‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 46 sur 155 · Manciei (Gers · texte numérisé non relu

Manciei (Gers

Mémoirts d'Aubigné. 7

5o MÉMOIRES d'aUBIGNÉ

Aubigné se retirant escrivit un à Dieu au Roy, son Maistre, en ces termes :

Sire, vostre mémoire vous reprochera douz ans de mon service, douze playes sur mon estomac; elle vous fera souvenir de vostre prison, et que ceste niain qui vous escrit en a dejfaict les verrouils, et est demeurée pure en vous servant, vuide de vos biensfaits et des corruptions de vostre ennemi et de vous; par cet escrit elle vous recommande à Dieu, à qui je donne mes services passez, et voue ceux de l'advenir, par lesquels je m'efforccray de vous faire cognoistre qu'en nie perdant, vous avez perdu vostre tres-fidek serviteur, etc.

En passant Agien pour remercier madame de Roques, qui luy avoit servi de mère en ses afflictions, il trouve chés elle un grand epagneul, nommé Citron, qui avoit accoustumé de coucher sur les pieds du roy, et souvent entre Frontenac et Aubigné. Ceste pauvre beste, qui mouroit de faim, luy vint faire chère : de quoy esmeu, il le mit en pension chez une femme, et luy fit coudre sur le collet, qu'il avoit fort frisé, le sonnet qui s'ensuit :

Le fidèle Citron, qui couchoit autrefois Sur vostre lit sacré, couche ores sur la dure : C'est ce fidelle chien qui apprit de nature A faire des amys et des traistres le chois.

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C'est luy qui les briguans effrayoit de sa voix, Et des dents les meurtriers ; d'où vient donc qu'il endure La faim, le froid, les coups, les desdains et l'injure. Payement coustumier du service des roys.

Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable Le fit chérir de vous, mais il fut redoutable A vos haineux, aux siens, pour sa dextérité.

Courtisans, qui jettez vos desdaigneuses veuës Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rués, Attendez ce loyer de la fidélité.

Ce chien ne faillit pas d'estre mené le lendemain au roi qui passoit par Agien, et qui changea de couleur en lisant cest escrit; mais plus quand, de là à quelque temps, à une assemblée générale de Saincte Foy, ceux de Languedoc demandèrent où estoit Aubigné qui avoit sauvé leur province. A leur requeste et sans contredit, furent despeschés vers ce prince les sieurs d'Yolet et de Pagezy, pour demander de la part des esglises qu'esloit devenu un si utile serviteur de Dieu. Il respondit qu'il le tenoit encor pour sien, et qu'il donneroit ordre à son retour. Or le desseing de Aubigné estoit de dire à Dieu à ses amis de Poitou en passant, vendre son bien, et s'attacher au service du duc Casimir'; mais il en advint aulre-

i. Jean Casimir, quatrième fils de Frédéric 111, duc de Bavière. Il amena plusieurs fois des troupes allemandes aux huguenots et mourut le 6 janvier 1^92 à cinquante-six ans.

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ment : car, arrivant à Sainct Gelais, mesmes avant descendre de cheval, il vit par une fenestre Susanne de Lezay, de la maison de Divonne, de l'amour de laquelle il fut tellement picqué qu'il trouva son Allemagne chés les sieurs de Sainct Gelais et de la Boulaye, qui prindrent ceste occazion aux cheveux pour mettre entre les mains de leur ami divers desseings que l'un et l'autre avoient; d'autre part, cest amour nouveau fut meslé d'impatience de repos; en outre, le désir de se rendre nécessaire ne luy permit de rien laisser en arrière pour se rendre recommandable aux siens et regrettable à son ingrat.

Il alla donc recognoistre Nantes, et y faillit d'estre pris'; despuis il n'y bastit point de desseing, oui bien sur Montaigu et sur Limoges, où il fut appelé par les sieurs du Prinçai et du Bouchet, cerchans en luy, comme iis disoyent, outre la suffisance, la créance des huguenots; or vous trouvez ceste entreprise toute au long au livre [4e], chapitre [4e], à laquelle je n'adjousterai que la prédiction qu'il fit aux deux misérables, de leurs testes prêtes à trancher, jusques à spécifier combien de coups chacun auroit^.

Les reproches des esglises pour Aubigné et le

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