DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE
Ayant assez long temps appréhendé la pesanteur de l'histoire, et redouté ce labeur pour les rigoureuses loix cjui lui sont imposées; après avoir considéré à combien de sortes d'esprits doit satisfaire celui qui expose son talent sur un eschalîaut si eslevé, où il a pour spectateur l'univers, autant de juges que de lecteurs; desquels les uns cherchent un langage affecté, qu'ils appellent fleuri ; les autres le concis, tout hérissé de poinctes; quelques-uns s'attachent à la cadence des périodes, ne veulent pas qu'elles entrecoupent l'haleine du lecteur pour estre trop courtes , ni aussi que, pour estre trop longues, elles amusent
les esprits à démesler la construction des paroles quand il faut trier celle des affaires : les moins judicieux désirent des phrases poétiques et molles parmi les roides et masles discours; il y en a qui se gorgent de lettres et de harangues, d'autres qui s'en dégoustent, et donnent du pouce au feuillet pour aller chercher les combats; enfin, parmi les esprits de tant de sortes, il s'en trouve qui aiment mieux un historien pathétique et faux qu'un astorge et véritable, amateurs des panegirics qui n'ont d'histoire que le nom.
N'estant possible de plaire à tous à la fois, j'ai estimé qu'il se falloit régler aux meilleurs, et n'attendre pour juges œquanimes de ma louange que ceux qui l'ont méritée pour eux. Et, si quelqu'un reproche à mon Histoire qu'elle n'a pas le langage assez courtisan, elle respondra ce que fit la Sostrate ^ de Plante, à laquelle son mari aleguant pour vice qu'elle n'estoit pas assez complaisante et cageoleuse : « Je suis, dit-elle, matrone et femme de bien; ce que vous demandez est le propre des filles de joye. » Laissans donc ces fleurs aux poésies amoureuses, rendons vénérable nostre genre d'escrire, puis qu'il a de commun avec le théologien d'instruire l'homme à bien faire, et non à bien causer; estendans nos ra-