, si l'oncle de sa fiancée, François Sahiati, chevalier de Malte, n'eut fait rompre le niariage sous prétexte de religion. Cette

I. Voyez, p. 17, le passage où il raconte qu'atteint de fièvre et « estimant mourir, il fit dresser les clieveux à la teste des capitaines et soldats qui le visitoyent, ayant principalement sur le cœur les pilleries où il avoit mené ses soldats ».

PREFACE

rupture lui causa un tel chagrin qu'il en iombn malade et faillit mourir.

Il était, comn^e tant d'autres protestants, venu a Paris pour les noces de Henri de Navarre et de Marguerite, et il s'occupait de dresser une compagnie pour rejoindre les insurgés de Flandre, probablement sur les instructions de Coligny ajoutant foi aux promesses trompeuses de Charles IX, quand les suites d'un duel, où il avait blessé un sergent, le forcèrent de quitter Paris trois jours avant la Saint-Barthélémy. Peut-être ne nous donne-t-il pas la vraie raison de ce départ précipité, et fut-il du petit nombre des protestants avisés que la tentative d'assassinat sur Coligny le 20 août et la crainte trop justifiée d'un massacre firent partir immédiatement d'un lieu si redoutable.

Après la paix qui suivit le siège de La Kochelle, oii a son amour pour Diane et la pauvreté )) l'avaient en^pêché d'aller rejoindre ses coreligionnaires, il fut présenté au roi de Navarre, alors prisonnier h la cour, 'i comme un honime qui ne trouvait rien de trop chaud », et, en souvenir des services que son père avait rendus à la Cause, le prince l'attacha à sa personne en qualité d'écuyer. Emporté par son tenipérament fougueux et le désir de briller au milieu de celte cour corrompue, il devint, comme il l'avoue, « assez vicieux en grandes choses ». // composa des ballets, des mascarades et des carrousels pour le

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