TENEUR DUDIT TESTAMENT
Au nom de Dieu,
Je, Théodore-Agrippa d'Aubigné, certain, et par les octantes années où il a plu au Seigneur me conduire, averti et proche de la mort, incertain de son heure, ne la désirant, ne la craignant : son nom et ses etfets ne m'apportans que de douces pensées, libre d'esprit et de corps, en mon secret j'écris à ma postérité ce testament, ce titre authentique de ma dernière volonté, commandant à mes cnfans qu'ils ayent mes derniers désirs pour règle des leurs, qu'ils reconnoissent mon ordonnance pour loy naturelle, leur père pour légitime magisirant ; priant aussi tous juges fortifier de leur autorité l'equitab'e disposition de mes biens. Quand donc il plaira à Dieu appeler mon ame, lassée de vains travaux, en son véritable repos, rassasiée et non ennuyée de vivre, s'il plaît à Dieu exaucer mon souhait de mourir à Genève, je laisse à ma femme et à mes alliés de demander ma fosse au cimetière de Saint-Pierre ou au commun de la Coulouverniere ; mais si j'ai une maison, du reste de neuf que j'ai bâties, j'auray pour agréable qu'ils m'y construisent un sépulcre qui ne surpasse
point vingt-cinq éciis d'or en dépence y faisant graver l'inscription qui suit ' :
Deo optimo, maximo. Quani vobis nactas, solo favcnte numine, adversis ventis, bonis artlbus, Irrequletus quletem cam colcrc ! Si Dcum colllls , si patrls satls, conllngat; si sccus, accldat. Hxc pater, Iterum paier, pcr qucm non a quo vobls vivere et bene datum, studioruni hxredlbus monumento, degeneribus opprobramcnio scripslt.
Je laisse à mes enfans l'exemple de ma vie, de laquelle ils ont pour livre domestique le plus véritable et plus exprés discours que ma mémoire ait pu fournir. Surtout je les exhorte à l'amour de Dieu, à être ardens, pathétiques et constans en sa cause, pour elle faire jonchée de la vie et des biens, affecter de perdre tout pour celui qui a tout donné, prodiguer sa vie pour la querelle du prince
I . Cette épitaphe, où Aubigné s'adresse à ses enfants, a été rapportée très inexactement dans l'édition de 1729. En voici la traduction : « Au nom de Dieu, très bon, très grand. Puissiez-vous jouir de ce repos que, dans une vie agitée et malgré les vents, je vous ai acquis par la seule protection de Dieu et par des moyens légitimes. Si vous servez Dieu et imitez voire père, que ce repos vous arrive; sinon, non. Voilà ce que celui qui fut deux fois votre père, par qui et non de qui il vous a été donné de vivre et de bien vivre, voilà ce qu'il a écrit à l'honneur de ses héritiers s'ils en sont dignes, à leur honte s'ils dégénèrent, »
de vie, mais pour leur interest ménager toutes ces choses comme j'ai fait, et Dieu les délivrera et tirera leur vie du port du bas tombeau de la mort, comme il m'a fait ; qu'ils soient tardifs à prester serment pour n'en violer ni seulement expliquer aucun, non plus que leur père; qu'ils gardent surtout celui du mariage quand Dieu les y aura appelez, afin d'hériter à la rare bénédiction de laquelle ils sont sortis d'une mère sans reproche, honorée de tant de vertus, à laquelle j'ai gardé ïoy et loyauté et chasteté trois ans devant, et quatre ans après la durée de sa vie et du mariage, pouvant jurer ne l'avoir enfreint ni par désirs ni par effet. Voilà pour les exemples à suivre; en voici à fuir : Car, si viens maintenant à donner gloire à Dieu par la confession de ma honte, c'est ce ' que, quatre ans après mon mariage 2, le vicieux désir de maintenir ou croître sans trouble le bien de mes enfans, surtout de l'aîné que j'aimois outre mesure, m'empêchèrent un second mariage, et me firent rechercher la compagnie de Jacqueline Chayer, laquelle, non sans grandes suasions, eut de moy un fils né et nourri à Nancray en Gàlinois, baptisé en l'église de Gcrgeau. Je le fis nommer Nathan et lui donnai pour surnom Engibaud