‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 155 sur 155 · I . Dolere, se douloir, s'affliger · texte numérisé non relu

I . Dolere, se douloir, s'affliger

quelque façon compagnons de leur maistre, fouloient aux pieds les inteiests esloignés pour les nécessitez de plus prés. Là dessus manquans les nerfs de la guerre, il les falloit tirer d'un corps à conserver : il est vrai que les derniers estoient si utiles serviteurs qu'ayans pour solde leur passion et leur nécessité, ils portoienl quelquesfois les fardeaux que leur prince abandonnoit, et contribuoient aux victoires par leurs propres mouvemens. Mais à ces maladies complicités, où les médecines des unes estoient poison aux autres, il falloit l'entendement et l'heur d'un Auguste pour joindre ces extremitez.

Les judicieux remarquent en ce roi plus de mérite pour avoir foulé aux pieds les passions du dedans, ennemies de ses affaires, caché la pauvreté, démesié les mutineries domestiques, satisfaict aux mesconlentemens des siens, calmé l'esmeute des peuples abusez, desquels le propre est d'attribuer à soi l'heur des succez, les defaux aux princes; dissipé les partis qui naissoient en son parti, que d'avoir passé sur le ventre des grosses troupes et defîait les armées qui l'ont affronté. J'ai vu qu'ayans mangé à la suitte de ce chef la moitié de nos équipages, la promesse d'une bataille nous faisoit encores partager le reste; et certes non sans quelque raison : car il nous donnoit pour monnoye ce qui estoit le soûlas de ses labeurs. Encor en sa

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paix, ce cœur nourri de victoires a voulu vaincre l'antiquité en marque de sa mémoire et tous siècles en fœlicitez. Toutes ces choses couronnées de tranquilité ont dissipé le monde et l'enfer, pour me donner ce digne sujet de mon agréable peine; duquel, comme autresfois j'ai desdaigné la bassesse, maintenant j'en redoute l'eslevation.

Voilà en petit le tableau que je vous promets en grandeur; et pource qu'un prince belliqueux, par exemples, par émulations, et plus par contagion d'affaires, esbranle tout ce qui atteint sa renommée, ou comme un astre incline par aspects le reste de l'univers, j'ai osé généraliser mon Histoire, m'attachant avec expressitude aux choses plus proches de temps et de lieu, aux esloignées plus légèrement. Me soit en cela autant permis qu'aux peintres, qui n'oublient aucune proportion ni symmettrie dans le cœur de leurs tableaux, et tracent dedans les bords les rapports et circonstances à petits traits non mesurez. J'ai eu quelque avantage naturel à mon entreprise, n'ayant pris les armes qu'un an avant qu'elles fussent permises à mon roi; parvenu par les petites charges aux subalternes quand il a eu les souveraines, et mesmes ayant administré celles qu'on met en la place des yeux, aux batailles, grands combats et sièges de remarque; honoré de lui entre trois ou quatre pour l'accompagner au placement des ar-

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mées, aux reconnoissances ou aux piquets des tranchées; au temps de son repos, admis en ses conseils, dépesché aux plus chatouilleuses négociations. Si quelqu'un sent ces discours à la vanterie, je le prie de considérer que mon livre veut aller au chevet des rois, et je lui donne ses plus beaux habits de peur que l'huissier ne lui ferme la porte. Si depuis la grande tranquilité de la France j'ai esté moins souvent prés de sa majesté, c'a esté aux saisons où le repos de Capuë ne demande que la plume des flatteurs. Ainsi, véritablement tesmoin des yeux et des oreilles, j'escrits de la main qui a quelque petite part aux exploicts, depuis les serpens qui ont servi de simois ' à ce berceau, en passant par les monstres abatus en la fleur de la jeunesse, jusques aux derniers labeurs et aux hydres renaissantes, desquelles notre Alcide trouva la jointure et le deffaut mortel en la division, espérant planter deux collomnes sur ce tombeau, non de tuffe* venteuse que la lune et l'hyver puissent

1 . Simois. Je n'ai trouvé dans aucun lexique ce mot, qui pourrait appartenir au dialecte poitevin, dont Aubigné aimait à se servir. Peut-être, mais cela est bien douteux, n'est-ce qu'une mauvaise lecture du manuscrit d'Aubigné, simois pour cimier. Le sens [courtine) m'en parait donné par la phrase qui se retrouve plus haut 'p. 244, in fine\ et où est exprimée la même idée.

2. Tuffe, tuf dans le sens du latin tofus et de l'italien tufo, terre friable. — Venteux, plein de vent, creux.

geler, mais d'un marbre de vérité, de qui le temps ne void la fin. Je laisse aux miens, s'ils en sont dignes, l'honneur de couronner ces pilliers par un arc triomphal sacré à la postérité, leur donnant pour loi celle que je pren pour moi-mesme : c'est qu'en cerchant la gloire de ce précieux instrument, ils aient pour but principal celle du bras qui l'a desploié et ploie quand il lui a pieu. Car toutes les louanges qu'on donne aux princes sont hors d'œuvre et mal assises si elles n'ont pour fueille et fondement celle du Dieu vivant, à qui seul appartient honneur et empire à l'éternité.

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