‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 132 sur 155 · Idéal · texte numérisé non relu

Idéal

2. Hisl. univ., t. II, p, i83 et suiv., 1. II, xviii (édition de 1626, xx).

l'aise y amena les vices (comme la chaleur les serpens). La roine de Navarre eut bien tost desrouillé les esprits et fait rouiller les armes. Elle apprit au roi son mari qu'un cavalier estoit sans ame quand il estoit sans amour, et l'exercice qu'elle en faisoit n'estoit nullement caché, voullant par là que la publique profession sentist quelque vertu et que le secret fust la marque de vice. Ce prince (tendre de ce costé^ eut bien tost appris à caresser les serviteurs de sa femme, elle à caresser les maîtresses du roi son mari, les instruisant qu'elles avoient en leurs mains la vie d'une maistresse et la disposition des plus grands affaires de la France : si bien qu'en concertant avec elles, la paix et la guerre de la France estoient entre leurs mains. J'eusse bien voulu cacher l'ordure de la maison; mais, aiant preste serment à la vérité, je ne puis espargner les choses qui instruisent, principallement sur un point, qui, depuis Philippes de Commines, n'a esté gueres bien connu par ceux qui ont escrit, pour n'avoir pas fait leur chevet au pied des rois, comme lui et moi : c'est que les plus grands mouvemens des roiaumes et des tempestes qui les renversent prennent souvent leurs premières ondes aux cerveaux de personnes viles et de peu.

Nous avons touché la haine de la roine de Navarre contre le roi son frère; cela fil que, pour

lui remettre la guerre sur les bras, à quelque pris que ce fust, cette femme artificieuse se servit de l'amour de son mari envers Foccuse, jeune fille de quatorze ans et du nom de Montmorenci, pour semer en l'esprit de ce prince les resolutions qu'elle y desiroit. Cette fille, craintive pour son aage, au commencement ne pouvoit bien pratiquer les leçons de sa maistresse ; elle la faisoit aider par une fille de chambre nommée Xainte, avec laquelle le roi de Navarre familiarisoit. Cette-ci, hardie, rapportoit sans discrétion force nouvelles que la roine de Navarre recevoit (ou inventoii) de la cour, soit les parolles de mespris que son frère disoit en son cabinet, soit les risées de Monsieur et du duc de Guise, qui se faisoient à ses despens devant la dame de Sauve; d'ailleurs elle (la roine) séduisit les maistresses de ceux qui avoient voix en chapitre; elle-mesme gaigna pour ce point le vicomte de Turenne. Tous leurs discours n'estoient que mespris par la paix, et par la guerre hautes espérances et exultations. Les esprits ainsi préparez, il se présente un dilleme qu'il falloit vuider : assavoir rendre les places de seureté pour avoir paix, ou les deffendre par la guerre. Le roi de Navarre disoit souvent que les prises d'armes avoient esté infructueuses pource qu'elles n'avoient jamais esté secrettes, estans communiquées à trop de gens, et la pluspart qui

n'estoient pas gens de guerre. Pour essaier de faire mieux, il n'appela à son secret que le vicomte de Turenne, Favas, deux autres ', et le secrétaire Marsiliere. Il leur propose le dilleme que nous avons dit en termes qui sentoient la conclusion (selon sa bonne coustume). Tous ceux qu'il avoit appelés pour en dire leur avis estoient amoureux, et partant plains des instructions que nous avons marquées, qui tous ne pouvoient respirer ne conspirer que guerre. Mais Favas (qui n'estoit pas de cette escolle 2) prit son raisonnement sur l'horreur de la guerre par les maux qu'elle apportoit, sur la puissance des ennemis, sur la foiblesse du parti; sur tout il insista à desduire le schisme qui se faisoit par toute la France entre les liguez et le roi, division qui valloit mieux que toutes les places de seureté, laquelle (disoit-il) nostre tollerance fomentera et nostre impatience convertira en la réunion de nos ennemis. Marsiliere lui voulut aider; mais le maistre le fit taire, en disant qu'il n''estoit pas là pour dire son avis, et que, si on eust peu se passer de lui pour faire les depesches, on ne l'eust pas appelé. Favas reprit la parole sur les moiens

1. Ces deux autres étaient, suivant l'édition de 1626, Constans et Aubigné.

2. L'édition de 1626 porte : « Hormis Favas, que l'aage avoit guéri de l'amour et les labeurs passez du désir des nouveaux. Cettui-ià n'estant pas de l'escole des darnes, etc. «

APPENDICE 2o3

de prolonger la reddition des places; mais n'estans point trouvez, et de fait n'estans point certains, il fallut conclure aux armes, au temps et aux moiens de faire jouer plus de soixante entreprises, que de divers endroits on estoit venu communiquer en la cour de Navarre. Le jour fut pris au quinziesme d'avril, et des deux que je n'ai point nommez, l'un (Constans) fut depesché pour faire exécuter au haut et bas Languedoc, aux Sevenes, Vivarets, Provence et Dauphiné; l'autre (Aubigné) pour faire jouer en Perigort, Xaintonge, Angoumois, Poictou, Bretagne et Anjou : le vicomte demeura pour les choses de la Gascogne. Ainsi fut résolue la guerre, qui pour les raisons susdites fut nommée la guerre des Amoureux. [Ce nom à la cour, mais au loin on l'appela la guerre de Montagio '.]

VOYAGE d'aUBIGNÉ A LA COUR

EN i583

Lorsque Henri III eut renvoyé honteusement de la cour sa sœur Marguerite, le roi de Navarre entra « en une merveilleuse colère pour les affronts que sa femme avoit

Page 1